‹ Mélanges bibliographiquesChapitre 41 sur 45 · CN FAUX AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

CN FAUX AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE

Je renverrai d'abord le lecteur à l'article qui a paru dans V Amateur a autographes, n" i25 de la 1^*^ année, sous ce titre : Molière et la Salle des Machines aux Tuileries. Cet article m'a fourni une partie du contexte de la pièce que je déclare fausse et que je veux chasser honteusement de la plus belle, de la plus riche collection d'autographes qui existe à Paris. Cet article, dans lequel on essaye de prouver Tauthenticité de l'autographe, à l'aide d'une habile dissertation sur l'époque où fut construite la Salle des Machines, m'a fait connaître aussi un document de haute importance sur les travaux d'appropriation et de décoration exécutés dans l'intérieur de cette salle du 13 août 1661 au 15 janvier 166-2.

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Ce document, d'une authenticité incontestable, si précieux pour l'iiistoire du théâtre, ne paraît avoir été produit que pour mieux faire ressortir la fausseté maladroite du revis qui aurait été soumis h Tapprobation de Molière.

Quel est ce Devis? Son intitulé seul suffirait pour en démontrer l'absurdité et par conséquent l'impossibilité: «Devis que Jehan Pastel et André Mazières, «jurés du roy en ouvraiges de maçonneries, four- <( nissent, ensuivantl'ordreduroy, au sieur Poquelin « Molliere, des ouvraiges de maçonnerie a faire pour « les fondations de la grande salle des comédies et, c< balletz a machines que Sa Majesté désire faire con- « struire en toute diligence dans la place qui reste a « bastir du pallais des Thuilleries depuis le corps de « logis qu'occupe M. le comte d'Harcourt, tenant vers « la grande écurie. )) L'orthographe, aussi bien que le style de cet intitulé, donnerait, au besoin, un démenti à ce prétendu Devis, que fournissent à Molière deux jurés du roy en ouvraiges de maçonneries; mais laissons pour compte au faussaire son style et son orthographe. Il s'agit ici de faits et de dates.

Ce Devis, contrairement à l'usage de tous les devis anciens et modernes, ne porte aucune date; mais nous n'en avons que faire, puisqu'il se rapporte inévitablement à l'année 1660, la construction de la Salle des Machines ayant été commencée cette année-là. Il serait même possible que les fondations dont il est question dans le Devis des sieurs Jehan

Pastel et André Mazières eussent été faites longtemps auparavant, sous le règne de Louis XIII, sinon sous celui de Henri IV. Rien n'est plus obscur que Forigine de la Salle des Machines et la construction de Taile septentrionale des Tuileries, et le faussaire, qui était certainement un érudit, a profité de cette obscurité pour pêcher en eau trouble.

Qu'est-ce que ce Devis, non daté, mais signé, qui ne donne aucun toisé, aucune mesure, aucune estimation, aucun prix, mais qui spécifie très-méticuleusement la qualité des matériaux à employer, bon moellon dur de Vaugirard et cJiaux de Melunl Quoi! Molière, Molière, bon Dieu ! aurait mis, de sa main, au bas de ce chiffon de papier insignifiant et ridicule : Ce devis me paroit bien entendu. A bon entendeur salut !

Avant de démontrer que Molière n'a rien à voir dans ce prétendu Devis , je vais relever très-sommairement plusieurs grosses erreurs qui dénoncent le faussaire dans les termes mêmes dudit Devis.

Il s'agit d'abord de construire une salle de spectacle, « en toute diligence, dans la place qui"reste à bastir du palais des Thuilleries, depuis le corps de logis qu'occupe M. dHarcourt, tenant vers la grande écurie». L'auteur du faux autographe a cru, avec de très - bonnes autorités , que le pavillon de Marsan, qui fut occupé plus tard, en eflet, par le comte d'Harcourt, Henri de Lorraine, grand écuyer de France, était bâti en 1G60. C'est dans VArchxtec-

ture françoise , de Jacques-François Blondel (Paris, 1752, A vol. in-fol., t. IV), que notre auteur à pris ce renseignement; mais Jacques -François s'est trompé, comme le comte de Clarac, qui a supposé également que ce gros pavillon, ainsi que les deux corps de logis du palais où furent placés le théâtre et la chapelle, avaient été construits sous Louis XIII. Voy. la Description historique et graphigue du Louvre et des Tuileries (Paris, Impr. impér. , 1853, gr. in-8^').

Nous avons sous les yeux deux estampes d'Israël Silvestre , qui représentent l'état des Tuileries avant 1G60 : le pavillon de Marsan et les deux corps de logis en question n'y sont pas encore figurés; mais des amas de matériaux et d'autres indices pourraient faire croire que les fondations avaient été faites ou commencées dès cette époque. Ces deux estampes rectifient à cet égard le plan que le comte de Clarac avait composé, pour son ouvrage, d'après les indications de l'architecte Fontaine.

Avant la construction du pavillon de Marsan, le grand écuyer de France occupait un bâtiment attenant aux grandes écuries du roi, bâties pendant le règne de Charles IX, sur l'emplacement même de la rue de Rivoli actuelle , et ce bâtiment, qui eût été accolé au pavillon de Marsan si on l'avait laissé subsister, a dû disparaître, du moins en partie, quand ce pavillon fut construit pour compléter l'ensemble du palais des Tuileries. Un très-beau plan, inédit.

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dressé par le savant archéologue M. Adolphe Berty, ne permet pas d'avoir un doute sur ce point, qui renverse de fond en comble toute Téconomie du Devis des sieurs Pastel et Mazières.

Quels étaient ces deux personnages, qui s'intitulent jurés du roi en ouvraiges de maçonneries ? Nous sommes sûrs qu'on retrouverait aisément leurs noms parmi ceux des architectes ou maçons du règne de Louis XIV. Le faussaire n'a pas inventé ces noms-là, mais il les a peut-être placés en face d'un anachronisme. Toutes les corporations de métiers avaient des maîtres jurés qui exerçaient une espèce de juridiction sur les travaux de leurs confrères; c'est là un fait connu de tout le monde, et les statuts de chaque corporation exposent les devoirs et les privilèges de ces jurés. Mais, quant aux jurés du roi, c'est une autre affaire : ils furent créés à différentes époques pour remplir en justice le rôle d'expert et pour balancer ainsi, au besoin, les pleins pouvoirs des jurés de métier. Les jurés du roi pour les bâtiments nous paraissent être les derniers en date, car nous lisons, dans les Adresses de la ville de Paris, par Abraham du Pradel [Paris, V Denis Nion, 1691, in-S®, p. 40) : « Il y a des jurez bourgeois, de nouvelle création, pour le toisé, visite et estimation des bâtiments de la Ville, Fauxbourgs, Prévôté et Vicomte de Paris, qui sont au nombre de cinquante ci-après dénommez, mais qui ont si nouvellement financé qu'on n'a pu encore recouvrer

les adresses que d'un petit nombre d'entre eux. » Parmi ces jurés bourgeois, on rencontre M. Mazière, qui demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, mais nous avons le regret de ne pas y voir Jehan Pastel^ qui devait être mort en 1691, lors de la création des jurés du roi pour les bâtiments. Si les deux noms se fussent présentés à nous sur cette liste, nous saurions du moins que l'auteur du faux autographe de Molière les aurait pris là.

j'ai hâte d'en venir au point capital de leur fameux Devis. A quelle époque fut construite la Salle des Machines aux Tuileries?

Je me. garde bien de chercher mes autorités dans les ouvrages de Brice, de Piganiol de La Force, de Jaillot, etc., rédigés et publiés longtemps après la date que nous voulons fixer. Nous recourrons d'abord au bel ouvrage qui fait partie de la collection d'estampes connue sous le nom de Cabinet du roîj et qui renferme 96 planches relatives au Carrousel de 1662. Cet ouvrage ne parut qu'en 1670, mais les planches qui le composent avaient été gravées d'après des dessins originaux exécutés en 1662 ou 1663. Dans l'édition hi'me : F estîva ad capita annulorumque decursio, dont les planches nous paraissent avoir été tirées avant celles de l'édition française, la première planche, la plus exacte de toutes, représente le palais des Tuileries tel qu'il était en 1662 : le gros pavillon du coin n'est pas encore construit, mais le corps de logis qui ren-

ferme la Salle des Machines est entièrement achevé, du moins à l'extérieur; un chiffre de renvoi nous indique cette légende : Slructa recitandis comœdiis aula.

Écoutons Tabbé de Marolles, abbé de Villeloin, qui avait la passion du théâtre et surtout des ballets. Dans son Histoire de France (Paris, Guillaume deLuyne, 1678, in-12), après avoir raconté rentrée du roi et de la jeune reine , à Paris , le 26 août 1660, il ajoute : « On ne parloit, à la cour, que de continuer les grands et superbes bâtiments du Louvre et des maisons royales, qu'on avoit desjà commencez sur les plus beaux desseins qui purent estre imaginez. L'hyver se préparoit à donner au Roy des divertissemens qui se prennent en sa saison. Les scènes pour les grandes comédies et pour les ballets estoient desjà préparées, attendant la perfection du grand théâtre qui se faisait dans le palais des Thuilleries. » Voilà enfin une date certaine : on achevait de construire le théâtre des Machines au commencement de rhiver de l'année 1661, c'est à-dire à la fin de 1660.

Mais qui construisait ce théâtre, dont Molière avait approuvé le Devis des fondations, dressé par les jurés du roi Jehan Pastel et André Mazières? C'était, ce ne pouvait être que Louis Levau, qui depuis 1 653 avait le titre de directeur des bâtiments du roi ; mais, comme on ne connaissait pas en France Tart de construire des théâtres , on fit venir d'Italie

non- seulement un habile ingénieur, nommé Vigarani, mais encore un architecte, Amandini. Ce fut ce dernier qui donna les plans de la Salle des Machines; Vigarani n'eut à s'occuper que des machines et des décorations. M. Joseph de Filippi ledit positivement dans Texcellent texte qu'il a rédigé, en 1859, pour le Parallèle des principaux théâlres de l'Europe, àont Clément Contant avait publié les planches depuis plus de trente ans. « La salle du Petit -Bourbon, dit-il, qui avait servi aux ballets et aux fêtes de la cour bien plus qu'aux entreprises particulières, fut démolie en 1(:60 pour faire place à la façade du Louvre. Mais le roi n'en fit le sacrifice que pour la remplacer par une salle plus en rapport avec les idées de luxe et d'élégance qui renaissaient à la cour depuis son avènement ; il décida que le nouveau théâtre serait élevé dans le palais même des Tuileries, dont il achevait la conslruction, et il chargea de ce travail l'architecte Amandini et le machiniste Vigarani, qui avait remplacé à Paris le célèbre décorateur du Petit Bourbon, Jacopo Torelli. »

Comme Molière, en 1660, aurait eu bon air de venir, ensuivant Vordre du roi (et non pas, comme le dit le faux autographe, en suivant, ce qui est un coq-à-l'âne), examiner et juger les plans de Levau, directeur des bâtiments du roi, et de l'architecte italien Amandini! Je sais bien qu'il s'agit seulement d'un petit devis de fondations^ fourni par les jurés du roi Jehan Pastel et André Mazières, et Molière,

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ayant affaire à ces experts maçons, peut se rengorî2fer, en écrivant au bas de leur pancarte :

Ce devis me paroit bien entendu; reste à sçavoir dans quel temps on rendrait les ouvrages.

Puis, il signe fièrement ces deux belles lignes, qui représentent, dit-on, l'autographe le plus long qu'on possède de Molière ! Si Boileau se fût trouvé par hasard derrière son ami Poquelin, il n'eût pas manqué de lui répéterlout bas ce vers, qu'il appliqua plus tard à Charles Perrault :

Soyez plalôt niaçoR, si c'est votre talent.

C'en est fait : grâce à ces deux lignes imaginées par notre auteur de faux autographes, Molière n'esi plus Molière, il devient tout à coup expert en ou vrages de maçonnerie, en fondations de bâtiments, en matériaux de construction. Pauvre Molière! il ne se soucie plus que de bon mortier, de bon sable de rivière, de bonne chaux de Melun, de bon moellon dur de Vaugirard. Fi du Tartufe et du Misanthrope! Ah! monsieur le juré du roi en faux autographes, qu'avez-vous fait de Molière ?

Voulez-vous savoir quelle était la situation de Molière en iC60? C'est bien gratuitement, hélas! que VAmateur d'autographes lui accorde, en 1660, un crédit, une importance qu'il n'eut à la cour et auprès du roi que quatre ou cinq ans après : « Ses talents comme directeur de troupe et acteur, aussi bien que son génie comme poëte dramatique, dit à

ce sujet l'auteur d'un article bienveillant publié dans le n° "25 de la U»^ année de noire Amateur d'autographes, durent lui acquérir la haute confiance du roi pour tout ce qui tenait aux spectacles de la cour. » C'est là une supposition qui ne s'appuie ni sur des faits ni sur des dates.

En 1660, Molière était encore chef de la troupe des comédiens de Monsieur, frère du roi; il avait joué, en effet, devant le roi et la cour, depuis deux ans que sa troupe nomade avait obtenu l'autorisation de s'installer au théâtre du Petit-Bourbon, où ses représentations alternaient modestement avec celles de la troupe italienne ; mais Molière n'était alors qu'un fort petit personnage, qui comptait sur de puissants protecteurs et qui ne manquait pas d'habileté pour faire un chemin rapide dans la faveur du roi. Le roi, sous la double domination du cardinal Mazarin et du surintendant Fouquet, n'était pas encore, à vrai dire, Louis le Grand ; il pouvait avoir de la sympathie pour Molière : à coup sûr, il ne la lui avait pas encore témoignée. Molière, en 1060, n'avait fait représenter que quatre comédies et cinq ou six farces de sa composition : l'Étourdi^ le Dépit amoureux, les Précieuses ridicules et le Cocu imaginaire; le Docteur amoureux^ la Jalousie de Gros-Bené, le Médecin volant^ etc. Il était bon comédien, quoiqu'il eût la faiblesse de s'obstiner dans la tragédie, où il ne s'éleva jamais au-dessus du médiocre. En un mot, Molière, dans celte année 1660, était tout

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simplement l'auteur des Précieuses et du Cocu. Il y a loin de là, ce me semble, à la confiance du roi.

On n'a qu'à lire ce passage du Registre de Lagrange, pour se convaincre que Molière , en cette année 1660, n'avait jamais parlé au roi que du haut delà scène, dans des compliments d'orateur de sa troupe : « Le lundi Xl^ octobre (1660), le théâtre du Petit-Bourbon commença à être démoli par M. de Ratabon, surintendant des bâtiments du roi, sans en avertir la troupe, qui se trouva fort surprise de demeurer sans théâtre. On alla se plaindre au Roi, à qui M. de Ratabon dit que la place de la salle étoit nécessaire pour le bâtiment du Louvre, et que les dedans de la salle, qui avoient été faits pour les ballets du roi, appartenant à Sa Majesté, il n'avoit pas crû qu'il fallût entrer en considération de la Comédie, pour avancer le dessein du Louvre. La méchante intention de M. de Ratabon étoit apparente. Cependant la troupe, qui avoit le bonheur de plaire au Roi, fut gratifiée, par Sa Majesté, du Palais-Royal, Monsieur l'ayant demandé, pour réparer le tort qu'on avoit fait à ses comédiens ....»

Et le reste, qui prouve jusqu'à l'évidence que Molière n'obtenait rien du roi que par l'intermédiaire de Monsieur, et qu'il échouait trop souvent contre le mauvais vouloir du terrible M. de Ratabon. Serait-ce l'auteur des Précieuses et du Cocu^ serait-ce le bouffon qui jouait si plaisamment le Docteur amoureux, serait-ce Molière enfin, que Louis XIV

aurait chargé de vérifier le devis des Fondations de la Salle des Tuileries, laquelle était alors construite en partie, sinon tout entière? Qu'aurait dit M. de Ratabon? Jour de Dieu! M. de Ratabon n'eût pas entendu de celte oreille-là. Mais, dira-t-on, le poëte, racadémicien Charles Perrault, n'était-il pas un assez habile architecte? Molière ne pouvait-il pas être fort expert en bon mortier, en bonne chaux de Melun, en bon moellon de Vaugirard ? Les grands génies sont capables de tout.

Veut-on connaître quelles étaient, en 1660, les faveurs que Molière pouvait attendre du roi, inspiré et gouverné par Mazarin et Fouquet? C'est encore le Registre de Lagrange qu'il faut interroger. Au mois d'octobre de cette année, pendant que Molière et sa troupe étaient sans théâtre , ils donnèrent plusieurs représentations au Louvre, pour le roi : « Le mardi "26 octobre, VÈfourdi et les Précieuses^ au Louvre, chez Son ;Émin. le Cardinal de Mazarin, qui étoit malade dans sa chaise. Le Roi vit la comédie, incognito, debout, appuyé sur le dossier de ladite chaise de Son Éminence. l^ota qu'il rentroit de temps en temps dans un grand cabinet Sa Majesté gratifia la troupç de 3000 livres. »

Finissons-en avec ce faux autographe, qui ne soutient pas un moment la discussion, et qui restera comme un monument d'impertinence et de niaiserie. Il faudrait demander pardon à la mémoire de Molière, si nous avions pu lui attribuer, à ce grand

homme, les deux lignes saugrenues qu'on a tracées audacieusement, en contrefaisant son écriture, au bas d'un Devis fourni par les sieurs Jehan Pastel et André Mazières, jurés du roi en ouiraigcs de maçonneries. Holà ! maître André Mazières ! holà! maître Jean Pastel! faites des fondations ouvrez des tranchées, remplissez-les de bonne maçonnerie, servezvous de sable de rivière et de sable doux, j'y consens^ c'est là un métier honnête et utiie, mais ne faites pas de faux autographes !

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