GUIZOT
Paris, février 18G8.
10 MÉLANGES BIOGHAPIIIQUES.
A Tautre avait déjà ébranlé In conviction de Gibbon sur Tune et Tautro; Texpérience de ces arguments, adoptés d*abord avec tant de confiance et "si promptenient rejelés ensuite, devait lui laisser une grande disposition ù douter des arguments qui lui paraissaient à lui-môme les plus solides, et son scepticisme sur touto^espèce de croyance religieuse eut peut-être pour première cause l'enthousiasme religieux qui lui fit secouer d*abord les idées de son enfance pour s'attacher à une croyance qui n'était pas celle qu*on lui avait enseignée.
Quoi qu'il en soit, Gibbon parait avoir regardé comme une des circonsU\nces les plus heureuses de sa vie celle qui, en réveillant l'attention de ses parents, les força à user plus sévèrement de leur autorité pour le soumettre, déjà un peu tard, h un plan régulier d'éducation et d'études. Le ministi'o Pavilliard, homme raisonnable et insti^uit, n'avait pas borné ses soins à la croyance religieuse de son élève } il avait promptement acquis de l'ascendant sur un caractère facile h conduire, et il en avait profité pour régler et discipliner fortement dans le jeune Gibbon cette active curiosité à laquelle il ne manquait que d'être dirigée vei*s les sources vraies et originales de la science ; mais le malti^
ne pouvait qu'indiquer ces sources, et laissa bientôt son élève marcher seul dans une route où il n'était pas assez fort pour le suivre. L'esprit du jeune Gibbon, fait pour l'ordre et la méthode, prit dès lors, soit dans ses études^ soit dans ses réflexions « cette marche régulière et persévérante qui l'a souvent conduit à la vérité^ et qui l'aurait toujours empêché de s'en écarter si une susceptibilité excessive et une dangereuse facilité à concevoî!* des préventions opiniâtres avant d'avoir étudié et réfléchi ne l'eussent souvent aussi jeté dans l'erreur. On a fait imprimer ^ depuis la mort de Gibbon, un volume des Extraits raisonnes de ses lectures, dont les premiers datent à peu près de cette époque où il commença à suivre le plan d'études que lui avait indiqué le ministre Pavilliard. Il est impossible de ne pas être frappé, en le parcourant^ de la sagacité « de la justesse et de la finesse de cet esprit ealme et raisonneur qui poursuit obstinément la route qu'il s'est proposé de parcourir : « Nous ne devons lire que pour nous aider à penser, » dit-il dans un avertissement qui précède ces extraits et semble indiquer qu'il les destinait lui-même à l'impression ; ses lectures ne sont guère, en effet, que le c&nevas de ses pensées ; mais il suit ce canevas
la MÉLANGES BIOGHAPHIQUES.
avec exactitude ; il ne s'occupe des idées de Tauleur qu*ii étudie qu*autant qu'elles ont fait naître les siennes; mais ses propres idées ne le distrayent jamais de celles de l'auteur : il marche pas à pas et sans franchir les espaces ; le coui*s de ses réflexions ne Tentraîne pas au delà du sujet qui les lui a inspirées, et rien n'excite en lui cette fermentation d'idées grandes et nouvelles qu'amène l'étude dans les esprits forts, féconds et étendus; mais aussi rien ne se perd de ce qu'a pu lui fournir, en fait d'instruction , l'ouvrage dont il se rend couipte; tout annonce l'historien exact et ingénieux qui saura tirer des faits qu'il a appris à connaître tout ce qu'ils peuvent faire découvrir A sa sagacité naturelle, mais qui ne cherche pas à saisir et à reconstruire ces grands ensembles, ni à pénétrer dans ces profondeurs morales de l'histoire où l'érudition et la sagacité seules n'atteignent jamais si elles ne sont pas portées sur les fortes ailes de l'imagination et de la pensée.
L'œuvre de sa seconde conversion achevée, Gibbon trouva, dans son séjour à Lausanne, plus d'agrément que n'avait dû lui en faire espérer le premier aspect dé sa situation. Si la modicité de la pension que lui accordait son père ne lui permettait pas de
EDOUARD GIBBON. i3
prendre part aux plaisirs et aux excès de ceux de ses jeunes compatriotes qui vont portant partout en Europe leurs idées et leurs habitudes, pour en rapporter dans leur patrie des ridicules et des modes, cette vie modeste, en le confirmant dans ses goûts d'étude, engagea Gibbon à rechercher de préférence les sociétés plus simples et plus sérieuses de la ville qu'il habitait. Un mérite facile à reconnaître l'y fit recevoir avec distinction, et son amour de la science le mit en relation avec plusieurs savants dont l'estime lui valut une considération flatteuse pour son âge, et qui a toujours été le premier de ses plaisirs.
Cependant le calme de son âme ne mit pas entièrement Gibbon à l'abri des agitations de la jeunesse : il vit à Lausanne et il aima MV® Curchod, depuis M"* Necker, déjà connue alors dans son pays natal par son esprit et sa beauté : cet amour fut tel que doit le ressentir un jeune homme honnête pour une jeune personne vertueuse; et Gibbon, qui probablement ne retrouva plus d^ins la suite les émotions qu'il avait alors éprouvées, se félicite dans ses Mémoires, avec une sorte de fierté, « d'avoir été, une fois en sa vie, capable d'éprouver un sentiment si exalté et si pur. » Les parants de M"'" Curchod auto-
U MîaANGKfl BÏOGnAPIHQUKS.
risaiânt les vœux de Gibbon; oIlG-mAmo, que la mort do son përo n'avait pas encore rcUliiile ii la condition trëa-g<tnëe où elle se trouva plus Inrd, semblait Ins rocovoir avec plaisir; mais le jeune Gibbon, rappeld enfin en Angleterre aprùs cinq ans de séjour h Lausanne, vit bientôt qu'il ne pouvait espérer de faire consentir son pore à cette alliance. M Apn'îS un pénil)le combat, dit-il, je me résignal à ma destinée. )) il ne cbercbe pas h étaler ni à exagérer son désespoir : « Comme amant, ajonte-t-H, je soupirai ; mais comme (Ils, j'obéis. )) El cette spirituelle antitliï;se prouve qu*au temps où il écrivit ses MhmlrcH, il lui rcHtait mi^mo peu de douleur dâ « cette blessure, insensiblement guérie par le temps, l'absence et les babitudes d'une vie nouvelle *. ))
Ces babitudes, moins romannsques, peut-être, à Londres, pour un liomme offasliion (un homme du
1. La lottre dan« laquelle Gibbon nnnnnça t\ M'^^Curchod Topponition que non p^re nir^Uait à leur marin({o exUto on manuficrit. ÏAi» première*» page» sont tondm et triMc^s, commo on doit lot attendre d'un amant malliotiroux; mais Inn dernièrn» deviennent pou h pou calmn"*, rnlsonnabln», et la Irttro finit par ce» mot» C'eut pourquoi, liladrmoisêlh , j'ai l'honneur d'i^trt votre trii' humble et Irès-ohMssaul serviteur, lùlouard Gibbon, 11 aimait viirltablement M"" Curcbodj mal» on ainns avec non caractère, et celui de Gibbon ne refmtait ati dt^^oMpolr de l'amour.
monde) que ne^ pouvaient Têtre celles d*un jeune étudiant dans les montagnes de la Suisse, firent, du goût que Gibbon conserva assez longtemps pour les femmes, un simple amusement ; aucune ne vint balancer dans son esprit l'opinion qu'il avait conçue d'abord de M"' Curchod, et il retrouva avec elle, dans tous les temps de sa vie, cette douce intimité, suite d'un sentiment tendre et honnête, que ia nécessité et la raison ont pu surmonter sans que d'aucune part il ait donné lieu auK reproches ou k l'amertume. Il la revit à Paris en 1765, mariée i M. Necker, et jouissant de la considération due à son caractère autant qu'à sa fortune ; il peint gaiement dans ses lettres à M. Holroyd (plus tard lord Sheffield) la manière dont elle Ta reçu : « Elle a été, dit-il, très-affectueuse pour moi, et son mari parti oulièrement poli. Pouvait-il m'insuUer plus cruellemeqt?Me prier tous les soirs à souper, s'aller coucher et me laisser seul avec sa femme c'est assurément traiter un ancien amant sans conséquence. » ^ •
Gibbon n'était pas fait pour qu'un mari s'inquiétât beaucoup des souvenirs qu'il avait pu laisser; capable de plaire par son esprit et d'intéresser par un caractère doux et honnête, il était peu propre
à exaller rimagination d'une jeune personne : sa figure, qui devint remai*quable par sa monstrueuse ' grosseur, n'avait jamais présenté d'agréments; ses traits étaient spirituels, mais sans caractère comme sans noblesse, et sa taille avait toujours' été disproportionnée. « M. Pavilliard, dit lord Sheffield dans une de ses notes aux Mémoires de Gibbon, m'a raconté sa surprise lorsqu'il contempla devant lui M. Gibbon, cette petite figure fluette, avec une grosse tête qui disputait et employait en faveur du papisme les meilleurs arguments dont on se fût servi jusqu'alors. » L'état de maladie où Gibbon avait passé presque toute son enfance, et les habitudes qui en avaient été la suite, lui avaient donné une gaucherie dont il parle sans cesse dans ses lettres, et qu'augmenta plus tard son excessive coi^ pulence, mais qui, dans sa jeunesse même, ne lui permit de réussir à aucun exercice du corps, ni même de s'y plaire. Quant à ses qualités morales, voici ce qu'il en pensait lui-même à l'âge de vingtcinq ans ; il a déposé ses réflexions sur ce sujet dans son journal le jour où il entra dans sa vingt-, sixième année : « D'après les observations que j'ai faites sur moi-même, dit-il, il m'a semblé que mon caractère était vertueux, incapable d'aucune action
basse, et formé pour les actions généreuses, mais qu'il était orgueilleux, insolent et désagréable en société. Je n*ai point de trait dans Tesprit (wit I hâve none); mon imagination est forte plutôt qu'agréable; ma mémoire est vaste et heureuse; les qualités les plus remarquables de mon esprit sont l'étendue et la pénétration; mais je manque de promptitude et d'exactitude. » C'est dans les ouvrages et la vie de Gibbon qu'on peut apprendre ce que vaut le jugement qu'il porte ainsi lui-même sur son compte; l'homme qui, en se parlant à luimême, se rend témoignage qu'il est vertueux, peut se tromper sur l'étendue qu'il attribue aux devoirs de la vertu ; mais il prouve du moins par là qu'il se sent disposé à remplir ces devoirs dans toute l'étendue qu'il leur reconnaît ; c'est à coup sûr un honnête homme, et qui le sera toujours parce qu'il prend plaisir à l'être. Gibbon s'accuse d'orgueil et d'insolence : soit que le désir de vaincre ces dispositions les lui fît sentir plus vivement qu'aux personnes avec qui il vivait, soit que la raison les eût domptées ou que l'habitude du succès les eût calmées, ni ses amis ni les indifférents ne les aperçurent plus tard en lui. Dans la société, le genre
d'amabilité de Gibbon n'était ni la complaisance
iS MÉLANGES DIOGRAPtf IQUES.
qui Cède et s'efface, ni la modestie qui s'oublie; mais son amour-propre ne se montrait jamais sous des formes dt^sagrëables ; occupé de réussir et de plaire, il voulait qu'on fît attention à lui, et 11 Tobtenait sans peine par une conversation animée, spirituelle et pleine de choses; son ton un peu tranchant décelait moins Penvie toujours offensante de dominer les autres que la conflance qu'il pouvait avoir en lui-m{^me, et cette confiance était justifiée par ses moyens et ses succès. Cependant elle ne l'entraînait jamais, et le défaut de sa conversation était une sorte d'arrangement qui ne lui laissait jamais rien dire qui ne fût bien dit comme bien pensé. On pourrait attribuer ce défaut à Tem- Ijarras de parler une langue étrangèi*e, si son ami lord Sheffleld, qui le défend de ce soupçon d'arrangement dans sa convet*sation, ne convenait pas du moins qu'avant d'écrire <t une note ou une lettre, Gibbon arrangeait complètement dans son esprit ce qu'il avait intention d'exprimer. » Il paraît même que c'était ainsi qu'il écrivait toujours. Le docteur Gregory, dans ses Lettres sur la Littérature, dit que « Gibbon composait en se promenant dans sa chambre, et qu'il n'écrivait jamais une phrase avaflt de l'avoir parfaitement construite et arrangée dans
ÊDOtÂAD GfBBON. iO
Sa t4to< n D'ailleurs le français lui élait dovcnu ait moins apssl familier que l'anglais ; son séjour à Lausannef où. il Ici parlait exclusivémeni^ en avait fait petidaut quelque temps sa langue d'habitudet dt l'on n'eût pu detiner qu'il en eût jamais parlé une autrd s'il n'eût été trahi par uti accent très^fort et pâf certain» tien de prononciation, certaine tons stigust choquants potir des oreilles accoutumées dès ret)(linc6 à des Infieildhs plus douces^ et qui gâ^ taietit le plaisir qu'oti tronvait â l'entendre»
De retour en Angleterre en 1758, Gibboft fut utt moment distrait de sesi études et de i^s goûts littéraires par un incident qui tint, dans son ôme et dani sa tiëi encore moins de place que âon amour pottr M"« durchod^ et qu'il â raconté pourtant, dans ses Mémoires^ arec quelque 6omptdisance< L'Angleterre i^tait alors engagée contre la F'rance dans la guerre de Sept andt n JDepuis la révolution de 1G88, dit Gibbout une milice nationale avait été le cri de tous les patriotes i et dans le Parlement comme en plein air, celte mesure était soutenue par les Coun-^ try^Gêntlenien ou Torys, qui avaient peu â peu transporté à la maison de Hanovre leur fidélité monarchique^ Ils avaient, selon le langage dé Ml Burke^ changé l'idole et conservé l'idolâtrio. En
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oiïrnnt no» noms el recevant nos commIsAlons, mon p^ro cl mol, lui comme major, mol comme capitaine dam le rd^lment de milice du llampshire, nouH n'avion» pa» Huppond que nouH nerion» arracliéM, mon père h sa ferme, moi A mes livres, et condamnés, pendant deux ans et demi, ù une vie (errante de servitude militaire. Mais quand vint Tordre du roi de nous enrégimenter, il était trop tard pour nous retirer et trop tôt pour nous repentir. Je pourrais, à l'aide démon journal, écrire Thlstolre de mes campagnes sans effusion de sang et sans gloire : nous nous exerçAmes sur la digue de Douvres, en vue des rivages de la France ; mais la plus brillante scène de notre vie militaire eut lieu dans notre campement de quatre mois, près de Winchester, sous le commandement de lord KOlngham. Le Sk"^* régiment d'infanterie et six corps de milice. composaient notre armée. Une émulation ami(uile éveillait en nous le sentiment de nos imperfections, et dans les revues générales les miliciens du Hampshire firent plutôt honrn^urque honte /) la llgne^ La perle de tant d'heures A la fois pleines et oisives n*élalt compensée par aucun plaisir élégant, et mon humeur s'aigrissait peu A peu dans la société de nos rustiques ofllcic^rs. Mais il y a, en toutes
choses, une certaine balance de bien et de mai ; les habitudes de vie sédefttaire furent utilement brisées par le salubre exercice d'une profession active; j'étais prêt alors, au moindre appel de nos affaires de régiment ou de famille, à partir de nos quartiers pour Londres et de Londres pour nos quartiers. Le principal service que m'ait rendu la milice, ce fut de faire de moi un Anglais et un soldat. Après mon éducation hors d'Angleterre, avec mon caractère réservé, je serais resté longtemps étranger à mon pays natal si cette scène de nouvelles figures et de nouveaux amis ne m'avait fortement secoué. L'expérience me força de connaître le caractère de nos chefs, l'état des partis, les formes du service et les procédés de notre système civil et militaire. J'appris aussi, dans ce paisible service, les éléments du langage et de la science de la tactique; la discipline et les évolutions d'un bataillon moderne me donnèrent une notion plus claire de la phalange grecque et de la légion romaine, et (le lecteur en sourira peut-être) le capitaine des grenadiers.du Hampshire n'a pas été inutile à l'historiçn de l'Empire romain. »
Ce fut au milieu do sa vie errante de milicien et pendant qu'il se félicitait de redevenir ainsi Anglais,
(]ue (iibbon pu()iia on froncoi^i, avee \\m pn^jlnoo mi anglaiâ, aon pustnier ouvmge, Vllii0ai svi4* Vktud^ ik la Liuèraïuâ'^, dont il avait écrit les pri^mieiH) oliapi' ti*e$ à Lausanne, qu*il adressait à la France encorQ plus qu*à TAngleijerro, et dont lea latlrës français, M. Suard entre autres, dons le Journal ètrangâr, Orent plus de bruit et d'éloge que les compatriof43S de l'auT teurS C'était un travail judicieux, bien écritquoiquiS avec un effort manifeste, plein de vues saines el ing^ nieuses sur la beauté des littératures lalMia fit greie^ que, et rimportanca de leur étude approfondie pour les lettres modernes, Mais ce début de Gibbon étidt plus propre à intéresser les gens de lettres, auxquels il annonçait un compagnon très distingué, que les gens du monde, peu touchés en générai d'un livre qui ne leur offre aucun résultat positif, si ce n*est que Tauteur a beaucoup d'esprit. C'était sur* tout dans le monde cependant que Gibbon désirait réussir : cette vie de réunions et de conversations polies avait pour lui un grand attrait, comme alla
i.'Dana sos Causeries du lundi, tome VHI, pagos 358-300, M. Saintc-Dcuve a porté, sur ce premier ouvrage de Gibbon , un Jugement où brillent ce miMangc do sympntliio et d'indf^pendanca et ce sentiment simultané du bouu normal et du talent individuel qui donnent à sa critique un caractère si original et le mènent Pi'06qu« toujours si prè« de la vérité.
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en a powr tous Jes c(pur$ libres d'attachement profipnd, peu capables 4e septimeats forts, et qui n'ont biasojin, pour s'^ijipier et sa satisfaire, que de cette yiye et rapide copamupicatio» d'idëes où Ton n'a pds le temps de sentir ce qui lui manque de séfieu;^ /confiance et de sincère abandon. Gibbon savait que le premier titre pour être agréablement dans le monde, c'est d'être homme du monde, et c'|4tait ainsi qu'il désirait être considéré; il pai-att même avoir porté quelquefois dans ce désir Utte f9i))}esse vaniteuse; on voit, dans ses notes mv râccii^U que lui a fait le duc de Nivernais, que, p^r Lqi faute du docteur Maty, dont les lettres de recom-: mandatîoQ étaient mal conçues, le duc, quoiqu'il Tait reçu poliment, l'a traité a plus en homme de lettres qii'en homme du monde {man offashion). » Il était évidemment peu propre à être un homme du ^londe à la façon et selon les goûts et les habitudes des gentlemen ses compatriotes; il n'aimait ni la chasse, ni l'agriculture, ni les courses de chevaux, ni les longues visites et les longs dîners de ses voisins : « Je Qe maoiais jamais un fusil, dit-il; je montais rarement ^ cheval ; au milieu d'un travail intéressait, mon père me faisait souvent appeler pour recevoir la visite de quelque oisif du voisi-
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nage; il fallait rendre ces politesses et jo redoulais la p(*riodc de la pleine lune, spécialement réwservée d'ordinaire pour nos excursions lointaines. Mes promenades philosophiques se terminaient bientôt sur un Imnc bien A Tonibn» où je restais longtemps livré au plaisir sédentaiœ et solitaire do la lecture ou de la méditation. Quand je recevais, A chaque trimestre, ma ptMision accoutumée, j*on appliquais aussitôt une large part A mes besoins littéraires. Je n'oublierai jamais avec quelle joie j'échangeai un jour un billet de banque de vingt livres sterling contre les vingt volumes des Mémoires de l* Académie rfc5 Inscviptiotis; il n'eût certes pas été facile de me procui^er, au même prix, une aussi forte et durable dose de plaisirs solides et raisonnables. » Kn 1763, deux ans apriVs la publication de son Essai sur VéUtde de la Litléralure, Gibbon quitta de nouveau TAngleteri^e pour voyager, mais dans une situation bien différente de celle où il se trouvait en partant de Londres dix ans auparavant. Précédé par une Réputation naissante, il vint A Paris* Pour un homme du caractère de Gibbon, Paris, tel qu'il était alors, devait étm le séjour du bonheur; il y passa trois mois dans les sociétés les plus faites pour lui plaiiH}, et il ixîgretta de voir ce temps
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s'écouler si vite : « Si j'eusse été riche et indépendant, dit-il, j'aurais prolongé et peut-être fixé mon séjour à Paris. » Mais Tltalie l'attendait; c'était là qu'au milieu des divers plans d'ouvrages qui, tour à tour adoptés et rejetés, occupaient depuis longtemps son esprit, devait s'élever l'idée du livre qui a fait sa réputation et rempli une grande partie de sa vie : « Ce fut à Rome, dit-il, le 15 octobre 1764, qu'étant assis et rêvant au milieu des ruines du Capitole, tandis que des moines déchaussés chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, je me sentis frappé pour la première fois de l'idée d'écrire l'histoire de la décadence et de la chute de cette ville; mais, ajoute-t-il, mon premier plan comprenait plus particulièrement le déclin de la ville que celui de l'Empire ; et quoique dès lors mes lectures et mes réflexions commençassent à se tourner généralement •vers cet objet, je laissai s'écouler plusieurs années, je me livrai môme à d'autres occupations avant d'entreprendre sérieusement ce laborieux travail. » Sans perdre de vue, niais sans aborder ce sujet qu'il regardait, dit-il, « à une respectueuse distance, » Gibbon conçut plusieurs plans d'ouvrages historiques. L'histoire était si bien son goût dominant et sa vocation naturelle, que toutes les histoires
SO MÉLANGES niOGRAPHIQUES.
qu'il lisait ou auxquelles il pensait lui donnaient envie de lesiJcrire; iW 17G1 i\ 1702, Texpédition du roi de Franœ Cljaii(>s V|ll au Halle, les guerres des barons anglais conljc Wh rois Jean sans Terre et Henri III, la vie du prince Noir, celles do Tempereur Titus, do sir Philippe Sidney, du marquis do Montrose, de sir Wallca* Haleigh, furent tour h tour l'objet de ses (itudes et de sa Tanlaisie; ils^arrôta un peu plus longtemps sur les projet^ d'une Histoire de la libcrU m Suisse et d'une Histoire de la république de Florence sous les Médicis : mais toutes ces études, tOUS ces plans n'aboutirent qu'/i quelques essais de critique ou à quelques éciils de; circonstance. Les yeux toujours ilxés sur le but vers lequel il devait diriger ' un jour ses eiïorts, Gibbon en approchait lentement, et plus il se promenait dans le vaste champ de l'histoire, plus le sujet qui Tavait tenté d'abord prenait possession de son esprit. Il est dilllcile, en lisant le, tableau de l'Empire romain sous Auguste et ses premiers successeurs, de ne pas sentir qu'il a été inspiré par l'aspect de Rome, de la Ville éternelle, où Gibbon avoue qu'il n'entra qu'avec une émotion qui remj)^cha tonte une nuit de dormir. Peut-ôtro oussi faut-il voir, dans l'impression d'où sortit la conception de l'ouvrage, une des causes de la guerre
EDOUARD aiBBON. '%!
t^nWt ouverte, taiit^t 6our4e que GihbP» (leel^ra m ^brktianisme, àt àQnt le projet ^e pariaîl; (jpoform^ piàgon caractère, peu disposé à Te^prit da PiarM, oî â cette piodération (J'i(}ées et 4<8 se^timauts qui te portait à voir toujours, dans Jes choses particulières ou gpuiérales, lies ayautages k cOté 4^15- mcouvépients. Mais frappé 4' une preuïiôre iiupre<^ion, Gib- J)pp, eu écriyaut VHisioire de iq, dépadmce de PSmpm Tfmmm, neyit 4an§ Je^bristian jsme que riostitution qui avait mis Yè^pres, 4e6 iuoi»ps 4iéfiliau.s3és ,et des processions k ^ place 4es piaguiflques ^rémonies du çultie 4fi Jupiter ^\ des triomphateurs du Gapitole.
JS^ûn, après tant 4'a$$di$ successivement abandonnés, Gibbpu se fina an projet de VHisioire de la 4^çadènce et, de la chute de Vampire, et il se livra tout çptier /aux éludais et m% lectures qui devaient agrandir insensiblement sous ses yeux le plan qu'il s'était formé d'abord. ]Ues embarras que lui caur Sèrent la mort de spp pèra et le dérangement des affaires qu'il iui /a^aijt laissées, Jes occupations que lui donna sa qualité 4e membre du Parlement, où il était entré k i^t|te époque, enfin les 4istraction6 de la vie de Londres, prolongèrent ses études sans Ie3 interrompre et retardèrent jusqu'en 177Q la publi-
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cation du premier volume * de l'ouvrage qui devait en être le fruit. Le succès en fut prodigieux ; deux ou trois éditions promptement épuisées avaient établi la réputation de Fauteur avant que la critique eût commencé à élever la voix. Elle Téleva enfin, et tout le parti religieux, très-nombreux et très-respecté en Angleterre, se prononra contre les deux derniers chapitres de ce volume (les xv« et xvi« dé l'ouvrage) consacrés à l'histoire de rétablissement du christianisme. Les réclamations furent vives et en grand nombre; Gibbon ne s'y élait pas attendu; il avoue qu'il en fut d'abord effrayé : « Si j'avais pensé, dit-il dans ses Mémoires, que la majorité des lecteurs anglais fût si tendrement attachée au nom et à Fombre (Ju christianisme , si j'avais prévu la vivacité des sentiments qu'ont éprouvés ou feint d'éprouver en cette occasion les personnes pieuses, ou timides, ou prudentes, j'aurais peut-être adouci ces deux derniers chapitres, objet de tant de scandale, qui ont élevé contre moi beaucoup d'adversaires, en ne me conciliant qu'un bien petit nombre de partisans. » Cette surprise semble annoncer la préoccupation d'un homme tellement plein de ses idées qu'il n'a