‹ Mélanges biographiques et littérairesChapitre 11 sur 27 · In-i» ou 2 vol. in · texte numérisé non relu

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ni aperçu ni pressenti celles des autres ; et si cette préoccupation prouve la sincérité de Gibbon, elle rend son jugement suspect de prévention et d'inexactitude. Partout où règne la prévention, la bonne foi n'est jamais parfaite : sans vouloir précisément tromper les autres, on commence par s'abuser soi-même; pour soutenir ce qu'on regarde comme la vérité, on se laisse aller à des infidélités qu'on ne s'avoue pas ou qui paraissent légères, et les passions atténuent l'importance d'un scrupule en raison de celle qu'elles mettent à le surmonter. C'est ainsi que Gibbon fut entraîné à ne voir, dans l'histoire du christianisme, que ce qui pouvait servir les opinions qu'il s'était formées avant d'avoir scrupuleusement examiné les faits. L'altération de quelques-uns des textes qu'il avait cités, soit qu'il les eût tronqués à dessein, soit qu'il eût négligé de les lire en entier, fournit de fortes armes à ses adversaires, en leur donnant des raisons de soupçonner sa bonne foi ; tout l'ordre ecclésiastique parut liçué contre lui; ceux qui le combattirent obtinrent des dignités, des grâces, et il se félicitait avec ironie d'avoir valu à M. Davis une pension du roi, et au docteur Apthorpe « la fortune d'un archevêque {an archiépiscopal living). n Le plaisir de railler ainsi les

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adveîsûlrêë qUl Pavaient èttaqué, qûclcjnefols arcd pluà d'acharnement que de discernement, le dédom^ màgea probable tuent tin peu du chagrin que lui avaient cause leurs attaques, et peut-ôtre aussi CcJ plaisir Tempécha-t-il de reconnaître les torts réels qu'il avait à se reprocher.

ti'aliletirs les deux nualtrcs de l'iûstolre en Atl« gleterre à cette époque, Hume et Hobertsori, avalent comblé le nouvel historien des témoignage^, fl'e*» time les plus flatteurs ; iU parurent craindre f dû ért l'autre que les doux chapitreâ sur le chHstlanidtoë ne nuisissent au succès de son ouvrage; mais ioûH deux se prononcèrent sur son talent d*une manlért assez hortoral)le pour que Gibbon fût autortsé ft dire niddestement dans ses Mémoires, en se félicitant d'une lettre qu'il avait reçue de Hume î « Atl reste. Je n*ai jamais eu Torgucil d'accepter ûtlô place dans le triumvirat des historiens anglais. » Hume surtout exprima la plus grande prédilection pour Touvrage de Gibbon, dont les opinions se rap** prêchaient des siennes, cl qui , de son côté , préfë* rait le talent de Hume à celui de ilobcrtson. Quoi qu'il en soit de ce jugement de Gibbon , je M saurais adopter sans restriction celui de Hume qui, en écrivant â Gibbon, le lotie « de la dignité dé son

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Style. » La dignité ne me paraît pas le caractère du style de Gibbon, généralement épigrammatique et plus fort par le trait que par l'élévation. Je souscrirais plus volontiers à Topinion de Robertson qui, après avoir rendu justice à l'étendue des connaissances de Gibbon et au soin de ses recherches, louait la clarté et Tintérêt de sa narration , l'élégance , la force de son style , et le rare bonheur de quelques-unes de ses expressions^ bien qu'en quelques endroits il le trouvât trop tradtiiltè et en d'autres trop recherché. Ce défaut, qui est réel, s'explique par la façon de travailler de Gibboii, les inconvénients qu'il avait eus à éviter, et les modèles qu'il avait adoptés de préférence. Son premier travail avait été très-laborieux ; il nous apprend qu'il refit trois fois son premier chapitre, deux fois le second et le troisième, et qu'il eut beaucoup de peine à saisir le milieu entre le ton d'une « plate chronique » (a dall chroniclê) et le ton déclamatoire d*un rhéteur. Il nous dit ailleurs que lorsqu'il voulut écrire en français une histoire de Suisse, qu'il avait commencée, « il sentit que son style, au-dessus de la prose ef au-dessous de la poésie, dégénérait en une déclamatioil verbeuse et emphatique ; » ce qu'il attribue à là langue qu'il

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avait choisir* : opinion d*aulant plus singulière, r|nr; , hoUiiï Ut din* lUt Gibhon iuUm^nie, ce fut d'un ouviagr* franniÎH, le» LcUres provinciaki, Tune do H(m iL'cluitfs liabiturille», qu'il apprit Tart de a ma* nier U*H trailH d'une ironie grave et modérée, n II ajoute, dans son AWa' uur l'étude de la Littérature, que le désir d'imiter Montesquieu l'avait souvent exposé k devenir obscur (*n exprimant des pensées quelquefois cfimmunes avec la sententieuse brièveté d'un oracle {»ententlou8 and oracular brevlly), C'é^ tait donc Pascal et Montes^iuieu que Gibbon avait habituellement devant les yeux , pour les opposera l'enflure naturelle d'un style encore peu formé. Il dut avoir besoin de vigoureux efforts pour eomprl-. mer cette tendance au point qu'exigeaient les modèles qu'il avait choisis; aussi ces efforts se laissent'ils apercevoir, surtout dans le commence» ment de l'ouvrage, lorsqu^r* le style que Gibbon travaillait h se faire ne lui était pas encore devenu naturel par l'habitude; mais l'habitude relâche les efforts, en même temps qu'elle hîs rend moins pénibles ; Gibbon, dans ses Mémoire» et dans VAvertiue" ment qu'il a mis en lêlc des diîrniers volumes de^ son grand livre, se félicite de la facilité qu'il a acquise. Peut-étre cette facilité, dans ces dernier»

volumes, est-elle quelquefois achetée aux dépens de la perfection. Devenu par V accoutumance moins sévère pour des défauts qu'il . avait combattus d'abord avec tant de soin, Gibbon n'est pas toujours exempt de cette sorte de déclamation qui consiste à remplacer, par la commode ressource d'une épîthète vague et sonore, Ténergie que donnent à la pensée une expression précise et une tournure concise. Les tournures et les expressions de ce genre sont d'autant plus remarquables, dans les premiers volumes de Gibbon , qu'il a soin de les faire ressortir par des oppositions dont on voit trop le dessein, mais dont on ne sent pas moins l'effet; et l'on a lieu quelquefois de regretter, dans la suite de son livre, un travail trop peu caché, quoique presque toujours heureux.

Durant le cours de ses premiers travaux. Gibbon, je l'ai déjà dit, était entré au Parlement. La nature de son esprit^ qui ne pouvait sans peine donner à ses pensées la forme la plus convenable, le rendait peu propre à parler en public, et le sentiment de * ce défaut, ainsi que celui de la gaucherie de ses manières, lui inspiraient une timidité qu'il ne put jamais vaincre. Il assista en silence à huit sessions successives. N'étant lié à aucune cause, ni

par l'aiDour-propre ni par aucune opinion énoncée publiquement, il put accepter, en 1779, une place clans le gouvernement, celle de Tun des lords commisiaires du commerce et des colonies, que lui procura l'amitié du lord Loughborough, alors M. Wedderburne. On a beaucoup reproché à Giblion cette acceptation; toute sa conduite politique annonce en e/Tct un caractère faible et des opinions politiques peu arrêtées; peut-être en devrait-on être moins blessé de la part d'un homme que son édacalion avait rendu pres^|ue entièrement étranger aux idées do son pafs. Après cinq ans de séjour & Lausanne, il avait, comme il le dit lui-même i « cessé d'être un Anglais... A Tâge où se forment les habitudes, mes opinions, mes goûts, mes sentiments avaient été . jetés dans un moule étranger; il ne me restait de l'Angleterre qu'un souvenir faible, éloigné et presque effacé; ma langue mat(3rnellc m'était devenue moins familière. » A l'époque oii Gibbon quitta la Suisse^ une lettre en anglais lui coûtaltquelque peine à écrire. On trouve en-' core, dans ses lettres anglaises écrites à la fin de sa vie, de Téritables gallicismes que, dans la crainte qu'ils no soient pas compris en anglais, il explique lui-même par l'expression française à laquelle ils se

rapportent*. Après son premier retqur en Angleterre, son père avait Foulu le faire élire membre du Parlement; le jeune Gibbon, qui aimait mieux*, avec raison, que lesdépenses de cette élection fusseirt employées à des voyages plus utiles à son talent et à sa réputation, lui écrivit à ce sujet une lettre .dans laquelle, outre les raisons tirées de son peu de disposition pour parler en public, il déclare « qu'il manque même des préjugés de nation et de parti » nécessaireè pour obtenir quelque éclat et peut-être produire quelque bien dans la carrière qu'on veut lui faire encrasser. 8i, après la mort de son père, il se laissa tenter par l- occasion qui s'offrit à lui d'entrer dans le Parlement, il avoue à plusieurs reprises qu'il y est entré sans patriotisme, et, comme il le dit, « sans ambition, » car, dans la suite, il n'a jamais porté ses vues au delà* de la place « commode et honnête de tord oftrade » (membre du conseil de commerce). Peut-être souhaiterait-on à Gibbon moins de facilité à avouer cette sorte de modération qui, dans un homme de talent, borne les désirs aux aisances d'une fortune acquise sans travail. Mais

1. Voyez la lettre CXC. Gibbon'? miscellaneous Works, t. II, p. 379. Je compte, dit-il, find myself (me trouver) in /.on Jon on, or before tfie firtt o( AugusU

Gibbon exprime ce sentiment aussi franchement qu'il i*avait éprouvé ; il ne connut que par l'expérience les dégoûts attachés à la situation quMl avait choisie. A la vérité, il paraît les avoir sentis vivement, si Ton en juge par quelques expressions de ses lettres a sur. la . honte de la dépendance » à laquelle il avait été soumis, et le regret de s'être va dans « une situation indigne de son caractère. » Il est vrai tpie, lorsqu'il écrivait ces mots, il avait perdu sa place. Elle lui futôtée en 1782, par une révolution du ministère; et ce gui me fait penser qu'il se consola sincèrement d-un revers qui lui rendait la liberté, c'est que, renonçant à toute ambition et ne se laissant pas amuser aux espérances nouvelles que lui rendait une nouvelle révolution, il se décida à quitter l'Angleterre, où la modicité de sa fortune ne lui permettait plus de mener la vie à laquellei'avait accoutumé l'aisance que lui valait sa place ; il prit le parti d'aller vivre à Lausanne, théâtre de ses premières peines et de ses premiers plaisirs. Un ami de trente ans, M. Deyverdun, lui offrit dans sa maison une habitation qui convenait à sa fortune, en même temps qu'elle le mettait à même de suppléer à la fortune plus que médiocre de cet ami : il y trouvait une société conforme à ses goûts séden-

taires et le repos nécessaire à la continuation de ses travaux. En 1783, il exécuta cette résolution dont il s'est constamment féliciH.

Ce fut à Lausanne qu'il termina son grand ouvrage sur la décadence et la chute de V Empire romain. « J'ai osé, dit-il dans ses Mémoires, constater le moment de la conception de cet ouvrage; je marquerai ici le moment qui en termina l'enfantement. Ce jour, ou plutôt cette nuit, arriva le 27 juin 1787 ; ce fut entre onze heures et minuit que j'écrivis la dernière ligne de ma dernière page, dans un pavillon.de mon jardin. Après avoir quitté la plume, je fis plusieurs tours dans un berceau ou allée couverte d'acacias, d'où la vue s'étend sur la campagne, le lac et fes montagnes. L'air était doux, le ciel serein ; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans les eaux dû lac, et toute la nature était plongée dans le silence. Je ne dissimulerai pas les premières émotions de ma joie en ce moment qui me rendait ma liberté et allait peut-être établir ma réputation ; mais les mouvements de mon orgueil se calmèrent bientôt, et des sentiments moins tumultueux Qt plus mélancoliques s'emparèrent de mon âme lorsque je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et agréable compagnon de ma vie , et que»

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quel que fût un jour l'âge oh parviendrait mon histoire, les jours de l'historien ne pourraient être flésonnais que bien couris et bien précaires. »

Cette idée ne pouvait affecter longtemps un homme en qui le sentiment de la santé et le 6alnic de rimagination entretenaient une sorte de cefrtltude de la vie, et qui, dans ses derniers itiotteftfs encore, calculait avec complaisance le nombre d'âtlnécs que, selon les probabilités, il lui restait d vivi'e. Occupé de jouir du résultat do ses travaUi, dibbdh passa en Angleterre cette même ônnée, pour y livrer ù l'impression les derniers volumes de son histoii^. Le séjour qu'il y fit contribua encore â Itil faire chérir la Suisse. Sous George V^ et George 11^ le goût des lettres et des talents s'était éteint à la cour; le duc de Gumberland, au lever duquel Gibbon se rendit un jour, l'accueillit par cette apostrophe : « Hé bien, M. Gibbon, vous écrlvaillez donc toujours? {What, M^, Gibbon, still scribble, scnbblef)^ Aùsai fut-ce avec peu de regret qu'il quitta sa patrie ttti bout d'un an pour revenir à Lausanne, où il se plaisait et où il était aimé. Il devait l'éti'e de tous eeux qui, vivant avec lui, avaient pu jouir des avantagés <le son caractère facile, parce qu'il était heureux ; ne portant jamais ses désirs au delà de la raison,

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il n'était jamais mécontent des hommes ni des choses. Il se rend souvent compte de sa situation avec une satisfaction qui tient à la placidité dé son âme :

Je suis f'rançais, l'onrangeau, gentilhomme; J'aurais pu naître Turc, Limousiu, paysan,

dit Voptimiste de Colin d'Harleville ; Gihbon dit de même dans ses Mémoires: «Ma place dans la vie pouvait être celle d'un esclave, d'un sauvage ou d'un paysan ; et je ne puis songer sans plaisir à la bonté de la nature qui a placé ma naissance dans un pays libre et civilisé, dans un âge de science et de philosophie, dans une famille d'un rang honorable et suffisamment pourvue des dons de la fortune. » Il se félicite ailleurs de là modicité de cette fortune qui l'a mis dans la situation la plus propice pour acquérir par son travail une réputation honorable « car, dit-il, la pauvreté et les mépris auraient abattu mon courage , et les soins de l'abondance d'une fortune supérieure à mes besoins auraient pu relâcher mon activité. » Il s'applaudit de sa santé, toujours bonne depuis qu'il avait échappé aux périls de jsw)n enfance et qui ne lui avait jamais f^ connaître « l'intetnpérance d'une force superflue »

(themadnessofasuperfluousheaUh), Il parle avec effusion du bonheur que lui a donné son travail pendant vingt ans, et il jouit avec simplicité des fruits qu'il en a retirés. Enfib, comme tout ajoute au bonheur d'une situation qui plaît, après avoir supporté patiemment, sans doute, celle de lord oftrade. Gibbon, une fois arrivé à Lausanne, ne peut assez exprimer la joie qu'il éprouve d'être échappé à son esclavage.

Ses Mémoires et les lettres, presque toutes adressées à lord Sheffield, qui les accompagnent, sont une lecture pleine d'agrément et d'intérêt ; on y reconnaît, à chaque pas, un caractère équits^ble, bienveillant, facile, et un sentiment, sinon très-tendre, du moins très-affectueux envere les personnes à qui il est lié par les nœuds du sang ou de l'amitié : cette affection s'exprime avec peu de vivacité , mais d'une façon naturelle et vraie. La longue et étroite amitié qui unît Gibbon avec lord Sheffield et M. Deyverdun prouvé qu'il était capable de sentir et d'inspirer un sérieux attachement; et l'on pouvait s'attacher sérieusement à un homme dont le cœur sans passion répandait dans la société de ses amis tout ce qu'il possédait de sensibilité, dont l'esprit se plaisait à les faire jouir de ses solides agréments, et dont

Tâme honnête et modérée, si elle ne versait pas beaucoup de chaleur dans son esprit, n'en a près-

que jamais du moins obscurci les sereines lumières. La tranquillité d'âme de Gibbon fut cependant troublée, dans les dernières années de sa. vie, par le spectacle de notre révolution ; après de beaux jours d'espérance, il se luuiiia contre le pouvoir révolutionnaire avec tant d'ardeur qu'aucun des hommes que nos troubles avaient chassés de France, et qui le virent à Lausanne, ne pouvait égaler sa vivacité à cet égard. Il se brouilla même pendant quelque temps avec M. Necker; mais la connaissance qu!il avait du. caractère et des intentions de cet homme vertueux, et la douleur profonde que M. Necker partageait avec Gibbon sur les maux de la France, renouèrent bientôt les liens de leur ancienne amitié. Gomme beaucoup d'hommes éminents. Gibbon avait trop et trop tôt espéré la régénération des gouvernements et des peuples ; la Bévolution, en l'abreuvant de mécomptes, lui fit trop et trop vite abandonner ses espérances; il revint • avec passion, quoique sans en changer au fond de Tàme, sur des opinions qu'il avait longtemps entretenues: u J'ai pensé quelquefois, dit-il dans ses Mémoires, à l'occasion de la Révolution, à écrire un

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Dialogue des morts, dans lequel Voltaire, Érasme «t Lucien se seraient mutuellement avoué combien il est dangereux d'exposer uDe ancienne superstition au mépris d'une multitude aveugle et fanatique. » C'est, à coup sûr, en sa qualité de vivant que Gibbon ne se serait pas mis en quatrième dans le dialogue et dans les aveux. 11 soutenait alors qu'il n'avait attaqué le christianisme que parce que les chrétiens détruisaient le polythéisme, qui était l'ancienne religion de TEmpiie : « L'Église primitive* écrit-il à lord Shefûeld, dont j'ai parlé un peu familièrement, était une innovation, et j'étais attaché à l'ancien établissement du paganisme, n II aimait tant à professer son respect pour les anciennes institutions, que quelquefois, en plaisantant à la vérité, il s'amusait à défendre l'inquisition.

£n 1791, il avait reçu à Lausanne une visite de lord Shefûeld accompagné de sa famille, et il avait promis de la lui rendre promptement en Angleterre; cependant les troubles toujours croissants de I4 Révolution française, la guerre qui rendait toutes les routes dangereuses, son énorme embonpoint et des incommodités longtemps négligées, lui faisaient remettre de mois en mois cette entreprise; enûn, en 1793, sur la nouvelle de la mort de lady

Sheffield, qu'il aimait tendrement et qu'il appelait sa scsvr, il partit sur-le-champ, au mois de novembre de cette année, pour aller consoler son ami. Six mois après son arrivée en Angleterre, ces incommodités, dont l'origine remontait à plus de trente ans, s'accrurent à tel point qu'elles l'obligèrent à subir une opération (Jui, plusieurs fois renouvelée, lui Jaissa, à lui seul et contre la triste attente de ses aihiSi l'espoir de la guérison jusqu'au 16 janviei* 4794. Il mourut ce jour-là sans inquiétude comme sans douleur.

Gibbon laissa une mémoire chère à tous ceux qui l'avaient connu, et une réputation établie danë toute l'Europe. Son Histoire de la décadence- et dé là chute de VEmpire vomain laisse voir quelquefois là fatigue d'un si long travail i on y désirerait quelque-» fois cette puissance d'imagination qui transporte le lecteur au milieu des Scènes qu'on lui décrit, et cette chaleur de sentiment qui l'y place, pour ainsi dire, comme acteur, avec ises passions et ses intérêts personnels; l'impartialité de l'auteur entre la vertu et le vice y est quelquefois poussée trop loin ; on peut regretter que cette pénétration ingénieuse, qui démêle si bien les divers éléments des faits, n'ait pas plus souvent laissé la place à ce génie

vraiment philosophique qui i^ufiit les faits en un n)6me corps et donne ainsi, au grand ensemble qu'ils forment, plus de réalité et de vie. Mais même après et malgré ces regrets, on reste frappé de la netteté d'un si vaste tableau, de la clarté de ces développements successifs qui fixent Tatlention sans répuiser, enfin, de retendue et de Tinfatigable labeur de cet esprit qui parcourt d'étape en étape le vaste champ de Fhistoire, dans ses recoins les plus secrets comme dans ses grands espaces découveiis, et qui fait, pour ainsi dire, tourner le lecteur autour dos événements et des hommes, pour les lui faire voir sous tous leurs aspects et lui apprendre à ne les juger qu'après les avoir complètement vus et étudiés. De là proviennent cet intérêt dç narration qui règne constamment et cette lumière qui ne s'éteint jamais dans tout le cours de V Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. Et tous ces mérites, tous ces effets de l'ouvrage sont dus à l'immense variété de connaissances et d'idées de l'auteur, au courage qui a entrepris de mettre tant de matériaux en œuvre, à la constance qui en est venue à bout, enfin à cette liberté d'esprit qui ne préserve pas toujours de Terreur, mais qui seule parvient à la découverte de la vérité, et sans laquelle

il n'y a ni grand historien ni réelle histoire. Je résumerai en une phrase la gloire de Gibbon : avant lui, un tel ouvrage n'était pas fait, et, quoi qu'on pût y reprendre ou y perfectionner, après lui, il ne reste plus à faire.

Post^criptum (Septembre 1867).

Telle était, il y a cinquante-cinq ans, au début de ma vie intellectuelle et littéraire, ma conclusion sur le grand ouvrage de Gibbon. Je ne la retire point et je ne m'y renferme point aujourd'hui. Je trouve dans ce livre célèbre tous les mérites que j'y trouvais en 1812; mais j'ai appris à connaître bien mieux et à regretter bieji davantage ceux qui lui manquent. Le titre même du livre, tel que l'a voulu

et écrit l'auteur, me les révèle. Gibbon commence son récit à la fondation de l'Empire par Auguste; il le termiae à la conquête de l'Empire en Occident par les Germains, en Orient par les Turcs; et il appelle tout son ouvrage, depuis la naissance jusqu'à la disparition de cet immense État, Histoire de la décadence et de la, chute de V Empire romain. J'admire ce titre clairvoyant, et je m'étonne que Gibbon n'en ait pas senti toute la portée. L'Empire romain fut

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en effet, pendant quinze siècles et malgré des temps d'arrêt plus apparents qne réels, une époque de décadence progressive vers une chute complète et misérable, décadence toujours persévérante au sein d'une grandeur longtemps croissante. Gibbon, dans le titre de son livre, a entrevu ce grand fait avec un instinct profond, et dans le cours de spn travail il l'a pros([ue constamment oujjlié. 11 décrit et raconte, souvent avec une admiration complaisante, l'Empire romain, ses conquêtes et sa puissante unité; il est bien tenté de regarder le sièdle des Antonins comme la plus heureuse et la plui glorieuse époque de l'histoire du genre humain. I! ne volt pas et ne fait pas voir le mal natif et incurable qui mine ce vasto édifice à mesure qu'il s'élève, et qui donne pleinement raison à Thistoricn quand il appelle son ouvrage : Histoire de la décadence et de ta chute de VEmpire romain, La vie intcUectuollc et morale est la véritable vie des peuples et des Étals; là où elle manque, il n'y a point do force ni de grandeur matérielle qui duImc la suppléer et en produire les effets. La durée même n'est plus uii signe assuré de la bonne condition des sociétés et des gouvernements. Quelles sociétés durent depuis plus longtemps que celles de l'Asie

orientale, et quelles ont été plus tristes et plus stériles dans le cours général des destinées de l'huma* nité ? Que serait Thistoire du monde si elle se bornait à celle des Chinois, des Indous et des Tarlares? C*est dans l'activité des esprits et l'énergie des -âmes que résident les sources de la puissance féconde et du progrès social. Quand l'Empire romain s'établit, ces sources étaient épuisées; après des travaux et des gloires dont l'influence ne devait reparaître ({u'au bout de bien des siècles, les idées et les mœurs républicaines de la Grèce et de Rome n'avaient abouti qu'à l'anarchie et à la corruption ; quelques grands esprits, quelques grands caractère^ apparaissaient cà et là, nobles débris du passé, isolés dans le présent, vains pour l'avenir ; aucune grandi» ambition intellectuelle ou morale n'animait les générations successives et ne rendait fécond leur passage sûr la terre; le pouvoir absolu et la force matérielle, savamment organisés, gouvernaient seuls le monde romaiç et retardaient, sans l'arrêter, le travail de décomposition qui, tantôt lentement, tantôt violemment, le poussait vers la ruine. Ce fut au milieu de ce dépérissement général et séculaire qu'apparut le christianisme, source d'eau vive sur un sol desséché, résurrection de la vie morale et

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intolloctuollo dans lo vioux mondo romain, nuroro do cotto niOino vio dnns le jouno luoiulo Imrlmre qui venait, h son tour, con<tU(^rir ses conquc^rants. Celte dc^cadence lunnaine et cotte ronaissance divine, ce sont là les doux grands faits do Tlustoire que («ibbon a (Scrite. II ne les a ni bien compris ni bien mis en scène ni Tun ni Tautro, ni chacun des deux isolément et en soi, ni dans leur rencontre et dans leurs efforts, le monde romain pour (Mouiïor le christianisme, le christianisme pour rnnimer et n^gi^nt^ror le monde it>main. Gibbon a rogrotli^ les iwers de TEmpii^ et les triomphes du christianisme. G*est par Iti (i.ue son ouvrage n*ost pas au niveau de son sujet. Maigri* ses rares ot incontestables mrfrltes, il reste A la surface dos temps (»l do» (Wc^nements qu'il i*etraco,au lieu do pi^niMivr dans loura profondeurs et de les poimlix^ dans leur grandeur.

Née. en 1758, morte en 1836 i

Il y a cinq ans, dans une bonne et agréable maison qui n'existe plus, située au milieu d*un beau jardin qu'a remplacé une rue, se réunissait deux ou trois fois par semaine une société choisie et variée; des gens du monde, des savants, des lettrés; des étrangers et des nationaux ; des hommes d'autrefois et des hommes d'aujourd'hui; des vieillards et des jeunes gens; des membres du gouvernement et de l'opposition. Parmi les personnes qui se voyaient là, beaucoup ne se rencontraient point ailleurs; et ailleurs, si elles s'étaient rencon-

i. Écrite en 18 il et tirée alors à un très-petit nombre d'exemplaires, pour les seuls amis de M"^** de Rumford, cette notice a été insérée dans mes Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, t. II, p. 397-423.

TA MkLXSGKS BfOCRAPHIQCliS,

ir^toH, clkîS se. s^;rair;rit probablement mal accueillies, peul-<'tre m^'^me à peine tolérées. Mais là, tous s(t tniit/jjent avec une extr^*me politesse, presque avec bienveillancf;. Non que personne y fût attiré |iar quelque intérêt, quelque dessein qui le contraignit de dissimuler ses sentiments; ce n'était pas une maison de patronage politique ou littéraire, où Ton vJiit pour poussï?r sa fortune ou préparer son .srjcc('»s. Le goût dr» la bonne compagnie, les plaisirs (U', l'esprit et de la conversation, le désir de prendre sa |iart dans cr»s incidents journaliers de la vie sociale (jui font ramusement du monde poli et le délassement du monde occupé, c'était là le seul motif, c'élait l'attrait qui réunissait chez M"»* de numford une société si empressée, et, dans cette société, tant d'hommes distingués et si divers.

Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Turgot, d'Alembert, s'ils revenaient parmi nous, seraient bien surpris de nous voir remarquer une telle maison et ses babilurh^s comme (pielque chose de singulier et de nire. ryélait l'esprit général, la vie habituelle de l(;ur Uiin[)H : temps de noble et libérale sociabilité, qui a remu(5 de bien grandes questions et de bien grandes choses, et n'(în a pris que ce qu'elles ont de doux, le mouvement de la pensée et de Tespé-

rânce , laissant à ses héritiers le fardeau de répreuve et de Faction.

Quand l'héritage s'est ouvert, quand notre génération, au début de l'Empire, est entrée en possession de la scène du monde, le xviii^ siècle, clos la veille, était déjà loin, bien loin de nous. Un abîme immense , la Révolution , tious en séparait. Le passé tout entier, un passé de plusieurs siècles, et le xviii® siècle comme les autres, s'y était englouti. Aucun des grands hommes qui avaient fait la force et la gloire de cette grande époque ne vivait plus. Ces salons de Paris, théâtre et instrument de leurs succès, cette société si brillante, si passionnément adonnée aux plaisirs de l'esprit, avaient disparu comme eux. Au lieu de se chercher et de se réunir, comme naguère, pour s'animer ensemble du môme mouvement, la noblesse, l'Église, la robe, les hommes d'affaires, les lettrés, toutes les classes de l'ancien régime, ou plutôt leurs débris, car de toutes choses il ne restait que des débris, se séparaient, s'évitaient presque, rentraient chacune dans les habitudes et les intérêts de leur situation spéciale. A l'élan commun des idées succédaient la dispersion et l'isolement des coteries. Émigrés, Constituants, Cîonventîonnels, fonctionnaires impériaux, savants,

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gens de lettres, autant de coteries pensant et vivant chacune à part, indifférentes ou malveillantes Tune pour l'autre.

Le xviii® siècle avait aussi la sienne; pure coterie comme les autres, mais seule héritière du caractère dominant de Tépoquc, seule fidèle aux mœurs et aux goûts de cette société philosophique qui avait péri elle-même dans la ruine de la grande société qu'elle avait démolie.

Une femme de soixante-dix-neuf ans, deux académiciens, Tun de quatre-vingt-deux ans, l'autre de soixante-seize, voilà quels centres restaient, en 1809, à cette société qu'en 1769 tant de gens, et de si puissants, s'empressaient d'attirer et de grouper autour d'eux. Le salon de M"*® d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abbé Morellet, étaient presque les seuls asiles où l'esprit du vieux siècle se déployât encore à l'aise et avec vérité. Non que sa mémoire ne fût en grand honneur ailleurs, et que beaucoup de gens ne fissent profession de lui appartenir; comment les hommes nouveaux, les enfants de la Révolution et de l'Ëmpife, auraient-ils renié le xviii® siècle? Mais qu'ils étaient loin de lui ressembler! La politique les absorbait, la politique pratique, réelle; toutes leurs pensées, toutes leurs

forces étaient incessamment tendues, soit vers les affaires du maître, soit vers leurs propres affaires point de méditation, point de loisir; du mouvement du travail, puis encore du travail et du mouvement. Le xvm« siècle aussi s'occupait fort de politique, mais par goût, non par nécessité ; elle tenait beaucoup de place dans les esprits, peu dans la vie; on réfléchissait, on dissertait, on projetait beaucoup ; on agissait peu. En aucun temps les matières politiques n'ont été l'objet d'une préoccupation intellectuelle si générale et si féconde ; aucun temps peutêtre n'a été plus étranger à l'esprit politique proprement dit, à cet esprit simple, prompt, judicieux, résolu, léger dans la pensée, sérieux dans l'action, qui ne voit que les faits et ne s'inquiète que des résultats.

A part même cette opposition de la science et de la pratique, quel abîme entre la politique qu'on faisait il y a trente ans et JceWe que, cinquante ans plus tôt, on aurait voulu faire ! Qu'étaient devenues les doctrines, les espérances qui avaient enchanté et remué tout un peuple, tous les peuples? Comment les hommes d'affaires du xix« siècle tenaientils les promesses des philosophes du xviii« ? Les uns hardiment, les autres timidement et avec

5i MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

embarras, désertaient les idées, les institutions dont le nom seul, la seule perspective, avaient fait leur fortune. Le despotisme, un despotisme savant, raisonneur, et qui prétendait s'ériger en système, voyait à son service les enfants des plus doctes tliéories de liberté. Plusieui's, gens d'honneur et de cœur, attachés dans l'âme à leur ancienne foi, protestaient de temps en temps, mais sans conséquence, contre les insultes et les coups qu'on lui portait autour d'eux, La plupart, en défendant Voltaire contre Geoffroi et les incrédules contre les dévots, se jugeaient quittes envers la philosophie et la liberté. Mais qu'auraient dit les philosophes, qu'aurait dit Voltaire lui-même, malgré ses dédains pour la métaphysique et ses complaisances pour le pouvoir, s'ils avaient assisté à un dîner de l'archichancelier ou à une séance du Conseil d'État impérial? Croiton que le xviu* siècle se fût reconnu là, et qu'il eût accepté ses héritiers pour représentants?

Ils ne lui ressemblaient pas davantage par les manières, le tour d'esprit, le ton, les habitudes et ^cs formes extérieures. Hommes du monde autant que lettrés, les philosophes du xviii® siècle avaient passé leur vie dans les plus douces et plus brillantes régions de cette société par eux tant attaquée. Elle les

LA COMTESSE UE niJMFORD. 55

avait accueillis, célébrés; ils s'étaient mêlés ù tous les plaisirs de son élégante et agréable existence ; ils partageaient ses goûts, ses mœurs, toutes les finesses, toutes les susceptibilités d'une civilisation à la fois vieillie et rajeunie, aristocratique et littéraire ; ils étaient do cet ancien régime démoli par leurs mains. Mais les philosophes de la seconde génération, les vrais fils de la Révolution et de l'Empire, n'étaient point de Tançien régime et ne ravaient connu que pour le renverser. Entre ceux-ci et la bonne compagnie du xvm« siècle, aucun lien, rien de commun ; au lieu des salons de M*°® Geotfrin, de M"« de Lespinasse, de M^® Trudaine, de la maréchale de Beauvau, de M"»« Necker, ils avaient vécu dans les assemblées publiques, les clubs et les camps. Des événements immenses, terribles, avaient remplacé pour eux les plaisirs de société et les succès d'académie. Bien loin d'être façonnés pour l'agrément des relations sociales dans une vie oisive et facile, tout en eux portait l'empreinte des temps si actifs et si lourds qu'ils avaient eu à traverser. Leurs manières n'étaient ni élégantes, ni douces ; ils parlaient et traitaient brusquement, rudement^ comme toujours pressés et n'ayant pas le loisir de songer à iout et de tout ménager. Corrompus, ils

^0 Wr^.LANGKS BÎOGRAPHIQUES.

s*(5t<'jblis9aicnt sAchcmcnt dans un égoîsme grossier et cynique; gens de bien, il manquait aux formes de leur conduite, aux dehors de leurs vertus, ce fini, cette liannonie qui semblent n'appartenir qu'à la longue et paisit)le possession d'une situation ou d'un sentiment. Peu de goût pour la conversation, les lectures, les visites, toutes ces occupations sans but, ces diUassements sans néc^3ssité, où naguère tant de gens trouvaient un emploi demi-sérieox, demi-frivole, de leur esprit et de leur temps. Pour eux, leur temps et leur esprit étaient absorbés par leurs affaires et leurs intérêts; leur plaisir, c'était le repos.

Parmi ces hommes du rc'gime nouveau, quelques philosophes, quelques écrivains, la plupart sans fonctions et suspects h l'Empire, avaient presque seuls quelque besoin et quelque habitude de se réunir, de causer, de rechercher et de goûter en commun quelques jouissances intellectuelles. Ils formaient une coterie libérale, grande admiratrice du xviir siècle, et qui se flattait bien de le continuer* Mais, née surtout de la llévolution, elle en portait le sœau bien plus que ccjlui de l'époque antérieure. Quoique des hommes fort étrangers â tout acte révolutionnaire y fussent môles, ix tout prendre, Tes-

prit révolutionnaire y dominait avec ses mérites et ses défauts, plus d'indépendance que d'élévation, plus d'âpreté que d'indépendance, ami de Thumanité et de ses progrès, mais méfiant, envieux, insociable pour quiconque n'acceptait pas son joug, unissant aux préjugés de coterie les haines de faction. La coterie était d'ailleurs fort concentrée en elle-même; peu de mélange des classes et des habitudes diverses; peu de familiarité avec les gens du monde proprement dit; rien qui rappelât la composition et le mouvement de l'ancienne société philosophique ; toutes les petites manies des lettrés de profession vivant seuls et entre eux; sans parler de je ne sais quelle discordance dans les manières, tour à tour familières et tendues, également dépourvues de réserve et d'abandon. Ou je me trompe fort, ou dans les réunions de la Décade philosophique, et malgré la communauté de beaucoup d'idées, les maîtres du xvjh** siècle que je nommais tout à l'heure, Montesquieu, Voltaire, BuflFon, Turgot, d'Alpmbert, Diderot même et Rousseau, les moins mondains de leur temps, se seraient quelquefois sentis dépaysés et étrangers.

Dans des salons bien différents, au faubourg Saint- Germain, au milieu des restes de l'aristocratie, re-

:,ÎS MKLANCiKS BlOCi HA P IIIQU i:S.

mise, ou i\ peu pn'.'s, de ses (Ufsastrcs, ils iVauraioiil pas, au preuu(3r abord, éprouvé la même surprise ; ils auraient reconnu les manières, le ton, toutes les formes el les apparences sociales de leur époque. Peut-élre mémo auraient-ils pris plaisir à retrouver certaines traditions de Tancien régime, et ce lien des souvenirs communs, si puissant entre les hommes môme les plus divers. iMais en revanche, que de choses plus graves les auraient bientôt repoussés I Quelle profonde opposition de sentiments et d'idées! En vain auraient-ils cherché là quelque trace de cette ouverture d'esprit, de cette libéralité de cœur, de ce goût pour les plaisirs et les progrès intellectuels qui distinguaient, cinquante ans auparavant, une si notable portion de l'aristocratie française, et avaient si puissamment concouru au mouvement du siècle. Au lieu de cela, le retour de toutes les prétentions, de toutes les pédanteries aristocratiques; un repentir amer de s'en être un moment départi ; un puéril empressement à rentrer sous le joug, à reprendre du moins la livrée des vieilles habitudes, des vieilles maximes; une arrogante antipathie pour lès lumières, l'esprit, les philosophes et tout ce qui pouvait leur ressembler.

Dans quelques coins pourtant de ce camp de Tan-

LA CO]yïTESS>E DE RUMFOnD. 59

cien régime, ropposilion au gouvernement impérial, l'influence de M. de Chateaubriand, le seul fait de Tindépendance envers un despote et de l'enthousiasme pour un grand écrivain, ramenaient du mouvement moral , de la générosité politique, et devenaient môme çà et là, entre les débris de T^iristocratie et ceux de la philosophie du dernier siècle, une source de sympathie. A coup sûr Montesquieu et Voltaire se seraient trouvés plus à Taise dans le salon de M"^ de Duras que dans celui de Tarchichancelier, et M. Suard causait plus librement, plus sympathiquement avec M. de Chateaubriand qu'avec Chénier. Mais celte petite coterie, plus, animée, plus libérale, était alors comme* perdue dans la grande coterie aristocratique; les idées religieuses la séparaient des philosophes de qui les idées politiques l'auraient rapprochée ; et malgré quelques points de contact avec eux, malgré une assez fréquente similitude de sentiments, de vœux, de goûts, de mœurs, en somme elle leur paraissait plus opposée que favorable, et se livrait au mouvement de réaction dont le xvni« siècle était l'objet.

Une autre coterie, plus restreinte encore, il est vrai, tenait de plus près à ce siècle, et semblait

devoir en reproduire assez bien l'image. Elle ralliait les débris de cette portion du côté gauche de l'Assemblée constituante qui voulait, en 1789, la monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus, et où siégeaient MM. de Clermont-Tonnerre, de La Rochefoucauld, de Broglie, Mounier, Malouet, etc. : pur et patriote parti, dont les idées devaient ouvrir et clore notre révolution, mais ne suffisaient pas à Taccomplir. Parmi ces hommes de sens et de bien, ceux qui restaient, la plupart du moins, fidèles à leurs principes et à leur cause, étrangers au gouvernement impérial ou ne le servant qu'avec réserve et dignité, formaient chez M"* de Tessé, chez la princesse d*Hénin, etc., une petite société de mœurs élégantes, d'opinions libérales, étrangère à la sottise aristocratique, à la rancune révolutionnaire, liée à la fois par ses habitudes à l'ancien régime, par ses sentinxents au nouvel état et aux besoins nouveaux du pays.

Il semble que là fût aussi la place des débris philosophiques du xviu® siècle, et que les homnies si peu nombreux qui en restaient se dussent fondre dans celte coterie, où plusieurs d'entre eux allaient en efl'et souvent et avaient des amis. Mais une différence réelle les en séparait et ne permettait pas

LA COMTESSE DE RUMFORD. Cl

que la société du xvjii® siècle se trouvât là vraiment représentée. Là politique avait été la principale, presque Tunique affaire des Constituants ; elle était le lien, le caractère dominant de leur coterie. Issus de la philosophie et de la littérature de leur temps, ils n'étaient cependant ni lettrés ni philosophes; ils honoraient les doctrines et les lettres, mais en gens qui lea tiennent de la seconde main et n'en font ni leur affaire ni leur plaisir. Or Técole du xviit® siècle, sa véritable école, celle qui lui servait de centre et lui donnait rimpulsion, était essentiellement philosophique et littéraire : la politique F intéressait, mais comme Tun des objets de sa méditation , comme une application d'idées qui venaient de plus loin et s'étendaient fort au delà. De nos jours, purs politiques que nous sommes, nous nous figurons que c'est là la plus attrayante, la première préoccupation de l'esprit, et c'est presque uniquement pour avoir enfanté des constitutions et rappelé les peuples à la liberté que le xviii« siècle nous parait grand. Étroite présomption ! Un champ bien plus vaste, bien plus varié que la société humaine, s'ouvre devant Tesprit humain , et dans ses jours de force et d'éclat, il est loin de se satisfaire et de s'épuiser dans l'étude des relations des hommes.

Politique sans doute dans ses vœux et ses résultats, le XVIII* siècle était bien autre chose encore, et prenait à ses idées, à leur vérité, à leur manifestation, un plaisir tout à fait indépendant de l'emploi qu'en pourraient faire des publicistes ou des législateui'S. C'est là le caractère de l'esprit philosophique, bien différent de l'esprit politique qui ne s'attache aux idées que dans leur rapport avec les faits sociaux et pour les appliquer. Certaines fractions, certaines coteries du xviii*' siècle, les économistes, par exemple, s'occupaient spécialement de politique; mais le siècle en général, la société du siècle dans son ensemble, aspirait surtout aux conquêtes et aux jouissances intellectuelles de tout genre, en tout sens, à tout prix; et la pensée de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, se fût trouvée en prison si on l'eût astreinte à ne s'exercer que sur les formes de gouvernement et la destinée des nations.

Les derniers contemporains de ces grands hommes, les survivants de l'école philosophique, M. Suard et l'abbé Morellet, n'étaient pas doués à coup sûr d'une pensée si active ni si étendue, M. Suard n'avait aucun vif désir de savoir ni de produire; quoique la littérature lui eût seule ouvert les portes du monde, il était bien plus homme du

LA COMTESSE DE RUxMFORD. 63

monde qu'homme de lettres. Esprit difficile, paresseux, d'une élégance et d'un dédain aristocratique, pourvu qu'il menât une vie honorable, semée d'intérêts doux et de relations agréables, peu lui importait de déployer ses facultés et de se faire un nom. Depuis que le travail n'était plus pour lui une nécessité, il le prenait et le quittait comme un passe-temps, lisant et écrivant à loisir, sans but, pour son seul plaisir, avec une sorte d'épicuréisme intellectuel qui n'avait pourtant rien d'égoïste ni d'indifférent. Les études de l'abbé Morellet avaient été plus sérieuses, plus patientes, mais très-spéciales ; l'économie politique et quelques applications de ce qu'il avait appris en Sorbonne l'avaient presque exclusivement occupé. Il semble qu'à l'un et à l'autre de ces deux hommes la société des Constituants, avec ses traditions de leur temps, ses habitudes élégantes, son estime des lettres et ses principes politiques, dût pleinement suffire. Pourtant il n'en était rien ; à l'exemple de leurs maîtres, ils avaient tous deux des besoins intellectuels plus variés; ils prenaient aux idées, aux mouvements de l'esprit humain, un intérêt plus désintéressé, si je puis ainsi parler, plus exempt de toute direction particulière, de toute application prochaine. Et

séparés, comme on vient de le voir, de toutes les coteries que j'ai nommées d'abord, ils ne sympathisaient qu'à demi avec celle-là môme qui tenait de plus près à leurs opinions et à leurs souvenirs ; il leur en fallait une qui fût une image plus complète, plus fidèle, de leur temps et de la société au sein de laquelle ils s'étaient formés.

Telle était en effet la leur. D'anciennes relations de même origine et de môme goût, M.deBoufflers, M. Dupont de Nemours, M. Gallois, etc. ; quelques académiciens dont M. Suard avait appuyé la candidature, et qui lui formaient un petit parti dans FAcadémie ; quelques jeunes gens dont il encourageait le talent avec une bienveillance qui n'avait rien de banal; quelques membres du Sénat, ou d'autres corps, qui faisaient profession d'indépendance ; quelques étrangers qui ne se seraient pas pardonné de quitter Paris sans avoir connu les derniers contemporains de Voltaire et de ce siècle dont la gloire a pénétré plus loin que celle d'aucun autre ; voilà de quoi cette société se composait. On se réunissait le jeudi chez l'abbé Horellet, les mardis et samedis chez M. Suard, quelquefois plus souvent pour un cercle choisi. Les mercredis, M™® d'Houdetot donnait à dîner à un certain nom-

bre.de personnes invitées une fois pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur plaisait. Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois davantage. Point de recherche, point de bonne chère; le dîner n'était qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après le dîner, assise au coin du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la poitrine, parlant peu, bas, remuant à peine. M"* d'Houdetot assistait en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans Fexciter, point gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais prenant à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de société ou de spectacle, au moindre incident et au moindre mot spirituel, un intérêt vif et curieux : mélange piquant et original de vieillesse et de jeunesse, de tranquillité et de mouvement.

On trouvait chez M. Suard moins de facilité, moins de laisser aller; là, peu d'aparté entre les voisins, peu d'interruptions au gré de telle ou telle fantaisie, une conversation presque toujours générale et suivie. C'était l'usage de la maison, et on y tenait; il en résultait quelquefois, surtout au commencement de la soirée, un peu de gêne et de froideur. Mais en revanche, là régnaient une liberté

C6 MÉLANGKS DI0GRAPH1QCK3.

plus sérieuse et bieu plus de Tariété réelle. M. Suard ne craignait il*aborder ni de voir aborder chet lui aucun sujet. iNuIlo part la franchise de la i>ensée et du lantrago n'êUiit aussi grande, aussi ouvertement autorisée, provoquée par le uudtnMle la maison. Les hommes qui ne Tout pas vu ne sauraient si> Ugurer, et les hommes qui Tout vu ont oublié quelles étaient aioi^s la timidité des esprits et la retenue des enti-etieus; ù quel point, dès que le moindre contact avec la politique se laissait entixwoir, les ligures devenaient froides et les i>{U\>les oftlcielles. Un censeur de celle époque montrait à quelqu'un de ses amis certains plissages d'une pièce de théâtre qu'il était chargé d'examiner : u Vous ne voyei là point d'allusions, lui disait-il; le public n*en verra point; eh bien, monsieur, il y en a, et je me garderai bien de les autoriser. » De 1800 à 18U, tous étaient ù peu près comme ce censeur; tousse conduisiuent comme s'il y eilt eu des allusions là où personne n'eu eût pu voir; et sur tout sujet politique, ou seulement philOsSophique, Muite cou* vei'sation un peu sérieuse en étiiit ft'îippée de mort. M. Suard n'avait jamais soutTert que cette mort pénétrùt chez lui : nul homme n'était plus étranger à toute menée, à toute intention politiquOi plas

modéré au fond dans ses opinions et ses désirs; il n'avait même, pour l'action et les affaires, ni goût ni talent; mais la liberté de la pe;isée et de la parole était sa vie, son honneur ; il se fût senti avili à ses propres yeux d'y renoncer, et la maintenait au profit de tous. La conversation ne manquait pas d'ailleurs, chez lui, d'étendue et de variété ; aucune habitude» aucune préoccupation spéciale n'en rétrécissait le ehamp : philosophie, littérature, histoire, arts, antiquité, temps modernes, pays étrangers, tous les sujets y étaient accueillis avec faveur. Les idées jeunes et nouvelles môme, fussent-elles peu en accord avec les traditions du xviii* siècle, n'y rencontraient point une hostilité repoussante ; on leur pardonnait de déplaire en faveur du mouvement d'esprit qu'excitait leur nouveauté ; car on avait besoin surtout de ce mouvement ; on vivait, en fait d'idées et de connaissances, sur un fonds depuis longtemps exploité; ainsi que les mêmes personnes, les mêmes réflexions, les mêmes anecdotes revenaient souvent, et Tactivité, bien que réelle, n'était ni féconde ni progressive. Mais on y sentait incessamment cette sincérité, ce désintéressement de l'esprit qui font peut-être le plus grand jeharm^ de la pensée et de la conversation»

08 MÉLANGES piOGRAPHIQUliS.

On se réunissait, on causait sans nécessité, sans but, par le seul attrait des communications intellectuelles. Ce n'était pas sans doute le sérieux d*amis passionnés de la vérité et de la science ; mais c'était encore moins Tétroit égoïsme ou le* mesquin travail des gens qui ne font cas que de l'utile et n'agissent ou ne parlent qu'avec un dessein spécial, en vue de quelque résultat déterminé. On ne recherchait pas, il est vrai, on ne produisait pas les idées pour elles-mêmes et pour elles seules ; on leur demandait quelque chose au delà, un plaisir social, mais rien de plus.

Celait précisément là ce qui distinguait, il y a trente ans, cette coterie de toutes les autres, ce qui en faisait l'image la plus vraie, la seule image vraie de la société, qui, cinquante ans auparavant, avait animé Paris, et toute l'Europe au nom de Paris.

Image bien froide sans doute, bien pâle. Cinquante ans auparavant, la coterie philosophique ne se resserrait pas autour de deux ou trois vlelllaitls; elle était partout, chez les gens de cour, d'église, de robe, de finance; hautaine ici, complaisante là, tantôt endoctrinant, tantôt divertissant ses hôtes, mais partout jeune, active, confiante, recrutant et guerroyant partout, pénétrant et entraînant la

société tout entière. Et le mouvemeût ne se renfermait pas dans Paris; il en partait pour se répandre en tous senset revenir à Paris plus vif, plus général. Grimm adressait sa Correspondance à Timpératrice de Russie, à la reine de Suède, au roi de Pologne, à huit ou dix princes souverains tous avides des moindres faits, des moindres bruits venus de- ce grand atelier de travail et de plaisir intellectuel. 11 n'était pas besoin d'être prince souverain pour entretenir à Paris un correspondant : en Allemagne, en Italie, en Angleterre, de simples particuliers, riches et curieux, voulaient avoir le leur, et de mois en mois, de semaine en semaine, ils étaient tant bien que mal informés de tout ce qu'on faisait, disait ou pensait à Paris. On s'adressait à d'Alembert, à Diderot, à Grimm lui-même pour leur demander des correspondants de. moindre figure; et des jeunes gens sans fortune, sans nom, à leur début dans les lettres, trouvaient là un moyen d'existence, comme ils en trouvent maintenant dans les journaux.

CertiBS, c'était là une autre société que cette petite coterie philosophique de 1809, si faible, si isolée. C'était un autre état intellectuel que celui dont le salon de M. Suard pouvait donner l'idée. Cependant

70 MÉLANGES BlOOnAPIlIQUKS.

le fond, sinon réciaU la direction, sinon le mouTOnicnt, étaient les mômes ; c'était le même goût dos plaisirs et des progrès de Tcsprit, également éloigné du la méditation pure et de rapplication intéressée; le môme mélange de sérieux et de légèreté; le même besoin de nouveauté pour la pensée sans désir bien vif d'innovation dans les situations sociales et la vie; le même penchant à s'occuper des questions et des intérêts politiques, avec la même prépondérance de l'esprit philosophique et littéraire sur l'esprit politique. Le grand tableau n'existait plus ; le dessin qui en restait était ûdèle et pur.

M"® de Rumford avait été élevée au milieu de ce monde dont les diverses coteries que je viens de rappeler étaient, en 1809, les derniers débris. Son pore, M. Paulze, d'abord receveur général, ensuite fermier général des finances, homme trèséclairé dans la science et très-habile dans la prati(iue de son état, avait iâpousé une nièce du fameux contrôleur général, l'abbë Terrai. Celui-ci faisait

grand cas des lumières et de Texpérience de son neveu, qui donnait souvent à son oncle, sur i*administration des financés, d'excellents conseils, fort bien compris, car l'abbé Terrai était homme de beaucoup d'esprit, et assez mal suivis, comme il

devait arriver à un tninislre qui ne voulait se brouiller avec personne à la cour, et qui ne recevait pas du pays de quoi suffire en même temps aux besoins de FÉtat et aux fantaisies de tout le monde. Une longue correspondance, entre Tabbé Terrai et M. Paulze, a été conservée, en grande partie du moins, dans la famille du fermier général, et contient, sur les mesures financières de ce temps, des renseignetnents fort curieux.

L'administration compte en France trois grandes époques* Elle a été créée au xvii^ siècle, sous Louis XIV. Au xvlIl^ de 1750 à 1789, elle est entrée dans les voies du progrès scientifique et de la civilisation universelle. C'est de nos jours, et d'abord par l'impulsion de l'Assemblée constituante, qu'elle a reçu sa forme systématique et pris dans la société, aussi bien que dans le gouvernement, une influence, destinée, si je ne me trompe, à s'accroître encore, en se combinant avec les institutions libres.

La seconde de ces époques a rendu à la France des services, à mon avis trop peu connus et mal appréciés. Aux grandes questions de l'ordre moral appartient la prééminence; je ne m'en étonne ni ne m'en plains. Ces questions, soulevées alors avec tant d'éclat et d'effet, ont éclipsé toutes les autres.

72 MÉLANGbIS BIOGRAPHIQUES.

L*administration s* est effacée devant la politique. Ses travaux, ses projets étaient modestes au milieu, selon les uns, du bouleversement, selon les autres, de la régénération de la société. Un grand fait pourtant date de ce temps, la création des sciences qui planent au-dessus de Tadministration et lui révèlent les lois des faits qu'elle est appelée à régir. Personne n'a encore entrevu, et pcut-{itre ne saurait encore entrevoir le rôle que ces sciences sont destinées à jouer dans le monde. Rùle immense, quoiqu'il ne doive et ne puisse jamais être le premier. Au xvni^' siècle en appartiendra le principal honneur : c'est là son œuvre la plus originale.

La partie théorique de cette œuvre n'a point à se plaindre de ta renommée. Elle Ût grand bruit en naissant. Les diverses écoles économistes, leurs systèmes, leurs débals n'ont jamais cessé d'attirer puissamment l'attention publique. Mais la partie pratique de l'administration française dans la seconde moitié du xviii® siècle, l'esprit général qui y présidait, son respect pour la science et pour Thumanité, ses efforts, d'une part pour assurer l'empire des principes sur les faits, de l'autre pour diriger les faits et les principes vers le bien de la société tout cnllùrc, les résultats positifs de ces

efforts, les innombrables et inappréciables améliorations accomplies, ou commencées, ou préparées, ou méditées à cette époque dans tous les services publics; les travaux, en un mot, et les mérites des administrateurs de tout genre et de tout rang qui ont eu alors en main les affaires du pays, c'est ce qu'ont trop effacé les orages et les triomphes de la politique, ce qui n*a pas obtenu sa juste part de reconnaissance et de célébrité.

La maison de M. Paulze était l'un des foyers de ces utiles études, de ces salutaires réformes. Là se réunissaient Turgot, Malesherbes, Trudaine, Condorcet, Dupont de Nemours; là, dans des conversations à la fois sérieuses et faciles, sans préméditation savante, sans autre but que la vérité, les questions étaient posées, les faits rapportés, les idées débattues. M. Paulze n'y fournissait pas seulement le tribut de ses lumières personnelles ; il avait institué à la Ferme générale un bureau chargé de recueillir, sur l'impôt et le commerce de la France, sur le mouvement des ports, sur tout ce qui intéresse la richesse nationale, tous les renseignements statistiques. Il entretenait, dans le même dessein, avec un grand nomljre de négociants et de banquiers étrangers, une correspondance assidue. Ces docu-

7i Mf^XANGËS RIOGHAPlligiJI'LS.

luciits (ftaiont libéralement communiqués aux homme» éclairés qui fréquenlaient sa maison. L'abbé Haynal, entre autres, ami particulier de M. Paulze, y puisa la plupart des faits et des nombreux détails qu'il a consignés dans son Histoire philosophique des deux Indes, et qui en sont la seule partie encore importante aujourd'hui.

Cette société, ces conversations n'avaient rien qui pût entrer dans l'éducation de M"® Paulze, ni influer directement sur elle; mais, à vivre et à se développer dans une telle atmosphère, elle apprit deux choses, le plus salutaire enseignement que l'enfance puisse recevoir et léguer à toute la vie, l'estime des .études sérieuses et le respect du mérite personnel.

Elle avait à peine treize ans quand Tabbé Terrai voulut la marier à la cour. Son père, peu touché de cette fantaisie, préféra un de ses collègues dans la Ferme générale, M. Lavoisier, et Fabbé Terrai n'en prit point d'humeur. Le mariage fut célébré dans la chapelle de l'hôtel du contrôleur général, le 16 décembre 1771.

En passant de la maison de son père dans celle de son mari. M'"® Lavoisier changea, d'horizon sans changer d'habitudes. Au mouvement des sciences

économiques succéda celui des sciences physiques, et la société des savants à celle des administrateurs. Les hommes spéciaux témoignent quelquefois un grand dédain pour rintérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs travaux , et s'il s'agissait en eflfet d'en juger le mérite scientifique, ils auraient pleinement raison. Mais Testime, le goût du public pour la science, et la manifestation fréquente, vive, de ce sentimeot, sont pour elle d'une haute importance et jouent- un grand rôle dans son histoire. Les temps de cette sympathie, un peu fastueuse et frivole, ont toujours été, pour les sciences, des temps d'élan et de progrès; et à considérer les choses dans leur ensemble, l'histoire naturelle et la chimie ont profité de l'existence sociale de M. de Buffon et de M. Lavoisier aussi bien que de leurs découvertes.

Soit affection pour son mari, soit disposition naturelle, M"® Lavoisier s'associa à ses travaux comme un compagnon ou un disciple. Ceux-là même qui ne l'ont connue que bien loin de la jeunesse ont pu démêler qiie, sous uûe apparence un peu froide et rude, et presque uniquement préoccupée de sa Tîe de société, x'élait une personne capable d'être fortement saisie par un sentiment, par une idée,

70 MÉLANriES B10(;iiAI>HlQUBS.

et de s*y adonner avrîc passion. Elle vivait dans le laboratoire de M. Lavoisier, l'aidait dans ses eipériences, dérivait ses observations sous sa dictée, traduisait, dessinait pour lui. Klle apprit & graver pour qu'il fût sûr d'un ouvrier exact jusqu'au scrupule, et les planches du Traité de Chimie furent bien réellement l'œuvre de ses mains. Elle publia, parce qu'il le devrait, la traduction d'un ouvrage du chimiste anglais Kirwan « sur la force des acides et la proportion des substances qui composent les sels neutres » : et elle avait accfuis, de la science quUls culUvaicnt ens(*mble, une intelligence si complète, que lorsriue, en 1805, onze ans apr6s la mort de Lavoisier, elle voulut réunir et publier ses Hémoires scientifiques, elle put se charger seule de ce travail, et l'accomplit en effet, en y joignant une préface parfaitement simple, où ne se laisse entrevoir aucune ombre de prétention.

Un intérieur ainsi animé par une affection réciproque et des occupations favorites, une grande fortune, beaucoup de considération, une bonne maison à l'Arsenal, recherchée par les hommes les plus distingués, tous les plaisirs de Fesprit,- de la richesse, de la jeunesse, c'était là, h coup sûr, une existence brillante et douce. Cette existence fut

frappée, foudroyée par la Révolution, comme toutes celles qui l'entouraient. En 1791, M"® Lavoisier vit monter le même jour sur Téchafaud son père et son mari, et elle n'échappa elle-même, après un emprisonnement assez court, qu'en se plongeant, avec la patience la plus persévérante, dans la plus complète et silencieuse obscurité.

Dès le début de la Révolution, M. Lavoisier, quelque favorables que fussent ses idées à la réforme de l'État, avait considéré l'avenir avec effroi. C'était un homme d'un esprit juste et calme, d'un caractère doux et modeste, qui poursuivait avec désintéressement, au sein d'une vie heureuse, de nobles et utiles travaux, et que les orages politiques dérangeaient beaucoup trop pour qu'il y plaçât ses espérances. En juin 1792, le Roi lui fit offrir le ministère

des contributions publiques. M. Lavoisier le refusa

par cette lettre pleine d'élévation, de simplicité et de droiture :

« Sire,

c( Ce n'est ni par une crainte pusillanime, bien éloignée de mon caractère, ni par indifférence pour la chose publique, ni, je l'avouerai même, par le sentiment de l'insuffisance de mes forces, que je

suis contraint de me refuser à la marque de confiance dont Votre Majesté veut bien m*honorer en me faisant offrir le ministère des conlrihulions publiques. Témoin, pendant que j'ai élé attaché à la trésorerie nationale, des sentiments patriotiques de Votre Majesté, de ses tendres sollicitudes pour le bonheur du peuple, de son inflexible sévérité de principes, de son inaltérable probité, je sens plus vivement que je no puis l'exprimer ce à quoi je renonce, en perdant l'occasion de devenir Torgane de ses sentiments auprrs de la nation.

(( Mais, Sire, il est du devoir d'un honnête homme et d'un citoyen de n'accepter une place importante qu'autant qu'il a Tcspérance d'en remplir les oblijçations dans toute leur étendue.

« Je ne suis ni jacobin, ni feuillant. Je ne sais d'aucune société, d'aucun club. Accoutumé h peser toul an poids de ma conscience et de ma raison, jamais je n'aurais pu consenlirù aliéner mes opinions à aucun parti. J'ai juré, dans la sincérité de mon cœur, fidélité à la constitution que vous avez acceptée, aux pouvoirs constitués par le peuple, h vous. Sire, qui êlos le Roi constitutionnel des Français, i\ vous dont les vertus et les malheurs ne sont pas assez sentis. Convaincu, comme je le suis, que

le Corps législatif est sorti des limites que la constitution lui avait tracées, que pourrait un ministre constitutionnaire? Incapable de composer avec ses principes et avec sa conscience, il réclamerait en vain l'autorité de la loi à laquelle tous les Français se sont liés par le seraient le plus imposant. La résistance qu'il pourrait conseiller, par les moyens que la constitution donne à Votre Majesté, serait présentée comme un crime; il périrait victime de ses devoirs, et Tinflexibilité même de son caractère deviendrait la source de nouveaux malheurs.

« Sire, permettez que je continue de consacrer mes veilles et mon existence au service de l'État dans des postes moins élevés, mais où je pourrai rendre des services peut-être, plus utiles, et probablement plus durables. Dévoué à Tinstruclion publique, je chercherai à éclairer le i^euple sur ses devoirs. Soldat citoyen, je porterai les armes pour la défense de la patrie, pour celle de la loi, |)our la sûreté du représentant inamovible du peuple français.

« Je suis, avec un profond respect, de Votre Majesté, Sire, le très-humble, etc., etc. »

L'illustre savant prétendait trop quand il demandait la permission d'employer sa vie « à éclairer le

80 MÉLANGES DlOGnAlMIIQllES.

ppiiplc. » On louvoya A la mort, au nom du peuple ignorant pl opprimé.

11 k^gna h sa veuvo toute sa fortune, et elle en dut on partie la consei^valion au d(5vouement habile d'un serviteur Adèle, à qui elle tt'moîgna à son tour, jusqu'à son dernier moment, la plus fidèle reconnaissance.

En 1798, lorsqu'une proscription à la fois cruelle et honteuse d'elle-même frappa quelques-unà de ses amis, entre autres l'un des plus intimes, M. de Marbois, une lettre de crédit de M"»« Lavoisier, sur son banquier à Londres, alla les chercher dans les déserts de Sinamary.

Quand les proscriptions cessèrent, quand l'ordre (?t la justice revinrent apaiser et ranimer en même temps la société. M'"*' Lavoisier reprit sa place dans le monde, entourée de toute une génération de savants illustres, les amis, les disciples, les successeurs de Lavoisier, Lagrange, Laplace, Berthollet, Cuvicr, Prony, Ilumboldt, Arago, charmés, en honorant sa veuve, de trouver dans sa maison, en retour de l'éclat qu'ils y répandaient, les agréments d'une hospitalité élégante. M. de Rumford arriva parmi eux. Il était alors au service du roi de Bavière, et jouissait dans le public d'une grande popularité

LA COMTESSE DE HUMFORD. îï

scientifique; son esprit était élevé, sa conversation pleine d'intérêt, ses manières empreintes de bonté. Il plut à M"® Lavoisier; il s'accordait avec ses habitudes, ses goûts, on pourrait presque dire avec ses souvenii's. Elle espéra recommencer en quelque sorte son bonheur. Elle Tépoasa le 22 octobre 1805, heureuse d'offrir à un homme distingué une grande fortune et la plus agréable existence.

Leurs caractères ne se convinrent point. A la jeunesse seule il est facile d'oublier, au sein d'un tendre bonheur, la perte de l'indépendance. Des questions-délicates furent élevées; des susceptibilités s'éveillèrent. M"* de Rumford, en se remariant, avait formellement stipulé dans son contrat qu'elle se ferait appeler madame Lavoisier de Rumford. M. de Rumford, qui y avait consenti , finit par le trouver mauvais. Elle persista : « J'ai regardé comme un devoir, comme une religion, écrivait-elle en 1808, de ne point quitter le nom de Lavoisier... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n'en aurais pas fait un article de mes engagements civils avec lui, si je n'avais voulu laisser un acte public de mon respect pour E. Lavoisier et une preuve de la générosité de M. de Rumford, C'est un devoir pour moi de tenir à une détermination qui a toujours

8i MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

été une des conditions de notre union ; et fai dans le fond de mon ftme Tintime conyiction que U. de Rumford ne me désapprouvera pas, et qu*après avoir pris le temps d'y réfléchir... il me permettra de continuer à remplir un devoir que je regarde comme sacré. »

Ge fut encore là une espérance trompée. Après

des agitations domestiques que H. de Rumford,

avec plus de tact, eût rendues moins bruyantes, la

* séparation devint nécessaire, et elle eut lieu à

Famiable le 30 juin 1800.

Depuis celte époque, et pendant vingt-sept ans, aucun événement, où pourrait dii*e aucun incident, ne dérangea plus M"^ de Rumford dans sa noble el agréable façon de vivre. £lle n'appartint plus qu'à ses amis et à la société, tantôt étendue, tantôt resserrée, qu elle recevait avec un mélange assez singulier de rudesse et de politesse, toujours de très» bonne compagnie et d*une grande intelligence du monde, même dans ses brusqueries de langage el ses fantaisies d*autûrité. Tous les lundis elle donnait à diner, rarement à plus de dix ou douze peraoïi» nés, et c'était ce jour-là que les hommes distingués, fiançais ou étrangers, habitués de la maison ou ift* vités en passant, se réunissaient chez elle dans une

sorte d'intimité momentanëe, promptement établie, entre des esprits si cultivés, par le plaisir d'une conversation sérieuse ou piquante, toujoui*s variée et polie, dont M*® de Rumford jouissait efie-même plus qu'elle n'en prenait soin/ Le mardi, elle recevait tous ceux qui venaient la voir* Pour le vendredi étaient les réunions nombreuses, composées de per* sonnes fort diverses, mais appartenant toutes à la meilleure compagnie de leur sorte, et venant toutes avec un grand plaisir entendre là reicelleûte musiqiie qu'y faisaient ensemble les artistes ies plus * célèbres et le» plus habiles amateursL

Sous FËmpirOt outré son agrément général, la maison de M*"^ â^ Rumford avait un mérite particulier ; la pensée et la parole n'y étaient pas officielles; une certaine liberté d'eq^ritet de langage y régnait, sans hostilité^ sans arrière^penàée politique \ uniquement de là liberté d'esprit^ rhabitude de peqser et de parler à l'aise sans s'inquîétef de ce qu'en saurait et dirait l'autorîté. Précieux mérite alors, plus précieux qu'on ne peut le supposer aujourd'hui. Il faut avoir iréeu sous la machine pneumatique pour sentir tout le cbarme de respirer.

Quand la Restauration fut venue, au milieu du mouvement des partis et des débats parlen^ntaires,

84 MfÎLANOKS BlOOn APHIQUES. •

ce nf! fut plu» la liberté qui manqua aux hommes (]r; Hf'.m ci rlr> goût : un autre mal pesa »ur eux; le mal rie Tesprit rie parti, des préventions et des ani-

mosités de parti ; mal incommode et funeste, qui rétrécit tous les horizons, répand sur toutes choses un faux jour, roidit Tintelligence, aigrit le cœur, fait perdre aux hommes les plus distingués cette éUendue d'idées, cr;tte générosité de sentiments qui leur conviendraient si bien, et enlève autant d'agrément h leur vie que de richesse à leur nature et de charme h leur caract^^e. Ce fléau de la société, dans les pays libres, pénétra peu, très-peu, dans la maison de M"*" de llumford; comme naguère la liberté, Téquité ne s*en laissa point bannir. Nonseulement les hommes des partis les plus divers continuèrent de s*y rencontrer, mais Turbanité y régnait entre eux : il semblait que, par une convention tacite, ils laissassent à la porte de ce salon leurs dissentiments, leurs antipathies, leurs rancunes, et qu'évitant de concert les sujets de conversation qui les auraient contraints de se heurter, ils eussent d'ailleurs Tcsprlt aussi libre, le cœur aussi tolérant que s'ils ne se fussent jamais enrôlés sous le joug des partis.

Ainsi se perpétuait, dans la maison de M"°de Rum-

ford et selon son désir, l'esprit social de son temps et du monde où elle s'était formée. Je ne sais si nos neveux reverront jamais une société semblable, des mœurs si nobles et si gracieuses, tant de mouvement dans les idées et de facilité dans la vie, un goût si vif pour le progrès de la civilisation, pour l'eiercice de l'esprit, sans aucune de ces passions âpres, de ces habitudes inélégantes et dures qui l'accompagnent souvent, et rendent pénibles ou impossibles les relations les plus désirables. Ce qui manquait au wui^ siècle, ce qu'il y avait de superficiel dans ses idées et de caduc dans ses mœurs, d'insensé dans ses prétentions et de vain dans sa puissance créatrice, l'expérience l'a révélé avec éclat; nous l'avons appris à nos dépens. Nous savons, nous sentons le mal que nous a légué celle époque mémorable. Elle a prêché le doute, l'égoïsme, le matérialisme. Elle a touché d'une main impure et flétri pour quelque temps de nobles et beaux côtés de la nature humaine. Mais si le xvjii^ siècle n'eût fait que cela, si tel eût été seulement son principal caractère, croit-on qu'il eût amené à sa suite tant et de si grandes choses, qu'il eût à ce point remué le monde ? Il était bien supérieur à tous ses sceptiques, à tous ses cyniquejs. Que dis-je, supérieur?

86 MÉLANGES BîOGnAPHIQUKS.

il leur était essentiellement contraire, et leur donnait un continuel démenti. En dépit de la faiblesse de ses mœurs, de la frivolité de ses formes, de la sécheresse de telle ou telle doctrine, en dépit de sa tendance critique et destructive, c'était un siècle ardent et sincère, un siècle de foi et de désintéressement. Il avait foi dans la vérité, car il a réclamé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait foi dans l'humanité, car il lui a reconnu le pouvoir de se perfectionner et il a voulu qu'elle l'exerçât sans entrave. Il s'est abusé, égaré dans celte double conllance ; il a tenté bien au delà de son droit et de sa force; il a mal jugé la nature morale de l'homme et les conditions de l'état social. Ses idées commie ses œuvres ont contracté la souillure de ses vices. Mais, cela convenu, la pensée originale, dominante du xviii® siècle, la croyance que l'homme, la vérité et la société sont faits l'un pour l'autre, dignes Tun de l'autre et appelés à s'unir, cette juste et salutaire croyance s'élève et surmonte toute son histoire. Le premier, il l'a pro*clamée et a voulu la réaliser. De là sa puissance et sa popularité sur toute la face de la terre.

De là aussi, pour descendre des grandes choses aux petites et de la destinée des hommes à celle des

salons, de là la séduction de cette époque et Fagrëment qu'elle répandait sur la vie sociale. Jamais on n'avait vu toutes les conditions, toutes les classes qui forment TéUte d'un grand peuple, quelque diverses qu'elles eussent été dans leur histoire et fussent encore par leurs intérêts, oublier ainsi leur passé, leur personnalité, se rapprocher, s'unir au sein des mœurs les plus douces, et uniquement occupées de se plaire, de jouir et d'espérer ensemble pendant cinquante ans qui devaient finir, entre elles, par les plus terribles combats.

C'est là le fait rare, le fait charmant que j'ai vu survivre encore et s'éteindre dans les derniers salons du xviïi® siècle. Celui de M"« de Rumford s'est fermé le dernier.

Il s'est fermé avec une parfaite convenance, sans que le découragement y eût pénétré, sans avoir accepté aucune métamorphose, en demeurant constamment semblable à lui-même. Les hommes ont leur caractère original qu'ils tiennent à garder jusqu'au bout, leur brèche où ils veulent mourir. Le maréchal de Villars enviait au maréchal de Berwick le coup de canon qui l'avait tué. Le Parlement britannique n'avait point d'orateur qui ne vît d'un œil jaloux lord Chatham tombant épuisé dans les bras

de ses voisins, au milieu d'un sublime accès d'éloquence. Le président Mole eût tenu à grand honneur de finir ses jours sur son siège, en rendant justice à l'État contre les factieux. Yespasien disait: tt II faut qu'un empereur meure debout. » M""* de Rumford avait passé sa vie dans le monde, à rechercher pour elle-même et à offrir aux autres les plaisirs de la société. Non que le monde l'absorbât tout entière et qu'elle n'eût, dans l'occasion, les plus sensés et les plus sérieux conseils à donner à ses amis, les bienfaits les plus «abondants et les plus soutenus à répandre sans biniit sur le malheur. Mais enfin le monde, la société étaient sa principale affaire ; elle vivait surtout dans son salon. Elle y est morte en quelque sorte debout, le 10 février 1836, entourée, la veille encore, de personnes qu'elle se plaisait à y réunir, et qui n'oublieront jamais ni l'agrément de sa maison, ni la solidité de ses amitiés.

MADAME RÉGAMIER

Née à Lyon, en 1777; morte à Paris, en 1849

Une personne d'un esprit très-distingué, d*un noble caractère et d'un cœur admirablement Adèle, M"*' Charles Lenormant, nièce de M"® Récamier, vient de publier deux volumes intitulés : Souvenirs et correspondance tirés des papiers de M^^ Récamier, Ce livre est un monument de piété filiale. La piété filiale n'est pas rare, et, quand la mort lui enlève l'objet de son culte, elle n'est pas prompte à se dissiper dans Toubli, ce honteux remède aux souffrances du cœur. C'est l'un de ces sentiments qui sont le fait de notre destinée, non de notre choix, et auxquels Djeu semble avoir voulu particulièrement attacher le beau caractère de la durée, comme pour nous rappeler sans cesse que nos propres œuvres^ restent flottantes, et qu'aux (tiennes seules il appartient de

1)0 r»lï^:LANGKS BIOGRAPHIQUES.

no pas cbangor. La pk^tc^. filiale qui a voulu faire rovivro, pour le pul)Hc, M"»" Récaniier, a quelque chose (le parliculier et (Voriginal ; elle est un senliniont h la fois naturel et libre, venu en même temps (le la (lestiiute et (ie fa volontci humaine. M"™" Mcnmier n'avait et ne devait point avoir d'enfant : (( Aprfts avoir pris les eaux d'Aix, et en revenant en Touraine rejoindre I\l"'' de StaiU, elle s'(5tait arrêtëo deux ou trois jours en Dugey pour y visiter une des sœurs' de son mari qui habitait ordinairement Helley, petite ville très-voisine de la frontière de Savoie. Ce fut là que, scîduite par la physionomie d'une petite. fille de sa belle sœur, M™* Rëcamier eut l'idc^e d'emmener et d'adopter cette enfant. I^a proposition qu'elle en fit aux {larents fut d*abord accopt(5e avec reconnaissance; puis, au moment du d(»part, le sacrifice sembla trop cruel à la jeune m(>re, et ce projet ne se réalisa pas. Quelques mois plus tard. M*® Cyvoet ayant succombé, à vingt-neuf ans, à une maladie de poitrine, M. Récamier renouvela, au nom de sa femme, la proposition de se charger de sa petite niôce, et l'enfant, alors âgée de cinq ans, fut envoyée à Paris, ikxx mois d'août 1811.» C'est cette enfant, M"« Cyvoet, aujourd'hui !«■• Lenormant, qui publie les souvenirs de M""* Récamier.

MADAME HÉGAMIER. 91

La tante a été une mère, une mère qui avait choisi sa fille. La fille, après trente-huit ans de vie commune et dix ans de mort, porte â sa mère adoptive une tendresse au moins filiale, autant d'admiration que de tendresse, et un ardent désir d'attirer encore aujourd'hui à l'objet de son culte, de la part de tout le monde, les hommages de cœur et d'esprit

qu'elle lui offre tous les jours.

Il est presque également beau d'inspirer et d'éprouver un sentiment si passionnément tendre et fidèle : fût-il seul, ce fait suffirait pour donner, au livre qui le retrace, un caractère rare et un vif intérêt. Mais un autre fait, plus singulier, s'y rencontre à chaque page : cette admiration passionnée, celte affection constante, ce goût insatiable pour sa société, sa conversation, son amitié, M™« Récamier les a inspirés non-seulement à sa fille adoptive, à ses proches, à ses relations intimes, mais à tous ceux qui Tout approchée et connue, aux femmes comme aux hommes, aux étrangers comme aux Français, aux princes et aux bourgeois, aux saints et aux mondains, aux philosophes et aux artistes, aux adversaires comme aux partisans des idées et des causes qtli avaient sa préférence, bien plus, à ses rivales dans les affaires de cœur presque autant

tri MÉLANGKS BIOGKAPIIIQUES.

qu'A ccux-IA rn^mcs dont elle leur enlevait la possession.

Je v(Mix rappeler et réunir autour de cette singulière idol(ï ses principaux et très-divers adorateurs. O corh^ge peut seul donner une juste idée de son charme et de son empire.

M"** Hécamior entra dans le monde à une époque trisli» et impure, sous le régime du Dii'ectoire, c'est- A-dire des (lonvcntionnels après le règne et la chute de la (lonvention ; républicains sans foi, révolutionnaires décriés, lassés et corrompus, mais point éciniK's ni résignés, exclusivement préoccupés de leur propre sort, se sentant mourir et prêts à tout faire pour vivre encore quelques jours, des crimes cl des l)nss(\sses, la guerre ou la paix, ardents à s'enrichir et A se diverlir, avides, prodigues et licencieux, et se figurant qu'avec l*échafaud de moins, un laisser aller cynique et des fêles interrompues au besoin par des violences, ils détourneraient la France renaîsstiule de leur demander compte de leui^i hontes et de ses destinées. Les désordres et les périls de la névolulion avaient mis la famille de M** lîécauuer en nipporl avec quelques-uns des homuu's importants de ce régime; Barrère venait ohex ses i^uxMits; elle allait quelquefois aux fêtes de

Barras. Sa nièce prend, avec raison, grand soin de dire « qu'elle resta tout à fait étrangère au monde du Directoire, surtout aux femmes qui en étaient les héroïnes. » Pour une nature élevée, fine et honnête comme la sienne, c'était bien assez que les nécessités du temps lui en fissent entrevoir les hommes.

Heureusement pour elle, d'autres hommes entraient en scène; d'autres groupes se reformaient au sein de la France encore indignement gouvernée, mais qui du moins n'était plus odieusement égorgée. Bonaparte et son entourage, famille et compagnons de guerre, montaient au pouvoir sous la bannière de l'ordre. Les proscrits de toute classe et de toute date, nobles et bourgeois, prêti'es et laïques, émigrés et constitutionnels de 1789, rentraient peu à peu dans leur patrie et dans leur situation. C'était au milieu, d'une société empressée de redevenir régulière, tranquille et décente, que M"»« Récamier, à peine âgée de vingt ans et déjà • célèbre pour sa beauté, allait vivre et briller.

C'est avec le héros et le maître de ce monde nouveau que, dans le récit de sa nièce, on la rencontre d'abord : « Le 10 décembre 1797, le Directoire donna une fête triomphale en l'honneur et

dé MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

pour la réception du vainqueur de l'Italie. Cette solennité eut lieu dans la grande cour du palais du Luxembourg. Au fond de celte coui\ un autel et une statue de la Liberté; au pied de ce symbole, les cinq diiH}cteurs revi^tus de costumes romains; les ministres, les ambassadeui^, les fonctionnaires de toute espi^'cc rangi^s surdos siôj^es en amphithéâtre; derrière eux, des banquelles ix^sorvées aux personnes invitées. Les fenôtres de toute la fafade de l'édifice étaient garnies de monde; la foule rein* plissait la cour, le jardin et toutes les rues aboutissant au Luxembourg. U^^ ilécamier prit place avec sa mùitt sur le^ banquelles réservées. Elle n*avait ^ jamais vu le général Bonaparte ; mais elle partageait alors renthousiasme universi^l, et elle se sentait vivement émue par le prestige de celte jeune renommée. 11 parut ; il était encore fort maigre à cette époque, et sii tète avait un caractèi'e do grandeur et de fermeté extrêmement saislssanL 11 était

entouré de généraux et d'aides de camp; à un discours de M. de Talleyrand, ministra de^ affaires étrangères, il répondit quelques brèves, simples et nerveuses paroles qui furent accueillies par de vives acclamations. De la place où elle était assise» M"'* llécamier ne pouvait distinguer les traits de

MADAME RÉGAMIER. 95

Bonaparte : une curiosité bien naturelle lui faisait désirer de les voir; profitant d'un moment où Barras répondait longuement au général, elle se leva pour le regarder. A ce mouvement qui mettait en évidence toute sa personne, les yeux de la foule se tournèrent vers elle, et un long murmure d*admiration la salua. Cette rumeur n'échappa point à Bonaparte, il tourna brusquement la tête vers le point où se portait l'attention publique, pour savoir quel objet pouvait distraire de sa présence cette foule dont il était le héros : il aperçut une jeune femme vêtue de blanc et lui lança un regard dont elle ne put soutenir la dureté ; elle se rassit au plus vite. »

Elle n'était pas destinée à ne subir, de la part des Bonaparte et de Napoléon lui-môme, que des mouvements brusques et des regards durs. En 1799. Lucien Bonaparte était ministre de l'intérieur; spirituel, hardi, libertin, déclamateur, « tout en lui visait à Feffet ; il y avait de la recherche et point de goût dans sa mise, de l'emphase dans- son langage et de rimportance dans toute sa personne. » La beauté de M™® Récamier le charma; elle s'appelait Juliette; il imagina qu'il la séduirait plus aisément en empruntant à Shakspeare son person-

go MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

nage le plus passionné; il se fit Roméo, et lui écrivit :

LETTnES DE ROMÉO A JULIETTE, Par l'auteur de la Tribu indienne.

« Encore des lettres d'amour!!! depuis celles de Saint-Preux et d'IIéloïse, combien en a-t-il paru !... Combien de peintres ont voulu copier ce chefd*œuTre inimitable!... C'est la Vénus de Médicis que mille artistes ont essayé vainement d'égaler.

(( Ces lettres ne sont point le fruit d'un long travail, et je ne les dédie point à l'immortalité. Ce n'est point à l'éloquence et au génie qu'elles doivent le jour, mais à la passion la plus vraie; ce n'est point pour le public qu'elles sont écrites, mais pour une femme chérie... Elles décèlent mon cœur; c'est une glace fidèle où j'aime à me revoir sans cesse ; j'écris comme je sens, et je suis heureux en écrivant. Puissent ces lettres intéresser celle pour qui j'écris!!! Puisse-t-elle m'entendre!!! Puisse-t-elle se reconnaître avec plaisir dans le portrait de Juliette, et penser à Roméo avec ce trouble délicieux qui annonce l'aurore de la sensibilité !II »

M"* Récamier ne voulut ni se reconnaître, ni se troubler; elle rendit à Lucien Bonaparte ses lettresi

devant du monde, et en louant tout haut son talent; petite flatterie qu'il ne méritait pas. Lucien renonça à Roméo, et écrivit à M"*» Récainicr en son vrai nom, aussi peu naturel, aussi ridicule sous sa figure propre que sous le masque. Il no réassit pas davantage. M""" Récamicr montra les lettres à son mari, en lui proposant de fermer à Lucien sa porte; mais M. Récamicr, tout en remerciant sa femme de sa confiance et de sa vertu, rengagea à ne pas rompre ouvertement avec le frère du général Bonaparte, « ce qui pourrait compromettre gravement et peut-être ruiner ma maison de banque; » et elle continua en même temps à voir et à repousser son emphatique amoureux.

L*hiver suivant, en 1800, le ministre de Tintérieur donna à son frère, le premier consul, un bal et un concert. M"® Récamier y fut invitée : « Arrivée depuis quelques moments et assise à Tangle de la cheminée du salon, elle aperçut devant cette même cheminée un homme dont les traits étaient un peu dans la demi-teinte, et qu'elle prit pour Joseph Bonaparte qu'ello rencontrait assez fréquemment chez M"* de Staël; elle lui fit un signe de tête amical; le salut fut rendu avec un extrême empressement, mais avec une nuance de sui'prise; a Tin-

stant, M"* Récamier eut conscience de sa méprise et reconnut le premier consul. Elle s'étonna de lui trouver un air de douceur fort différent de l'expression qu clic lui avait vue à la séance du Luxembourg. Napoléon adressa quelques mots à Fouclié qui était auprès de lui, et comme son regard restait attaché sur M"® Récamier, il était clair qu'il parlait d'elle. Peu après, Fouclié vint se placer derrière le fauteuil qu'elle occupait, et lui dit à demivoix : « Le premier consul vous ti^ouve charmante. » « On annonça que le dîner était servi. Napoléon se leva et passa seul, et le premiei*, sans offrir son bras à aucune femme. On se mit à table : la mère du premier consul se plaça à sa droite; de l'autre côté, à sa gauche, une place itîstait vide. W"** Récamier, à qui la sœur de Napoléon, ftP** Bacciocchi, avait adressé, en passant dans la salle à manger, quelques mots qu'elle n'avait pas entendus, s'était placée du même côté de la table que le premier consul, mais à plusieurs places de distance. Napoléon se lourna avec humeur vers les personnes encore debout, et dit brusquement à Garat« en lui montrant la place vide auprès de lui : « £h bien, « Garât, mettez-vous là. » Le dîner fut très-court; Napoléon se leva de table et quitta la salle ; la plu-

part des convives le suivirent. Dans ce mouvement, il s'approcha de M°® Récamier et lui demanda si elle n'avait pas eu froid pendant le dîner; puis il ajouta : « Pourquoi ne vous êles-vous pas placée « auprès de moi ? — Je n'aurais pas osé. — C'était « votre place. — C'est précisément ce que je vous « disais avant le dîner »« lui dit M"^^ Bacciocchi. »

Plus d'une grande fortune féminine a commenjcé dans les cours à moins de frais : mais il n'était ni dans la volonté» ni dans la destinée de M"« Récamier d'accepter celle qui s'offrait ainsi à elle, pas plus les brusques- avances de Napoléon que la passion déclamatoire de Lucien. Elle avait, dès lors, à vingt-trois ans, une singulière indépendance d'esprit et de cœur, et mettait son plaisir à sentir tous les mérites et à accueillir tous les hommages, sans s'inquiéter de savoir s'ils lui attireraient la faveur ou la m£|uvaise humeur des puissances du jour. Elle avait d'intimes amis parmi les adversaires déclarés de Napoléon j et leur était hautement fidèle ; elle assistait au procès du général Moreau, relevait son voile pour le chercher des yeux sur le banc des accusés, et lui rendait avec empressement le salut reconnaissant qu'elle recevait de lui. Autour même de Napoléon, parmi ses

100 MÏ^LANGHS inOGRAPIlIQUl^S

plus illustres gt^iuU'aux, elle comptait de nombreux adoralours, les uns dévout^sf» leur mallre, comme le duc (rAbrantt's, les autres frondeurs et opposants, comme le général Bernadotte. Celui-ci avait, en 1802, rendu à M"*' Uëcamier un grand service en s*employanl, de trôs-bonne giftce, à faire sortir do prison son pore, M. Bernard, gravement compromis dans des correspondances royalistes; elle lui en témoigna vivement sa reconnaissance; et sans devenir auprès d'elle aussi provenant que Lucien Bonaparte, Bernadotte lui écrivait en 180G, presque avec la même emphase sentimentale : « Quand l'amitié, la tendresse et la sensibilité enflammetil une Ame aimante, tout ce qu'elle exprime est profondément senti. Je n*aipas cessé de vous adresser mes vœux et mes souhaits, et quoique né pour vous aimer toujours, je n'ai pas dû hasarder de vous fatiguer de mes lettres. Adieu ; si vous pensez encore & moi, songez que vous êtes ma principale idée, et que rien n'égale les tendres et doux sentiments que je vous ai voués. »

Napoléon, qui avait de petites passions à côté des grandes, n'ignorait aucun de ces incidents semés dans la vie d'une femme qui avait attiré un moment ses regards, et en témoignnil tout son déplaisir :,

MADAME RÉGAMIER. 101

(( Qu'allait faire là M"® Récamier? » dit-il en apprenant qu'elle avait assisté à une séance du procès de Moreau ; et quand le renversement de la fortune de M. Récamier valut à sa femme les témoignages d'une sympathie aussi générale que vive, Napoléon, interrompant le duc d'Abrantès qui lui en parlait avec émotion, lui dit d'un ton d'humeur : « On no rendrait pas tant d'honneurs à la veuve d'un maréchal de France mort sur le champ de bataille. » Pourtant le premier consul était devenu empereur ; il formait sa cour; il y voulait tous les genres d'éclat, la beauté comme les grands noms, les gloires de salon comme celles des camps. Fouché, alors ministre de la police, se chargea d'y attirer M"® Récamier; il avait la confiance ironique des vieux corrompus qui n'imaginent pas que personne leur soit impossible à corrompre. Il entama d'abord sa négociation avec réserve, essayant de faire en sorte que M"* Récamier demandât elle-même une place à la cour. Elle éludait de comprendre et de répondre. Fouché fit un pas de plus; il avait probablement pensé plus d'une fois et dit peut-être à ses affidés, que le plus sûr moyen de faire M"® Récamier dame du Palais, c'était d'en faire aussi la maîtresse de l'Empereur à qui cela plairait et qui se déferait

103 MÉLANGES BIOGHAPHIQUCS.

d'elle ensuite quand il voudrait. Les femmes ne savent pas à quel point la pensée et le langage de la plupart dos hommes sont cyniques lorsque, entre eux, ils parlent d'elles, et le feu monterait au visap:e des moins délicates si elles entendaient quelques-unes de ces conversations. Avec une hypocrisie transparente, Fouché tenla la bonté en mémo temps que la vanité pour séduire la vertu : « Napoléon, dit-il A M"* nécamier, n*a pas encore rencontré de femme digne de lui, et nul ne sait ce que serait son amour s'il s'attachait à une personne pure; assurément il lui laisserait prendre sur son Ame une grande puissance qui serait toute bienfaisante. » M"* Hécamier résistait toujours, cachant sous des paroles de défiance modeste son inquiétude et son dégoût. Pouché s'impatienta, et sans doute de l'aveu du maître, il lui dit un jour: « Vous no m'opposerez plus de refus ; ce n'est plus moi, c'est l'Empereur lui-même qui vous propose une place de dame du Palais, et j'ai Tordre de vous l'offrir en son nom. » Forcée de s'expliquer, M"" Récamîer, qui avait consulté son mari et reçu de Ir.l pleine liberté de suivre ses propres sentiments, répondit par un refus positif. Fouché changea de visage, et passant de Timpalience A la colère, n il

MADAME RÉCAMIËR. 103

ëclata en reproches contre les amis de M"* Récamier, surtout contre Matthieu de Montmorency qu'il accusait d'avoir contribué à préparer cet outrage à l'Empereur. Il fit un morceau contre la caste nobiliaire pour laquelle, ajouta-t-il, VEmpereur avait une indulgence fatale, et il quitta Clichy pour n'y plus revenir. »

La haine du vieux jacobin ne le trompait pas : en même temps qu'elle vivait et brillait dans le monde de la Révolution et de l'Empire, M"® Récamier avait contracté d'intimes relations dans Tancienne société française déjà rétablie à son rang mondain quoiqu'à peine sortie de la proscription, et là aussi elle était entourée d'adorateurs. C'était au descendant de la plus illustre maison de la vieille monarchie qu'elle racontait les menées du Proconsul révolutionnaire de Lyon pour la faire dame du Palais du nouvel Empereur. Trois générations de Montmorency, Matthieu, vicomte de Montmorency, Adrien, duc de Laval, et Henri de Montmorency, son fils, offraient à la fois à M"« Récamier leurs fervents hommages : « Ils n'en mouraient pas tous, disait le duc de Laval, mais tous étaient frappés. » Aucun ne fut frappé aussi profondément que Matthieu de Montmorency : cœur tendre, noble carao-

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tère, esprit médiocre, libéral ardent en 1780, chrétien et royaliste repentant en 1800, mais fidèle dans ses amitiés quelles que fussent les révolutions de ses idées, ce vertueux grand seigneur s*éprit pour M"* Récamier d'une passion pieuse et ombrageuse^ qui fut pour lui, pendant vingt-six ans, une préoccupation sérieuse et charmante, bien que quelquefois un tourment, et pour elle un doux et salutaire appui. Il Taimait en amant, la respectait en frère, et veillait sur elle en directeur tendre et inquiet. Plus spirituel et plus frivole, le duc de Laval, homme du monde élégant et distrait, diplomate intelligent et digne, causeur agréable, fertile en mots heureux et imprévus, garda toute sa vie à M** Récamier, malgré bien des embari*as de situation « cette sincère amitié qui peut, entre honnêtes gens, succéder à un sentiment plus tendi*e. Le fils du duc de Laval, Henri de Montmorency, mourut jeune et ne put que laisser entrevoir à M"* Récamier, et à peine entrevoir lui-même le sentiment qu'elle lui inspirait. La possession de ces nobles cœurs ouvrît avec éclat à M"* Récamier les portes du monde aristocratique, et elle y entra comme il convenait à sa fierté naturelle, par droit de conquête, non par faveur.

Un autre homme, bien différent de ceux-là, mais en grand crédit, au commencement de ce siècle, parmi les adversaires passionnés que la Révolution s'était faits par ses folies et ses crimes, un philosophe converti, M. de La Harpe, prit aussi place dans la cour naissante de M™® Récamier, et apporta son tribut à cette jeune renommée. Je ne pense pas qu'il ait jamais été amoureux d'elle ; il était déjà vieux» et fort embarrassé d'un mariage ridicule qu'on lui avait fait faire et qu'au bout de trois semaines il fut obligé de laisser rompre; mais il lui témoignait en toute occasion une admiration respectueuse et tendre; lorsqu'il faisait à l'Athénée son cours de littérature, une place était réservée pour elle auprès de sa chaire ; il allait souvent la voir à Clichy, faisait pour elle des vers et chez elle des lectures, et lui écrivait avec la galanterie d'un vieux lettré de bonne compagnie : « Je vous aime comme on aime un ange, et j'espère qu'il n'y a pas de danger. »

Précisément à la même époque, pendant que M"* Récamier déployait ainsi, dans le palais impérial et dans les salons de l'ancien régime, sur les Bonaparte et sur les Montmorency, son charmant et libre empire, une circonstance et une rencontre

100 MÉLANGKS OlOGIlAPIlIQUËS.

forliiilp» la mirent on rapport avec une personne qui (levait occuper dans sa vie, non pas la première, mais une cUîs premi^^res places, et lui faire un peu parlager les (épreuves d'une orageuse destinée. M. llécamier était en marché pour acheter à M. Necker, dont il était le banquier, l'hôtel n* 7, rue de la Chausséc-d'Antin, et M"^de Staél, alors à Paris, suivait, pour son père, cette petite négociation. M"' Hécamier a raconté elle-même, avec un naturel qui ne manque pas de couleur, l'incident qui en fut, pour elle, l'important résultat : « Un jour, dit-elle, et ce jour fait époque dans ma vie, M. Récamier arriva à Clichy avec une dame qu'il ne me nomma pas et qu'il laissa seule avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui étaient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et de Tachât d'une maison ; sa toilette était étrange : elle perlait une robe du matin et un petit chapeau paré, orné de fleurs; Je la pris pour une étrangère. Je fus frappée de la beauté (le ses yeux et de son regard ; je ne pouvais me rendre compte de ce que j'éprouvais, mais il est certain que je songeais plus à la reconnaître et, pour ainsi dire, à la deviner, qu'à lui faire les premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit, avec une

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grûce vive et pénétrante, qu'elle était ravie de me connaître, que M. Necker, son père... A ces mots, je reconnus M"® de Staël. Je n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis, mon trouble fut extrême. Je venais de lire ses Lettres sur Bousseau; ]e m'étais passionnée pour cette lecture. J'exprimai ce que j'épi'ouvais, plus encore par mes regards que par mes paroles; elle m'intimidait et m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son côté, elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine de bienveillance, et elle m'adressa sur ma flg\ire des compliments qui eussent paru exagérés et trop directs s'ils n'avaient pas semblé lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point; elle le comprit et m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car elle partait pour Coppet. Ce ne fut alors qu'une apparition dans ma vie, mais l'impression fut vive. Je ne pensai plus qu'à M'"« de Staël, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et si forte. »

Je ne sais si M"® de Staël aussi a décrit quelque part son impression à sa première rencontre avec

108 MÉLANGES CIOGIIAPIIIQU ES.

M'"« Rëcamicr; mais, à coup sûr, elle aussi fut vivement frappée. Il suffit, pour en demeurer convaincu, de lire quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit dans le cours de leur longue inlimité, et que M'"® Lenormant a insérées dans ces deux volumes. C'est une elTusion continue d'admiration et de tendresse passionnée, et une confiance pleine d'abandon dans la sympathie, l'affection, la fidélité de l'amie avec qui elle passe tour à tour de la contemplation à l'épanchement. Ces deux personnes se séduisaient et se fascinaient mutuellement, Tune par sa beauté et le charme pénétrant de son commerce, l'autre par la puissance de son âme et de son esprit qui se répandait comme un torrent autour d'elle, et par la franchise impétueuse et généreuse qu'elle portait dans toutes ses relations, quel qu'en fût le caractère. Jamais peut-être deux femmes, toutes deux célèbres, n'ont été aussi sincèrement unies, et n'ont joui aussi vivement, dans l'intimité comme sous les yeux du monde, de leur très-4iverse célébrité.

En se liant avec M"® de Staël, M"' Récamier entra dans un troisième monde, fort différent des deux où elle avait déjà tant de succès et d'amis. Là se groupaient des hommes d'un esprit rare, politiques

lettrés, libéraux de mœurs et de goûts aristocratiques, les uns débris vivants, les autres héritiers fidèles de 1789, tous décidés, malgré leurs tristesses et leurs mécomptes, à maintenir les principes généreux de cette grande époque et à ne pas désespérer de ses résultats, et presque tous adversaires déclarés ou observateurs méfiants du régime impérial. Là aussi M"*' Récamier eut grande faveur et fit de brillantes conquêtes; quelques-unes plus brillantes que solides, comme il arrive de beaucoup de conquêtes, et destinées même à perdre un jour leur apparent éclat. Ce fut là qu'elle connut Benjamin Constant, ce sophiste sceptique, moqueur et corrompu, qui devait avoir le triste'sort de prouver lui-même, à la fin de sa vie, qu'il ne méritait pas les amitiés et les succès qu'il avait longtemps obtenus.

Ce n'est pas une des moindres singularités du

caractère et de la vie de M"* Récamier que, dans

toutes ces sociétés et ces opinions si diverses où elle avait tant de chauds et persévérants amis, elle ait eu aussi beaucoup de vraies, et fidèles amies. Malgré les vicissitudes des situations, les animosités politiques, les rivalités d'amour-propre, même les jalousies de ménage, elle avait, auprès des femmes, presque autant d'attrait et de succès qu'auprès des

hommes. Dans le monde napoléonien, la reine de Naples et la reine Horteuse lui témoignaient une amitié pleine de coquetterie. Arrivait-elle à Naples en 1813, pendant la fortune du roiJoachim? Aussitôt un page de la reine Caroline venait lui apporter les félicitations des deux souverains, leur vif désir de la voir bientôt, et une magnifique corbeille de fruits et de fleurs, a attention parùculièitî de M"*® Murât, qui se plaisait à deviner les goûts des personnes qu'elle aimait, et mettait un soin empressé à les satisfaire. » Venaient les Gent-Jours et le bouleversement des rois et des peuples : au premier bruit de Tévénement, la reine de Naples écrivait à M"® Récamier : « Si quelques circonstances que je ne désire cerlainement pas, mais qui peuvent peut-être arriver, vous engageaient à voyager,

venez ici, mon aimable Juliette; vous y trouverez dans tous les temps une amie sincère et bien affeolionnée. » Le monde changeait de nouveau de face; la reine Caroline, à son tour détrônée et proscrite* vivait solitairement à Trieste; M'"® Récamier, voyageant de nouveau en Italie, lui écrivit, de Naples même, qu'elle ne voulait pas rentrer en France sans aller la voir : u En voyant la date de votre lettre, lui répondit aussitôt la reine déchue, j'ai

frémi; depuis dix ans un pareil nom ne m'était pas parvenu, et j'évitais de me le rappeler, non par Indifférence, mais par crainte de compromctlre des personnes qui m'ont montré du dévouement et qui me sont chères. Jugez donc de ma joie lorsque j'ai reconnu l'écriture de mon aimable Juliette. C'était le jour de ma fête, à mon réveil, que votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait être reçu avec plus de plaisir que les expressions de votre si bonne amitié. Vous avez donc pensé à moil » Avec moins d'abandon et de vivacité, la reine Hortense, dans sa haute fortune, témoignait à M"* Récamier les mêmes sentiments, et recevait d'elle, dans la mauvaise, les mêmes marques de fidèle sympathie. A l'autre pôle du monde politique, parmi les belles dames de l'ancienne aristocratie française. M"® Récamier ne rencontrait pas moins d'empressement et de faveur; la comtesse de Boigne devenait pour elle une intime et constante amie; sans intimité et dans une relation passagère, la duchesse de Liiynes et la duchesse de Ghevreuse, sa belle-fille, se livraient au charme de son commerce; la dernière, cette flère personne qui, après s'être tristement résignée à être dame du Palais impérial, s'en était vengée et consolée en répondant

112 Ml-LANGi:S niOGRAPHIQCES.

î\ rempoRMirNnpol^kMi qui voulait rattacher au se^ vioo tlo la roi no trEspagiie, Marie-Louise, d(?trôntte et rolonuo (\ Fontainebleau : « Je peux bien Mro prisonniùro, mais jo ne soldai jamais geôlière* » la duchesse do ChevixMiso, exilée à Lyon et presiiuo mourante, écrivait à M"»* Récamier : « Je regrette bien de n'avoir pas été un pou de vos amies & Paris; j'aurais pu alors vous Otre ici de quelque i^essource. Véritablement, je vous dirais, comme saint Augustin nu bon Dieu : « Charmante beauté, je vous ai vue u trop tôt sans vous connaître, et je vous ai con- « nue trop tard. » Kxcusoz co petit transport qui me donne assez Pair d'un de vos correspondants, et ditos-vous que nous vous aimons beaucoup toutes doux. » Enfin dos étrangOres, des femmes célèbres pour leur propre compte dans le monde européen, M^^uW Krudonor ol M"»* Svotchine, cédaient» comme d'autres, nuMno malgré des préventions défavorables, i\ rallrait de M'"« Héo^mier, et le lui exprimaient do façons trùs-di versos, mais également signiOcativcs. M"**" de Krûdener, désirant et craignant tour il tour de ratlirer dans les réunions de prières et de conférences mystiques qu'elle dédiait 6 la conversion dos assistants, surtout à colle de l'empereur Alexandre, lui faisait écrire par Benjamin

Constant : « Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que M"® de Krûdener vient de me donner. Elle vous supplie de venir le moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme, mais ne le rehaussez pas. » Plus sérieuse et toujours sincère, quoique sous une forme quelquefois peu naturelle, M"* Svetchine, après ses premières relations avec M"® Récamier, lui écrivait de Naples : « Notre rapprochement, nos impressions si rapides, ma joie, ma peine, tout cela me paraît comme un rêve; je sais seulement que je voudrais avoir toujours rêvé. Je me suis sentie liée avant de songer à m'en défendre; j'ai cédé à ce charme pénétrant, indéfinissable, qui vous assujettit même ceux dont vous ne vous souciez pas. Si nous nous étions trompées toutes deux, je serais sans consolation et ma raison ne serait pas sans reproche; mais qu'importe d'avoir été prudent quand on est bien malheureux ? Vous me manquez comme si nous avions passé beaucoup de temps ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs. Comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas

hier? Ce serait inexplicable s'il n'y avait pas un peu d'éternité dans certains sentiments, On dirait que les âmes, en se touchant, se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et que, plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois d*un monde meilleur. »

L'empressement et la sympathie des visiteurs étrangers pour M"**" Récamier ne se manifestaient pas toujours avec tant d'émotion et de gravité. « Dans l'hiver de 1807 à 1808, le grand-duc héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, frère de la reine de Prusse, vint à Paris. Ce fut à un bal de TOpéra qu'il rencontra pour la première fois M"** Récamier qu'il avait une vive curiosité de connaître t après avoir causé avec elle toute une soirée, il lui demanda la permission de la voir chez elle ; mais, avertie de la défaveur que valait la fréquentation de son salon aux étrangers, princes souverains ou autres, qui venaient à Paris pour faire leur cour au vainqueur de l'Europe, elle lui répondit que, profondément honorée du désir qu'il voulait bien lui exprimer, elle croyait devoir s'y refuser, et elle lui donna les motifs de ce refus; il insista et écrivit pour obtenir la faveur d'être admis. Touchée et flattée de cette insistance, M'"^ Récamier lui indi*-

qua un rendez-vous un soir où sa porte n'était ouverte qu*à ses plus intimes amis. Le prince arrive à rbeure indiquée, laisse sa voiture dans la rue d quelque distance de la maison, et voyant la porte de Tavenue ouverte,, s'y glisse sans rien dire au concierge et avec Tespérance de n'en être pas aperçu. Mais le portier avait vu un homme s'introduire dans l'avenue et marcher rapidement vers la maison : « Hé, monsieur, lui crie-t-il, où allez-vous? qui « demandez-vous? que cherchez-vous? » Le grandduc, au lieu de répondre, se met à courir et confirme ainsi le concierge dans la pensée qu'il a affaire à un malfaiteur. Le prince et le vigilant gardien arrivent en même temps dans l'antichambre qui précédait le salon au rez-de-chaussée habité par M"*® Récamier ; elle entend un bruit de voix et des menaces ; elle veut savoir la cause de ce trouble, et trouve le grand-duc de Mecklembourg pris au collet par ce serviteur trop fidèle aux mains duquel il se débattait. Elle renvoya le portier à sa loge et reçut le prince avec beaucoup de reconnaissance et de gaieté. »

Plus prudent et plus adroit que le grand-duc de Mecklembourg, M. de Metternich alla chez M""® Récamier sans braver ni empereur, ni concierge. Il

IIG MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

l'avait aussi rencontrée aux bals de l'Opéra, alors fort à la mode, et il lui demanda la permission de la voir chez elle; mais, soigneux de ménager les susceptibilités impériales, il n'y alla que le matin, aux heures moins observées où il n'y devait trouver que peu de monde et de plus indifférents visiteurs. Un plus grand seigneur que M. de Metternich, un neveu du grand Frédéric, le prince Auguste de Prusse, frère du roi Frédéric-Guillaume III alors régnant à Berlin, alla, pour M""® Récamîer, beaucoup plus loin que les plus compromettantes visites. Fait. prisonnier en 1806, au combat de Saalfeld, quelques jours avant la bataille d'Iéna, il avait accepté à Coppet rhospilalité que lui avait offerte M'"^ de Staël. Il y devint éperdument amoureux de M™* Récamier, au point de la presser avec passion de l'épouser en rompant, par le divorce, son mariage avec M. Récamier. Touchée, flattée, peut- Ctre un peu émue, M"« Récamier hésita, promit, écrivit même à M. Récamier qui, en se montrant prOt à consentir si elle insistait, lui fit d'honnêtes, sensées et affectueuses représentations. M*»* Récamier prit la bonne résolution; mais elle eut le tort de laisser le prince Auguste dans une incertitude qu'elle-même ne ressentait plus : il lui en coûtait

MADAME RÉGAMIËR. 117

évidemment beaucoup, moins de renoncer à la brillante situation qui lui était offerte que de mettre fin au triomphe prolongé que lui valait cette passion quasi royale, naïve et exaltée comme le premier amour d'un jeune étudiant. Quatre ans après seulement, elle ôta au prince Auguste toute espérance ; il lui demanda de la revoir encore une fois ; elle y consentit, et lui donna rendez-vous à Schaffouse, dans l'automne de 1811. Il y vint et ne Ty trouva pas : « Des circonstances plus fortes que la volonté humaine ne permirent point, disent les Souvenirs, que l'entrevue projetée se réalisât; l'exil frappa M"»« Récamier.à son arrivée à Coppet. » J'ai peine à comprendre comment un exil, prononcé en France, empêchait une course rapide en Suisse, de Coppet à Schaffouse, et j'incline à penser que M"* Hécamîer, un peu embarrassée de l'entrevue, saisit, avec une insouciance un peu dure, un prétexte pour s'y soustraire. Quoi qu'il en soit, le prince Auguste ressentit vivement ce mécompte ; il écrivit à M"»® Récamier : « Je ne puis concevoir que, ne pouvant ou ne voulant pas me revoir, vous n'ayez pas même daigné m'avertir et m' épargner la peine de faire inutilement une course de trois cents lieues; » et à M"® de Staël : « J'espère que ce

trait me guérira du fol amour que je nourris depuis quatre ans. » Il n'en guérit point; et plus de trente ans après, trois mois avant sa mort, il écrivait encore à M'"' Récamier : « L'anneau que vous m'avez donné me suivra dans la tombe. » Aventure en môme temps romanesque et froide, et singulier exemple d'une égale peraévérance dans la coquetterie et dans la passion.

Je laisse là les princes pour les artistes. Le premier des sculpteurs modernes, Ganova, a fliit un buste charmant de M"* Récximicr. Elle ne le lui avait point demandé : pendant son premier séjour à Rome en 1813, elle avait beaucoup vu Ganova, et lui avait témoigné, avec toute la séduction qu'elle y savait mettre, toute son admiration et pour les ouvrages de l'artiste quand elle visitait son atelier, et pour lui-môme lorsque, établie à Âlbano, dans la maison qu'occupait Ganova, elle s'était faite à la fois son hôte et sa ménagère, recevant de lui Thospitalité du toit, et lui donnant à son tour, ainsi qu'à son inséparable frère, Tabbé Ganova, celle des repas. Le grand artiste, qui avait l'esprit fin, enjoué, ouvert, avec des manières simples, et presque aussi sensible à l'agrément de la conversation qu'à l'attrait de la beauté, fut charmé de ces avances faites

Madame rëcamibr. iio

ayec tant dé grâce, et qui le flattaient dans le culte de son art en animant, sans la troubler, la paix de sa Yie. Il se plaisait à voir M"® Récamier parer son atelier, à la regarder, à causer avec elle, à s'entendre louer par elle, et il prit pour elle une tendre amitié. Elle le quitta vers la fin de 1813 pour aller passer Tbiver à Naples. Quand elle revint à Rome, Ganova et son frère Tabbë l'engagèrent à venir voir, dans son atelier, ses nouveaux ouvrages ; elle s'y rendit avec empressement ; elle regardait, elle admirait, elle louait; Ganova et son frère avaient Tair distraits et touchés de quelque préoccupation mystérieuse; on entra dans le cabinet particulier de Tartiste; on s'assit; Ganova, avec un mouvement de satisfaction impatiente, tira un rideau vert qui fermait le fond de la pièce, et deux bustes de femme modelés eu terre apparurent, l'un coiffé en cheveux, l'autre la tête à demi couverte d'un voile ; l'un et l'autre reproduisaient les traits de M"* Récamier : ce Voyez si j'ai pensé à vous {mira se ho pensato a lei), » lui dit Ganova avec une effusion joyeuse et s'attendant à Un juste retour de surprise reconnaissante. Lé grand artiste connaissait mieux les secrets de la beauté que ceux du cœur et de l'esprit d'une femme : M™® Récamier, qui se savait très-

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belle et s'était, à coup sûr, beaucoup regardée ellemême. De se trouvait pas une beauté régulière, purement grecque, et faite pour conserver sous le marbre tous ses avantages. Cette personne si soigneuse de plaire, si touchée des hommages et si gracieuse pour ceux qui les lui rendaient, n'eut pas, en ce moment, assez d>mpire sur elle-même pour dissimuler à Canova Timpression peu agréable qu'elle recevait de ce buste, œuvre d'une tendre mémoire. L'amour-propre de la femme n'était pas content ; celui de Tartiste fut blessé ; on ne parla plus du buste, et plus tard M"' Récamier, qui voulait sans doute réparer sa faute, en ayant demandé à Canova des nou> elles: « 11 ne vous avait pas plu, lui n/poiidit-il ; j*en ai fait une Béatrice. » Ce fut eu effet comme Béatrix du Dante que M*^ Récamier reparut en marbi'e ; mais après la mort de Canova, son frère l'abbé envoya ce marbre à M"^ Récamier, avec les vers du Dante :

Som caodido vel, cinU d*oliva.

Donna m'appanre

(SoQS un Toile blanc, couronnée d*ane brioche d'oUiler, une femme m*apparut )

et cette inscription en italien : « Polirait de Juliette Récamier, modelé de mémoire par Canova en 1813,

et ensuite exécuté en marbre, sous le nom de Béatrix. »

J'ai parcouru sans m'arrêter, bien s'en faut, devant tous, la galerie des adorateurs de M"*® Récamier, et je n'ai pas encore nommé les deux hommes qui, avec le duc Matthieu de Montmorency, ont tenu, très-inégalement, la. plus grande place dans sa vie, et qui lui ont donné, Tun, toute la sienne avec un désintéressement admirable, l'autre, tout ce qu'à la fin d'une carrière bien plus brillante pourtant que traversée, il ne livrait pas à Tégoïsme amer, à l'humeur chagrine et à l'orgueil mécontent, M. Ballanche et M. de Chateaubriand.

Dans l'histoire des amitiés humaines, je n'en connais guère de plus belle, ni qui honore plus Tune et l'autre personne, que celle de M"^ Récamier et de M. Ballanche. Aucun attrait, aucun motif tant soit peu mondain ne recommandait le modeste imprimeur de Lyon, je ne dis pas à l'affection, mais seulement à l'attention de la belle dame de Paris. M. Ballanche était laid, de petite condition, inconnu, habituellement silencieux et gauche, au point d'en être quelquefois embarrassant; tous ses mérites étaient cachés sous une enveloppe disgracieuse ou étrange, et ne se révélaient que dans

ii3 UéLAnGES BIOGRAPHIQUES.

ses écrits ou dans la complète intimité. M** Récamier les démêla promptement ; elle sentit qu'il y avait là un esprit élevé, une belle âme et une inépuisable puissance de dévouement aussi pur que tendre. Presque dès le premier jour où elle fit connaissance avec lui, elle traita M. Ballanche avec cette distinction intelligente et sympathique qui attire les plus sauvages et rassure les plus timides. Aussi, dès le même jour, M. Ballancbe fut pris et possédé : « Il m'arrive assex souvent^ lui écrivait-il, de me trouver tout étonné des bontés que vous avez pour moi ; je n'avais point lieu de m'y attendre, parce que je sais combien je sois silencieux, maussade et triste. 11 faut qu'avec votre tact infini vous ayez bien compris tout le bien que vous pouviez me faire. Vous qui êtes l'indulgence et la pitié en personne, vous avez vu en moi une sorte d'exilé, et vous avez compati à cet exil du bonheur. Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour sa sœur. J'aspire après Tinstant où je pourrai vous offrir, avec ce sentiment fraternel, l'hommage du peu que je puis. Mon dévouement sera entier et sans réserve. Je voudrais votre bonheur aux dépens du mien. Il y a justice i cela, car vous valez mieux que moi. » Ce n'étaient

MADAME nÉCAMlER. 133

point là des phrases de première et passagère émotion; M. Ballanche tint parole ; pendant trente-cinq ans, son dévouement à M"* Récamier fut, comme il rayait dit, entier et sans réserve. 11 n'exigeait rien, ne se plaignait de rien, entrait dans tous les sentiments de M"® Récamier, la conseillait au besoin avec une complète franchise, mais sans l'anxiété dévote de Matthieu de Montmorency, car il ne pensait nullement à la convertir; elle était déjà pour lui une créature céleste, un ange, Tidéal qu'il passait sa vie à contempler, à admirer et à aimer, comme Dante contemplait, admirait et aimait Béatrix en traversant le paradis. « Ma destinée à moi tout entière, lui écrivait-il, consiste peut-être à faire qu'il reste quelque trace, sur cette terre, de votre noble existence. Vous savez bien que vous êtes mon étoile. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais-je sur la terre ? » On ne peut assister sans quelque surprise à cet amour si dégagé de toute prétention, de tout désir, de toute jalousie, et dont pourtant il est impossible de méconnaître la puissante vérité. Et ce qui fait à M"® Récamier peut-être encore plus d'honneur que d'avoir inspiré

un tel scnlimenl, c'est qu'en Tacceptant tout entier elle n'en abusait point, et le payait d'un retour trèsinégal sans doute, mais sc4*ieux et sincère. Elle témoignait h M. Dallanche une an)ilid et une confiance qui, dans ce cercle de brillants adorateurs, lui faisaient, à lui, une situation convenable et douce. Elle prenait grand soin de son modeste amour-propre, de sa dignité, de ses intérêts, de ses succès; elle contribua beaucoup h le faire entrer, 6n 18i2, à TAcadénïie française; et lorsqu'on 18ft7, il fut atteint d'une pleurésie mortelle. M'"* Décaniier, qui \cnait de subir Topération de la cataracte et avait besoin du plus profond repos, renonça à toute précaution, vint s'inslaller au cbevet de son ami mourant, ne le quitta plus tant qu'il respiraitencore, « et perdit dans les larmes, dit sa nièce, toute chance de recouvrer la vue. »

Quel contraste entre cette relation si sereine et si douce, et les exigences, les inégalités, les ennuis, les sécheresses et les adorations alternatives qu'imposait h l\i'"<^ Récamier l'amour de M. de Gtiateaubriand ! La lecture des Souvenirs que publie M"" Lenormanl d peine achevée, je viens de relire le volume qu'a consacré h M'"® Récamier et à ses rapports avec elle, dans les Mémoires cCoutre-tombe,

MADAME RÊCAMIER. 125

M. de Chateaubriand lui-môme. Les femmes ont cela d'admirable que lorsqu'elles rencontrent, dans un homme qui s'occupe d'elles, de grandes qualités, de grands talents, l'éclat du mérite et de la renommée, elles supportent tous les défauts, toutes les prétentions, je dirais presque toutes les tyrannies, et pardonnent tout k la supériorité et à la passion. Ce qui est grand et beau les touche et les saisit bien plus que ce qui est mauvais et pesant ne les rebute ou ne les effraye ; et quelles que soient les épreuves qu'elles subissent, elles ont des trésors de tendresse, de générosité et de patience pour qui les aime et les glorifie en les aimant. M. de Chateaubriand ne s'est pas présenté, à coup sûr, dans les Mémoires (T outre-tombe, sous les trails les moins favorables; il a employé toutes les ressources de son talent à se grandir en se peignant ; et lors même qu'il raconte ses erreurs, ses fautes, ses égoïstes tristesses, ses humeurs, les mauvais côtés de son caractère et de son âme, on. sent fumer dans ses paroles l'encens que brûle, en son propre honneur, un insatiable orgueil. Pourtant il ne réussit pas à se faire admirer assez pour qu'on lui pardonne tout; l'impression qui reste de lui, après la lecture de ses Mémoires, dans les esprits clairvoyants et libres,

lui est Irès-conlraire; et, pour me servir des expressions les pins douces, nulle synipalhie ne s'unit et une jusle improbalion se mêle à Tadmiiation qu'inspirent rélévation de sa nature et Téclatante originalité de son talent. Il en est autrement après la lectura des Souvenirs de M*"^ Récamier: non que le M. de Chateaubriand des Mémoires d* outre 'tombe, l'égoïste exigeant, vaniteux, fantasque, ennuyé, amer jusqu'à la haine, ne s*y retrouve souvent, surtout à certaines époques de leur relation , pendant l'ambassade de M. de Chateaubriand à Londres, le congrès de Vérone et son ministère des affaires étrangères; mais un autre homme, bien meilleur et bien plus aimable, y apparaît aussi, un homme capable de tendresse, de respect, de constance, même de modestie et de dévouement dans l'affection souveraine qui remplit sa vie et envers la personne dont il ne saurait se passer. A mesure qu'on avance dans les Souvenirs, la figure de M. de Cliateaubriand se rassérène et s'épure; naturellement grande et noble, elle devient plus douce et plus affectueuse; les petites passions s'éloignent; un sentiment vrai se déploie; et quand, d'une main tremblante, il écrit en 1840 à M°** Réca* mier : m Vous êtes partie, je ne sais plus que faire.

MADAME RÉGÂMIER. 127

Paris est le désert, moins sa beauté. Où vous manquez, tout manque, résolution et projets. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se retire. Je rentre en moi ; mon écriture diminue; mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une, c'est vous. Mes sentiments ne sont pas diminués comme mon écriture ; ils sont plus fermes que ma main. Où avezvous pris que je me plaignais de votre silence ? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompté de tous ceux qui vous aiment. » Il est impossible de ne pas être touché de ce qui vibre encore si fortement dans le cœur de cet illustre vieillard, et de ne pas lui rendre la justice que bien des mauvais démons en sont sortis.

C'est que M**^ Récamier avait en général avec ses amis, et eut surtout avec M. de Chateaubriand, le beau don de développer ce qu'il y avait en eux de meilleur et de plus satisfaisant pour eux-mêmes comme pour leurs relations avec les hommes, leurs instincts élevés, leurs bons désirs, leurs sentiments généreux et équitables. Elle excellait à toucher sans bruit les cordes nobles et douces de l'âme, à panser les blessures du cœur ou de l'amour-propre, à distraire les tristesses, à calmer, à apaiser en remplissant et animant doucement la vie. « Peut-être par-

128 BIÉLANGES BIOGnAPHIQUES.

viendiv/.-vous, lui écrivait M. Ballanche, à faire trouver on moi des choses qui y sont enfouies. J'en suis certain ; s'il y a quelque chef-d'œuvre de caché dans le secret de mon âme, c'est vous seule qui pouvez faire qu'il se réalise. Votre présence si pleine de charme, les doux reflets de votre âme seront pour moi une inspiration puissante. Vous êtes une poésie tout entière ; vous êtes la poésie même. » Plus tard, et en lui parlant de M. de Chateaubriand, il lui disait : a La tristesse dont il est obsédé ne m'étonne point; la chose à laquelle il avait consacré sa vie publique est accomplie; il se survit, et rien n'est plus triste que de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le sentiment moral. Votre douce compassion sera son meilleur asile. J'espère que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez comprendre que les plus belles facultés, la plus éclatante renommée ne sont que de la poussière si elles ne reçoivent la fécondité du sentiment moral. » M. de Chateaubriand a dépeint lui-même le bien que lui faisait M"* Récamier et rétat presque tranquille et doux auquel elle l'avait amené; après avoir décrit dans ses Mémoires l'Abbaye-aux-Bois, le couvent tout entier, la chambre que M*"^ Récamier y occupait, la société choisie qui

Madame récâmier. 129

s'y réunissait, il ajoute : « Agité au dehors par les occupations politiques ou dégoûté par l'ingratitude des cours, la placidité du cœur m'attendait au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d'une femme dont la sérénité s'étendait autour d'elle sans que cette sérénité eût rien de trop égal, car elle passait au travers d'aflfections profondes. Le malheur de mes amis a souvent penché sur moi, et je ne me suis jamais dérobé au fardeau sacré ; le moment de la rémunération est arrivé ; un attachement sérieux daigne m'aider à supporter ce que leur multitude ajoute de pesanteur à des jours mauvais. En approchant de ma fin , il me semble que tout ce qui m'a été cher m'a été cher dans M"® Récâmier, et qu'elle était la source cachée de mes affections. Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus, pour faire un composé de charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme visible. Elle règle mes sentiments, de même que l'autorité du ciel a mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs. » Qui expliquera ce charmant et salutaire empire?

Par quels mérites ou par quel art une femme a-t-elle

pu acquérir et garder toute sa vie tant d'amis, des amis si divers et plusieurs si éclatants, très-inégalement nimds d'elle, et tous contents ou résignés & se contonler de la part qu'elle leur faisait, et vivant tous en paix autour d'elle, comnoie un petit peuple de croyants ûdèles, heureux d'adorer ensemble leur commune idole?

Quelle serait «à cette question, si elle lui était posée avec pleine connaissance des faits et des personnes, la réponse de La Rochefoucauld, de ce moralisle po.nétranl et sec, si habile à démêler les mauvais socreLs de l'âme humaine, et à chercher dans c<3 qui se cache le mobile de ce qui se montre et l'explication de ce qui se voit?

11 verrait, je crois, dans M'"" ilécamier, une grande, spirituelle, aimahle et irès-habile coquette; une coquette à la fois conquérante et prudente, insatiable dans sa soif d'hommages et d'adorateurs; supérieure dans l'art de mesurer, de distribuer et (l'approprier convenablement ses grâces et ses amitiés-, bien plus aimée qu'elle n'aimait; puissante sur tous ceux qui l'aimaient parce qu'elle ne se donnait à aucun, et les conservant tous parce que nul ne pouvait se vanter iki la posséder; vraie reine de salon, dans sa petite chambre de TAbbaye-aux-

MADAME RÊCAMIER. - 131

Bois comme dans son hôtel de la Ghaussée-d'Antin ; reine charmante, mais bien plus reine que femme; sans mari, sans enfants, sans amant, isolée au milieu d*admirateurs passionnés, d'amis fidèles et de serviteurs dévoués; lasse peut-être quelquefois des soins €[ue lui coûtait son empire , mais probablement contente, à tout prendre, de son sort , car il était en harmonie avec sa nature, et tel qu'ellemême l'avait foit.

Je ne pense pas que ce fût là, de M"^ Récamier, une explication suffisante ni satisfaisante : qu'elle fût coquette et habile, et d'un cœur plus ambitieux d'affection et d'adoration que lui-même passionné, cela est claûr; mais des vérités partielles ne sont pas ia vérité, et des traits ne font pas un portrait; les grandes, belles, spirituelles, aimables et froides coquettes ne sont pas très-rares; mais ni leur beauté, ni leur agrément , ni leur habileté ne leur valent la situation et la destinée de M*"^ Récamier. Je n'ai point été de son intimité, ni même de sa cour; je la vis pour la première fois en 1807, chez M"* de Staël, au château d'Ouchy, près de Lausanne ; elle était alors dans tout son éclat et au moment de i'an de ses plus brillants triomphes; le prince Auguste de Prusse l'assiégeait de ses instances pas-

1)2 Mi^.LANCKR DIOGnAPIITQlJRS.

sioiHH^os; jft In trouvai trôs-bolkN plus encore parce ({iw. tout le mode le disait que par ma piï)pre impression; il y avait, h mon Roût, dans sa beaut(^ plus de charme (pie de grandeur et pas assez de fou pour tant d'i^clal. Plus de trente ans se sont (ScouU^s sans que j'aie eu avec elle aucune i*elation; je ne Tai m^me, durant ce temps, que rarement rcnconlriie. Jo l'ai revue apri'S 1K.'|0, vieille alors, mais ronsr.rvant, avec une convenance parfaite pour son A^M% une grAce dignes et stiduisante qui rdveillail les souvenirs de sa jeunesse et de ses succès; mon nmitit^ pour M. et M"** Lenormant me rapprocha (rellr; j'allai quel(iu(»fois chez elle; elle me reçut avec bonU^, des rapports pleins de bienveillance et de goût mutuel sVtablirenl entre elle et ma môre. J(* l'ai assez vue, ellc-m^me et ses enloui*s, pour la bien connatire; je n'ai point viWui sous son charme; je ponse h elln et je parle d'elle sans aucune gdne ' ni aucun parli pris.

(le qui nw. frappe surtout en elle, c'est l'unité do son caract('>n* et de* sa vie : elle a traversé des temps tr(\s-divers, dans des situations et entourée de relations aussi ir^s-diverses ; elle n*en a point contracté les incolM^rences, ni accepté les luttes, ni subi les vicissitud(\s. Sous le Directoire, sous TEmpire, 80U8

MADAME RÉCÂMIER. 133

la Restauration, sous la monarchie de 1830, à Paris, à Lyon, à Rome, à Naples, à TAbbaye-aux-Bois et à la Ghaussée-d* Antin , avec ses amis bonapartistes, légitimistes, libéraux , riche ou ruinée, errante dans Texil ou retirée dans un couvent, elle est restée constamment la môme, gardant, en dépit des influences et des exigences extérieures, ses sentiments, ses idées, ses goûts, ses habitudes personnelles. On peut dire que tel de ces régimes lui convenait mieux ou lui était plus sympathique que les autres ; elle n'a appartenu à aucun ; elle ne s* est laissé marquer d'aucune empreinte ni soumettre à aucun joug; elle a été toujours et partout, et avec tout le monde. M"** Récamier, rien de moins, rien de plus et rien autre. Il y a bien de la dignité, et aussi bien de la force cachée sous une douce apparence, dans cette indépendance et cette permanence de la personne morale, quels que soient Tair qu'elle respire, les circonstances qui l'entourent et les spectacles auxquels elle assiste.

C'est grâce à ce mérite général que M™« Récamier a possédé un mérite particulier, rare en tout temps et précieux surtout de nos jours et pour elle ; elle est restée toujours modérée et équitable au milieu des passions politiques les plus vives ; ses plus in-

134 MÉLANGES UIOQUAPHIQUES.

tiines amis, ses plus fervents adorateurs ont été, la plupart du moins, des hommes politiques souvent adversaires, quelquefois ennemis; elle les comprenait tous et leur faisait justice à tous, non par des complaisances alternatives et trompeuses, mais par une impartialité sereine et douce, en tenant leur affection pour elle et son amitié peureux en dehors de leurs querelles, fermement et ouvertement résolue à ne se brouiller avec aucun d*eux, quelles que fussent, entre eux, les brouilleries : «Votre situation, lui écrivait le duc de Laval au moment de la rivalité diplomatique entre le duc Matthieu de Montmorency et M. de Chateaubriand, est sans doute une des plus complexes, des plus bizarres et des plus difficiles que je connaisse : mais je suis sûr que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, que vous portez toutes les confldenceg, que tout le monde est content, et que personne n'est tralii. »

Le duc de Laval avait raison ; M"^ Récamier ne trahissait et ne mécontentait personne. G*est qu'elle portait, dans les situations les plus complexes et avec les amis les plus contraires, une généreuse disposition, la plus sympathique et la plus pacifique de toutes; en demeurant étrangère à tous les partis, à

MADAMB RÉGAMIER. 135

tous les systèmes, à tous les débats spécialement politiques, elle avait un goût très-vif pour tout ce qui était distingué, élevé, beau ou bon, brillaîit ou attachant ; elle le sentait, ie démêlait à travers toutes les opinions, sous tous les drapeaux, s'en saisissait comme d'un trait d'union entre elle et la personne qu'elle remarquait à ee titre, et le trait d'union devenait un lien que rien ne pouvait rompre. Jamais femme n'a été plus sensible au mérite personnel, quel qu'en fût le genre, ne lui a témoigné plus de sympathie et ne lui est demeurée plus âdèle, malgré les embarras des situations ou même les désagréments des apparences. C'est par là qu'au milieu d'amis et d'habitudes aristocratiques, M"*® Récamier était vraiment et pratiquement libérale ; elle avait, pour M. Ballanche ou M. Ampère, les mêmes soins que pour le duc de Laval ou le duc de Noailles. Et ce n'était pas simplement de sa part un raffinement de coquetterie ou une habileté de salon ; elle prenait le même plaisir à jouir de leurs mérites ou de leurs agréments très-divers, et leur portait à tous une sincère amitié.

Elle était libérale aussi par un autre sentiment qui marquait en elle autant de dignité que de bon sens. Cette personne, si recherchée et si entourée

s'entretenait de toutes choses avec cette liberté intelligente et polie qui fait le charme de la vie sociale.

M*"^ de Boigne portait dans cette vie à la fois l'indépendance et la prudence de son esprit et de son caractère : soa salon n'était nullement un salon d'opposition ; ce n'était pas non plus un salon de cour ni de ministère; elle aimait la Restauration; mais elle Tobseryait et elle la jugeait comme elle avait observé et jugé l'Empire, avec une impartialité clairvoyante. Elle avait acquis, dans les épreuves de rciiiigralion et dans les soins de la diplomatie, un tact politique qui lui faisait reconnaître les fautes et pressentir les périls des gouvernements comme des partis. Dès 18U, elle avait été frappée du contraste profond entre les deux Frances appelées i vivre ensemble, la France de Tancien régime et la France de la Révolution. Ce n'était pas seulement à l'occasion des grandes questions politiques et dans les conflits publics entre le gouvernement royaliste et l'opposition libérale ou révolutionnaire que iM"''' de Boigne puisait ses pressentiments; elle remarquait surtout avec inquiétude les difficiles relations sociales des personnes qui appartenaient à des temps et à des régimes divers, le désaccord

MADAME RECâMIëR. 137

sais si M. de Gliateaubriand trouva parfaite une afifection qui ne partageait pas le tendre vœu qu'il exprimait, le pied déjà posé sur les marches de son tombeau; mais pour elle-même et dans l'intérêt de sa singulière histoire, M"® Récamier eut raison de garder le nom qu'elle avait porté toute sa vie et dont elle avait fait seule la célébrité.

Tant d'empressement à plaire, tant d'agréments de tout genre pour plaire, tant de charme aflfectueux et de tendres soins pour ceux à qui elle avait plu, et en même temps tant de retenue et d'indépendance avec ceux qui lui plaisaient le plus, tant de sympathie et si peu d'entraînement, c'est surtout à ce rare mélange que M"*® Récamier a dû ses universels et inépuisables succès. C'était une nature pleine à la fois d'attrait et de mesure, de douceur harmonieuse et de fermeté cachée, prompte à se laisser charmer par le mérite, le talent, la distinction, le nom, la gloire, jamais dominée, même par ce qui la charmait, et donnant à ses amis un grand sentiment de confiance en elle et dans son affection, en leur laissant toujours à désirer et à attendre quelque chose de plus que ce qu'elle leur donnait. Jamais peut-être existence de femme n'a été plus habilement gouvernée à travers les difficultés des

relations intimes comme les écueils du monde, ni plus exempte de m(^comptc à côl(S des succès, ni plus brillante sans grande aventure ni grand bruit.

Cette existence a l-olle cti^ aussi heureuse que brillante? 11 paraît (ju arrivée près du terme, M"** Récamier elle-nirme ne le pensait pas, car elle disait souvent à sa niiVe combien, dans sa vie en apparence si animée et si douce, il y avait eu de vide et d'elTort, el que jamais, à une femme pour qui clic aurait de Tamitié, elle n'en souhaiterait une pareille. Elle avait raison. Il a manqué à M"* Récamier les deux choses qui peuvent seules remplir le cœur et la vie ; il lui a manqué le bonheur oixlinaire et le bonheur suprême, le sort commun des femmes et le privilège, quelquefois chèrement acheté, de quelques-unes, les joies de la famille et les transports de la passion. En faut-il chercher la cause dans les accidents de sa destinée ou dans le fond même de sa nature? Eût-elle été capable de goûter, sans autre désir, le bonheur simple d*unc femme et d'une mûre, ou de s'absorber dans un sculiment plus ardent et plus exclusif que celui qu'elle éprouvait pour M. de Chateaubriand, ceiiainement riiomme qu elle a le plus aimé? La plupart des Icc-

MADAME RÊCAMIER. i30

teurs de ses Souvenirs inclineront à dire que non , et à croire que M"® Récamier a été tout ce que, par nature, elle pouvait être. Je serais tenté d'en penser autrement: il y a, pour les créatures humaines vraiment distinguées, plus d'une destinée possible, et elles portent en elles des puissances qu'une vie humaine, toujours si étroite, n'éveille et ne développe point. Je soupçonne que la nature de M™« Récamier était moins superficieUe que ne Fa été sa vie, et qu'elle eût pu éprouver des sentiments plus forts que ceux qu'elle a connus, et faire d'elle-même un plus sérieux emploi que ne l'ont exigé ses mondains triomphes. Mais ce serait là, sur cette rare personne, des conjectures, et il ne s'agit ici que de ses Souvenir^.

J'ai dit que le livre où ils sont retracés était un monument de piété filiale. C'est aussi un monument des mœurs sociales de ces temps et de ces régimes si divers qu'a traversés M"* Récamier. La société révolutionnaire sortant de la Révolution , la société de l'ancien régime rentrant en France, la société impériale s'élevant, brillant et tombant, la société en province sous le despotisme impérial, les étrangers attirés à Paris de tous les coins de l'Europe par la politique, la curiosité ou le plaisir, les Français

140 MKLANORS DIOGR APIIIQCKS.

esprit prit ses premiers élans et reçut ses premières lumières sous le coup des révolutions sans sortir (le la soci(Ué des rois. Elle contracta dès lors, avec la princesse de Naples Marie-Amélie, ces liens de vraie et intime amitié qui devaient tant influer un jour sur leur mutuelle destinée.

Naples fut bientôt, pour les émigrés français, un séjour aussi impossible que Paris; les parents de M"** d'Osmond passèrent en Angleterre, presqiie le seul asile oii n'atteignit pas la Révolution, et le seul pays qui s'en défendit avec une intelligente vigueur. Adèle d'Osmond fut jetée alors dans la société à la fois la plus aristocratique et la plu« libre de l'Europe, au milieu des plus puissanis adversaires de la Révolution française et de ses plus éloquents dérenseurs. Là, Pitt gouvernait, Burke écrivait. Fox parlait. Malgré la diversité des opinions et des partis, les émigrés français étaient accueillis de tous, par les uns avec une sérieuse sympathie, par les autres avec un généreux intérêt; et ce grand spectacle de la lutte soutenue par la monarchie contre la révolution, avec les forces et sous les conditions du gouvernement libre, frappait vivjBment les esprits que Tâge et les habitudes n'avaient pas fermés ù la lumière des faits.

intérêt presque personnel, et fait pour exciter vivement la curiosité historique et morale des générations qui ont envie de connaître les personnages qu'elles n'ont pas vus et les temps dont elles ne sont pas.

Née à Piuris aa 178U, morte à l'aris en 1800

Il y a neuf ans, en parlant, dans mes Mrmoircs\ de quelques-uns des salons les plus distingués de Paris de 18U à 1859, et des trois personnes, M"'* de Runaford, M"® de Boigne et M""^ Récamier, qui en étaient le centre et rornenient, je disais de M"''" d(^ Boigne : « Avec moins d'appareil mondain (jue M"®dc Rumford, et par Tagrément de son esprit à la fois sensé et fin, réservé et libre, la comtesse do Boigne attirait un petit cercle d'hahilués choisis et fidèles. Élevé/B au milieu de la meilleure compagnii^ de la France et de TEurope, elle avait tenu pendant plusieurs années la maison de son père, U\ niarquis d*Osmond, successivement ambassadeur à Turin et

i. Mémoires pour servir à V histoire de mon temps, t* H, page S4S.

141 MÉLANGES BIOGRAPHIQVES.

à Londivs, Sans ôtiw lo moins du monde, ce qu'on appelle une femme politique, elle prenait aux convei^satious politiques un intên^t aussi intelligent que discivt: on venait causer de toutes choses avec elle et autour d'elle, sans jîène et sans bruit. »

J'allais souvent aloi-s chex M"* de Boigne; il me revint que, tout eu se montrant satisfaite de mou langage, elle disait : u J'ai été un peu plus m^i^ à la politique de mon temps, et quelquefois avec un peu plus dMnfluence que ne le croit M. Guiiot. »

M"* de Boigne avait raison. Je n*c^tais jamais entr(.^ avec elle, dans ces relations intimes qui anu^neni les confidences mutuelles et mettent les personnes au courant les unes des autres; je no connaissais d'elle que les agréments de son esprit et de sa sociiHt?. La politique avait en effet tenu dans sa vie et pris dans son Amo plus de place qu'elle nVu laîssiiit paratlœ. Niîe ft Paris, en 1780, sous Tancien régime à la fois chancelant et trèsanimé, elle avait été élevée, non-seulement dans la région de la cour, mais sous le patronage et presque dans rinlérieur de la famille royale; sa mère, la marquise d'Osmond, élait dame de Madame Adélaïde, tante de Louis XVI; le Koi lui-mCme et la reine Marie-Antoinello la voyaient souvent et la

Là comtesse de BOIGNE. 145

traitaient avec cette bonté caressante qui atlire d'autant plus les enfants qu'en même temps ils sont frappés du spectacle de la grandeur. Éléonore- Adèle d'Osmond jouait souvent, à Versailles, à Bellevue et à Meudon, avec le jeune dauphin Louis, frère aîné de Louis XVII, enfant délicat et malade, qui mourut au commencement de 1789, peu avant Taurore de la tempête où devaient s'abîmer son trône et sa famille. Quand cette tempête éclata, la famille de M"® d'Osmond y fut entraînée comme et presque avec la famille royale; ses parents émigrèrent en Italie, d'abord à Rome, puis à Naples. Là, M"« d'Osmond, encore enfant et déjà aussi intelligente que jolie, devint l'objet de la faveur particulière de la i*eine Caroline, sœur de Marie- Antoinette, qui se chargea, avec une bienveillance efficace, des soins et des frais de son éducation. Elle continua ainsi de voir de près les splendeurs royales en même temps que, dans l'intérieur de sa famille, elle assistait aux tristesses et aux détresses de la vie domestique. Ce double spectacle simultané fit sur elle une impression profonde; elle apprit de bonne heure à connaître les bouleversements des destinées humaines, hautes ou modestes; et à en entrevoir les causes en en ressentant les effets; son jeune

130 Mi:LANGKS niOGHAPlllQUIilS.

du monde aristocratique, français et européen, n'oublia jamais qu'elle était née bourgeoise, et resta toujours fidèle aux amis, aux convenances et h la cause de sa condition native; aussi fldôle à M"'' Delphin, sa belle-sœur, et à M. Paul David, neveu de son mari, qu'à M""® de Staél ou à M. de Montmorency. Ni dans les deux volumes que publie sa nièce, ni dans mes propres souvenirs h. son sujet, je n'entrevois en elle aucune trace d'enivrement vaniteux et frivole. Tentée un moment d'entrer dans une famill(î royale et de devenir princesse, elle s'arrêta, par scrupule et l)on goût pour elle-même autant que par devoir pour son vieux et paternel mari. Après la mort de M"" de Chateaubriand, M. de Chateaubriand, qui avait alors soixante-dix-neuf ans, lui demanda avec instance de l'épouser, pour vivre auprès de lui et porter son nom ; elle s'y refusa : « A quoi bon? lui dit-elle; à nos Ages, quelle convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prèle h m'établir dans la même maison que vous. Si nous étions plus jeunes, je n'hésiterais pas : j'accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie; ce droit, les années et la cécité me l'ont donné; ne changeons rien à une aifection parfaite. » Je no

LA COMTi:SSE DK BOIGNK. 147

A seize ans, et par sa situation comme par sa jeunesse, M*''' d'Osmond était étrangère aux questions et aux pailis politiques de rAngloterre ; mais quoique sans fortune, loin de sa patrie et sans autre avenir que les orages et les ténèbres de la France, elle rivait à Londres dans le monde riche, élégant el puissant; elle était jolie, spirituelle, vive, avec grtce et douceur; elle dansait, elle chantait, elle causait, elle écoutait, elle observait; elle acquérait de très-bonne heure, non pas Fexpérience réfléchie» que le temps seul donne aux plus rares esprits, mais cet instinct juste et rapide des intérêts de la vie et des cionvenances sociales qui apprend à voir oUdr et ft se conduire habilement au milieu des difficultés et des épreuves. A peine sortie de Tcnfance, elle était déjà sensée, mesurée, pénétrante et prudente, avec une fermeté tranquille et presque froide qui était l'une des plus originales dispositions de sa nature.

L'occasion lui vint bientôt de mettre ù proiit ces qualités précoces, je dirais volontiers prématurées. Par sa figure, ses agréments et ses succès dans le grand monde anglais, elle attira les regards d'un hardi soldat de fortune, déjù vieux, le général cointa de Boigne, né à Ghambéry en 17/il , et qui,

après une vie eiTanle et pleine d'aventures en Europe, en Afrique et en Asie, était revenu trèsriche de rinde où il avait vaillamment servi d'abord plusieurs rajahs indigènes dans leurs luttes, soit entre eux, soit contre l'Angleterre, puis les intérêts de l'Angleterre elle-même. Accoutumé à suivre son désir et à compter sur son succès, il demanda la main de M"* d'Osmond, à qui ses parents, trèsperplexes, s'en remirent absolument de la décision

et de la réponse. Elle s'en chargea sans hésitation , s'entretint seule avec M. de Boigne, lui fit connaître sans embarras la situation de sa famille proscrite et ruinée, ses dispositions personnelles et son parti pris de n'accepter Tofifre qu'il lui adressait que s'il assurait, pour l'avenir, le sort de ses parents comme le sien propre. Le vieux général indien se prêta de bonne grâce aux exigences -de la jeune Française émigrée, et le mariage se fit en 1798, d'une part avec un empressement aveugle, de l'autre avec autant de franchise que de froideur.

Pour une personne qui devait, plus do soixante ans après, finir sa vie en écrivant deux romans, l'un intitulé : Une Passion dans le grand monde, c'était là un début fort peu romanesque. Non • seulement parmi les indifférents, mais paroii les connaissances

et même les amis de M™® de Boigne, plusieurs sont restés surpris, je dirais presque choqués du carac-

tère primitif de cette union. Je serais volontiers aussi sévère, plus sévère qu'eux , car je tiens les convenances <norales et Tinclination mutuelle pour la première loi du mariage; si c'était là, en effet, sa loi commune, la société en général, comme la dignité et Tétat intérieur des familles, s'en trouveraient infiniment mieux. Mais, par les idées et les pratiques du monde où elle avait vécu, M"®d'Osmond n'avait pas été accoutumée à considérer le mariage sous cet aspect; elle l'avait vu déterminé le plus souvent par des motifs çt des arrangements extérieurs et mondains; en épousant M. de Boigne, elle ne fit que suivre la routine de sa société et de son temps ; la plupart des parents auraient décidé pour elle comme elle décida elle-même. Qu'elle se chargeât d'en décider elle-même et qu'elle le fît avec la franchise qu'elle y apporta, en ceci fut la nouveauté, une nouveauté honorahle quoiqu'un peu étrange. Elle y fut déterminée par un sentiment qui a dominé toute sa vie, le désir de retirer sa famille de la ruine où elle était tomhée, et de rendre aux d'Osmond de l'avenir la situation sociale que la Révolution française avait enlevée à ceux du présent. Pour son

IjO :>iklangf:s dioguaphiouks.

propro compte, M"" d'Osmand, dh'm cpWp cfpcon- Hlanco et par sa natixrc comme par sa libre roionlë', fut tr^s-peu romanesque et trop peu difficile; mais ell(i ne fut pas gouvernée par des motifs (égoïste» et vulgaires; elle obéit à un instinct plus cîlevd, Fintérôt (le sa race et de son nom.

Ce mariage eut les suites qu'il était aisé de prévoir; le vieux général et la jeune émigréc lardèrent peu à s'apercevoir qu'ils ne se convenaient 'pas Tun à l'autre; après six ans d'épreuve, ils le reconnurent mutuellement, ot d'un commum accord ils séparèrent leurs vies. En 180^, M. de Doigne avait ramené sa femme en France,' où leurs parents, le marquis et la marquise d'Osmond, rayés de la liste des émigrés, étaient venus les rejoindre ; il la quitta en lui assurant dignement une belle et indépendante situation; et pendant qu'elle restait à Paris, il re^ tourna à Chambéry, sa patrie, où il employa' sa fortune et occupa sa solitude à fonder de grands é(abli.ss(îments d'utilité et de charité publiques un collège (le jésuites, des écoles de filles, un fhëfttre, (les bosi)iGes de vieillards et d'aliénés, etc. Quelque . coni))l(He (ju'elle fût, sa séparation d'avec sa femme ne fut pas une rupture; elle allait le voir à peu prfis tous les ans, en Savoie, dans son cbfltean de Buisson-

LA COMTESSE DE BOIGNE. i51

rond, à la pointe def Châthhévy, et elle passait atec lai quelques semaines, faiisant les hohneôrs de sa maison, où M. de Bôigiiè se plaisait à recevpir dioTS du monde et à âlMrer tes visiteurs.

Pour une ]eum tetnimi libre, ticlïe, jolie, spirituelle, ParlS^ était, à èétte époq[àe, un séjour plein d^ânimatioii et d'âtti'ait : tout y était jeune aussi , nouveau, brillant, les pei*sônnes, les actions, les fortunés, les destinées; toutes les jouissances dé la Yîe M sein de Fordre s'y déployaient, eu mêtitc témj^^tté totiteâ les âveiitures, toutes lés cfrawrcés de te perrè et de la glofîre. Get état de là sociéfê ei des éf éûémeûts sous le premier Empire ednve- Bâit à 1- ëtfill d'esprit et auï goûts de W^ de Boigiie j elle voyait ferialtre, pour la vie privée la sécurité, dans le gotiveràeniént la force et l'éclat; elle ne pensati guèi^é à la liberté politique; elle ne l'avait vue apparaître que sous les traits et les coups de la Révolution; non-seulement elle ne la regrettait et ne la désirait pas; elle prenait plaisir à retrouver, dans le monde nonveafu et autour de son puissant maître, les traditions, les formes de l'ancien monde où elle était née, et quelques essais, plus fastueux qu'efficaces, d'en relever les apparences et les usages de cour. M*"® de Boigne ne se donna point au régime

i:)2 AlÉLANGES BIOGKAPHIQUES.

nouveau; elle ne se détacha point de son origine, de ses souvenirs, de ses premières et naturelles relations; mais elle n'avait nul éloignement pour des relations nouvelles, nulle prévention exclusive et dédaigneuse envers les personnes de grandeur récente et inaccoutumée ; quoiqu'elle, ne manquât point de fierté, ni même de hauteur et de malice aristocratique, son esprit ouvert et impartial comprenait sans peine les changements accomplis dans la société et dans les mœurs; et son caractère indépendant, sans passion ni roideur, accueillait de* bonne grâce ce que son bon sens jugeait inévitable. Elle contracta de nombreux rapports, elle acquit de vrais amis dans le monde impérial, militaire ou civil ; elle savait se prêter à des amitiés fort diverses, s'y plaire même sans mensonge, et elle recueillait ainsi , dans une vie qui eût été, sans cela, isolée et vide, les avantages et les agréments attachés à la

réputation d'amie sûre et de très-aimable maîtresse de maison.

Mais en même temps qu'elle jouissait, comme on jouit à vingt- cinq ans, de la situation qa*el(e se faisait ainsi elle-même, au sortir de rémigration et dans un régime issu de la Révolution, la jeune comtesse de Boigne avait les yeux ouverts sur les

périls que courait ce régime, et que, de jour en jour, Tempereur Napoléon aggravait et créait luimême par rétendue et la fougue illimitée de ses passions, de ses vues et de ses entreprises. M"^ de Boigne avait Tesprit essentiellement mesuré, contenu, attentif à voir les choses dans leurs proportions véritables et leurs chances probables; Tobservation tenait en elle plus de place que rimagination ; et quoiqu'elle eût du goût pour ce qui était grand et brillant, elle se méâait extrêmement, dans la pensée comme dans la vie, des perspectives infinies et hasardeuses. La chute de l'Empire ne la surprit point et rinquiéta un moment sans l'affliger; la Restauration ne pouvait que lui pteire; c'était à la fois un retour vers le passé qui lui était cher, et l'apaisement des orages qui troublaient et menaçaient sans cesse le présent dont elle jouissait. Elle ne tarda pas à goûter, pour son propre compte, les fruits du régime rétabli; sa famille y retrouva les faveurs de la cour; son père; le marquis d'Osmond, fut nommé ambassadeur, d'abord à Turin, puis à Londres; il occupa ces grands postes de 18U à 1819; médiocre et insignifiante sans être exigeante ni incommode, ce qui est rare, la marquise d'Osmond, sa femme, tenait peu de place dans sa

154 Mr^.LANGES BIOGRAPHIQUES.

maison; à côté'de son père, qu'elle aimait tendrement, la comtesse de lioigne fut la véritable ambassadrice; et elle rentra, avec les ))iens du rang et de la fortune, dans cette société anglaise où naguère elle avait vécu exilée, isolée, presque pauyre, obligée de puiser dans ses mérites personnels toute la sûreté et tout l'agrément de sa vie.

Elle eut autant de succès dans la grande que dans la mauvaise fortune : un succès plus difficile peutêtre, car les tentations de l'ambition et de l'amourpropre y étaient bien plus vives; mais H"*' de Soigne savait contenir les tentations qui auraient pudeyeoir des périls; elle n'avait pas ces instincts supérieurs et lumineux, ces élans de l'esprit et de la conduite qui portent quelquefois une femme au delà de sa sphère naturelle, et lui donnent cet ascendant de société dont la princesse de Lieven, ambassadrice de Russie à Londres à cette même époque, était alors un brillant exemple. Exempte de toute rivalité imprudente, la comtesse de Boigne ne rechercha rien de semblable; elle suffit habilement » dans l'intérêt de son père et de sa cour, aux devoirs et aux convenances de sa situation; elle se contenta d'y suffire. Réussir sans se compromettre, c'était*

LA COMTESftK DR HOiGNR. 15f)

en toute oécarton, son dCHsoin, son art, vi lo gage Miiinie la Hmlte de se» Aitccè».

Mais sa fortune dIploniali(|ue fut courte : nn 1810, son père, tIoux et rrialade, donna sa df^nission do ratnbassade de Londres, (*X se rotiro dans la Chaml^! des Pdirs où le roi Louis XVIll l'avait appeh^, dAH 1816* M"' de Boigne tenta, mais en vain, d'obtenir pour loi le cordon bleu; et sons ambition niAeoutente, Èttion peut-être avec un peu d'bumeur, elle reprft à Paris sa vie de spirituelle et attrayante mottresse de maison. Klle en retrouva sans peine lés agrélifients : des femmes du monde; (^h^gant, des hommes d'esprit et de rang, diplomates, militaireH, administrateurs, lettrés, se réunissaient dans son salon, dlters d'opinion comme de silnafion, mais acceptant mutuellement leur libre langage sur les événements; les questions, les discours, les écrits qai occupaient vivement alors la société fiuneaise ddltvféo des iàrdeaux du pouvoir absolu et de la guerre, et empressée b jouir, dans toutes les voies, de sa propre activité et de ses féconds loisirs. M"'" de Boigne était ainsi, et on était, cbe/ elle, au courant de toutes clioses, des petits incidents du monde comme des bruits confldenliels, du mouvement intellectuel comme des affaires i)ubiiques, et on

s'entretenait de toutes choses avec cette liberté intelligente et polie qui fait le charme de la vie sociale.

M"* de Boigne portait dans cette vie à la fois l'indépendance et la prudence de son esprit et de son caractère : soa salon n'était nullement un salon d'opposition ; ce n'était pas non plus un salon de cour ni de ministère; elle aimait la Restauration; mais elle Tobservait et elle la jugeait comme elle avait observé et jugé l'Empire, avec une impartialité clairvoyante. Elle avait acquis, dans les épreuves de rdiiiigiation et dans les soins de la diplomatie, un tact politique qui lui faisait reconnaître les fautes et pressentir les périls des gouvernements comme des partis. Dès 18U, elle avait été frappée du contraste profond entre les deux Frances appelées & vivre ensemble, la France de Fancien régime et la France de la Révolution. Ce n'était pas seulement à l'occasion des grandes questions politiques et dans les conflits publics entre le gouvernement royaliste et l'opposition libérale ou révolutionnaire que M""' de Boigne puisait ses pressentiments; elle remarquait surtout avec inquiétude les difficiles relations sociales des personnes qui appartenaient à des temps et à des régimes divers, le désaccord

permanent de leurs tendances, de leurs goûts, de leurs prétentions, leurs petits et continuels chocs ou déplaisirs mutuels. Elle voyait là deux sociétés aussi méfiantes que différentes, et elle rfè voyait, au-dessus d'elles, point de pouvoir assez fort pour imposer ou assez habile pour amener le support réciproque en attendant que le temps amenât la paix. Napoléon et Henri IV manquaient également à cette difficile et périlleuse situation.

Précisément à cetle époque, au milieu de ces troubles du présent et de ces obscurités de l'avenir,. M*® de Boigne retrouva et renoua les liens d'amitié intime et confiante qui, plus de trente ans auparavant, s'étaient formés entre elle et la princesse Marie-Amélie, devenue duchesse d'Orléans. Aucun calcul, aucune vue ne se mêlaient à cette relation, résultat naturel du passé et des sentiments spontanés et fidèles que se portaient les deux personnes.

La révolution de 1830 ne surprit donc guère M"« de Boigne ; elle s'attendait aux fautes du pouvoir et aux conséquences des fautes. Elle s'affligea et s'inquiéta de l'événement; mais la consolation ne lui manqua point; en même temps qu'elle voyait tomber un passé qui convenait à ses habitudes et à

SOS goûts, elle vit apparaître un avenir qui lui offrait des satisfaclions et des espérances. Non pour des désirs d'ambition ou de faveur qu elle n'avait point, niflis pour une sécarité publique et pei^sonnelle à laquelle elle tenait beaucoup. Ses relations avec la reine Marie -Amélie étaient aussi désintéressées qu'intime^; par amitié comme par bon sens> elle embrassa, sans hésiter, la cause de la monarchie nouvelle. Elle eut, dès le premier moment, Toccasion de lui rendre un signalé service : la prompte adhésion du corps diplomatique importait l)eaucoup au régime naissant, et, dans le coi^ diplomatique, l'ambassadeur de' Russie, le comte Pozzo di Borgo, était Tun des plus considérables; M"*"" de Boigue était fort liée avec lui, et il avait en elle grande confiance ; elle aperçut en lui un peu d'humeur, et avec une finesse de femme et d'amie, elle en démêla la cause. Pozzo di Borgo craignait que le général Sébasliani, son ennemi de race et de parti en Corse, ne fût ministre des affaires étrangères. M'"® de Boigne en avertit la reine, et avant la formation du cabinet du 11^ août 1830, elle fait dire à Pozzo di Borgo que le général SébastUni serait ministre de la marine. L'amour-propre du Corse fut rassuré, et Tambassadeur de Aussie prâta

de bonne grâce slu régime îiouveau son habile appui.

Trois mois plus Jafd, le général Sébastiani devint ministre des affaires étrangères; mais la crise était passée et le gouvernem.ent du roi Louis-Philippe établi; le comte Pozzo di Borgo se résigna alors à un déplaisù* qui ne pouvait avoir, pour le régiï^e de 1830, aucun grave résultat.

Tant que dura ce régime, de 1830 à 1848, M'"^ de Boigne fut fidèle à ses liens d'amitié et à ses bahi-^ tudes d'esprit politique. Elle assist^iit, ay^ec plus d'inquiétude que de goût , au spectacle de nos luttes parlementaires, de leurs ardeurs et de leurs chances, ne prena»t fait et cause, ni tout haut, ni même dans son âme, poa^r aucun des partis et des acteurs; toujours f^wrable au? intérêts de Tordre, du pouvoir, de la politique conservatrice, mais jugeant ses défenseurs aussi sévèrement que ses adversaii^es^ et préoccupée surtout de la crainte que les uns ne réussissent pas et que la victoii^e des autres ne devînt une périlleuse nécessité à subir. Au foiid, elle doutait du succès du gouvernement libre, tout eD comprenant et en admettaut qu'on ne pouvait s* en passer. Elle était confirmée daus ses dispositions personnelles par son ancienne et profonde

100 Mt^lLANGES niOCnAPIIIQUES.

inlHuitd av<'c M. Pasquior, le roprdscntnnt lo plus MnrnS conuiu' le [)liis (4)rouv(! do la politique pru- AouU\ cl spcclaUMirJo dirais volontiors censeur ëinincunnenl ju(liri(Mi\ (l<^s situations et des hommes onRag(^s dans l*ar(>no padementaire ofi, comme pr(^sid(>nt do la Chainl)ro (l(>s Pairs, il n'i^tait plus intëress(^ ni ronipromis h lilre d*actour. 11 soutenait aussi loyaleinont ([ue scns(^mont, et tr^s-honorablement pour lui-ni^me, le gouvernement du roi Louis- Philippe, sans prcklileclion intc^rieure ni ferme confiance. Je ne lui (Uais pas non plus particuli(>rcment agrc^able : il m*dtait arrive, sous la Restauration et dans quelques-uns de mes écrits, de parler de M. Pasquier, de son rôle et de son influence dans la politiqu(^ du temps, toujoui^s avec conyenance, je crois, nuds avec dissidence et liberté. Il était trop honni^le homme pour(iue ce souvenir Influât «(^rieusement sur ses relations avec moi depuis que j(> portais le poids de ce gouvernement qu'il secondait sans en r(4)ondrc; mais il en résultait, entre lui et moi, une nuance de froideur, môme dans l'approbation et Tappui. M"**" de Boigne conservait envers moi la môme impression, plus vivement peut-fitro (|iie M. Pasquier lui-mônu>; elle me témoignait plus d'estinu» que de faveur, et les difficultés ou les périls

LA COMTESSE DE BOIGNE. i6i

de ma situation politique l^inquiétaient plus qu'ils ne raffligeaient; mais son penchant personnel n'altérait point l'équité et la clairvoyance de son jugement; nous causions un jour avec un peu plus d'abandon que de coutume; je lui parlais des obstacles graves et des embarras factices que je rencontrais ou que je prévoyais : « Au fond, me dit-elle avec une brusquerie presque bienveillante, vous avez surtout un malheur et un tort; vous durez trop. Je vous souhaite de n'en avoir jamais d'autre; mais vous avez celui-là, et il s'aggrave tous les jours. »

La révolution de Février 1848 fut, pour elle, un vif chagrin et une alarme immense; l'alarme devint promptement sa préoccupation dominante. Les amis sérieux de la liberté et du progrès social ne savent pas assez quel mal font à leur cause et quels obstacles lui suscitent les emportements révolutionnaires ; l'ordre, la sécurité des personnes, des familles, des honnêtes intérêts privés sont, dans tous les temps et sous toutes les formes de gouvernement, une première et essentielle condition de la société : quand cette condition manque, quand les esprits sensés craignent qu'elle ne manque, la

société est dévoyée, et son gouvernement, quel

qu'il soit, quelle que soil sa force apparente, est lui-môme en désordre et en péril. La réyolution de 1848 n'a pas eu tous les résultats qu'elle pouvait entraîner, ni fait tous les maux qu'elle pouvait faire ; mais elle les a tous fait entrevoir et redouter; et malgré la prompte réaction qui l'a arrêtée, elle a laissé dans les esprits sains une épouvante et dans les esprits téméraires une fermentation qui sont et seront longtemps, je le crains, un grave obstacle au progrès réel des libertés publiques et à l'activité féconde de la vie sociale. La peur aussi peut devenir une passion , et elle n'est pas la moins puissante. Comme un très-grand nombre d'bonnêtes gens et' de gens d'esprit, M°® de Boigne en fut vivement atteinte en 1848, et elle accueillit avec empressement tout ce qui pouvait la rassurer, n'importe à quel prix. Quand elle fut en effet un peu rassurée, quand elle eut retrouvé les babitudes de sa vie,, quand la société de Paris et son salon dans la société de Paris furent redevenus à peu près ce qu'ils étaient auparavant, il fut aisé de voir qu'elle n'en jouissait qu'avec une timidité agitée et comme toujours à la veille de les perdre. Sa situation était douce; elle avait des amis fldèles, des visiteurs spirituels qui se plaisaient à se rencontrer chez

LA COMTESSE DE BOIGNE. iC3

elle; elle s'était arrangé, à Trouville, au bord de la mer, une jolie petite maison, une yraie corbeille de fleurs en face de l'Océan; et un peu plus loin, sur le flanc de la falaise, elle avait une autre petite maison où un jardinier habile cultivait, pour elle, les fleurs dont sa maison de la plage était parée et les fruits excellents et précoces dont sa table était couverte pour ses amis. Elle les recevait là en été et dans sa maison de Paris en hiver, avec une bonne grâce point banale et une élégance d'esprit et de mœurs, à la fois naturelle et traditionnelle, qui donnaient à sa conversation un attrait original bien qu'un peu froid. Mais une inquiétude permanente troublait évidemment sa pensée et l'agrément de sa vie; on raconte que Louis XV, dans son égoïsme royal et en prévoyant des .révolutions prochaines, disait souvent : « Ceci durera bien autant que moi » ; M"® de Boigne avait toujours Tair de dire avec un doute triste : « Pourvu que ceci dure autant que moi I »

Elle a eu cette modeste satisfaction; ses dernières années n'ont pas été troublées par des révolutions nouvelles; elle y a joui du repos, de la fortune, de la considération, de la société d'hommes distingués souvent réunis autour d'elle à la ville et à la cam-

104 MÉLANCEP. BIOCiRAPlIIQUES.

pagne; toute la surface de la vie était pour elle, calme, douce, commode, agréable. Au fond pourtant et sans le témoigner ouvertement, elle était triste : non-seulement parce que la sécurité de Tavenir manquait à sa pensée, mais parce que sa ?ie présente et même sa vie passée, telle que le sort la lui avait faite ou qu'elle se Tétait faite elle-même, lui apparaissait froide et dénuée; quoiqu'elle les eût supportées avec la morne résignation du bon sens en présence de Tirréparable, les tristesses du cœur ne lui avaient pas manqué; elle avait vu mourir dans sa société, dans sa famille, dans sa maison, des personnes qui lui étaient très-chères ; arrivée à la vieillesse, elle fut séparée, d'abord par la maladie, puis enûn par la mort, de son plus ancien et plus intime ami, M. le duc Pasquier ; quand elle le perdit en 1862, lui à quatre-vingt-quinze ans, elle à quatrevingt-deux, ils ne s'étaient pas vus depuis plusieura mois, leurs infirmités ne leur permettant plus, ni à Fun ni à l'autre, de se déplacer. Ë^ 186G, la mort de la reine Marie- Amélie affligea profoodéftient M"° de Boigne : dans l'isolement et le refroidissement de la vieillesse, les amitiés de la jeunesse conservent et raéme acquièrent beaucoup de prix, surtout lorsqu elles ont persisté à travers les

vicissitudes et les épreuves de longues vies : de seize ans à quatre-vingts, à Naples, à Paris ou à Londres, du haut du trône ou du sein de Tcxil, la reine Marie-Amélie et M'"« de Boigne n'avaient pas cessé de se porter et de se témoigner attention et confiance ; quand elle apprit la mort de la reine : <t C'est Tadieu de .ma plus noble amie, dit M"*'' de Boigne, et le coup de cloche de mon départ. » Elle vécut encore près de deux mois, tantôt tout à fait malade, tantôt à peine et un moment convalescente; depuis quelque temps déjà, elle ne sortait plus de son lit recevant ses amis dans sa chambre et prenant encore à leur conversation un languissant plaisir. Je ne sais pas quel était alors, à rapproche de réternel avenir, l'état intime de son ûme; je ne me fie pas, en un pareil moment, aux assertions ou aux dénégations des spectateurs intéressés ou indifférents ; Dieu et le mourant sont seuls en présence, et nul n'assiste à leur rencontre. Quelles que ftissent ses croyances. M"** de Boigne était animée, en religion, de sentiments sérieux et modestes; elle demanda et reçut avec recueillement les secours de son Église, et le 10 mai 1866 elle s'éteignit sans douleur du corps et sans trouble de l'àme.

De son vivant, elle n'a rien écrit, rien publié du moins : elle n*avait pas cette impulsion passionnée, cette ardeur surabondante qui pousse une femme d'un esprit et d'un cœur très-actif à se répandre au dehors, à chercher la publicité et la renommée. Elle n'avait pas besoin de ce travail pour mener une vie commode, animée, brillante. Elle n'avait nul goût à en courir les risques. Elle aimait pardessus tout sa sécurité, le succès sans effort et sans bruit. Elle écrivait pourtant; elle prenait plaisir à mettre en relief ses observations, ses impressions, ses souvenirs, et à penser qu'il en resterait quelque trace. Elle a laissé des Mémoires personnels et deux Romans. Je ne sais à quelle époque elle s'est donné ce qu'elle appelle elle-même « cet amusement, » et je ne connais rien de ses Mémoires. Mais, à la fin de sa yie, elle a fait commencer elle-même l'impression de ses romans; elle a voulu qu'ils fussent publiés après sa moi-t, et elle a consigné dans son testament cette volonté en en confiant Texécution à une amie qui avait donné à sa yieillesse les marques les plus assidues de !a plus aimable affection, à M"* Lenormant, nièce de M"« Récatmier, avec qui M"* de Soigne avait été intimement liée, c( et qui l'attirait et la charmait, disait-elle.

comme tant d'autres, par sa bonté autant que par sa beauté. ^ » Je doute que M"*" de Boigne eût été satisfaite de la publicité qu'elle avait voulue; ses deux romans n'ont pas frappé le public. Pas autant, selon

1. Une lettre, que M*"* Lenormant a bien voulu me communiquer, exprime, de la façon la plus agréable, cet affectueux sentiment.

LA COMTESSE DE BOIGNE A IffADAME RlSCAMIER.

« Paris, le 8 janvier 1812.

« C'est à moi, Madame, que je dois des excuses de n'avoir pas répondu plus tôt à votre aimable lettre; je me suis privée d'un grand plaisir en tardant aussi longtemps à causer avec vous ; mais mon pauvre frère nous a donné de si vives et de si justes alarmes, que je n'ai pas eu le courage de m'occuper d'autre chose. Vous savez qu'il a été malade il y a un mois ; nous le croyions tout à fait guéri lorsqu'une rechute l'a remis pendant quatorze jours dans l'état le plus alarmant; il est hors de danger depuis le trois de ce mois, mais cependant il n'a pas encore quitté sa chambre; on nous fait espérer qu'il n'y a plus rien à craindre ; pourtant cette seconde maladie laisse toujours des inquiétudes : voilà un long détail ; il faut bien compter sur votre intérêt pour oser vous l'adresser.

« J'ai fait avec exactitude toutes vos gracieuses commissions, et il me semble qu'elles ont été accueillies avec la reconnaissance qu'elles méritaient. Je crois votre crainte mal fondée;' vous êtes la personne la moins oubliée, et ce n'est pas parce que vous êtes aimable, jolie, charmante; c'est parce que vous êtes bonne, douce, facile, que chacun se souvient de vous d'une manière qui lui plaît et qui flatte son amour-propre, et peut-être même son cœur si par hasard on en a un ; c'est parce que votre douce et naturelle et séduisante bienveillance a trouvé le secret de persuader à chacun que son sort ne vous est pas indifférent; vous savez combien

468 MELANGES BIOGUAIMIIQUES.

moi, qu'ils le méritent comme portraits de la société qu'ils retracent et de la personne qui les a écrits.

Le plus court de ces deux romans, la Marichale (TAubemer, est intitulé : Nouvelle du xvm* siècle; le plus étendu, une Passion dans le grand monde, se passe de nos jours, de 1813 à 1820. M*»' de Boigne n'a pas seulement voulu peindre des époques et des mœurs auxquelles elle avait assisté et appartenu ; elle a pris soin de bien déterminer elle-même le but qu'elle s'était proposé. Je lis, dans un très-court Avant-propos placé en léte d'une Passion dans le grand

J'adoro ce charme de bonté que Je n*ai trouvé en aucune autre femme : je vous Tai dit cent fuis et Je Tai pensé mille; ce qui vous rend si séduisante c*est votre bonté; peut-être suis-Je la seule qui ait osé vous le dire; il serait si bizarre de louer la bonté de la plus Jolie femme do TKurope; hé bien, Je suis persuadée que si on pouvait définir Tinfluence que vous exercez, cette môme bonté a plus de puissance que tous les autres avantages plus brillants sans doute, mais auxquels elle ajoute tant de force : ainaf. Madame, c'est parce que vous êtes bonne que vous avez fait tourner tant de tètes et désespéré tant de malheureux; ils ne s*en doutent pas, mais c^est pourtant vrai. — Ah! que vous avez raison de dire qu*on oublie, et c*est surtout les morts; Je passe ma vie avec des gens qui ont été pendant des années dans Pintimité de cette pauvre M"'** du Clusel, les premiers objets de ses affections; et rien, ni dans leurs manières ni dans leur contenance, n*a annoncé que le Jour de cette éternelle séparation leur paraissait différent de ceux qui Pavaient précédé ou qui le suivront. — De pareilles observations valent mieux que des sermons, et« s*il en était besoin dégoûtoraient bien de telles liaisonsl »

monde : « Je n*ai rien à exiger du lecteur de ces pages ; elles ne me donnent, je le reconnais, aucun droit à sa bienveillance, n'ayant pas été tracées pour son amusement, mais uniquement pour le mien. Si néanmoins il s'en trouvait un que Toisiveté engageât à les parcourir, je lui demanderais bien humblement, et dans son intérêt personnel, d'accorder une attention toute spéciale aux dates de lieu et de quantième. Cette petite sujétion l'avertira de placer en leur temps les événements historiques auxquels les lettres font allusion. Qu'il ne s'alarme pas toutefois : malgré l'expression dont je me sers en cet instant, je n'ai pas eu l'ambition d'écrire un roman historique, mais seulement une histoire de salon; il m'a fallu montrer l'influence exercée par la politique sur la société et jusque dans les familles; je l'ai considérée comme peinture de mœurs pour les temps dont je parle; en cherchante conserver, aux différentes nuances du parti royaliste, leurs physionomies particulières, telles que je les ai connues, je n'ai point essayé de peindre les autres partis dont les habitudes intérieures m'auraient été étrangères. Quoique la plupart des scènes de cet ouvrage soient des réminiscences, aucune n'a de prétention à la vérité historique. »

170 Mr>LANGKS BlOGIIAPHlQUKft.

M""' de Uoigiie a dit vrai : c'est la politique et riiiflueiice de la politique sur la société et jusque dans les famillesqui est le trait saillant d'wnePasiion dans le grand monde, de 1813 à 18S0. Plus que i)on gentilhommf3 et pres^iue grand seigneur de l'ancien réginie, Roiiiuald de Bauréal, jeune encore et déjà colonel, sert avec ardeur et éclat dans les armées de riinipire; après s^étre brillamment conduit à la bataille de Lutzen, il revient un moment à Paris : « Je craignais, écrit-il à son ami Henri de Bliane* de trouver dans les salons de nos familles une grande joie des revers de la fatale campagne de Uussie; elle a développé, au contraire, une impression de tristosse et de sympathie si sincère, qu'on est tout prêta s'y réjouir de nos succès de Lutzen; on uio les fait raconter, on les écoute avec intérêt Je suis heureux de retrouver ce sentiment de la patrie parmi ceux auxquels j'appartiens par tant de liens indissolubles. J'espère les divisons de parti prêtes à s'(*ira(;er pour se fondre dans le seul intérêt de la gloire du pays ; puisque déjà les jeunes gens veulent le servir, il faudra bien que les pai*ent8 se résignent à l'aimer. II n'est pas jusqu'à ta tante, la duchesse (le (ierves, qui ne se soit un peu adoucie pour nous; à mon dernier voyage à Paris, elle m'avait tourné

le dos sans vouloir même apercevoir ma révérence; il y a grand progrès cette fois-ci ; elle a daigné me complimenter sur mon nouveau grade ; car je suis nommé général ; tu f en réjouiras autant que moi. J'avais fait annoncer à l'impératrice le colonel de Bauréal arrivant de l'armée; elle m'a reçu, a lu ses lettres et m'a qualifié de général. Je n'avais nulle envie de renouveler la plaisanterie d'où date ma fortune militaire ; mais je souriais intérieurement de l'occasion qui s'en représentait, lorsqu'avant de me congédier, elle m'a complimenté sur le nouveau grade obtenu par ce qu'elle a bien voulu appeler ma belle conduite à Lutzen; je lui ai dit l'apprendre de sa bouche ; elle m'a lu alors une phrase de la lettre de l'Empereur, trop flatteuse pour que j'ose la répéter, même à toi; mais elle est gravée dans mon cœur, et je la mériterai par la suite, si je ne la mérite pas encore. Je ne ferai pas de stoïcisme avec toi, mon cher Henri ; ce succès me comble de joie; j'aime mon métier avec passion; je pourrai m'y livrer sur une plus grande échelle; et puis nous autres, amants de la gloire, nous nous complaisons, il le faut bien arvouir, dans tous les hochets qu'elle a inventés pour nous séduire. En sortant du ministère, où l'on m'a con-

172 MÉLANGKS BIOGRAPHIQUES.

Armé la nouvelle'donnée par Tlmpératrice, j'ai été acheter mes épaulettes, et je regarde complaisamliient leurs étoiles en attendant Tbabit brodé déjà commandé. »

C'est dans cette situation ainsi marquée, dès le début, dans les contrastes et les conflits qu'elle soulève entre le jeune gentilbomme devenu Tan (les béros de l'Empire, et sa famille, sa société, iiqperturbables dans leurs sentiments, leurs préjugés, leurs antipalbies et leurs propos d'ancien régime, que résident le mérite et l'intérêt de Touyrage. Gomme œuvre romanesque, l'originalité, la verve, le mouvement clair et animé, Tinvention et la passion y manquent; la scène est cbargée d'une foule de personnages et d'incidents qui s'embarrassent, s'obscurcissent et se refroidissent les uns les autres; le héros lui-même, quand ce n'est plus le guerrier, mais l'amoureux ([ui parait, devient un peu puérilement sentimental, embarrassé, irrésolu, sans arlUmv et sans harmonie morale. Le roman est compliqué et froid; la physionomie historique du temps et, dans l'histoire, la disposition politique des âmes, y appaifiissént seules sous de vraies et vives cou?iHurs.

D'habiles critiques ont fait ressortir d'une façon

piquante les défauts et les insuffisances du roman; je les reconnais comme eux; mais je suis très-touché de rindépendance et de la fermeté d'esprit avec lesquelles M"® de Boigne a peint les fautes, je ne veux pas dire du parti, mais de la société à laquelle elle était naturellement et elle est toujours restée attachée. Il y a des temps où il faut du courage pour dire la vérité à ses adversaires; il y en a d'autres où il est surtout pénible de la dire à ses amis. De 1814 à 1848, Tattitude, les actes, le langage d'un grand nombre de personnes et de familles, héritières naturelles de l'ancien régime français, ont beaucoup nui, d'abord à leur propre cause, ensuite à la cause générale de la monarchie et du gouvernement libre. Ce sont là les erreurs, c'est là le mal que M"® de Boigne, dans son roman de Romuald de Bauréal, a mis en lumière. On a supposé que son attachement à la reine Marie-Amélie et à la monarchie de 1830 lui avait attiré, de la part de ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, des déplaisirs qui lui avaient donné de Thumeur. Je n'ai guère aperçu, ni dans son salon la cause, ni dans son langage la trace d'une telle disposition; j'ai vu venir souvent chez elle les personnes les plus distinguées et les plus prononcées de la société

174 MKLANGKS BIOGRAPHIQUES.

dont elle aurait eu, dit-on, à se plaindre; je ne sais si elles en avaient voulu à iM"*® de Boigne de son attitude et de ses amitiés politiques; mais il n'y paraissait pas, et elles se plaisaient à prendre leur place dans les entretiens et leur part dans les agréments de son petit salon. Quant à M"* de Boigne elle-même, je l'ai toujours entendue s'exprimer sur Tancien régime, sur ses idées, ses sentiments, ses souvenirs, avec respect et sympathie. Mais quand il serait vrai qu'elle aurait été quelquefois blessée de certains procédés et de certaines paroles de salon, Ttiumeur qu'elle en aurait ressentie n'ôlerait rien à la vérité de ses jugements et de ses tableaux du temps qu'elle décrit; c'est de leur valeur historique que je parle, non de la disposition intime de l'auteur. Sans nul doute les opinions et les impressions politiques de M"" de Boigne sont empreintes dans son roman comme elles Font été dans sa vie : c'est précisément son mérite d'avoir vu clair dans son temps et dans son monde, et d'avoir parlé comme elle pensait.

Gomme moraliste, elle avait en elle-même et elle a mis dans son roman contemporain un autre mérite, celui de comprendre et d'apprécier avec équilé des idées, des dispositions, des conduites très-

diverses, souvent même contraires. Notre temps est plein de fluctuations, de perplexités et d'incohérences; tous les systèmes, tous les instincts, tous les désirs, tous les partis s'y sont déployés les uns en face des autres et les uns contre les autres; nous avons assisté aux emportements de la licence et aux excès du pouvoir absolu ; non-seulement en fait, mais en principe, et dans les esprits comme dans les événements. Nous avons connu toutes les gloires et toutes les tristesses de la guerre, tous les bienfaits et toutes les langueurs de la paix. Nous avons eu à considérer ainsi les choses sous leurs aspects les plus diflférents, et ces différences se sont empreintes dans rétat intérieur des âmes comme dans les destinées du pays : des esprits très-distingués et très-sincères ont soutenu les théories de l'absolutisme, tandis que d'autres professaient celles de la liberté démocratique ; des cœurs très-généreux se sont abandonnés à la passion de la grandeur nationale par la guerre, tandis que d'autres invoquaient la paix par Faccord mutuel des nations et la justice cosmopolite. La nature humaine est merveilleusement riche et flexible; elle se prête aux ambitions, aux activités les plus dissemblables, et il suffit souvent d'une bien petite dose de vérité ou de vertu

pour satisfaire des esprits rares ou des consciences honnêtes, et pour leur faire oublier tout ce qui leur manque. C'est une grande preuve de pénétration et de bon sens que de bien comprendre un tel état de la société et des âmes, et au milieu de ce chaos, de rendre à chacun, parti ou individu, ce qui lui revient légitimement en fait d'estime et de sympathie. M"® de Boigne avait acquis, dans son observation du monde et de la vie politique, cette intelligence impartiale, et elle Ta portée dans son roman comme elle la pratiquait danà son salon.

La Maréchale d'Aubemer n'est point un roman contemporain ; l'auteur a eu raison de l'intituler Aouvelle du xvm« siècle; c'est bien en effet au xviii* siècle qu'elle appartient. M"* de Boigne n'était pas de ce temps-là; née en 1780, c'est dans l'époque révolutionnaire et ses diverses phases que s'est passée sa vie, et qu'elle a pu penser et écrire d'après ses obsenations et ses impressions propres; elle n'a connu le xvra« siècle que par conversation et tradition; traditions récentes, conversations vivantes, mais qui n'avaient, pour elle, rien d'immédiat et de personnel. Aussi qu'y a-t-il dans la MaricJiale d'iiubemerf Rien d'historique ni de politique; c'est un roman de mœui^s qui peint la société, mondaine et

domestique, du xviii^ siècle, sans aucun lien avec les événements et les passions publiques du temps. Comme peinture de mœurs et dans cette sphère bien plus limitée, la Maréchale d'Aubemer est une œuvre plus harmonieuse et plus intéressante qu'une Passion dans le grand monde ; les personnages sont peu nombreux, les incidents naturels et pris dans le cours ordinaire de la vie. C'est la légèreté, la frivolité, Fabsence de principes, les intrigues de salon et de boudoir, la rouerie masculine et féminine de la société élégante du xviii® siècle, mises en contact et en contraste avec les principes sains, les sentiments sérieux, les mœurs simples, les habitudes vertueuses d'une charmante jeune femme élevée loin de Paris par une mère honnête et pieuse, et qui, venue à Paris avec un mari médiocre et sot, s'y amuse sans perdre ses modestes vertus, exerce peu à peu, autour d'elle, sans la chercher, sans presque y penser, une influence qui surmonte les vices de ceux qui l'approchent, les périls de sa propre situation ; et après la mort accidentelle de son mari, elle finit par un second mariage dont un amour mutuel et éprouvé fera certainement sortir un heureux et exemplaire ménage. Gudule de Saveuse et sa tante, la maréchale d'Aubemer, grande

dame blasée et ennuyée, qui reçoit sa nièce à Paris d'abord par pure convenance, pour l'introduire dans le monde, et qui bientôt la prend, non sans surprise, dans une amitié presque respectueuse, sans que ia dignité de l'âge et du rang en souflfre, ce sont là les deux figures autour desquelles tourne ce petit roman. Elles sont très-diverses au début : accoutumée au défaut de principes, à Tempire des passions et des fantaisies, aux moeurs si peu morales de son temps, la maréchale d*Aabemer les Toit sans en être choquée, presque sans les remarquer et comme la condition naturelle de la société élégante. Elle y porte pourtant plus de laisser allerque de goût; elle a un esprit juste, des instincts droits et délicats qui lui font sentir que ce n'est pas là le bon état de la nature humaine, de la vie humaine, de la société humaine. La vertu sereine, harmonieuse, doucement ferme et confiante de sa jeune, nièce la frappe, lui platt, lui ouvre, pour ainsi dire, an horizon plus pur et plus sûr dans lequel elle entre avec satisfaction ; et ces deux personnes, parties de points si éloignés, finissent par se comprendre et s'unir intimement, pour leur t)onhear et leur hon» neur moral mutuels.

Pour ceux qui ont connu U"^ de Boigne, il est

impossible de ne pas voir qu'elle s'est placée ellemême dans run et Tautre de ses romans; sans doute avec le ferme dessein d*y être reconnue, car indépendamment des ressemblances d'esprit et de caractère entre la personne réelle et les personnes romanesques, la similitude des situations y est affichée. Dès les premières pages d'une Passion dans le grand monde, on y rencontre unô tante du héros Bomuald de Bauréal; on est un peu tenté de s'étonner de son nom ; elle s'appelle A/"« Romignère; mais l'explication ne se fait pas attendre ; l'un des amis de Romuald écrit à un autre : a M""" Romignère était chanoinesse de Remiremont ; elle s'appelait la comtesse Gertrude de Bâuréal et avait pour son nom une passion qui n'est plus de ce siècle ; son seul chagrin était que la fortune de sa maison ne fût plus à la Jiauteur de son illustration ; les deux derniers ducs de Bauréal ayant dilapidé leur patrimoine, le moment pouvait arriver où il serait peutêtre indispensable de vendre l'antique château de Bauréal, et la comtesse Gertrude n'y pensait pas sans frémir. Elle était parfaitement belle, très-spirituelle, fort aimable et avait inspiré de grandes pas^ sions; elle passait même pour avoir partagé celle d'un homme très^agréable, mais dont le nom ne

lui avait pas paru digne de s'allier au sien; ce chagrin de cœur, ou, si vous le voulez, de vanité, Favait décidée à prendre la prébende de Rcmiremont. M. Romignëre , financier immensément riche, homme de capacité et d'un esprit assez délicat pour apprécier les agréments de la comtesse . Gertrude, vivait dans sa société intime, et l'adorait fort à distance depuis nombre d'années; je ne sais quelles conventions se firent entre eux; mais au grand étonnement du monde et de sa famille, la comtesse Gertrude, alors âgée de trente-cinq ans, annonça, avec sa hauteur accoutumée, qu'elle épousait M. Romignëre qui a\(ait près de soixante ans et était très-valétudinaire. Il avait offert de prendre le nom d'une terre titrée dont il était propriétaire ; mais elle avait refusé avec dédain. En revanche le contrat de mariage révéla qu'il lui assurait tout son bien. M'"^ Romignëre a toujours comblé son mari d'égards et lui a témoigné grande affection ; elle a continué à recevoir la société la plus élevée et Ta forcée à entourer M. Romignëre de respect par la déférence qu'elle lui montrait. Il fut arrêté pendant la Terreur; il dut la vie et la conservation de sa fortune au courage et à l'intelligence déployés par sa femme; mais sa santé, déjà si frêle, fut tout à

fait perdue; il traîna encore quelques années, et la laissa veuve et très -affligée de sa perte. Des parents éloignés de M. Romignëre voulurent réclamer sa succession; ils intentèrent un procès; lorsqu'on annonça à M"** Romignèrc qu'elle Favait gagné, elle se borna à dire : u II aurait été par trop dur de s'appeler Romignère pendant quarante ans pour ne rien laisser à la maison de Bauréal. »

D'après le titre de la Maréchale d*Auhemer, le lecteur ne s'attend pas à retrouver là M™« Romîgnère; ce n'est pas la même aventure, ni par la même cause; mais la situation est analogue, et si elle n'aboutit à la môme un, elle révèle la même pei*sonne. « Le baron d'Élancourt, veuf et retiré du service, habitait une terre éloignée de la capitale. Il crut faire un acte de haute sagesse en nommant un homme d'affaires, dont l'intégrité ne lui était pas douteuse, tuteur de ses deux fllles. En chargeant M. Duparc de gouverner leur fortune et de disposer de leur sort, il avait stipulé qu'elles demeureraient au couvent jusqu'au jour de leur mariage; l'aînée atteignait sa dix-neuvième année lorsque M. Duparc lui présenta M. Dcrmonville comme aspirant à sa main. L'ennui du couvent ne

lui permit pas d'hésiter; elle éponsa M. Dermonville, au grand mécontentement de sa famille qui n'avait pas été consultée. Le public en général blâma ce mariage ; on trouvait que M'^® d'Élancourt, fille de qualité, alliée aux premières maisons de France, possédant 30,000 livres de rente et une beauté fort remarquable, ne devait pas épouser an homme de quarante-cinq ans dont la seule distinction se bornait à une très-grande fortune ; on aurait pu ajouter beaucoup de bon sens et un heureux caractère ; mais ce sonf de ces avantages dont on tient peu état dans le monde, et le bruit courut que H. Duparc avait vendu la jeune et charmante Emilie d'Élancourt à beaux deniers comptants. M. Dermonville entoura sa femme d'un grand luxe, établit sa maison sur un pied trës-éiëgant, et elle devint l'arbitre de la mode, sorte d'impoli tance qui absorbe au début de la vie et ne laisse pas aux regrets le temps de se former. Emilie paraissait donc très-satisfaite dans les liens d'une union disproportionnée pour l*àge et la nabh sance. »

Que M'"'' Dermonville, si elle avait été une pep« sonne réelle, eût été, ou non, satisfaite de son lot dans la vie, M*"^ de Boigne ne l'était pas pour elle s

dans le romaiï, M. Dermonville meart, laissant sa femme maîtresse de son sort et d'une immense fortune qu'il lui lègue tout entière. Pour le coup, ce n'est pas à uti bonargeois et à un financier que M"* de Boigne remarie son héroïne : elle se donne la satisfaction de faire enfin, sur la tête de M°»« DermouTille veuve, un grand mariage : h Aussitôt qfue les convenances le permirent, elle épousa le duc d'Aubemer.. Cette union^ fondée sur l'affection ^ la confiance -et l'estime réciproque, aurait été parfaitement heureuse si la privation d'enfants n'y avait apporté quelque regret ^ elle durait depuis dix ans lorsqu'une fldîion de poitrine, gagnée en eomman^ dant une manc^uvre, emporta le duc devenu marechai d'Aubemer. Longtemps la maréchale fut abîmée dans ses regrets; le temps ayant émonssé sa douleur, elle reprit, dans la société du grand monde, la place brillante qu'elle y occupait avec un si profond ennui. »

Je laisse là la similitude extérieure des destinées ; je regarde plus avant, et dans les deux personnes dont W^ de Boigne a fait les personnages originaux de ses deux romans, je retrouve les traits caractéristiques de ce qu'elle était elle-même, par sa nature ou par sa volonté, et de ce qu'elle avait envie

m ÉLANGKS BIOGIIAIMIIQUKS.

d'^Jio. Dans Cjcrtrude de I)«ur(5al devenue M"* Romign^re, elle s'est complu à peindre Ad^;lc d*Osmond épousant sans liésiter, pour reraire la fortune de sa famille, un vieux soldat, naguère bourgeois, devenu ridui dans Tlnde et comte à Turin ; ce fut ellc-mâmc, dit-on, qui ddsira ce titre pour lui et pour elle : « Quand on m'annonçait quelque part, disait-elle, c'était si court, madame de Boùjne, » Et dans cette situation si froidement choisie, au milieu des préjugés et des passions de l'ancienne société française qui était la sienne, Gertrude de Bauréal, devenue M'"* Romignôre, déploie, de 1813 à 1820, pour les idées, les sentiments, les œuvres de la société nouvelle o(i elle est entrée, la même liberté, la même équité d'esprit, le même bon sens philosophique et la même sagesse pratique dont M"* de Boigne avait fait et faisait preuve, depuis 1804, dans une situation semblable. Dans la Maréchale d'Aubemer, c'est à une autre époque, au milieu de l'ancien régime seul, et de l'ancien régime aristocratique, que M"* de Roigne place sa principale figure; mais là aussi, c'est elle-même qui apparaît sous un autre aspect. Klle était bien en eflet du temps et de la société qu'elle met lA en scène ; elle en avait toutes les élégances, tous les dédains, toutes les comptai-

sances pour ses propres désirs et ses propres fantaisies, tout le laisser aller moral au sein de toutes les facilités et de tous les agréments de la vie. En même temps elle sentait l'insuffisance et le vide de cet état de ses entours et d'elle-même; il y avait du trouble et de l'ennui dans son âme; elle était plus sérieuse et plus sensée que le monde où elle plaçait la personne dont elle faisait son image. Et pourtant, si la maréchale d'Aubemer sort de ce monde superficiel, factice et brillant, évidemment elle le regrettera ; grâce à son bon sens, à sa liberté et à sa fermeté d'esprit, elle s'adaptera très- convenablement au monde nouveau, plus naturel et plus fort, où la jetteront les événements; elle en tirera habilement parti pour la sûreté et l'agrément de sa vie; mais elle ne s'y assimilera point; elle n'adoptera pas effectivement les idées, les sentiments, les instincts, les goûts, les espérances et les confiances de la société nouvelle qui se développe et s'étend partout autour d'elle ; dans le secret de son âme, elle restera de cet ancien régime dont elle a compris la fragilité, dont elle n'espère pas le retour, mais avec lequel elle a vu disparaître les avantages et les plaisirs des belles situations natives et toutes faites, et dont la chute a voué toutes les personnes à la

nëccssité du mérite comme toutes les classes à celle du travail.

Dans les temps de nivolution sociale, c'est un spectacle curieux et instructif, quand on y regarde de pr^s, que celui du retentissement et des eflets correspondants que produisent, dans une seule âme et une seule vie, les mouvements et les transfoiv mations de la société elle-même. C*est là qu'on voit à quel point Fhomme est une cire molle et flexible qui se prête à tous les états divers, à tous les coups du monde extérieur, et en reçoit toutes les empreintes. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'em* pire des milieux. J'ai reconnu et suivî pas à pas cet empire dans la vie et le caractère de H"^ de Boigne. Pourtant, sous cette surface ondoyante, comme dit Montaigne, j'ai reconnu aussi, en elle, quelque chose de permanent, d'identique et de fixe, qui a résisté et survécu à toutes les influences du dehors et à toutes les vicissitudes de la destinée. C'est que la personne humaine ne se transplante et ne se transforme jamais tout entière; c'est qu'elle est un être réel, intelligent et libre, qui tient de sa nature individuelle, de son origine, de sa propre pensée et de sa propre volonté, une grande part de ce qu'il devient i\ travers les événements qu'il subit, et qui

le modifient sans jamais disposer tout à fait de lui, ni le changer complètement, ni l'affranchir de la responsabilité qui s'attache à Tintelligence et à la liberté.

Val-Richer, septembre 1867.

Née à Riga en 1785, morte à Paris en 1857

Presque toutes les femmes qui, sans régner, ont joué un rôle et exercé une influence dans la politique de leur époque, ont mis bien du temps et pris bien de la peine avant de parvenir à la situation qui leur en a fourni l'occasion et les moyens. Il a fallu bien des chances, bien des années et beaucoup d'habiles soins à M"® de Maintenon pour épouser Louis XIV, et poUr voir le roi et ses ministres venir délibérer dans sa chambre sur les affaires de la France. La princesse des Ursins a eu bien des aventures, couru bien des périls et changé bien des fois d'attitude et de fortune pour être à la cour de Rome, à celle de Madrid, et même auprès

iro Mr^LANGES RIOGRAPIlIQUIiS.

dfî Louis XIV, une pnrsonno Irôs-aclîvc et Irèsc(>iii))t(*n dans Ins conseils d'Étal comme dans les salons du beau monde. La princesse de Lieven n'a en, de notre temps, rien de semblable à faire ou à subir pour prendre une grande part aux grandes questious diplomatiques qui ont agite l'Europe de 1812 h 1835, et pour voir de puissants souverains et les plus éminenls hommes d'État tenir son avis et son influence en grande considération. Elle a acquis rimportance politique dont elle a joui sans y prétendre laborieusement, sans sortir de sa situation piimilive et naturelle. Elle a fait tout ce qu'elle a fait, elle est devenue tout ce qu'elle a été en restant ce que sa naissance et sa famille rayaient faite, en suivant d'un pas régulier la route où elle était entrée dans »i jeunesse.

Dorothée de Renkendoriï, princesse de Lieven, naquit à Riga, le 17 décembre 1785, dans le Château, résidence officielle de son p6re, Christophe de Ben* kendoriï, Ksthonien d'origine, général d'infanterie dans l'armée russe et gouverneur militaire de la Livonie. 8a mûre appartenait aux Schilling d« Canstadt, famille wurtembergeoise. Elle fut élevée à Saint-Pétersbourg, dans la maison d'éducation dite

le CQUvent de Smolny, qu'avait fondée pour les demoiselles nobles Fimpératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, et elle s'y fit bientôt distinguer parmi ses compagnes par l'active curiosité de son esprit, Tenjouement de son caractère et l'élégance naturelle de sa personne et de ses manières. L'impératrice Marie, femme de l'empereur Paul P^ princesse que ses vertus, sa piété, ses tristesses domestiques et son zélé patronage pour tous les établissements de bien public entouraient d'une juste considération , prit la jeune Dorotbée de Bentendorff dans une affection particulière, surveilla elle-même d'abord son éducation, puis sa destinée, et la maria en 1800, à peine âgée de quinze ans, au comte Christophe de Lieven, major général, que l'empereur Paul traitait avec faveur. Les Lieven étaient une ancienne famille de la Livonie, dont une grande partie leur appartenait lors de l'introduction du christianisme dans le pays et qui leur avait donné ou avait reçu d'eux son nom. Un Lieven, prenant au xn* siècle le titre de prince souverain , alla recevoir le baptême à Rome et eut pour parrain le pape Célestin IIL Une branche cadette de cette famille s'établit en Suède, où ses descendants existent encore, et le roi Charles XII y trouva,

102 M^:LANGRS DIOOnAPlIIQUES.

dans ftcs In^roïquc^s nvonlures, Tan de ses. plus tW*U*H c()nipnf;nons d*nrincs, Joan-llcnridc Linvnn, qui U* suivit fi Hondnr, ot fut plusinurs fois cnvoyc^. par lui (!ii mission auprès du sultan Achmct III. Peu avant l'avcinement de l'empereur Paul !•' au trône, les Lieven avaient acquis h Saint-Pétersbourg des chances de fortune qu'ils n'auraient probablement jamais rencontrais dans leur provinco. L'impératrice Catherine II voulut que l'éducation de ses petites-fllles, les grandes-duchesses Marie, Catherine et Anne Paulowna, fût entre les mains d'une personne étrangère aux mœurs et aux intrigues de la cx)ur de Saint-Pétersi)ourg. Elle la chercha dans les provinces allemandes de l'Empire, et sur des renseignements qui ne la trompèrent pas, elle fit venir de Livonie la mère du comte Christophe de Lieven, Charlotte de Gaugrei)en, issue d'une ancienne famille .rhénane et alors ycuye, femme d'un grand sens qui, en s'acquittant des devoirs de sa charge avec une franchise quelquefois rude, poussa habilement la fortune de son fils et de toute sa famille. De 1800 A 1810, la jeune com* tesse Dorothée do Lieven vécut à Saint-Pétersbourg, jouissant avec réserve des plaisirs de sa situation et de son Age, recherchée des hommes d'esprit de

celte cour et les recherchant elle-même sans prétention; elle semblait se plaire surtout dans la conversation de ceux que' leur âge aurait pu lui rendre étrangers, mais qui Tintéressaient par les récits et les observations de leur expérience, et qui, à leur tour, se plaisaient dans la conversation de cette jeune femme élégante et sérieuse, en qui se laissaient déjà pressentir, au milieu des goûts et de la vie du monde, le goût et Tintelligence des grandes affaires. Elle ne tarda pas à être mise dans la situation où devaient se développer avec éclat ses dispositions et ses facultés naturelles. En 1810, l'empereur Alexandre nomma le comte de Lieven son ministre à Berlin. Pendant les deux années qu'elle y passa avec son mari. M"® de Lieven ne prit aucune part aux affaires dont il était chargé; elle ne cherchait point rimportance et ne se doutait nullement de celle que la vie diplomatique devait lui valoir un jour. Mais, à Berlin, elle vit se préparer la lutte terrible qui devait bientôt précipiter la France et l'Allemagne sur la Russie, puis la Russie et l'Allemagne sur la France; et lorsqu'on 1812, au plus fort de cette lutte, le comte de Lieven fut envoyé par Tempereur Alexandre en Angleterre, d'abord comme ministre et peu après comme ambassadeur, l'esprit

101 MLLANGKS BIOGRAPHIQUES.

de la comtesse do Lieven était sans doute déjà trèsattentif au grand drame qui se jouait autour d'elle. Assez longtemps cependant après son arrivée k Londi'es, elle resta étrangère à toute activité politique : la socii'té nouvelle au sein de laquelle elle se trouvait transportée, si différente de celle où jusquelà elle avait vécu, ce gouvernement si puissant et si contesté, cette aristocratie si indépendante et si loyale, ce peuple si libre et si fidèle, ces mœurs tour ù tour si sérieuses et si frivoles, tant de fierté pnl)Iique et tant de soumission à la mode monflaine, il y avait là de quoi intéresser et préoccuper snlïisamniont une ambassadrice de vingt-sept ans qui avait à s'y faire sa place et qui était elle-même robjit (funo curiosité pareille à celle qu'elle ressentait. Par un intelligent instinct, et sans se dire (ju'un jour peut-être elle ferait là des choses plos importantes, M'"*» de Lieven s'appliqua d'abord à assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y réussit pleinement; indépendanrment de ses agréments dans le monde, elle eut de bonne beure, à la cour de Saint-James, diverses occasions de faire preuve de tact, de fin senliment des convenances, de prompte et heureuse répartie. i>a ré,)utation fut bientôt établie et acceptée avec cet

LA PRINCESSE DE LIEVEN. l(Vr>

enthousiasme un peu empressé auquel se^ivre volontiers une société qui a besoin qu'on l'amuse et qui sait gré qu'on lui plaise. Il fut généralement reconnu en Angleterre que la comtesse de Lieven avait infiniment d'esprit, de jugement, de bon goût, de dignité aimable ; hommes ou femmes, torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour Tornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être bien accueillis d'elle et chez elle. •

On ne tarda pas à s'apercevoir aussi que c'était une personne discrète .et d'un commerce sûr, avec qui on pouvait causer sans gêne, car elle comprenait tout et ne compromettait jamais ceux qui lui avaient parlé. C'est le caractère des Anglais d'être très-difficilement confiants et ouverts, et de l'être beaucoup quand une fois ils le sont; ils aiment le silence, méprisent le mensonge, et se plaisent d'autant plus dans l'intimité qu'ils se la permettent plus rarement. La comtesse de Lieven, sans rien chercher, sans rien presser, se trouva bientôt en intimité avec beaucoup de personnes considérables et diverses qui lui parlèrent librement de toutes choses. Elle s'entretenait avec son mari de ce qu'on lui avait dit, de ce qu'elle

100 MKLANGES BIOGRAPHIQUES.

avait compris ou entrevu sans qu'on le lui dft; elle le mellait au courant des nouvelles et des bruits de

société, des dispositions que laissaient percer les hommes mportants, de ces petits faits en apparence insîgniflants, de ces propos fugitifs qui sont souvent les indices des intentions réelles et les avant-coui*eui-s des grandes résolutions. Le comte de Lieven faisait grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des obsei*vations et des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire ellemême au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s*y prêta d*abord par complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus personnel ; à mesure qu'elle parlait des affaires, sinon sous son propre nom, du moins dans son propre langage, son esprit s'élevait, s'étendait, s'affermissait; les dépêches de l'ambassade devenaient de jour en jour plus développées et plus précises, plus nourries de faits bien décrits et de réflexions lumineuses. Exempte de toute petite et indiscrète vanité, M'"^ de Lieven, en se livrant à cette tâche délicate, s'abstenait ayec soin de tout ce qui aurait pu altérer la position ou blesser Tamour-propre de son mari; et le comte de Lieven, qui ne manquait ni de tact ni de dignité, savait maintenir, en présence des services que lui

LA PRINCESSE DE LIEVEN. i07

rendait et de Timportance qu'acquérait sa femme, les convenances de sa propre situation. Mais la vérité ne pouvait rester longtemps ignorée ; on sut bientôt à Saint-Pétersbourg quelle pan avait Tambassadricedansla correspondance de l'ambassadeur, et quelles étaient, dans la société anglaise, sa réputation et sa faveur. Le comte de Nesselrode, ministre des affaires étrangères de Russie, entra avec elle dans une correspondance particulière qui devint une habitude assidue, et dans laquelle les affaires du temps et de la politique russe étaient traitées comme dans une conversation intime. Dans les voyages que la comtesse de Lieven faisait à Saint- Pétersbourg, l'empereur Alexandre, avec ce mélange d'abandon et de réserve qui le caractérisait, s'entretenait avec elle de Tétat de l'Europe, de ses propres desseins dans les questions européennes, et il lui donna plus d'une fois des instructions qu'il n'eût pas voulu adresser officiellement à ses ambassadeurs.

Ces confidences impériales ne demeuraient point stériles. La comtesse de Lieven avait acquis à Londres bien plus que de la popularité mondaine. Parmi les hommes les plus éminents de l'Angleterre à cette époque, lord Liverpool, lord Castlereagh,

1U8 UËLANGLS B10GH\PHIQUK8.

lord Abcrdeen, le ducde Wellington, M. Canning^sir Uoborl PecI, lord Harrowby, lord Grey, plusieurs aviiient passé, dans leurs rapports avec elle, de la bionvcillancc à rintiinilé et de la curiosité' à la confiance; George IV, d'abord comme prince-régent puis comme roi, et après lui Guillaume IV la traitaient avec une faveur marquée; elle était de leurs cercles cboisis, de leui-s séjours à Windsor ou à Drighton, de toutes leurs fcles et promenades royales. A la cour comme dans les salons,- auprès des chefs de Topposition comme des ministres, elle avait dans cesse des occasions naturelles de s*informer, de' parler, d*insinuer, dinduer, et elle en usait tantôt avec une flnesse persévérante, tantôt avec cette témérité imprévue qu'une femme d'esprit sait se permettre lu où elle est sûre de plaire. Ce n'était pas en Angleterre seulement qu'elle était comptée et agissante; les hommes considérables des divers États européens, ministres dirigeants dans leur patrie ou représentants de leur souverain à l'étranger, le prince de Mctternich, le prince Paul Esterhazy, le comte Pozzo di Borgo, le duc de Palmella, le baron Guillaume de Ilumboldt, M. Palk, ministre de Hollande à Londres, étaient avec elle en rapports quotidiens ou en correspondance suivie. Elle

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faisait d'assez fréquents voyages sur le continent. Elle assista, en 1818 et en 1822, aux congrès d'Aix-la-Chapelle et de Vérone, et c'était chez elle que les plénipotentiaires venaient le soir se reposer de leurs travaux diplomatiques , ou les continuer sans en* avoir Tair. Elle passa à Rome rhiver de 1823 à 182i, mêlant partout, avec autant d'entrain naturel que de savoir-faire élégant, les plaisirs de la vie du monde à la préoccupation des affaires de l'Europe. Dans plusieurs circonstances importantes, notamment loreque, après 1820, les succès de l'insurrection grecque ouvrirent, en Orient, à la politique russe, des perspectives voilées d'ambition et d'espérance, la coAitesse de Lîeven reçut, de l'empereur Alexandre en personne, l'indication non officielle, mais précise, de ses désirs et de ses desseins : « Madame, lui dit-il au dernier moment d'une conversation intime, il me faut une Grèce. » De retour à Londres, la comtesse de Lieveu se mit sans bruit à l'œuvre pour satisfaire à celle parole impériale, et son influence, aussi activement que finement exercée, soit dans la société aristocratique de l'Angleterre, soit auprès des hommes considérables du temps, ne fut point étrangère aux combinaisons ministérielles qui ijiodifièrent alors,

:200 MKLANGKS BIOUKAPIllQUES.

iiioinoiilaïK^iionl, (in faveur de la (îr^cc renaissiuitc, la politique, jus(iue-l<^ tW^s-lurque, ducablnelanglais. Mais, (oui en servant ainsi avec zèle la politique de son pays, la comtesse de Lievcn donnait à sa cour, avec une sincériti^ pleine de tact, les informations et l(\s conseils qui pouvaient maintenir cette politique en l)o]ine intelligence avec celle de TAngleterrc, tlK'Atnî (le son importance personnelle et de Tagrém(;nt de sa vie. Ce fut ainsi qu'en 1832 elle décida Tcanpereur Nicolas à accepter sans objection et m^jne h accueillir avec faveur le gendre do lord Grey, alors chef du cabinet, .lord Durham, que ses id(^(;s lilxirales el son caractère capricieusement alliej' rendaient trùs-suspect à la cour de Russie. L'évc^nemenl justifia le conseil de M'"* de Lieven : lord Durham, flatté de faccueil qu*il reçut à Saint- Pélcu'sbourg, s'y montra d'humeur facile, et sa mission ne (ionna lieu, entre les deux cours, à aucun (lésagrément. l^endant vingt el un ans, la comtesse, (iev(>nue en 1820 princesse de Lieven S se maintint à Londres dans cette grande et délicate situation, populaire el dominante dans la société anglaise,

1. [/(empereur NIcoIuh doDim, en 1K20, co titre, ainsi quo celui d'All<!s»(), à lu mère du cointu de Liovuti qui le prit de» ion luini6iu(;, uiuHi ({ue Ma fcmiiio.

influente dans les relations de FAnglelerre avec la Russie, et jouissant des faveurs du sort et du inonde comme d'un droit presque naturel et assuré. Mais les jours d'épreuve approchaient pour elle, les jours des épreuves politiques et domestiques, les unes et les autres jusque-là également ignorées. En 1833, après le traité d'Unkiar-Skelessi entre la Russie et la Porte, les rapports de la cour de Londres avec celle de Saint-Pétersbourg devinrent plus difficiles. Décidé à ne pas souffrir la prépondérance exclusive de la Russie à Constantinople,*le cabinet anglais, où lord Palmerston était ministre des affaires étrangères, résolut d'envoyer comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg sir Stratford Canning, maintenant vicomte Stratford de Redcliffe, versé dans les affaires d'Orient où il avait longtemps résidé, dévoué à l'indépendance comme à l'intégrité de l'empire ottoman, et trèspropre par ses dispositions personnelles, comme par l'expérience de sa vie, à surveiller avec une prévoyance méfiante les desseins de la Russie sur Constantinople, et à les combattre avec une énergie persévérante. L'empereur Nicolas résolut à son tour de ne pas accepter sir Stratford Canning comme ambassadeur à sa cour, et le prince de Lieven fut

Wà MÉLANGKS BIOURAPHIQUBS.

chargé do faille coiuiaUit^ au cabinet anglais coUo i^^solulion. La prinrosse cU» Liovon s engagea viveuumU dans oeUe lutte; elle avait avec lurd Palnierston d'anciennes et amicales irlations; elle cmyait niènu' avoir contribué, en 1830, auprès do loiti (iroy* ù le Taiiv entrer dans le cabinet conuno niinistiH^ des alVaires étrangères; pleine d*ai*dcur pour le v<eu de sit cour v\ aussi do couûatfce dans son iniluénce ù Londi^^s et sur d'anciens amis, gIIq poriii proimbUMuent dans ses démarches une impétuosité un peu altiO'it'. Le cabinet anglais persista dans son choix> Tenipereur Nicolas dans son refuSi et le résultat déthiitif de ce dissentiment entre les deux cours fut que sir Stratfoixl Ganning n*alla pas h Saint-INMersbourg et que le prince de Lieven ne ix'sta pas amimssadeur h Londi^s. L'empereur Nicolas, ([ui ne voulait [tas se ttrouiiler avec TAngleterre > le rappela en 18â{i» on lui conférant la charge de gouvern(îur de son fils atné, le grand-duc Alexandre, aujourd'hui rcmpereur Alexandre II. La princesse de Lieven (|uitta rAngleterre avec un profond régnât de la situation dont elle y avait joui et un amer déplaisir de Téchec qui la lui enlevait. Klle reçut en partant les plus* éclatants témoignages d'estime et d'amitié de toute la société anglaise,

tory ou whig, qui perdait en elle une longue et charmante habitude et un brillant ornement. Arrivée à Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas la combla des marques de sa considération la plus bienveillante; quoiqu'il eût, en général, peu de goût pour les femmes qui se faisaient remarquer par leur esprit et leur rôle dans le monde, il traita la princesse de Lieven comme une personne rare, qui l'avait bien servi et dont il pouvait encore se servir. Il venait la voir très-souvent, s'entretenait avec elle des affaires de l'Europe, voulait que son fils, le grand-duc héritier', vécût beaucoup auprès d'elle, lui témoignait enfin cette faveur que les souverains, et les souverains absolus encore plus que d'autres, regardent comme un bonheur suprême qui doit tout surpasser et tout remplacer dans l'âme de ceux de leurs serviteurs à qui il leur plaît de l'accorder. La princesse de Lieven recevait ces bontés avec une reconnaissance sincère, mais triste : quand on a vécu longtemps au milieu d'un grand mouvement politique et intellectuel, dans une atmosphère de vérité et de liberté, en société intime avec des hommes éminents, réunis au foyer d'une civilisation très-avancée, il n'y a point de grandeurs ni de plaisirs de cour qui tiennent lieu

20i MKLANGKS BIOGUAIMIIQUES.

(le o(»s nobles jouissances de l'esprit et do cet acflf exercice de la vie. Malgré les honneurs et les soios qui l'entouraient à Sainl-Pélershourp;, malgré son respect pour la niénioire de Pinipératrice mère qui Tavait élevée, nialjçré son aiïeclion pour l'Impératrice régnante et son dévouement pour toute la famille impériale qui était pour elle comme sa patrie, la princesse de Lieven regi*cttait toujours profondément TAngleterix^ Un malheur, plus cruel que tous les revei-s politiques, vint lui rendre le séjour de la Russie tout ù fait insupportable : elle avait ramené de Londres quatre flis; les deux plus jeunes, Agés Tun de quatorze, Tautre de dix ans, lui furent enlevés par la flôvre scarlatine, au printemps <le 1835, à un mois d'intervalle Tun de Fautre. La vie mondaine et les préoccupations politiques n'avaient point éteint en elle le foyer des affections passionnées et persévérantes; elle tomba dans un désespoir qui touchait quelquefois à Tégarement; à cinquante ans, elle était fii^ppée pour la premiàro fois dans ses plus chei^s sentiments comme dans sa situation extérieure; son malheur lui semblait une injustice inouïe, incomparable, révoltante; elle rimputait au climat de Saint-Pélei^bourg, au,chan* gement d'habitudes de ses enfants; sa famille» ses

amis, Tcmpereur Nicolas lui-même, firent de vains efforts pour la calmer : elle s'enfuit de Russie comme d'un lieu funeste, et promena pendant quelques mois sa douleur dans diverses villes d'Allemagne, cherchant partout, non des consolations qu'elle regardait comme impossibles, mais des distractions qui pussent suspendre par moments ses .angoisses. A Berlin, la duchesse de Cumberland, depuis reine de Hanovre, et à Baden, la duchesse de Dino, nièce du prince de Talleyrand, l'entourèrent des soins de la plus sympathique bonté. Vers la fin de l'été de 1835, elle vint à Paris; elle y trouva d'anciennes et bientôt de nouvelles relations qui l'accueillirent avec cette sympathie à la fois empressée et respectueuse qu'inspire une personne rare par l'esprit, le caractère, les souvenirs de sa vie, et qui se débat passionnément contre une violente douleur. Ce fut alors que je la rencontrai pour la première fois chez le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères et président du cabinet où je siégeais comme ministre de l'instruction publique : « Venez dîner avec nous, me dit un jour la duchesse de Broglie ; nous aurons, en très-petit comité, une personne très-distinguée et très-malheureuse, la princesse de Lieven ; elle vient de perdre deux de

200 MflLANT.KS lUOGnAPIIIQrFS.

SOS flls; oll(; (loinande partout en Europe des distractions qu'elle ne rencontre nulle p/irt; elle prendra peut-f'lre quelque plaisir à causer avec vous. » Assis h côttî d'elle à lahle, je fus frappé de la dignité douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais quitté; elle entamait et cessait tout d coup la conversation, comme retombant d chaque instant sous l'empii*e â*une pensée ([u'elle s'eiïorrait de fuir. Une ou dcfax fois, cA) que je lui dis parut l'atteindre et la tirer un moment d'elle-UK^me; elle me regarda, comme surprise de in*av()ir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes paroles. Nous nous séparâmes, mol avec un seulinient de sympathie pour sa pei*sonne et sa douleur, elle, avec quelque curiosité ft mon sujet. Klle parla de moi h la duchesse de Broglic, et se montra bien aise de m'avoir rencontré.

Paris était alors le centre d'un grand mouvement politique'; la princesse de Lieven y retrouvait (les intérêts, des discussions, des incidents, des entreliens analogues à ceux qui l'avaient tant attachée en Angleterre, et de plus, ce goût social, cet agrément facile et varié de l'esprit français, aucpud elle était très-sensible. Elle prit la résolution

h\ PRINCESSE DE LIEVEN. 207

d*y fixer son séjour comme dans le lieu le plus propre à lui rendre supportable le mal qu'elle portait au fond du cœur. Ce ne fut pas sans un grand effort de volonté qu'elle parvint à faire accepter cette résolution à Saint-Pétersbourg, où Tempereur Nicolas désirait et demandait son retour. Elle y réussît pourtant; la mort de son mari, survenue c^ i\ome le 10 janvier 1839, la laissa pleinement maîtresse d'elle-même; et une fois définitivement établie à Paris, elle y posséda bientôt ce qu'elle y avait espéré, des amis vrais et une société cboisie, qui se plaisait d'autant plus chez elle que plusieurs des hommes considérables qui s'y réunissaient ne se rencontraient point ailleurs. La princesse de Lieven avait l'esprit singulièrement libre et é(iuitable envers les personnes et envers les systèmes. Née et élevée dans un pays de pouvoir absolu, développée et acclimatée dans un pays libre, en relation familière avec les chefs des partis divers, avec les plus libéraux comme avec les plus conservateurs, elle comprenait et admettait toutes les politiques, sans s'attachera aucune comme k une conviction intime et personnelle. Par sa disposition naturelle elle avait, d'ailleurs, en fait de gouvernement, des idées plus pratiques qu'exigeantes, et se préoccu-

pait bien plus de ce qui était nécessaire et possible dans le présent que des aspirations ou des chances de Tavenir. A Paris, comme à Londres, elle attira et sut retenir ensemble dans son salon les hommes les plus séparés ailleurs par leur situation, leurs opinions ou leurs desseins. Parmi les grandes influences de notre temps, une seule n'y était pas représentée, le parti purement démocratique et l'opposition qui s'en laissait dominer ou intimider; c'est précisément la nature de ce parti, et l'un des plus graves périls des temps actuels, qu'il est presque aussi absent dans les hautes régions de la société européenne que puissant dans ses profondeurs; ce qui fait qu'on l'ignore et qu'on l'oublie

^ jusqu'au moment où il éclate par des tempêtes. A cette exception près, il n'y avait aucune nuance importante d'opinion qui n'eût dans le salon de la princesse de Lieven quelques-uns de ses plus éminents représentants ; ils s'y rencontraient avec les diplomates de profession, les étrangers de distinction, et tous prenaient plaisir à s'entretenir ou à s'observer sous l'influence d'une neutralité aimable et digne. ,

Quand elle eut pris la résolution de rester à Paris, la princesse de Lieven me témoigna le plaisir par-

liculier qu'elle prenait à me voir et à s'entretenir avec moi. J'étais de plus en plus frappé de son esprit élevé, naturel, libre en même temps que mesuré, de la vivacité de ses impressions qui ne troublait jamais la solidité de son jugement, et de la profondeur de sentiment qu'elle avait conservée au milieu d'une vie toute politique et mondaine. Deux circonstances amenèrent notre relation à une vraie et sérieuse intimité : le 15 février 1837, je perdis mon fils François que, bien qu'il fût mon fils, je n'hésite pas à appeler le meilleur et le plus charmant jeune homme qu'un père ait pu posséder et perdre ; le lendemain 1 6 février, je reçus de la princesse de Lieven ce billet :

« Ce n'est que dans cet instant, monsieur, que j'apprends l'afl'reux malheur qui vous a frappé. Parmi tous les témoignages de sympathie que vous allez recevoir au milieu d'une si grande infortune , me pardonnez-vous la vanité de croire que mon souvenir sera quelque chose pour vous? J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux quand le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que vous, mal-

210 MfCLANGKS DlOGilAPIIlQUES.

heureuse au bout de deux ans comme Je Tétais le pn3inicr jour, et à (jui Dieu a cependant envoyé la Unœ (le su[)porler m» terril)lf*s dc5crels.

« Monsieur, vous m'avez bien occupée pendant vos longues nrif;r)iss(;s. Aujourd'hui je regrette de n'avoir pn» le droit de vous offrir autrement que par écrit l'expression de ma plus vive, ma plus tendre compassion et, permettez-moi d'ajouter, de ma pittê sincôre amitié, t

Je fus profondément touché de cette sympathie si francbomenlet si douloureusement exprimée. Quelques semaines apr^'s œ fatal jour, j'étais rentré dans les devoirs et les travaux de la vie publique, et deux mois plus tard, par les causes que j'ai indiquées dans mes Mémoires, j'étais sorti du caMnet présidé par M. Mole. Le 5. mai 1837, dans la discussion des fonds secrets demandés par le nouveau ministère* je fus appelé h expliquer les raisons de ma retraite et Ui caracU;re de ma nouvelle situation. J'abonlat nvec unr; ctnli^re franchise, dans ce débat, les questions de politique générale comme les motife per* sonnels qui avaient dét(5rminé ma conduite, et Je rcïçus tes plus empressés témoignages de la sympathie (le mes amis et de Testime de mes adveraaires.

LÀ PniNCESSE DE LIEVEN. 211

La princesse de Lieven venait quelquefois aux séances de la Chambre cfes députés ; elle assistait à celle-ci, et le lendemain elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi , une amitié qui devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions connu, Fun et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint l'âgé des mécomptes; rinlimîté s'établit entre nous simplement, naturellement, sans aucune pensée politique, à la suite des circonstances personnelles qui nous avaient fait vraiment connaître l'un à l'autre et nous avaient fait sentir une mutuelle sympathie. Cette intimité a subi répreuve des fortunes les plus diverses; elle a commencé quand j'étBis engagé et influent dans le gouvernement de mon pays; elle a persisté et s'est développée quand j'ai passé du pouvoir dans la retraite; elle est restée la même quand je suis rentré pour longtemps au pouvoir et quand j'en suis sorti pour toujours. Dans ce long espace de la vie, et par la différence de nos origines et de nos situations, bien des embarras pouvaient naître entre nous ; la Russie est tout autre que la France, et la politique de Pétersbourg ne vivait pas en bienveillance avec celle de Parts. Aucune de ces circonstances, aucune des

212 MflLANGES BIOGRAPHIQUES.

surprises ou des suppositions qu'elles pouvaient foire natlrc dans le public, n'ont exercé sur l'intimité* entre M*"** de Lievcn et moi, la moindre influence. Soit que nous fussions ou que nous ne fussions pas exactement du mCme avis, ou que, dans telle ou telle question spéciale, nous n'eussions pas à nous préoccuper des mômes intérêts, quelque chose de supérieur s'élevait au-dessus de ces incidents de la vie politique et nous tenait toujours unis. La vérité et la confiance ont constamment régné dans notre amitié ; elle leur a dû sa solidité comme sa douceur. La révolution de février 1868 ne changea rien à ces sentiments et à ces rapports; mais elle ferma subitement ce salon impartial et élégant où se réunissaient les principaux représentants, français ou étrangers, de la politique européenne. Gomme plusieurs d'entre eux et moi-même, la princesse de Lieven alla chercher en Angleterre la sécurité et la liberté; elle y vécut dix-huit mois, mais sans s'y établir, et attendant toujours que Tordre et la paix avec l'Europe fussent assez assurés en France pour lui permettre d'y rentrer. Vers la fin d'octobre 18/i9 elle revint à Paris, et malgré tous les changements qu'elle y trouva, elle reprit bientôt, sous le régime nouveau, sa situation et ses habitudes. Son salon

redevint ce qu'il avait été de 1837 à 18^8, le point de réunion des diplomates, des étrangers de marque et des hommes politiques considérables, sensés et bien élevés, qu'ils fussent associés ou étrangers au gouvernement du temps. Prudente et même craintive, quoique vive, et toujours soigneuse de sa position et de sa convenance personnelle, la princesse de Lieven savait, au milieu de ses précautions, conserver sa dignité et ses amis, et être habile sans cesser d'être fidèle. Elle allait, presque tous les étés, passer six semaines ou deux mois sur les bords du Rhin, aux eaux d'Ems ou de Schiangenbad, au milieu de la société européenne en vacances. Je vivais dès lors, pendant une grande partie de Tannée, au Val-Richer, et sa correspondance était pour moi une source intarissable d'intérêt , d'information et d'amusement. Personne n'écrivait avec un naturel plus animé, plus varié, et en même temps plus exempt de toute prétention littéraire; elle ne se souciait que de reproduire avec vérité les faits, les personnes, les paroles, et sa propre part, ses propres impressions au milieu de ce qu'elle me racontait. Comme exenaple de ce tour d'esprit et de ce langage original et simple, sérieux et piquant, abondant sans luxe et charmant

211 MLLANGKS BIOGlUlMilQUES.

sans parure, j'insérerai ici une seule de ses lettres, remarquable précisément par le mérite et Tagrément du récit d'une anecdote en soi insignifiante. Le 12 août 1850, elle m'écrivit de Schlangenbad :

« Schlangenbad, le 12 août lundi i85(t

(( Je me lève tard; la poste va partir; je suis désolée de ne vous dire que deux mots. Hier, votre lettre n'est pas venue. Votre voyage à Paris fait le retard. Aujourd'hui je serai mieux traitée. Hier, toute la journée pluie batlantc, des tentatives de promenade toujours infructueuses. Le soir, une aventure drôle. Je vous la conterai tantôt."** Une petite comédie de votre théùtrc, la Gageure imprévue, M'"® de Clainville qui s'ennuie et qui invite le premier passant ; voilà moi , sans la clef. »

Et le môme jour, le soir :

« Voici ma petite aventure. On me dit que le marquis de Villafranca demeure dans la même maison que moi. Il pleut à verse ; je ne sais que fuire; j'ai bien envie de faire la connaissance de Villafranca; nous parlerons de la politique de

LJk PR|NGÇS6^ DE I^IËVEN. 215

l'Espagne, son pays. Je sais qu'il connaît beaucoup le prince Metternich, les Appony. Mais comment îîVy prendre? Je me rappelle tput à çQup qu'il est ami intime de mon fils Alexandre, et je lui écris un petit billet dans lequej je m'autorise du nom de mon fils pour le prier de venir me voir. J'avais chez moi W^^ Malorti et une comtesse Bose, fille de mon ami Wessemberg. Jean m'apnonce le comte de Villafranca. Cela me dérange un peu. Je repois poliment; je parle de mon fils,.-^ Jfe n'ai pas rhonneur de le

connaître ; mais vous, madame, j'ai eu l'honneur

de^ faire votre connaissance à Bonie, — A mon tour, je ne m'en souviens pas du tout; et comme il avait l'air assez jeune, je lui dis que je n'ai pas été à Rome depuis l'année 1824. — Hélas! oui, le temps passe, et les malheurs aussi, — Je lui demande s'il a vu dernièrement Metternich. — Non, il y a longtemps. — Mais M"® de Villafranca est établie à Bruxelles* (je sais qae tfest un excellent ménage). — Il me répond avec embarras : « Je crois qu'elle y est » — Je lui demande des nouvelles du comte de Montemolin. — Je sais qu'il vient de se marier , il a eu tort; son frère a des enfants; c'est bien assez.

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