‹ Mélanges biographiques et littérairesChapitre 9 sur 27 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

Paris, février 18G8.

Né à Putney, en 1737; mort à Londres, en 1704 ^

Il y a des vocations littéraires, comme des vocations politiques ou militaires. Descartes était né philosophe, Richelieu homme d'État, Turenne homme de guerre, Bossuet orateur. A un rang bien moins élevé, mais avec une aptitude aussi naturelie et aussi décidée. Gibbon naquit homme de lettres et historien. « Le docteur Johnson et mon ami sir Joshua Reynolds, a-t-il dit lui-même, soutiennent qu'il n'y a point de génie primitif et originaire , point de pente naturelle de l'esprit vers un art ou une science plutôt que vers un autre. Sans

i. Écrite et publiée en 1812, en tète de la nouvelle traduction de V Histoire de la décadence et de la chute de V Empire romain, cette notice est reproduite ici avec quelques modifications et une addition nécessaires.

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engager, à ce sujet, une discussion mëlaphysiquc, ou plutôt verbale, je sais par expérience que, depuis ma première jeunesse, j*ai aspire à devenir un historien. » La situation et les traditions de sa famille ne ïy portaient pas ; elle appartenait, dans le comté de Kent, à cette petite noblesse de campagne qui a joué et joue encore, en Angleterre, un rôle actif et considérable, même quand il n'aboutit pas à Tillustration des noms et des personnes. Quoique Gibbon , dans ses Mémoires, rappelle avec complaisance les alliances de ses ancétrjBs, il ne pouvait, dit-il, recevoir d'eux a ni gloire ni honte. » Son arrière-grand -père s'était établi à Londres pu il avait fait avec succès le corn* merpe des toiles. Son grand-père avait fait, défait et refait sa fortune dans des entreprises et des spéculations financières, u subordonnait, dit Gibbon, ses opinions à ses intérêts, et habillant en Flandre les troupes du roi GMillaume tandis qu'il eût traité bien plus volontiers avec le roi Jacques, mais noï)' pas peut-être à meilleur marché. » Son père, dépidément Tory, était entré dans la chambre des Communes où il avait voté contre le gouvernement des Whigs et contribué à la chute de Robert W^lpôle. Sa mère était, à ce qu'il paraît, plus préoccu-

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pëe de là vie mondaine que de l'éducation de ses enfants; elle en avait eu sept et perdu six; Tainé, Edouard , surv^îîut seul ; il était faible, maladif, peu capable d'un travail assidu; un bon vicaire de campagne, son précepteur, et ijne tante qui veilfait sur lui avec tendresse exigeaient de lui peu de chose; mais il ei|t, dès json en&nce, îa cet irrésistible amour de la lecture qu'il n'échangerait pas, disait-il plus tard, popr les trésors de Tlnde. )> A quinze ans, sa santé s'affermit; son activité intellectuelle SB développa; son père l'envoya à l'université d'Oufford. a J'y'arrivai, dit-il, dans un état d'ignorance à faire rougir un écolier. >i Gibbon se calomniait? il savait peu, il est vraî, le l^tin et le grec ; mais il avait lu avidement, dans les ti'ddmctions anglaises, Hérodote, Xénopb^on, Jmte, Prpcope; les traditions égyptiennes, ^rabiBS, tqrques, lui étaient fomilières, il ^'élait nojirri de la Bibliothèque oriental^ de d'Herbelot: et les historiens ses couî- •patriotes et ses contemporains, Bobertsop et Hume, étaientses auteurs favoris. Quand il arriva, en 1752, à riiniver§ité d'Oxfcrd, Voltaire venait de publier le Siècle de Louis XIV; Ja fantaisie vint à Gibbon d'émre le Sipcle de Sésostris : non pas pour célébrer, avec nne jeinne a^de^r, le» e^pteifs 4' m ponqué-

i MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

rant, mais pour déterminer, avec une patiente et ingénieuse érudition , la date de son existence. Le procédé de Gibbon, dans ce premier essai de sa pi^mière jeunesse, mérite dVtrc remarqué, car on y pressent l'esprit qui devait présider un jour à la grande composition historfque sur laquelle repose sa renommée. Dans le système qu'il avait choisi et qui fixait le règne de Sésostris jers le temps de celui de Salomon, une objection l'embarrassait ; Toici comment il Texprime et la résout : « Dans la version des livres sacrés, dit-il, le grand prêtre Manéthon fait une seule et même personne de Séthosis ou Sésostris, et du frère atné de Danails, qui débarqua en Grèce, selon les marbres de Paros, quinze cent dix ans avant Jésus-Christ; mais, selon ma supposition, le grand prêtre s'est rendu coupable d'une erreur volontaire. La flatterie est mère du mensonge; l'histoire d'Egypte de Manéthon est dédiée à Ptolémée Philadolphe qui faisait remonter son origine, ou fabuleuse ou illégitime, aux reis macédoniens de la race d'Hercule. Danaûs est un des ancêtres d'Hercule, et la branche aînée ayant manqué, ses descendants, les Ploléniées, se trouvaient les seuls représentants de la famille royale, et pouvaient prétendre par dreit d'héritage au

trône qu'ils occupaient par droit de conquête. » Un flatteur égyptien pouvait donc espérer de faire sa cour en représentant Danaûs, la tige des Ptolémées, comme le frère des rois d'Egypte, et dès qu*un mensonge avait pu être utile, Gibbon supposait le mensonge.

Le Sûcle de Sésostris fut discontinué et jeté au feu quelques années après, et Gibbon renonça à concilier les antiquités judaïques, égyptiennes et grecques, « perdues, dit-il, dans un nuage éloigné : » mais la vocation de Gibbon et Tesprit qu'il y devait porter étaient déterminés ; il appartenait à* rhistoîre et au scepticisme moral dans l'histoire ; on reconnaît déjà, dans le projet inachevé du Siècle de Sésostris, Thistorien de la décadence de l'Empire romain et de l'établissement du christianisme, ce critique toujours armé du doute et de la probabilité, qui cherche toujours, dans les passions ou l'intérêt des écrivains qu'il consulte, des raisons de combattre ou de modifier leur témoignage, et qui n'a presque rien laissé de positif et d'entier dans les crimes et dans les vertus dont il a retracé le tableau.

L'historien est peut-être de tous les écrivains celui qui doit au public le compte le plus rigou-

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i^ux de sa pen^otine et de sa pensée générale ; il se porte eaation des faits qu1i raoonte : la valeur de cette caution doit eire connue. Kt ce n'est pas seulement dans le caractère moral de riiistorient dans la confiance que peut Inspirer sa Véracité < que se trouvera cette garantie nécessaire ; le tour habituel de son esprit, tes opinions qu'il esl enclin à adopter, les sentiments auxquels il se laisse eu^ traîner le plus aisément « c'est là l'atmosphère qui Tenvironne el qui colore à ses yeux les faits qu'il se charge de nous représenter : « Je chercherai toujours la Térité, dit Gibbon dans un de ses écrits antérieurs à ses travaux historiques ^ quoique jusqu'ici je n'aie guère trouvé que la vraisemblance. » C'est à l'aide de ces vraisemblances que l'historien doit, pour ainsi dire, reconstruire la vérité en partie effacée par la main du temps; son travail est d'en apprécier la valeur; notre droit est d'apprécier Tarrét d'après l'idée qtie nouê nous formons du jugé»

Si l'absence des passions, la modération d^ goûts et cet état moyen de fortune qui amortit l'ambilion en préservant des besoins et de^ prétentions, sont les caractères essentiels de l'homme naturellement disposé à l'impartialité nécessaire

pour écrire Thistoire^ nul homme ne possédait mieux que Gibbon les qualités de l'historien. Mais ce même esprit inquisitif qui, tout en étudiant les idées des autres, ne voulait s'arrêter que dans ses propres idées, cette même curiosité qui lui donnait le goût des controverses historiques, le jetèrent de bonne heure dans les controverses religieuses; il avait cette indépendance ombrageuse qiii nous dispose à la révolte contre F empire que semble vouloir prendre sur nous une opinion généralement adoptée. Ce fut probablement là ce qui détermina un moment Gibbon contre la religion de son pays, de ses parents et de ses maîtres : fier de supposer • qu'il avait à lui seul trouvé la vérité, à seize ans il se fit catholique. Diverses circonstances avaient amené sa conversion ; V Histoire des Variations des Églises protestantes, par Bossuet, l'accomplit entièrement; et du moins, dit-il, « je succombai sous un noble adversaire. » Pour la seule fois de sa vie, entraîné par un mouvement d'enthousiasme dont le résultat contribua peut-être à le dégoûter des mouvements de ce genre. Gibbon fit son abjuration à Londres, entre les mains d'un prêtre catholique, le 8 juin 1753. Cette abjuration eut lieu secrètement, dans une des excursions que lui permettait

(In II» (|nH froid i9<^lonient elle los iaisaem. Exhorteà k» p^èiTS, i«$ mères, les frères, les sœurs, les époux, les amis à se contenter, on mourant « de Yivre oncoi^ quelques jours dans la mc^moire de ceux qui les oht connus ot ainu^s un moment, ou de se plongei* À jamais dans le souvenir du Dieu-iK^ant qui les attend : ils vous n^pondront que, sur la terre, Toubli vient rite, et qu'au delA peu leur importe ce que vous appelés le souvenir de co Diou dont le sein n'est que le tombeau universel. 11 n'y a i^ien là qu'illusion et vanitd savante, rien qu*un mirage trompeur oflert à TAme humaine eu attendant le mécompte de la mort

Je porto aux morts un [.rofond respect et je pixnuls un si^rieui plaisir à conserver et à honoi^r leur mêmoiix^ C/est rinstinct naturel et univei*sel du genrt^ humain. Mais cVst la croyance dans riinmortalitt^ l>ei^nnelle» dans ses espérances et ses myst(^ies, qui donne au respoci des morts sa raison el son empir(\ i)*ofi viendrail ce s(MUiment et que vaudrait-il si rhoinine n'estait qu'uno poi^nit^o de poudn\ dispersée presque aussilùl cpio reciinillio, « sur laquelle on jette quol(|Uos polIoU'i^s tie terre, et en voilÀ pour jamais?» Aussi Je nratiristo autant que je miitonne eu voyant dos esprits raies se

PRKFACF. vu

consumer en vains efforts pour suppléer, par des illusions stériles, aux croyances allirniatives qu'ils repoussent, et pour échapper aux conséquences des négalious destructives qu'ils admettent.

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