‹ Mélanges biographiques et littérairesChapitre 12 sur 27 · Le prince de Metternich ^ habitait alors · texte numérisé non relu

Le prince de Metternich ^ habitait alors

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez été en Espagne? — Dans mon enfance; mais j*ai des terres en Espagne, et je viens de faire des démarches pour les recouvrer.

a A la l>onne heure, pensé-je; c'est Villafranca, mais qui déserte son drapeau.

« Conversation générale. Je démêle qu'il sait un peu tout, le ton aisé, l'air distingué et cependant commun, des manières un peu sans façon. Je dis enfin : — Monsieur, étes-vous parent du marquis de Villafranca, si dévoué à la cause du comte de Montemolin? — Avec embarras : « Je suis un peu son coi^sin, mais trùs-éloigné. » ~- Alors, je ne me gène plus du tout, et je prends les manières que vous me connaissez; c'est un aventurier; comment le chasser? Mes deux dames avaient l'air mal à l'aise; moi, je parlais <;à et là d'usuq)ateurs; je ne sais les bêtises que j'ai dites; je me vengeais sur moi-même, et je me disais : — La bonne histoire à raconter et comme on se moquera de moil — La soirée avance; ces dames se lèvent; je dis à mon aventurier que c'est l'heure où je me retire, et je le salue froidement. Itcsté seul avec moi, il s'approche de moi très-près et me dit : — Madame, je ne suis pas ce que vous croyez. ~ Ahl je le vois bien, monsieur; je vous

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prenais pour le nom que vous vous donnez, le marquis de Villafranca. — Permettez-moi, madame, de vous expliquer qui je suis. — (Moi, je vois venir le malheureux, l'aventurier, Tescroc; toutes les sortes de peur me prennent. ) Monsieur, je n*ai pas le temps de vous écouter. — Mais , madame , je ne pouvais pas vous expliquer devant ces dames. — Finissons, monsieur. — Permettez, madame, je suis le duc de Parme *. »

« Voilà un grand éclat de rire, et lui et moi riant comme des fous. — Allons, encore un quart d'heure. — Et nous avons ri et bavardé beaucoup. Je l'avais vu en effet à Rome. Il était superbe alors; il est encore bien aujourd'hui. Il m'a raconté son fils, bon, spirituel, mauvaise tête ; sa belle-fllle, beaucoup d'esprit. Grande adoration de la Dauphine; aimant tendrement le comte de Ghambord, très-lié

1. Charles-Louis de Bourbon, infant d'Espagne, né le 22 décembre 1799, marié le 15 août 1820 à Marie-Thérèsc-Ferdinande- Gaetane Pie, fille de Victor-Emmanuel, roi de Sardaigue. î\ succéda en décembre 1817, comme duc de Parme, à Tex-impératrice, rarchiduchessc Marie-Louise. H abdiqua, le li mars 1849, en faveur de son fils, Ferdinand-Charles-Marie, qui avait épousé, le 10 novembre 18i5, Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, fille du

duc de Bcrry. Je ne poursuis pas plus loin Thistoire cootemporaine.

il8 MELANGES BIOGRAPHIQUES.

avec lui ; parlant très-bien du çoi Louis-Philippe, très-fusionniste. Je saurai par lui beaucoup de nou- Telles de Wiesbaden; il ira sans doute beaucoup; mais il reste ici autant que moi, quinze jours.

« Nou\ my story is donc. J'en ai encore ri cette nuit. Et lui aussi, j'en suis sûre. Gomme je Tai traité! U y a eu un moment où j*ai tourné mon fauteuil de mauièi*e à lui tourner le dos. Vous uie

vo\ez. »

Au commencement de 185ti, Texplosion de la guerre de Crinire rejeta la princesse de Lieven dans une situation pénible et délicate; malgré le chagrin qu'elle en ressentait, elle ne tenta point do réiuder et quitta Paris, dès que la guerre fut déclarée, pour aller à Bruxelles attendre les événements. Sa santé et son âme ne tardèrent pas à souffrir également de cette vie incertaine, sans domicile propre, séparée de ses amis, de ses habitudes, et sous un climat rude et triste. Vers la fia de 185!i, elle était tombée dans un état de soof^ france réelle, d'inquiétude maladive et d*agitatioQ morale qui lui devint insupportable. Quoique la guerre ne fût pas terminée, elle prit la résolution de roenir à Paris, sauf à s*en éloigner de nouveau

pour aller à Nice si le séjour de la France devenait pour elle décidément inconvenant ou impossible. L'empereur Napoléon, de qui elle était personnellement connue et auprès de qui elle avait des amis» lui fit donner de très-bonne grâcç les passeports dont elle avait besoin, et le 1^^ janvier 1855 elle rentra à Paris, où le rétablissement de la paix lui rendit bientôt une entière sécurité. Elle n'en sortit plus qu'une fois, au mois de juillet 1856, pour aller aux eaux de Wildbad, dans le Wurtemberg, où rimpératrice douairière de Russie lui avait donné rendez-vous, et de là, pour son propre compte, aux eaux de Schlangenbad, où elle espérait raffermir sa santé très-ébranlée. Elle revint à Paris au mois de septembre, languissante et inquiète, et parlant souvent à ses amis de ses appréhensions, tantôt avec un extrême abattement, tantôt avec une tristesse impétueuse qui ne voulait être ni partagée ni combattue. Elle aimait la vie, quoiqu'elle gardât une impression très-amère de ce qu'elle y avait souffert, et la pensée de la mort lui inspirait plus de regret que d'effroi. Quand, pour la rassurer, je trouvais ses inquiétudes excessives : « Ahl si j'avais à mourir sur l'échafaud, me disait-elle^ vous seriez content de moi; j'y serais héroïque. >> Les grandes

drvA)\\HU\ucA\H , <m eiï(;l, Irouvulotit toujours on gIIo uiin grande Auhs cl lo rourag^! lui vouait commo un (Han de sa nature^ en |)n!»onc(*. d'uno ndccsslté (éclatante et d(Ulnitive; mais elle se laissait aller A ses fail)less(!s et h ses troubles tant qu'cllo ne 80 sen4ait pas provcHpide ni ohligiîe A la grandeur. Kn janvier 1857, elli; fut atteinte d*uno bronchite qui devint pmnjptement grave; clic se montra d^abord tr^;s-p(;rplexe, questionnant ses niddocins et s'dtonnant qu'ils ne sussent pas la guérir; mais d^s (|n'(;lle Tut confinée dans son lit et convaincue que son mal (Hait sans remède, clic devint calme en restant triste. Ktle acceptait tous les soins sans avoir l'air d't^i rien attendre, s*occupant de ceux qui rentouraient et donnant des ordres pour eux, sans agitation, sans dlstrartion, comme une personne qui a pris sa nVsoIntion de mourir dignement et qui ne songe pins qu'A l'accomplir sans en parler. Née protesUinte, mais sans préoccupation de secte ni do parti, (*IIe avait témoigné toute sa vie un scnUinent religieux simple ni sinc^irci, et un sérieux ottachement A la religion de ses pores, dont elle suivait lo culte aussi assidtlinent que sa santé le lui pc: mettait. Ln 25 janvier au matin, se s(intant décline rapidement et ne pouvant guère plus parler, olI

m'écrivît deux lignes au crayon pour demander que le pasteur de TÉglise luthérienne, M. Cuvier, Tînt prier auprès d'elle et lui donner la communion. Il Tint aussitôt et elle reçut la communion avec un ferme recueillement, n'ayant dans sa chambre que les personnes qui lui étaient particulièrement chères, et jouissant, avec une émotion qu'elle se plaisait à laisser paraître, des témoignages d'affection que lui donnait son fils aîné, le prince Paul de Lieven, assidu auprès de son lit. Elle vécut encore trente-six heures après cette pieuse cérémonie, dans la pleine possession de toutes ses facultés, et elle s'éteignit dans la nuit du 26 au 27 janvier 1857, sans angoisse de corps ni d'âme, laissant à tous ceux qui l'ont connue un grand souvenir et à ses amis un profond et impérissable regret. Elle a laissé quelques fragments de mémoires sur des événements particuliers, entre autres sur la mort violente de l'empereur Paul P% sur le séjour des souverains coalisés de l'Europe à Londres en 1815, sur la fondation du royaume de Grèce, et de nombreuses correspondances. Elle avait deux frères et une sœur : l'aîné de ses frères, le comte Alexandre de Benkendorff, a été longt:emps aide de camp de l'empereur Nicolas, qui

lui portait une grande confiance et l'avait chargé de l'administration de la police dans tout l'cmpii^e russe, fonction délicate dont il s'acquittait avec beaucoup de modération et d'équité. Le second, le comte Constantin de Benkendorff, était un militaire aussi distingué par l'élévation de son caractère que par sa bravoure. Tous deux sont morts avant la princesse de Lieven. Elle avait eu six enfants, une ÛUe et cinq ûls, dont deux seulement, les princes Paul et Alexandre de Lieven, lui ont suiTécu. Conformément à SCS volontés, ses restes ont été transportés en Courlande, au château de Mesoten, propriété des Lieven, et ils y ont été déposés dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux fils qu'elle avait perdus à Saint-Pétersbourg en 1835, dans le monument qu'elle leur avait fait élever.

Né à Barante, en 1782; mort à Barante, en 18GG.

Le 26 novembre d^ernief , un long Cortège, fonctionnaires publics et simples citoyens, riches et pauvres, bourgeois, paysans et ouvriers, famille, parents et amis venus de loin, plus de huit Yiiille personnes suivaient silencieusement, pendant un long chemin, par un temps froid et sombre, un cercueil transporté du château à l'église du village. Un même sentiment régnait dans cette foule; le respect, Tafifection, la reconnaissance, le regret, étaient empreints sur tous les visages et animaient toutes les paroles officielles ou spontanées, éloquentes ou simples, pieuses ou purement humaines, prononcées au bord ée cette tombe. Tous

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rendaient avec émotion un sérieux et sincère hommage au mort qu'ils connaissaient bien et qu'ils avaient longtemps vu vivre au milieu d'eux.

Était-ce un homme naguère puissant, revêtu de hautes fonctions, et de qui, jusqu'à son dernier jour, ses parents, ses amis, toute cette population qui Te suivait à sa dernière demeure, avaient eu beaucoup à demander et à attendre?

Nullement : depuis près de vingt ans, ce mort avait vécu dans la retraite, en dehors de toute fonction, de tout pouvoir, sans autres moyens d'influence que ses mérites personnels et ses vertus privées, ses souvenirs, ses travaux littéraires et sa bonté.

Était-ce un homme qui recherchât soigneusement la faveur populaire, qui fit du bruit dans les rangs d'une opposition publique, qui altirftt les regards en flattant les esprits et s'inquiétât de plaire à la foule des spectateurs ?

Pas davantage : ces hommages publics, ces témoignages populaires s'adressaient à un homme qui n'avaii jamais adopté que les idées les plus indépendantes et les plus modérées, qui les avait professées et mises en pratique, soit qu'elles eussent la faveur ou la défaveur du pouvoir ou du peuple/

qui avait plus d'une fois soutenu des causes difficiles et leur était resté fidèle dans leurs épreuves. C'était dans les régions les plus hautes et souvent les moins fréquentées que ce mort si accompagné avait porté sa pensée et pris les lois de sa conduite.

A la sympathie publique qui a entouré le cercueil de M. de Barante, il faut chercher d'autres causes que la puissance du jour et la faveur de la foule.

La première et la plus apparente était sans contredit sa supériorité intellectuelle et la renommée qu'elle lui avait acquise. C'était l'un des plus rares esprits de son temps, à la fois élevé et varié, solide et fin, sensé et élégant, libre avec respect et mesure, capable des études sérieuses et vif à toutes les jouissances littéraires et sociales. Il avait fait ses preuves dans les genres les plus divers, dans la politique comme dans les lettres, dans les longs ouvrages comme dans la conversation rapide et mondaine. Et à cet esprit éminent se joignait un caractère remarquablement droit, sûr, fidèle, indépendant sans rudesse ni bruit, doux et bienveillant au fond, quoique avec un piquant mélange d'exigence et de malice dans ses jugements et dans son langage. La supériorité a souvent le malheur et quelquefois le tort, de blesser ceux qui

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assistent à sos ëpanouissoments, et d*exciter, même dans les indi(r<!reuts, l'humeur et l'envie; mais quand ollr est une fois bien constatëe, quand de plus elle abdique toute prétention dominanie, et quand enHn la mort vient la désarmer dans ce monde en relevant A une 8ph<>re plus haute* elle reprend alors ses avantages comme ses droits, et elle retrouve non-sculcment la laveur du poldic, Hiiiis réquité des susceptilries et des jaloui. Dans la dornirre portion de sa vie, M. de Baraote avait recueilli ce fruit de ses mérites supérieurs; Topinion publique le classait de bonne grftce à son juste rang, et nulle récrimination, nulle dissideoet ne troublaient la sympathie autour de son tombeuL

Ce n*est pas i/i pourtant une explication suffisanté du sentiment gén(>ral qui s'est manifesté A la mort de M. de Barante, et qui s'attache et s'atlS'chera â son nom. Il y en a une cause plus profonde et qui mérite d'être signalée, car elle éclaire notre passé et répand l'espérance sur notre arenir.

Né le 10 juin 1782, M. de Barante a vu et travei*s('ï dans notre patrie sept régimes snccessili: Tancienne monarchie, la révolution de 1789, la pr» nii^ue république, le premier empire, la restaam tion, la monarchie de. 1830, la seconde république.

♦ H. DE BARANTE. , 2l7

le second empire. Quels évënemehtsî quelles transformations dans l'état intellectuel, momi, social, politique de là France 1 quelles destructions et quels édifices nouveaux I quelles ruines et quelles origines! et qjielles épreuves, quelles tentations pour le$ hommes jetés sur le cours d'un tel torrentl qjiels périls pour leur jugem^t et leur vertu I

lies ^^eiHves O0t amené les chutes; les tentations ont fait éclatejr ies laiblesses; la profondeur des levers a àonué la tioesure de la gravité des périls. Depuis bientôt un siècle, trois générations, les partis et tes individus, ont été en proie k des variations, à des corruptions, à des troubles inouïs dans l<^r pensée et leur conduite. Lçs déceptions ont égalé \m prétentions; les désertions ont surpassé les témérités. Jamais plus grand spectacle n'a été n»élé de plus de funestes et tristes scènes. Cependant, au milieu 4e jces vicisdtudes contradictoires, sous cette fermentation obscmre ^ impure, il y a toujours eu en France, depuis la fin du xvm« et dans tout le cours duxix® siècle, un vrai et constant seatiment public, un désir et un effort intime vers un but permanent et légitime. Sous tous les régimes et en dehors de tous les partis, il y a eu un parti dm bon sens et du sens nierai, un parti des

728 mi^:langi:h nioonAPiiiQUKS.

honniMos ^ons ol dos esprits moddràs voulant le rrspocl (le tous l(>s droits divors ot le drivoloppcmcnt h la fols lihro. ot n^gulior de toutes les forces sninos de riuinitinlh^ : parti sans cesse frolssd, ti*ompd, (^prd, vmn et ballu en apparence, mais toujours subsistant et renaissant malgrd ses fautes et ses revoies, ses nu^coniptes et ses dc^courageinonts ; timide et inquiet, )nais vrai et persévérant représentant du VŒU national et do la bonne cause ou milieu des problèmes et des orages do la civilisation européenne.

C'est au sein de ce parti cprest né, a été élevé, a ronslammenl vécu M. de llarante. Il lui appartenait dès son berceau par les traditions et les tendances de sa famille. Il lui a donné lui-même, et de sa propre volonté, sa foi et sa vie.

Ses anci^Jres, dont le, nom propre était Briigiire, étaient vers 1550 des négociants notables et riches dans la petite ville de Tliiei*s, alors très-commorrante. Kn 1617, Tun d'eux, Antoine nrugière, aclutla la métairie noble de Barantfi, et en prit le nom, (|ui dc^vint celui de ses descendants, toujours restés p^op^élai^^s de ce domaine agrandi. Ils furent dès lors en Auvergne une des familles les plus considérées de cette haute bourgeoisie qui,

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par le travail commercial ou agricole, par les fonctions locales, par l'autorité des mœurs et des lumières, s'était fait en France cette grande place qu'on ne sut pas lui reconnaître alors dans le gouvernement de l'État, et qu'à défaut de ce. légitime progrès elle devait se faire d'un seul coup, bien plus grande encore, par la plus grande des révolutions sociales de l'histoire. Une fois établis dans leur domaine territorial, les ancêtres de M. de Barante renoncèrent au commerce et s'adonnèrent aux études littéraires et scientifiques, aux devoirs de la magistrature provinciale^ aux occupations et aux intérêts natureli^des hommes dont la fortune est établie et l'activité intellectuelle continue. Le père de notre illustre contemporain, M. Claude-Ignace Brugière, baron de Barante, reçut toute l'éducation libérale de son temps, celle des collèges et celle du monde : « A seize ans, dit son fils dans les souvenirs de famille qu'il a recueillis avec une pieuse tendresse, ses études classiques étaient terminées; il resta à Paris pour y faire son droit, fort jeune, fort libre, mais raisonnable et rempli de sentiments honnêtes et élevés. La conversation, les distractions de la société, Taccueil qu'il y recevait, ne firent pas de lui un homme frivole et oisif : bien au contraire

m MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

il contracta l'habitude et le besoin des ptalstxs de l'esprit, le dégoût du vulgaire et de l'ignorance; mais ses occupations n^ayaient pas autant de suite qu'elles auraient pu en avoir. Les mœurs du temps étaient Irùs-favorables k cette manière d'être» elles répandaient partout un vif penchant & savoir, à

examiner, à juger; mais on cultivait son esprit par Texcitation de la société plus que par l'étude et la méditation. Mon père était cependant un des hommes les plus sérieux que j'aie vus. Il avait un fond de sentiments et d'opinions qui ne supportait aucune légèreté dans le .langage; cela lui donnait môme parfois quelque chose d'une gaucherie et d'une lourdeur d'honnête homme que je me m^ scstimais do ne pas avoir. Outre ce qu'il devait au caractère et k l'âme que Dieu lui avait donnés et aux premières impressions de famille, les sociétés où il vivait dans sa jeunesse avaient pu lui donner cette disposition; il avait été recommandé à des oratdriens et à des génovéfains, bons jansénistes, et c'était dans des maisons parlementaires qu'il avait d'abord été présenté. Le parlement de Paris, à cette époque, était exilé et remplacé par le parlement Maupeou; la vivacité des opinions parlemenr taires, la haine et le mépris qu'on avait pour le

despixtisrae d'alors étaient des souvenirs toujours présents à mon père? ses récits m*ont souvent fart vivre dans ce temps-là; il m'a semblé qu'il avait dû alors être fort animé, mais sans fanatisme ni aveuglement. Ce spectacle exerça assurément de l'influence sur lui, et contribua à lui donner une antipathie prononcée confire le despotisme aristocratique de la cour, m

Apres quelques années passées à Paris, M. de Barante revint à Riom pour y occuper la charge de lieutenant criminel du bailliage, et bientôt après il se maria. Sa femme, M"' Tassin de Villepion, d'une très-honorable famille d'Orléans, avait huit frères ou sœurs, et seulement 80,600 francs en dot: « Ce mariage, dit son fils, qui nç donna jamais à Fun ni à l'autre de mes parents un regret, n'était peut-être pas assez riche pour le monde où il les faisait vivre. Mon père, après avoir épousé une personne élevée à Paris et dont la famille y était fixée, pouvait ne pas se trouver satisfait de sa position ; mais ce serait se tromper sur cette époque que d'imaginer qu'il en résultât pour mes parents un vrai chagrin, une vie d'ennui et de déplaisir. Tout dans l'ordre de la société était alors réglé de telle façon que le désir d'ambition ne pouvait pas être

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* aiKuis(^ par respiirnucc; on ne pouvait pas changer sa situation ol sa fortune du jour au lendemain; les positions sociales n'étaient point, comme elles Font M depuis, soumises sans cosse aux chances de la loterie des (!v(^nenients. Mon père et ma mère savaient fort bien jouir de ce qu'il y avait d'heureux et de doux dans leur situation; le désir qu'ils concevaient d'en avoir une autre était vague et n'influait pas sur leur manii>re de vivre. Il se présenta d'ailleui*s pour eux un intérêt qui absorba tous les autres, qui devint remploi et le but de leur vie, qui a élé presque leur unique pensée : ce fût leurs enfants. Je ne puis songer sans un attendrissement profond, sans une reconnaissance inexprimable', à ce que mes parents ont été pour moi, A ce <iue je dois ik une tendresse et A des soins siuis exemple. Du plus loin qu'il me souvienne, je me les rappelle occupés de moi sans cesse, et toujours dans ridée de développer mon Ame et mon esprit, toujoui^s avec une affection éclairée, raisonnable et prévoyante. Nourri par ma mère, je ne la quittais pas; elle a veillé sur mes prem libres impi'essions, et je ne puis rcti*ouver dans mon souvenir aucune idée reçue dans mon enfanoe qui ne soit liée avec la bonté attentive de mes

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parents. L'éclacalion était alors un des sujets qui occupaient le plus les esprits; de nouvelles opinions à ce sujet étaient dérivées de la nouvelle philosophie et des points de vue sous lesquels toutes choses étaient alors envisagées. Mon père et ma mère, chacun selon son caractère et sa tournure d'esprit, dirigèrent toutes leurs réflexions et leurs études de ce côté. C'était la conversation habituelle, des hommes de leur société. Ainsi j'étais le sujet d'une constante préoccupation; on faisait ou Ton refaisait pour moi des livres élémentaires; il n'y avait rien qu'on n'essayât de m'expliquer et de m'apprendre par conversation ; les promenades, les voyages, les amusements, étaient arrangés en pensant à moi. Mon père composa une grammaire raisonnée extraite de Dumai'sais, Duclos et Condillac; elle a été imprimée depuis. Lorsque je la relis, je suis touché de la patience complaisante qu'il a fallu pour faire comprendre de telles notions abstraites à une intelligence enfantine, et je m'étonne qu'il ait pu réussir à cet enseignement. Plus taixl, mes parents ont fait aussi une géographie; les dialogues qui en forment l'introduction sont de ma mère. Elle écrivait beaucoup pour nous; elle faisait des contes, des extraits d'histoire; elle complétait l'in-

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struction qu'elle avait reçue au couvent; elle apprenait assidilmcnt afin de pouvoir enseigner. De la sorte, je devins trfts-avancé dans mes études d'enfance, et comme mes parents, malgré leur tendresse et les soins qu'ils aimaient à prendre de moi, étaient convaincus de l'indispensable nécessité de l'instruction publique, je fus mis avant neuf ans aa collège d'EfOat. »

Je saute tout à coup par-dessus vingt-nenf années; je passe de 1791 & 1820. M. Prosper de Barante avait perdu sa mère en 1801, son père en 18U; je retrouve au bout de vingt-neuf ans, dans les souvenirs écrits de sa main, les mêmes sentiments, la môme tendresse respectueuse et reconnaissante envers ses parents qu'il se complaisait A exprimer en parlant de son enfance; leurs places sont vides dans sa maison, mais non dans sonflme; ils vivent encore en lui d'une présence intime et chère: (( Mon père, dit-il, était Agé de cinqnantehuit ans lorsque nous l'avons perdu; son Age devait nous laisser espérer que nous jouirions encore lonf>;(oinps de son affection ; il n'avait jamais ea (rautrc. sentiment ni conçu d'autre contentement que l'intimité do la famille; c'était la douleur que lui avait causée la peite de ma mère et de mes

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frères qui ayait usé son ftme et qui lui donnait la mort. C'est à lui que je dois tout ; ce que je peux valoir vient de lui, de ses soins, de sa sollicitude, de sa tendresse. Chaque année, chaque malheur nous avaient rendus plus intimes. Noiis étions devenus deux amis, deux vieux amis, pleins des mêmes souvenirs, ayant partagé les mêmes douleurs. Nous nous entendions à demi-mot sur tout. Il avait du goût pour moi, pour ma con* versatîon,* pour ce que je disais, pour ce que j'écrivais. Quand nou§ étions séparés, jamais nous n'avons laissé passer cinq jours sans nous écrire, sans nous confier mutuellement notre situation d'âme et nos impressions. Ce qu'il avait d'inquiet, de réservé dans le caractère, et l'habitude qu'il me reprochait de travailler trop sur moi-même et de n'avoir point d'abandon, avaient fini par se niefttre en harmonie, et ne troublaient plus le plaisir d'être ensemble. Maintenant j'ai sans cesse une foule de pensées, de réflexions, de sensations fugitives qui auraient été en harmonie avec lui, avec lui seul, qui se rattachent à nôtre longue sympathie, et dont je ne sais plus que faire. Parfois il me vient des paroles que je renfonce parce que c'est à lui que je voudrais les adresser ; c'est lui qu'elles intéresse-

raient, c'est lui qu'elles feraient sourire. Moi seul, je l'ai bien connu; moi seul, j'ai su ce gu*il yalait par l'ûme et par Tesprit. Un de mes regrets, et il l'avait souvent aussi sans le dire, c'est qu'il n'ait pas été apprécié ; il a bien passé dans le monde où il a vécu pour un Iiomme rempli de raison, de savoir, de capacité et de vrai mérite; mais 8*il n'avait eu une sorte de timidité d'amour-propre, si une position de quelque éclat ou de quelque activité Feilt encouragé, si !e succès l'eût animé, il eût bien mieux manifesté tout ce qu'il avait d*esprit et do talent. Le malheur l'a frappé au milieu de sa carrière et Ta plongé dans le découragement. Il avait renfermé sa vie dans les atTections domestiques qui ne lui inspiraient ni émulation ni énergie; puis, il a penlu le bonheur pour lequel il avait tout laissé. Dans cette pensée qui lui était habituelle, il écrivait, presque dans ses derniers jours : « J'avais espéré que j'augmenterais l'héritage d'hon- « neur et de bonne réputation que je dois trans- (( mettre à mes enfants.» Non, sans doute, ce dépôt n'a pas diminué entre ses mains; il a laissé sa famille plus honorée, plus iniportante et mieux établie qu'elle ne l'était avant lui ; s'il devait de la reconnaissance à ses pères, nous lui en devons une

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plus grande. C'est pour les léguer à meâ enfante que j'écris ces souvenirs de famille. Si à mon tour je leur transmets cet héritage paternel après lui avoir donné quelque accroissement, ils sauront que je dois à la tendresse, aux leçons et aux exemples de mes parents les succès qui ont encouragé ma longue carrière. »

Montaigne seul a, pour son ami La Boêtie, des expressions d'une tendresse si pénétrante, des émotions si intimes et si douces. Et ce qui me frappe dans cet état d'âme et ce langage, ce n'est pas seulement l'amour filial, le respect à la fois libre et modeste de M. de Barante pour son père ; c'est le profond sentiment qu'ils ont, l'un et l'autre, des liens et des droits de la famille, de la famille tout entière, dans le passé et dans l'avenir aussi bien que dans le présent. Ils sont l'un et l'autre très-occupés de ce qu'ils doivent à leurs ancêtres et à leurs descendants; ils honorent les uns et veulent, à leur tour, se faire honorer des autres ; ils vivent dans les tombeaux de ceux qu'ils n'ont pas connus et dans les berceaux de ceux qu'ils ne verront pas. Il n'y a point de sentiment plus désintéressé et plus noble , ni qui appartienne plus exclusivement à la nature humaine, ni qui atteste plus hautement

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sa dignité, ses titres supérieurs et ses grandes espérances.

le sors de la famille. M. de Barante se présente à moi sous un autre aspect. Quel que tdi pour lui le charme de la vie domestique, il ne s'y est pas renfermé; il avait des instincts, des goûts, des facultés qui appelaient d'autres satisfactions. De très-bonne hmre il avait assisté à la vie publique et pris part & ses intérêts et à ses impressions : d'abord à set impressions les plus tristes et & ses intérêts les plus douloureux ; à peine ûgé de dix ans, il avait va Texistence de sa famille bouleversée, son père arrêté, emprisonné, menacé du tribunal révolutionnaire : (( J'étais parfois, dit-il , admis dans la prison, plus souvent repoussé, et même assez durement. Pour donner prétexte à mes visites, j'apportais des légumes; et comme on me fouillait, je cachais dans un ailichaut les billets qu*on m'avait chargé de remettre à mon père. Plus d'une fois j'entendis cliantcr sous les fenêtres de la prison :

Il faut (lu sang, il faut du sang Pour afTcriiiir la république.

J'imaginai de Mre une pétition, et je la présentai â un membre du comité que j'avais tu quelquefois

chez les amis de man père; il m'accueillit comme un enfant et m'appela mon petit ami. Ce ton et le sourire qui accompagnait sa réponse m'offensèrent teaucoup ; je trouvais indigne qu'il ne prît pas au sérieux la sollicitation d'un fils qui implorait pour la libération de son père. » L'infatigaWe dévouement, la courageuse présence d'espril de M™* de Barante et le 9 thermidor sauvèrent seuls son mari. Uo peu plus tard, quand on commença à croire â quelque retour de Tordre social, le commissaire de la Convention en Auvergne appela M^ de Barante aux fonctions de procureur -syndic du district de Tbiers : « Il était très-éloigné, dit son fils, du désir d'entrer, en un tel moment, dans les affaires purt bliques ; toutefois §e& amis et les plus honorables dtoyens de Tbiers le pressèrent d'accepter. Assurer le bon ordre et le repos dans son propre pays, calmer les esprits îaqufeîts, étabUr une trêve entre tes opinions opposées, apaiser les rancunes des uns et rassurer les autres ^ntre une réaction menaçante, c'était une honorable tâche lorsqu'on y était encouragé par la bienveillante confiance de tous les hoii#nétes gens. Mon père eéda aux instances de im concitoyens, » Plus tard encore, dans les gloriem: débuts du consulat, le premier consul avait chargé

SiO MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

son collègue M. Lebrun de lui pi^senter une liste pour les nominations aux prtSfectures nouvellement instiUnVs: c Un jour que M. Lebrun dictait un projet (t(^ cotte liste ù M. Gi*euzé, son secitStaire intiino, qui dtait en grande liaison avec mon përa et m(\me avec moi, tout jeune que j'étais, il ne se présenta & la mémoire du consul aucun nom pour le département de Tlndre; M. Greuzé lui dit que, s*il voulait le lui permettre, il lui indiquerait un fort bon choix, et lui parla de mon père : — Je ne le connais pas, répondit le consul; mais écrivei son nom, j'y penserai. Par un heureux hasard, le nom resta sur la liste, et mon père fut nommé préfet de FAude, non pas de rindi*e, qui convenait mieux à un ami de M. Lebrun. Mon père alla remercier le consul, qui le reput avec bienveil-. lance : — J*ai fait pour vous, monsieur, lui dit-Ut une chose un peu légère; j'ai désigné pour un poste important un homme que je ne connais pas; mais je ne m'en repens pas; tout ce j'ai appris de vous me persuade que j'ai bien fait. Il est possible que vous soyez un peu aristocrate; il n'y a pas de mal quand on est dans une juste mesure. Vous ne trouverez sans doute pas mauvais que les jeunes flilos aiment mieux danser le dimanche que lo

décadi. Vous mettrez dans tout cela de la prudence et du discernement. »

Ainsi s'ouvrit pour M. de Barante le père la carrière administrative, où devait bientôt entrer aussi son fils. Le jeune Prosper s'était préparé, par d'autres études, à une autre destination ; il avait suivi les cours de l'École polytechnique : « Dans ma seconde année de cette école, dit-il, j'avais eu encore moins de goût et d'application pour les sciences mathématiques que pendant la première. Elles auraient dû être ma principale occupation, car elles sont le fond des études que j'avais à suivre ; je les négligeai, et je portai mon ardeur aux sciences naturelles, à la physique, à la chimie, à la minéralogie. D'ailleurs le spectacle des affaires publiques et la marche du gouvernement m'avaient donné le désir d'une carrière politique; avant de quitter Paris pour aller voir mes parents à Carcassonne, j'avais subi mes examens en me présentant pour entrer à l'École des mines. J'avais bien répondu sur tout ce que j'avais étudié avec goût et application, maïs tout au plus médiocrement sur l'analyse mathématique. Ainsi j'avais à peu près la certitude que je ne serais pas reçu. C'est ce que je dis à mes parents, et ils accueillirent favorablement la pensée

IG

242 MKLANGES nrOGRAPHîQUES.

que j'avais de me destiner aux emplois publics; c'est ce qu'ils m'auraient conseille lors môme que je ne l'aurais pas proposé. II fut convenu qu'à mon retour h Paris je ferais des démarches pour entrer au ministère des affaires étrangères. Cette carrière était surtout dans le goût de ma mère ; mais, tanff que je ne serais pas admis, je devais rester A l'Écote polytechnique, y reprendre mes étudésr et Ics-éMflinuer jusqu'au moment où j'aurais d'autres àMn-^ pations. Je ne fus pas docile à cette ptudente toteMë de mon père. L'École polytechnique' m'eiïnuytfit; j'y étais inférieur dans tout ce qu'il impoittftt dtf savoir. Je donnai étourdiment ma démissiotf, et je le cacliai à mes parents. Mes protecteurs m'âfâlfenf bien accueilli et m'avaient flatté d^entrer promptement aux affaires étrangères; je crus à cette espérance, et je laissai croire à mou pèrfe qtie fêtais à Paris dans la situation qu'il avait voulue. Là* clidse se découvrit bientôt. Je fus très-hontetix dfe ce fort, le plus grave que j'aie eu et que je me rappi^Aé sttet élonnemenl et regret. Du reste, je n'avais pas tiftff usé de la liberté que je m'étais donnée; je mertais une vie assez studieuse et solitaire avec un de mfes amis; je lisais beaucoup, et j'apprenais rangltfi^. » Après la mort de sa mère, ef pour apporter A té

M. D-E BAÈANTE. 243

di)ul€tfi* dé son pèrô ^Wqùé distraction, M. de Barianté ftt avec lui un' petit voyage dans le midi et le Centre de la France : « Nous passâmes quelques jours â Barafûle environnée' de nos souvenirs. Ce temps-lài à beaucoup înftué sur moi et opéra dans mon âméf tfrfé sotte de révolutîôti; rï me semble que les piens^ês nfïôraîéis et reKêréuàeâ, (lité léS séùirmeiifé éîevéïs (pie je puis avoir datent de ce moment. JP appris S valoir mîeui qu* auparavant; ma conscience devint pïûs éclairée et plus âévère. Je lus beaucoup alors tth Bvré que mon père aimait par-dessus tous fes âtftréâ cf (frû auparavant m'avait plutôt cabré qiie souifeis : c'^étâient les Pensées de Pascaï ; elles àtd Fatffeë . bêâtfc'otïp' âe substance dans thon' eôprît. N'O'ôs nt)Us rendîmes à Paris. Nous ne pensâmes plus aux sffifairés étrangères; M. Cïiéptal était alors ministre <ïe rintérieûr, et avait très^bien accueilli m'ôW père; j'étais camarade de pension et ami de son fllé; rt fut résolu que je travaillerais dails les bureaux de son ministère pbur me préparer aux fonctions admïnistrafives. JPy entrai en effet en 1802 comme lâurnumérafîré; mon père répartit seul avec ma jeune sœur, et je reâtaî à Paris. Je gardai asse^ fongtem^^ un fond dé tristesse et de goût pour la solitude ;• j- avïiis c'ôiiséi*vé de' l'École polytechnique du dég'ôûf

su MÉLANGES BIOGRAPHIQUES

pour la société frivole des salons; je lisais des livres sérieux, je faisais à moi seul quelques études de droit; je nie formais des idées générales sur l'administration, tout en travaillant h la besogne un peu routinière qui m'occupait au bureau. Je suivais avec un grand intérêt la marche des affaires publiques. Nous nous écrivions sans cesse, mon père et moi. 11 vivait sombre et solitaire dans sa préfecture lorsqu'un incident imprévu vint troubler son repos. Le concordat conclu en 18U1 avait été promulgué solennellement au mois d'avril 1802, et il s*étalt trouvé peu en harmonie avec les opinions et les habitudes alors dominantes. Le premier consul, selon sa politique, ne se pressa point et laissa aux esprits le temps de s'accoutumer au grand acte qu'il avait risqué. Ce fut seulement vers la un de l'année qu'Oii installa les évèques. Malgré ce délai et cette précaution, le moment fut critique; presque pailout le déchaînement fut visible contre cette restauration de l'autorité ecclésiastique; dans quelques villes, il y eut même des émeutes. A Carcassonne, elle fut violente; des pierres furent jetées, le prêtre fut assailli et blessé devant l'autel. Mon père n*était jamais porté A mottre de la dureté et de la violence dans l'exercice du pouvoir; mais il montra de la

M. DE BAHANTË. 215

fermeté, ne recula point devant la sédition et fit commencer des poursuites contre les perturbateurs. Le parti révolutionnaire se mit en grand mouvement; il envoya des courriers à Paris où il avait, près de Tentourage du gouvernement, plus de crédit que le préfet. Le premier consulprit pour règle en celte occasion, comme en beaucoup d'autres, de donner tort à ceux qui n'avaient pas réussi; plusieurs préfets furent destitués, soit qu'ils eussent été trop faibles, soit qu'ils se fussent montrés trop sévères dans la répression. Autant en serait arrivé à mon père; mais il m'écrivait chaque jour les détails de sa situation; M. Chaptal était très-bien disposé; il défendit mon père auprès du premier consul qui finit par lui dire : — Eh bien, mettons-le à Genève qui est vacant; il s'arrangera mieux avec les protestants. ))

Ce ne fut pas là seulement un notable avancement pour le préfet; ce fut pour son fils l'origine d'une relation qui devait grandement influer sur son esprit et sur sa vie : « Genève, dit-il dans ses souvenirs, ne ressemble nullement à une ville de province ; on n'y trouve pas cette imitation vulgaire et affectée des mœurs de Paris ; la société supérieure est formée de gens riches, instruits, bien élevés ; les

M MÉLANGES DlO.liRAPIlJQUKS.

voyages des étrangers à Genève et des Genevois â rétranger les môlent à raristocratic européenne et leur donnent de bonnes farons, qui sont convenables si i'iles ne sont pas toujours faciles. G* est un centre do luniiùres, de religion, de richesse; on y peut vivre avec des hommes spirituels et éclairés (]ni, se trouvant au large et sur leur terrain, ont toute leur valeur et ne sont pas restreints et étouffés comme dans nos provinces. Grêlait au milieu de celte société que mon pure était appelé à Tivrc, mieux apprécié qu'il ne l'avaii jajnais été, entouré de prévenances et honoré non-seulement à cause de son cai^aclùre et de son esprit, mais aussi à cause de sa position, car chaque jour les magistrats» comme le gouvernement dont ils étaient les délégués, prenaient plus d*importance. » Les vieux Genevois eux-mômos, quoique d'une opposition tItc contre le régime impérial, sentaient le mérltiie de leur nouvel administrateur et Tentouraicnt d'égards reconnaissants : « Nous avons le bonheur, écriviod^ M. de Sismondi le 9 janvier 1809 à la comtesse d'Albanie, la veuve du dernier des Stuails et d'Alfleri, d'avoir ici un beau modèle de l'honnjiite hommje.. II. de Barante, notre préfet, s'efforce d'adoudr 1^ misères que sème le gouvernement, et sait ample-

H^. PE BAPANTP. 247

Aient compenser le mal çu*.il est |orcé de faire par le bien qu'il fait y9j[Qntaire.ment. Il sait se foire .^dorer dans Fexécutiw ffii^me de la conscription et de 1^ .levée (Jes wnpOJi^. Nous sentons que sa proJ)ité, sa doupeur, ^ justice, Fp^dre parfait qu'il a établi dans tout ce (jui dépend d^ lui, nous sauvant chaque jour des millier^ de yexations, et que nous n* éprouvons d'autres maux que ceux qui sont tnéyitables. » A ellje sçule, une telle société eût été, pour le jeune Prosper de Barante, ,qui venait passer une partjlç de son temps à Genève ajuiprièç de son • père, un^grand agréaient ^et uu sérieux avantage ; il y d^yaj[t tr-Wv.er bien plus epcore. Jout près dç Genève, i^ Goppet, sur la limite de la France et de la Suifiise, vivaient M.. Necker et sa fille M"® de Staël, ob^Js, l'un et r.autre, de la curiosité empressée de tou? les voyageurs en Suisse^ et centre pernianept d'une société d'élite européenne sans cesse renouvelée. « M. Necker, disent les souvenirs de M, de Basante, était .alors vieux et malade, et sa vie privée le rendait un objet de vénération, même pour ceux qui jugeaient hostilement sa vie politique. Ce fut lui surtout dont la société plut à mon père. La conversation de M"*® de Staël le séduisait; mai^ elle gavait quelque chose de plus vif; de pli^s rapide, de plus

2i8 MËLANGKS BIOGnAPlIIQUES.

])nsAr(l(^ quo les habitudos do son esprit; 11 n'était pus accoutunu^ A voir les impressions les plus fugi^ tivos se traduire en un langage qui avait autant do mouvement et do forco quo les sentiments les plus ri^ellement passionnés et les pensées les plus profondément méditées, » Un homme d'un Age mûr et un peu timide, un fonctionnaire sage et responsable devait éprouver quoi([ue inquiétude en présence d'un tel élan do l'esprit et de la parole; nmlSi pour les libres spectateurs, c'était pi^écisément là ce qui donnait & la société et & la conversation de M"*" de Staél tant de charme et de puissance; sa pensée et son Ame bouillonnaient incessamment ensemble, aussi cxpansives que fécondes et toujours prêtes h éclater au dehors comme h fermenter au dedans, en toute occasion et sur toute sorte de sujets. Quelle séduction pour un jeune homme d'un esprit rare, neuf, prompt, qui n'avait jusque-lA vécu quo des leçons de l'École polytechnique, ou des habitudes de la famille, ou de ses lectures solitaires ! Dans quel monde nouveau et riche le faisait entrer M'"" de Sta(il I En môme temps qu'elle lui en livrait h pleines mains les trésors, un vioillaixl vénérable et vénéré, l'un des hommes les plus célèbres do la révolution française, répandait avec sérénité autour

de lui les souvenirs et les enseignements chèrement achetés de sa longue vie. Ces detix personnes, ces deux éloquences et les perspectives qu'elles ouvraient tantôt en arrière, tantôt en avant du temps présent, ne pouvaient manquer d'avoir, pour M. Prosper de Barante, cet attrait que suivent bientôt rintimité et Tinfluence. La prudente sollicitude de son père s'en alarmait quelquefois pour son avenir; la méfiance et la malveillance de l'empereur Napoléon mettaient M""® de Staël et ses amis dans une situation toujours pénible et précaire, et le jeune Barante lui-même, en jouissant vivement de cette amitié brillante et douce, n'était pas disposé à y donner toute sa vie; mais ses idées et ses sentiments en reçurent un caractère et une impulsion qui ne tardèrent pas à se révéler dans un cercle plus étendu et moins bienveillant que la société de Coppet.

En 1805, l'Académie française proposa, pour sujet du prix d'éloquence, le Tableau littéraire delà France au dix-haiiibne siècle. Pendant quatre ans, ce sujet, remis quatre fois au concours, ne produisit aucun ouvrage que l'Académie jugeât digne du prix; en 1810 seulement, elle le décerna à deux des concurrents, M. Jay et M. Victorin Fabre, et pour les ré-

250 MÉLANGES BIOCnAPHIQUES.

compenser Tun et l'autre, le comte de Montalivet, alors ministre de rintéricur, doubla le prix. Le jeune surnuméraire qui travaillait dans ses bureaux, M. Prosper de iiarante, avait concouru; mais son travail n'avait trouvé dans TAcadémie aucune faveur; el, au lieu de le représenter au concours, il le publia en 1808, avant que le prix ne fût décerné & ses deux plus heureux rivaux. Depuis leur triomphe à l'Académie, leurs ouvrages ont peu attiré les regards du public; celui de M. de tarante, au contraire, a eu sept éditions et est devenu un livre pres(iue populaire, qu'on donne souvent en prix dans les concours des lycées et des collèges. Le fond des idées a eu autant de part que le talent dans ce succès durable de l'œuvre; c'était un pas nouveau et hardi dans une nouvelle voie intellectuelle : la littérature française du xvju^ siècle y était considérée non-seulement au point de vue littéraire, mais dans son influence sur l'état social et politique, les croyances, les mœurs, toute la vie morale et McUve de la nation ; et cette influence y était définie et appréciée avec une ferme indépendance. 11 y avait là tout i\ la fois de la réaction contre le passé de la veille et un élan de la pensée vers l'avenir du lendemain ; le xix^" siècle naissant commençait à s'af-

M. PE BAJl^ANTE. 251

franchir du xviii» et à prendre, en le jugeant san$ le renier, son propre et libre caractère. C'était précisément là ce qui avait suscité, dans TAcadémie française de cette époque, un sentiment d'iiunieur contre Tœuvre du jeune écrivain inconnu; ^et quand elle fut publiée, un académicien hoinme d'esprit, mais disciple crédule et station uaire du xyjii« siècle, M. fiarat, exprijma yiyeme;it cette hunieur. Le public ne la partagea point; resté puissant, le xviii« siècle avait cessé d'être à la mode; la liberté de jugement et de langage sur son conapte et le goût de vues et de jouissajaces nouyeltes, ep littérature comme en philosophie, pr^yglaient de jour eu jour dans les partis Jes plus divers ; M*"® d,e Staël ^vait publié naguère son ouvrage sur la Littérature comidérèe dans ses rapports mec l'état moral ep politique des nations, et M. de Bojjald développait avec éclat cette thèse que « la littérature est r^xpression de la société et qu'elle a sa part de responsabilité dans les fautes et les malheurs des peuples. * Empreint d'un grand instinct d'ordre et (jLe respect ^n même temps que d'une libre pensée, écrit d'un style à la fois piquant et naturel et animé sans déclamation , le livre de M. de Barante lui assura du premier coup un rang frèsrdistipgué d^s la

noiJV<fllr? tU'j)U' philosophique! fft litU^rairc que mhcl' iiïU'Mi alors h; cour» d'fs f^diKiriients et le tour den ifftpriUi.

Lu chanî;eifif*riti'imv;i (hiriHsa situation; Il «'ennuyait (Ut vitaU'v nuvuniiuhniï'it au ministère de Fin* tf^H'iur, ol tout r.iï pnivoyant qu'il lui en coAtcmlt l>r*aur^>up <le ne plu» vivre hi souvent auprès de son [ih'it et dans la norMUS (Ut Coppet, Il iK)uhaIta et on Hollicita pour lui un titre d'auditeur au GonscU d*Étal; il Tohtint m 1H0C: » J'arrivai & Parla, dit-il, au nionienl où le Koiivernement impérial, consacré p.'ir la vjrioire d'Auslerlitx, œmmeneait& Jeter tout son (^clat et k dominer TKurope. J'étais très-content de ma nomination. J'allais avoir une position dans Ut monde, utui occupation régulière et l'espérance d'y montrer de l'esprit et de la capacité; mais co qui itut donna hientôt ai)rès le plus de satisfaction, ce fut d'èlH! placé de manière k voir et A entendre l'Kmpereur; non que je fusse disposé & cette admiration ou li cette adoration que je voyais dans son entourage; mais le connaître et le juger, api>récier utï si grand <!Sprit et un si puissant caractère, savoir vAt qu'il était et at qu'il n'était pas, telle était ma préoccupation hahihielle. Les séances du conseil d'fctat étaient pour moi une sorte de drame où

j'écoutais curieusement les interlocuteurs et surtout l'Empereur.

c( La première discussion à laquelle j'assistai avait un intérêt particulier pour les auditeurs. En revenant d'Austerlitz, l'Empereur s'était arrêté à Strasbourg; il y entendit de vives plaintes contre les juifs ; l'opinion populaire s'était soulevée contre l'usure qu'ils pratiquaient; un grand nombre de propriétaires et de cultivateurs étaient grevés d'énormes dettes usuraires; ils avaient reconnu des capitaux qui étaient au-dessus des sommes qui leur avaient été prêtées. On disait que plus de la moitié des propriétés de l'Alsace étaient frappées d'hypothèques pour le compte des juifs. L'Empereur promit de mettre ordre à un si grand abus, et arriva à Paris avec la conviction qu'un tel état de choses ne pouvait être toléré. Il envoya la question à l'examen du conseil d'État. Elle fut d'abord déférée à la section de l'intérieur. M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui la présidait, chargea M. MoIé, jeune et nouvel auditeur, d'un rapport sur cette affaire. Pour les hommes politiques et les légistes, il ne semblait pas qu'il y eût aucune difficulté ni matière à un doute; aucune disposition légale n'autorisait à établir la moindre différence entre les citoyens professant une

*2:»i Mf:LANGES BIOGRAPHIQURS.

rolî^non qiiolconqiio; sVnqn(Çrîr de la croyance d'un créancier pour savoir s'ii avait le droit d'être payés c^i^'lait, dans les principes cl les textes de nos lois, nne étrange idée, aussi contraire aux opinions générales et aux mœurs actuelles qu'aux textes légaux. A la grande surprise des conseillers d'État, H. Holé donna lecture d'un rapport qui concluait à la nécessilé de sonnieltre les juifs à desJois d'exception, du moins en ce qui touchait les transactions d'intérêt privé. Je venais d'arriver à Paris quelques jours apr^s la st'ance de la section oii ce rapport ayait été lu; on me raconta comment il avait été accueilli par le dédain et le sourire des conscîflers d'Élat, «[ui n'y avaient vu qu'un arlicle littéraire, une inspiration de la coterie anfiphilosophique de M. de Fonlanes et de M. de Donald. AI. Alolé n'avait été nullement déconcerté; il n'y avait pas eu de discussion; la ([ueslion devait être portée devant tout le conseil, Al. Ht'gnaull r(>\posa sommairement, et ne crut pas nécessaire de soutenir une opinion qui était universelle. M. lîeugnot, qui venait d'être nommé conseiller d'i'llal, trouva Tocc^ision bonne pour son début; il tnu'la la(|ueslion à fond, avec beaucoup de raison, d'espril et de talent. Il n'y avait personne qui ne fût d(* son avis. Aloi*s rarchi-chancolier dit

au conseil que rErrypereur attachiiit une grande importance à cetfe atfaire, qu'il avait une opinion contraire à celle qui semblait prévaloir, et qu'il était nécessaire de reprendre la discussion un jour où FEmpereur présiderait le conseil. La séance fut tenue à Saint-Cloud. M. Beugnot, qui parlait pour la première fois devatit l'Empereur et que son succes avait un peu enivré, fut cette fois emphatiqiïé, prétentieux, déclamateur, tout ce qtf il ne fallait pas être au conseil d'État où la discussion était ntfe conversation de gens d'affaires, sans recherche, siàris phrases, sans besoin d'effet. On voyait qtfe PEmpénreur était impatienté. Il y eut surtout une certaine phrase qui parut ridicule ; M. Beugnot appelait ui4e mesure qui serait prise par exception contré lés juifs a uùe bataîfle perdue dans les champs de lai justice. )) Ouarid il eut fini, l'Empereur prit la parole, et avec une vérté, une vivacité plus marquée qu'à l'ordinaire, il répliqua au discours de M. Hét^ gnot, tan tôt. avec rarllerie, tantôt avec calme; il parla contre les théories, contre les principes généraux et absolus, contré les hommes pour qui tes faits n'étaient rien et qui sacrifiaient la réafité au^ abstractions. Il releva avec amertume la malheureuse phrase de te bataille perdue; et, s'afnimaiit dfe

S50 MÉLANGES BIOGnAPHIQUES.

plus en plus, il en vint à jurer, ce qui, à ma connaissance, ne lui est jamais arrivé au conseil â*État ; puis il termina en disant : — Je sais que Tauditeur qui a ftiit le premier i apport n'était pas de cet avis; je veux Ten tendre. — M. Mole se leva et donna lecture de son rapport; M. Regnault prit assez courageusement la défense de Topinion commune et nTême de M. Beugnot; M. de Ségur risqua aussi quelques paroles : « Je ne vois pas, dit-il, ce qu*on pourrait faire. » L'Empereur s'était radouci, et tout se termina par la résolution de faire une enquête sur rétat des juifs en Alsace et sur leurs principes et leurs habitudes concernant Tusure. La commission fut composée de trois maîtres des requêtes, M. Portalis, M. Pasquier et M. Mole, qui fut nommé maître des requêtes à cet effet. Les préfets furent chargés de désigner des rabbins ou autres juifs considérables qui viendraient donner des renseignements à la commission. Ce fut M. Pasquier qui recueillit ces renseignements, et pour la première fois on connut la situation des juifs, la division de leurs sectes, leur hiérarchie, leui's règlements. Le rapport de M. Pasquier fut très-instructif. L'Empereur s'était calmé et en était venu à l'opinion trèssensée que le culte juif devait être officiellement

autorisé et prendre une existence régulière et légale. Après le rapport de la commission et pour donner quelque satisfaction aux plaintes de TAlsace, un décret impérial prescrivit des dispositions transitoires et une sorte de vérlflcâtion qui ne mettaient point, à l'avenir, les créanciers juifs hors du droit commun; puis, afin de régler l'exercice du culte juiî, un grand sanhédrin fut convoqué, de telle sorte que toute cette affaire, commencée dans un mouvement d'irritation malveillante et d'intolérance, se termina par une reconnaissance solennelle des rabbins, des synagogues, et Tégalité civile des juifs reçut une éclatante confirmation.

« Quelques mois après, lorsque l'Empereur était en Pologne, voyant l'empressement des juifs à être utiles à l'armée française et à servir, moyennant salaire, de fournisseurs ou d'informateurs, il disait en riant : « Voilà pourtant à quoi me sert le grand sanhédrin. »

M. de Barante fut bientôt appelé à assister à des spectacles plus saisissants encore que celui du brusque ascendant d'un grand homme au milieu de ses conseillers. Pendant les campagnes de 1806 et 1807, à travers les batailles d'Iéna, d'Eylàu et de Friedland, il reçut, comme plusieurs autres audi-

â!i8 MÊLANQBS BIOCnAPHIQURS.

teura ses collègues, la mission d*aller <^n Allomagn^ ot eu Pologno administrer, sous le Tcu de la guerre» les provinces occupi^ par nos armées. ^U a laissé» sur cette pt^uble mission, des rOcits qui» sans auoune piHUontion historique, sont pleins de ces dt^tnils pi^Wis et auimrfs qui font la tie comme la \MM de l'histoire. Je n'y veux puiser que quelques traits qui caractérisent (Idùlement les ërënements (le cette brillante époque, les grands acteurs qui les dirigeaient, et non-seulement les naîres impressions qu'en i*ecevoit, mais le ferme jugement qu*eii |M>rtuit {\i^}i\ le jeune et modeste spettaleur qui tfj tix)uvalt xwvkK

« J'arrivai à Berlin, dit-il, le 8 novembre 1806. L'ordi'o de déiHtrt que nous avions reçu portait qM nous serions sous les entres de M. Bani, intendant général de ^arnu^': ce fut chex lui que je me pié» sental d*aboni; je le connaissais un peu, et Dons avions des amis communs, il me i^vu^ aiec bienveillnnce. Je le trouvai affairt^ entouré de commlssaii^es et d'ordonnateurs, répondant à leurs qmstlons, donnant ses instructions et ses ordres « recevant à chaque iiistaivt des ofllciers envoyés par les commandants des corps d*armée pour demander des tonrniluivs ou de l'argent. Les conversations

étaient courtes, les réponses brèves et tranchantes. Il me dit qu'il n'était pour rien dans la destination donnée aux auditeurs, et que l'Empereur s'en occupait directement; puis il m'engagea à dîner. Ce jour-là« il avait invité les députés que le duc de Brunswick avait envoyés à l'Empereur pour lui de^ mander de le laisser mourir à Brunswick et de ménager son pays^ Ils avaient été reçus avec dureté ; on le savait ; aussi les généraux et les ordonnateurs leur témoignaient peu d'égards. Il se trouva que je connaissais l'un d'entre etli^ l6 baron de Sartoris, GenevoiSt cbanibellan du une $ je tne plaçai à eùié de lui à table^ 8on autre voisin était le général Chasseloup, avec qui il eut aussi un peu de conversation ; il lui parla de» crliiste» ^'avaient les habitants du duché de Brunswick : « C'est un pauvre paySf lui dit-il ; Faraiée ârançaîse y tradvera peu de ressources, et elle amrd Uentdt tout mangée ^^ Eh bien I répondit le général, quand nous aurons tout mangéy nous vous^ mangerons. i>

« Ces façons étaient nouvelles pour moi, et me faisaient une impression de tristesse et de d^ge^t^ je nongeais à ce que nous laisserions de haine et de rancune parmi les populations allemandes, à l'instatttlité d'une domination eseveée aîn», anx ven-

SOO MÊLANGKS BIOGRAPHIQUES.

gcanccs que nous pourrions avoir à subir. M. Dam, tout absorbé qu'il était par le mouvement militaire où son rôle était si important, se ressouvenait de sa raison et de son esprit; je le trouvai un jour revenant du jardin botanique de Berlin : « Je viens de faire, me dit-il, acte de barbarie; je suis allé voir si on pouvait arranger en écuries les orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je songeais que les armées de l'Europe pourraient bien aussi envahir la France et entrer à Paris; qu'alors l'intendant militaire, voyant la galerie du musée, aviserait qu'on en pourrait faire un magni* (Ique hôpital et calculerait combien de lits on pourrait y placer. »

Six semaines plus tard, vers la fin de décembre, l'Empereur quittait Varsovie pour aller se mettre à la tête de Tarmée et poursuivre la guerre : « Les commissaires des guerres, les administrateurs des divers services, les ambulances, étaient encore embourbés dans la route. M. Daru ne savait comment il lui serait possible de pourvoir aux besoins des troupes qui entraient en campagne sans que rien eût été disposé d'avance; on allait se battre, les blessés seraient dans quelques heures amenés à Varsovie, et il n'y avait pas un hôpital en état de les

recevoir. Il appela à son aide tous ceux qui Tentouraient, et faute de commissaires des guerres, il engagea M. de Ganouville et moi à nous charger d'établir chacun un hôpital. Le temps pressait; on entendait le canon; le théâtre de la guerre était à peu de Ueues de la ville ; les blessés pouvaient arriver pendant la nuit. J'eus pour instruction de me faire fournir tout ce qui me serait nécessaire par la municipalité de Varsovie. J'y trouvai une bonne volonté complète et même empressée ; on commença par me conduire aux plus grandes maisons qui pouvaient recevoir cette destination. Je choisis un hôtel qui avait été très-beau, mais depuis longtemps abandonné, désert et démeublé ; les lambris des vastes salons et des larges galeries étaient encore peints et dorés, les chambres et les cabinets étaient élégamment ornés; maintenant il fallait meubler mon hô- . pital. La municipalité mit à mes ordres un employé qui, de rue en rue, allait mettre en réquisition des lits, des matelas, du linge qu'on enlevait à mesure et que je faisais charger sur des chariots. Je n'entrais point chez les habitants, je ne m'occupais point des rigueurs de la réquisition, mais je hâtais Topération. Le jour avançait, il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit vint, et je n'avais pas encore les

m MÉLANGES DI0GR4PH1QUES.

poteries nécossairca pour la acrvioe d'un bApitaU La munioipalitâ me donna un bon moyennant lequel le marchand devait me ddlivi'er tout ce que je lui demanderais; puis on chargea un des jqifo qui fourmijlalent dans la ville, oiTrant et vendant leurs servioes, de me conduire chez le faïencier, (.'ordre lui fût donné h la hftte et bruaquement; le juif n'çsa pas le foire répéter. Noua nous mtmea en route;, api^ avoir erré pendant plus d*une heure dAUS les rues mal ou point éclairées, le juif, voyant mon impatience, m'expliqua en allemand, que je n'en* tendais guère, qu*il ne savait pas où il devait me mener. Nous retournâmes à la municipalité- où je racontai lo malentendu. A peine l'eua-je expliqué que le commissaire polonais tomba sur le pauvre juif, le roua de coupa, rabattit par terre, le foulant à ses pieds. Quêtait à peu près de la aorte que Polonais et Français traitaient les juifs, qui supportaient patiemment ces brutalités, cherchant les occasions de gagner quelque argent, de se faille payer cher quand on les payait, et d'adieter bon marché aux soldats ce qui ne leur avait rien coûté.

« Lorsque mon hôpital fut prât, asses avant dans la nuit, j'allai en prévenir H. Daru en lui disant qu'il ne me manquait plus que des chirurgiens et

M. DB BARANTB. 963

des infirmiers. Il n'en avait pas, et më renvoya encore à la municipalité qui en mit en réquisition. Vers le soir du lendemain, les blessés commencèrent à arrivera je continuai à remplir avec scrupule et compassion mon triste devoir. Ces malhêurôut soldats ne pouvaient expliquer leurs souff^aUces ô dôs chirurgiens qui ne comprenaient pas un mot de français ; il y en avait dont les membres étaieât fracassés et Tamput^tion urgente ; on n'avait point de caisses d'instruments, et la municipalité ne pouvait en fournir. Il mci semble afoir encore soUs les yeux un grenadier d'une belle et mâle physionomie, mais d'une pâleur effrayante s ^ Monsieur^ me dit-il, il faut me couper là jamb6< la gangrène s'y met, elle est déjà toute bleue, voye». — * Il rejeta sa couverture et se montra nu et sanglant.-^ Je sais bien ajouta-t41, qu'on ne s'inquiète plus de nous quand nous sommes blessés*, nous ne pouvotis plus servir à rien ; nous ne sommets plus qu'un embarras < oh nous aime mieux morts : eh bien ! qu'on nouâ t(te et que ce soit ûni^ n

En juillet 1807, la paix était féité à Tilsitt âVeé là Prusse comme àtéc la Russie ; intendant m Silésië, M« de Barante se croyait àu terme de ses travaux : « Nous nous hàtftmes de mettre nos comptes en bon

SOI Mf^:LANGKS BIOGHAPRIQUES.

onire pour les pn^sonter A M. Doru, afin de no pas retarder d'un jour notre renti^o en Franco; il nous tardait de (luitter des fonctions qui nous avoiont été si d(!plaisantos. L'idiSo ne nous venait pas que la paix n'eût apporté aucun cliangemont A l'état de la Prusse et qu'elle ne dût pas cesser d'ôtro adminis* tréc on pays conquis. C'est cependant ce qu'il me fallut reconnaître en arrivant h Berlin ; je trouvai toutes choses sur le môme pied que huit mois auparavant, une administration franv^ise, nos collègues A la tôte dos administrations financières, et M. Daru gouvernant la Prusse. J'avais été chargé de lui api)orter nos comptes do Silésie ; je les lui remis en lui demandant A quelle heure je pourrais 1(^ lendemain les soumettiti A son examen et lui donner les explications qui seraient nécessaires. — Ah çà\ me dit-il, vous nous donnerez beaucoup d'argent. — Port peu, lui répondis-je, deux ou trois millions seulement; la contrijjution a été acquittée en grande partie par des réquisitions — Il y aura i débattre sur cela, je n'ai pas approuvé toutes ces imputations. — Il n'y en a pas une qui ne soit appuyée d'un décret de rompereur ou d'une décisiou de vous. — Je ne m'expll([ue pas toujours clairement, on pourra chicaner. Écoutes, me dit-il eu

M. DE BARÀNTE. 26$

prenant un ton plus sérieux, je n'ai pas envie de vous donner de mauvaises raisons ; l'empereur m'a laissé l'autre jour à Kœnigsberg ; au moment où il montait en voiture, il m'a dit : « Vous resterez avec l'armée, vous la nourrirez et vous me rapporterez 200 millions. » Je me suis récrié. « Va pour 150, » a-t-il repris. On a fermé la portière, et il est parti sans attendre ma réponse. Vous voyez bien qu'il faut que la Prusse nous doive encore 150 millions et que mes comptes le prouveront ; nous saurons bien trouver des arguments et des calculs pour le démontrer. Dispensez-m'en pour aujourd'hui. Je répondis à M. Daru : — Ce n'est pas moi qui aurai à les discuter avec les gens de Silésie ; je n'éprouverai pas l'embarras de leur entendre dire que nous manquons aux promesses qui leur avaient été faites ; l'empereur vient de me nommer sous-préfet; ce n'est certes pas de l'avancement; mais je ne m'en plains pas; cela me tire d'ici, et je vais me rendre à mon nouveau poste. — A la bonne heure, me dit M. Daru, je conçois que vous preniez la chose ainsi.

« En arrivant à Berlin, j'avais trouvé en effet dans le Moniteur ma nomination à la sous-çréfecture de Bressuire. On disait beaucoup parmi mes collègues

que c* était une disgrâce, que des lettres, où j*avais parlé trop librement des malheurs de la guerre et de la situation des pays conquis, avaient été ouvertes ; je ne demandai d'explication à personne, je ne réclamai point. Bressuire était un village que les guerres civiles avaient réduit à cinq ou six cents habitants, qui était situé dans l'intérieur du Bocage, à quinze lieues de toute grande route. Je pensai que je ne tarderais pas à m' apercevoir si je devais renoncer à une carrière où je serais retenu dans une situation inférieure et en butte à des préventions malveillantes, qu'alors je donnerais ma démission. »

Il ne donna point sa démission, et il n*eut point de raison de la donner ; une de ses lettres de Silésie avait en effet été ouverte : « Elle avait paru imprudente, dit-il ailleurs, mais elle n'avait pas donné mauvaise idée de mon jugement ni de mes opinions. » Plusieurs auditeurs, ses collègues au conseil d'État, avaient aussi été nommés sous-préfeti; (d. Begnault de Saint-Jean d'Angély continuait de lai témoigner une bienveillance sérieuse et active. • Il me conseilla d'aller me présenter à Temperenr, qui était alors à Fontainebleau. Quoique je fusse rassuré sur la disposition que ma nomination à Brasauire

M. D6 BABANTE. M7

avait pu me faire craindre, je ne voulus pas courir le risque d'entendre quelques paroles désagréables, et je ne suivis pas ce conseil. » Il eut encoi'e raison ; il était peu propre à accepter humblement une dureté de despote ; il prit le p«rti de se rendre sans délai à son poste \ « tt ^'y a que vingt lieues, dit-il, de Poitiers h Breîieuipfl \ il me fallut trois jours pour faire arriver ma calèche s les obemins ressemblaient assers aux routes de Pologne; il y avait d'abord douze lieues de plaine» 6'est-à-<lire de boue, puis huit lieues de bocage et de chemin creux entre deux haïes ; il me fallut prendre tantôt des chevaux de renfort, tantôt des boeufs ; il m'arriva de verser et de rompre le timon; je couchai deux fois dans des auberges de village, Knfln le 25 décembre 1807, à onze heures du matin, je ûs mon entrée à Bressuîre. Je fus consterna k Taapect de ces maisons en ruine où végétaient le Uerire et les orties ; de distance en distance» je voyais desf cahutes qui avaient été bâties parmi ce^ débris ; je suivis une rue sans voir une maison. La première que je rencontrai était celle où je devais descendre j c'était la demeure du receveur de rarrondisseçaent ; il m'oflùrit un arrangement qui me çouYiut» «t un quart d'heure après mon arrivée tout ^taU Q0»(4u. Sa maisoa devenait

268 Ml^LANGES DIOGRAPIIIQUF.S.

la inionno; los chambres qu'il me donnait étaient pou et mal meublées; les murailles n*étaîent pas même couvertes de papier ; le bureau de la souspréfecture était ù l'autre bout do la ville, ce qui n'était pas une grande distance. Quelques jours après mon installation, j'écrivis à mon père : « Je ne vous dirai point de mal de Bressuire ; j'en pense tous les jours ptus de bien sans pourtant m'y attache? beau- ^ coup ; jamais je n'ai vu un si bon peuple, simple, moral, religieux; les habitants n'ont pas, comme la bourgeoisie de la plupart de nos petites villes de province, cet esprit de malveillance et d'envie; les crimes sont rares ; sur six procès civils, cinq finissent par un accommodement ; les mœurs sont meilleures que nulle part ailleurs. La vie qu'on mène ici est d'une simplicité extrême ; les femmes sont beaucoup moins bien mises que les servantes de bonne maison ; elles font la cuisine et se lèvent pour servir è table. On ne sait rien de ce qui se passe dans le monde; on cause de la chasse, on plaisante sur les maladroits, on se moque doucement do M. le curé tout en le respectant ; après dîner, on chante de vieilles cliansons en dansant en rond, entre hommes; on raconte des histoires qui ont été léguées de génération en génération depuis

Rabelais. Je ne saurai pas me mettre ainsi en joyeux train ; il faudra que je me contente d'un succès d'estime. »

Quel séjour et quelle société pour un homme jeune et spirituel qui venait de vivre dans le salon etrintimité de M"® de Staël, d'assister aux séances du Conseil d'État impérial et de suivre la Grande armée à travers ses victoires ! Mais M. de Barante avait reçu une éducation sérieuse; il avait le sentiment du devoir, le goût de l'étude, l'esprit d'observation, cette disposition laborieuse, sensée et douce qui sait sans effort prendre en patience les petites épreuves de la vie et mettre à profit ses plus modestes ressources : « Je croîs, écrivait-il à son père, que je me tirerai bien de cette administration; elle est facile; il importe surtout, si on veut maintenir le calme et l'obéissance, de ne pas prendre de mesures de police; elles ne seraient pas motivées. Les prêtres insoumis se tiennent parfaitement tranquilles et ne sont pour rien dans la désobéissance des conscrits; on me dit même que, lorsqu'ils verront des fonctionnaires publics respectueux pour la religion, ils se soumettront et rentreront dans le clergjé oflBciel. Il n'y a pas dans l'arrondissement une seule personne en surveillance; les guerres de

tl70 Mf<r.ANOKft DlOGRAPIIlQUKft.

la Vcndfie n'y ont pas laïfmé un aeul gentilhomme qui y ail pri» part 11 n*y a ici de propriétaire im- |)ortant ((ik; M. de La Ilochejaquclein, frère du liérott \(i\uUim ai mari de M*^ de Lescure, veuve d'un autre ch(i( <:(/lèbr ', il eitt riche, et on a voulu me donner quelque méiiance de lui \ mais il n'a point pris part aux guerres de la Vendée* A cette époque, il élait à Saint-Domingue dans Tarmée anglaise. 11 a peu de relations avec Paris et n'y va presijue jamais. 11 reçoit peu de nooode dans sa demeure de Clisson ; le cb&teau a été bràlé et dé* truit, et il a rendu itabitable un bâtiment d*ezplofctalion. 11 est aimé de tous se» voisins, et dans see relations avec eux il n*a point de façons erislocnh

tiques* n

A liressuire, comme à Genève* M# de Barante fuivit les instincts de sa nature; il avait tous les goûts floi et délicats, tous les sentiments élevés et généreux; partout où il les rencontrait, U allait au-devant et s'y unissait, comme la flamne monte, comme Teau descend selon sa pente* Les opinieus et les haUtudee sociales de M* et de M*»' de La Boebejaqnelein étaient à coup sAr fort différentes de celles de M. Necker et de M'"" de Staél ( mais c'était la môme atmosphère morale, le même mouvement spontasé vers lee

M. DH BAHANTE. • 27i

hauteurs de Tâme et de la Tie : « Je me liait dit-il, d'une amitié sincère ayec M"® de La Rochejaquelein; j'allais sans cesse an château de GUsson, où j'étais reçu ayec une hienTeillance empressée. Ge fut là que je conçus le projet d'écrire les mémoires de M"'* de La Rochejaquelein. Dès mon arrivée dan^ le pays, je m'étais pnmxis de m'occuper d'une histoire de cette guerre. Elle avait commencé ses mémoires, et les premiers chapitres étaient même rédigés; elle me les remit ainsi que quelques nptes qu'elle avait réunies; elle me guida dans mes recherches ; elle me ût faire conoaissance avec des officiers de cette guerre. Je l^ir faisais raconter ce qu'ils avaient liait ou vu; elle-même, avec un diarme de vérité qu'elle n'mirait pas su reproduire en écrivant, ne me laissait rien ignorer de tout ce qui s'^it passé sous sas: jeux, de ce qu'elle avait souffert, du caractère et des actions des chefe auxquels elle louait paar les plus dsère» aflectiofts et qu'elle avait perdus. J'allais sur les lieux et }e me faisais nnontreir par les paysaao^s tes âiamps de bataille, cherchant ainsi à rendre vivanlft à mes yeux tes événements; que je? voailais racearter e« lesi hommes que je voulais pei-nàre. Quand je pris 1» plume, il Be me semblait nullement qjue ce fui

pour une œuvre littéraire; je transcrivais la yëritë selon l'impression qu'elle m'avait fait éprouver, w

C'est bien là le caractère des Mémoires de Jtf"« de La Rochejaquelein, narration à la fois riche et simple, personnelle sans prétention, éloquente sans rhétorique, pittoresque et colorée sans travail d'artiste, pleine de descriptions et de détails précis qui la viviiicnt au lieu de la ralentir. Évidemment le naiM\itour a pris à son œuvre le mémo intérêt qu'il inspire à ses lecteurs; c'est une petite épopée historique écrite par un compagnon de ses l^éros.

Ce fut à la inônie époque et dans ce qu'il appelait son ermitage de Bressuire, que M. de Barante termina son Tableau littéraire de la France au dix^ui" tihme siècle, travail qu'il méditait depuis quoique temps, et qu'après son échec à l'Académie il publia plus mûri et plus développé qu'il ne l'avait d'abord préparé.

Les ambitions remuantes ne sont pas toujours les seules qui réussissent, et les conduites sensées et dignes portent quelquefois leurs fruits sans qu'on y prenne autre peine. L'empereur Napoléon observait les hommes avec soin et savait se servir de ceux dont il estimait l'esprit et le caractère, môme quand il ne comptait pas sur leur enthousiasme et leur

complète docilité. « Au mois d'août 1808, dit M. de

Barante, il traversa le département des Deux-Sèvres

et s'arrêta à Niort; je m'y rendis. Il me fit des

questions presque toutes relatives aux Vendéens et

parut content de mes réponses. Il sut que j'avais

bien réussi dans ma sous -préfecture. Je ne lui

demandai rien. M. Maret, qui l'accompagnait, lui

donna à lire mon Tableau littéraire de la France au

dix-huitième siècle , qui venait de paraître. Je doute

beaucoup qu'il l'ait lu; mais après l'avoir feuilleté

il dit à M. Maret : « Il faut le faire préfet. » J'étais

de retour à Bressuire à la fin de décembre 1808,.

et je me disais que, malgré les apparences,

l'empereur avait contre moi quelque prévention

malveillante. Je pensais à prendre mon parti et

à donner ma démission, lorsque j'appris que, le

13 février 1809, j'avais été nommé préfet de la

Vendée. Peu de temps après, j'allai à Paris, et

M. Maret me raconta que l'empereur lui avait dit :

— J'ai deux nominations importantes à faire; j'ai

besoin d'un secrétaire de mon cabinet et d'un

préfet de la Vendée ; indiquez-moi deux auditeurs

capables et sûrs. — M. Maret lui dit que, parmi les

auditeurs qu'il connaissait, MM. Mounier et Barante

lui paraissaient les plus dignes de confiance; l'émis

'lU M^ILANGES BIOGHAPillQUES.

perr^ur réfléchit un moment : — Eh bien 1 dit-il, Hounier pour mon cabinet et Barante pour la Vr^idée. — J'ûvamvinfçt-six ans; c'était avoir marché nmo/A vite (iann ma carrière sans avoir sacriûé ni mvM opinions ni nn^s amitiés, n

Ia) choix éiail l)on et fut justifié par l'épreuve: pendant ((uatre ans, M. de tarante administra ie département de la Vendée tranquillement, doucement, sans âpreté de pouvoir, sans murmure dos administrés, exécutant ses instructions, souvent difOciles et tristes, à la satisfaction impériale (*t avec la reconnaissance populaire. Il reçut d'une antre main cpie d(^ celle des hommes la récompense dé son lionn^te hahileté; ce fut à cette époque qu'il roiitracta l'union qui devait faire le bonheur de sa longue vie et répandre sur ses derniers jours les donres et puissantes consolations d'une pieuse tendresse. 11 (4)outti vers la fin de 1811 M"* Gësarine d'Uondetot , sœur do l'un de ses plus intimes amis; elle était belle, peu riche, mais bien née, bien apparentée, aussi douce à vivre que charmante h remanier; il lui a dtl les plus agréables satisAolions mondaines et les joies domestiques les plus pures.

Au commencement de 1813« il obtint un Gongë

M. DE BARÂNTË. 275

pour venir passer quelques jours à Paris où M™« de Barante devait faire ses couches : « Je fus invité, dit-il, à une soirée de l'impératrice; il y avait peu de monde à ces sortes de réunions ;:on n'y était pas en costume officiel, on y était en habit de ville; on entrait dans le salon ; puis l'empereur et l'impératrice sortaient de leurs appartements, disaient quelques mots en passant aux personnes invitées; ensuite on allait entendre un acte d'opéra italien représenté sur un théâtre portatif placé daos une salle voisine.

a Je m'étais accosté à M. de Fontanes qui était un très-agréable causeur et à qui la musique italienne était antipathique. Après l'opéra, on rentra dans les salons de l'impératrice; on lui servit un petit souper où elle fit asseoir à sa table quelques personnages importants; dans un autre salon étaient ceux qui n'avaient pas été appelés à cette faveur. Nous étions, M. de Fontanes et moi , arrêtés dans l'embrasure de la porte qui séparait les deux salons, et nous causions. L'empereur, qui ne soupait pas, quitta le premiçr salon ; il s'arrêta et se mit à converser avec nous, ou, pour être plus exact dans Hfîon récit, il commença par demander : — De quoi pax'lez-vous? — M. de Fontanes eut la bonté de lui

ri^^oiulœ : — Je parlais à M. de Barante d*un article sur Uossuet qirii a inséré dans la Biographie univef^ selle et qui mérite le succès qu'il a obtenu. — L*empo^jpur me dit ; — N*avez-vous pas fait un livre contre Voltaire? —Je i^pondis : — Sîi*e, sur Vol- Xaive. — Oui, dit-il; je sais que vous êtes fort imp^u'tial. — M. de Fontanes était accoutumé à ses façons et lui donnait la réplique. Il aimait à être ainsi écouté et compris par des gens d*esprit; cjuelques paroles témoignaient qu*on éprouvait de riutériH et du charme à Técouter, et le mettaient en \orvo; il excellait à prends le ton et la tournure d*esprit de ceux sur qui il voulait agir.

u H parla d*abord du pmjet qu'il avait de déférer larégonce à Timpératrice ; il disait que ce pouvoir ne devait éti^ confié à pei^nne autiH>, car nul n*avait un dévouement plus certain et plus ferme pour le royal pupille. H cita la mèi^e de saint Louis et Anni» d'Autriche, mère de Louis XIV; car» disait* il, Maxnrin n*était qu'un conseiller, Fautorité était à la ré^oulo. De la minorité de Louis XIV il passa à son règne, et nous eûmes un beau panégyrique du grand roi : — H était grave; il avait un grand sentimout de la dignité et de Thonnour do la France; c'est lui qui fut le créateur de Tadministration ; il

M. DE BÂRÂNTE. 277

eut de grandes armées et remporta de belles victoires; il résista à toute l'Europe. C'est lui, et non pas Henri IV, qui a donné à la France cette prééminence que nous avons conseiTée. — Il fit droit à une réclamation que je me permis de faire pour Henri IV, et, revenant sur son jugement porté trop vite, if se mita parler de Henri IV, de ses grandes qualités comme chef d'armée et comme politique, mais toujours sur un ton de supériorité; puis il dit : — Sa vie a été malheureuse, il méritait mieux. — Alors il reprit toute la carrière de Henri IV: — Dès sa jeunesse, un mariage forcé; presque massacré à la Saint-Barthélémy, contraint de changer de religion, tenu captif dans une cour qui voulait sa perte, chef d'un parti méfiant et indiscipliné, conquérant sa couronne à la pointe de Tépée, régnant au milieu des conspirations et des assassins, trahi par ses maîtresses, troublé par une femme acariâtre, et finir par un cohp de poignard! — Alors il s'arrêta un moment : — Je compare quelquefois son sort au mien : la couronne lui appailenait, et combien il lui fut difficile de la gagner I II régna en bon et habile souverain, et on Tassassina I Tandis que moi, qui n'étais pas né pour monter sur le trône, j'y suis arrivé tout simplement, sans grande difficulté, et je

puis m*y maintenir calme et sans péril. Cest que Je suis l*œuyre des circonstances, j'ai toujours marche avec elles. —

(( J'écoutais CCS étonnantes paroles, me demandant si réellement il pouvait avoir cette tranquillité d'esprit après avoir perdu une armée de cinq cent mille hommes, et lorsqu'il avait à combattre l'Europe entière sans une chance pi^bable de succès. Je ne me souviens pas bien comment il passa de Henri IV à César et à Alexandre, car nous récoutions sans dire une parole. Il admirait César comme un grand homme de guerre, mais il en faisait peu de cas comme politique : —Il aimait trop à plaire au peuple, dit-il ; ainsi il ne pouvait réussir à s'emparer du pouvoir. — Quant à Alexandre, son admiration était sans aucune critique; des royaumes conquis, des villes fondées, des expéditions lointaina8« des royaumes en Asie, une mémoire laissée dans las trois parties du monde. A l'entendre, nous reconnaissions les passions qui l'avaient conduit à Moscou.

(( Cependant le souper était fini, l'impératrioa avait passé dans le second salon ; l'empereur a^aperçut qu'elle s'ennuyait d'attendre si longtemps, et H nous quitta. »

Quelques semaines après cette conversation, l'Em»

pereur nomma M. de Barante préfet de la Loire- Inférieure. C'était un grand poste et une grande marque d'estime : toujours la région des guerres civiles de l'Ouest, mais la plus grande ville de cette région au lieu de là plus petite ; les bourgeois de Nantes à gouverner au lieu des paysans de Bressuire. En reconnaissant cette faveur, M. de Barante fut loin de s'en réjouir : « Je suis triste, écrivit-il à M'"^ de Barante en lui racontant son départ de Napoléonville, triste et bien touché des adieux que je reçois de ce pays ; le chagrin que cause notre départ n'est pas concevable et m'étonne; chacun m'aborde les larmes aux yeux ; les plus secs et les plus Insouciants sont attendris comme des enfants. Ce sentiment, qui m'honore et dont je suis ému, est général: c'est dans tout le pays et dans toutes les classes; l'autre jour à Luçon, pendant le conseil de recrutement, chacun disait à voix basse : a Jamais nous n'aurons un homme aussi juste. » C'est une bien douce récompense. Je vous assure, ma chère amie, que c'est mal à moi de quitter des gens qui m'aiment tant ; j'aurais dû demander à rester ici en disant que j'étais plus sûr d'y faire le bien que partout ailleurs. Je lisais l'autre jour que les premiers évéques se faisaient scrupule de changer d'église et regardaient

3K0 MliLAN(iBB niOGRAPIlIQUEB.

r(»ln fîoiniiK! un ndiill^rn. Je Hiii.s li(!urnux de ne pas ovoir (lf!iiwiti(l(^ A Horlir d'ici ; ni j*avai8 dit une parole pour c(!ln, jVji seraiH liontimx A jamais vis-A-vls de inoi in^ine. Je ne retrouverai pas ailleurs cette l)i(!tiv(Mllaiiœ, cette racilitc^ A obtenir la conflance de touH; ee n*(ïHt pas dans une ville de soixante mille linbitantM rpron est eonnu et apprrici(^. Dans la Vond(ie, j'fivais journellement de» rapports avec tout le monde; un ouvri<!r, un paysan trouvait toujours ma porte ouverte; j'avais le loisir de parler avec lui et de m'orcuper de son aiïaire. A Nantes, je serai force de fairo le ministre, et je ressemblerai A tous les préfets de France. Ici, j'dtais comme j'avais rêvé d'être (piand, dans ma j(ain(*sse, j'imaginais mon devoir. » 11 avait raison d(! n^grettcu* sa modeste préfecture de la Vendfie. A Nantes il porta le môme esprit de sagesse, de douceur, d'fSquité aiïectueuse envers ses administrés, de loyauté sans aveugle et trompeuse complaisance (*nvers le pouvoir qu'il servait; mais son administration dans la Loire-inférieure, de 1813 A IHI/i, fut dinicih* et Iriste : c'était le temps des périls rides efforts suprêmes du régime impcSrIal, do ses exigences imbUlnies et de ses revers pressentis, des sacriilc(*s et d(!s souffrances sans mesure et sans terme ipi'il imposait A la France. La modération

M. De bârante. m

et la prudence d'un préfet étaient parfaitement vaines pour lutter contre ce courant, comme les rigueurs du gouvernement central et les victoires mômes de son maître étaient vaines pour le surmonter. Et M. de Barante était engagé dans ce mouvement fatal sans illusion, sans passion, avec une clairvoyance qui datait de loin, et qu'il devait à la constante élévation de son sens moral et à la rectitude imperturbable de son jugement autant qu'à son libre et fin esprit d'observation. Je ne prendrai dans ses souvenirs que deux exemples de ses appréciations prophétiques sur les événements auxquels il assistait et sur le fougueux génie de leur auteur; et je prendrai ces exemples, non pas à la fin de la carrière administrative de M. de Barante, quand la sinistre lumière des conséquences imminentes éclatait à tous les yeux, maià au début de sa vie publique et dans les impressions du jeune auditeur en Silésie et du petit sous-préfet de Bressuire au milieu des splendeui^ de l'Empire.

(( Les dix mois que je venais de passer en Allemagne, dit-il à la première de ces deux époques, sinon sur le théâtre de la guerre, du moins dans la région conquise et occupée par nos armées, laissèrent dans mon esprit des notions qui ne s'effa-

S89 MÏ^.LANGCB BIOGRAPHIQUES.

cèrcnt point. Sans doute le spectacle des calamités et des misères de la guerre, les souffrances des soldats» Topprossion des vaincus, doivent produire des impressions vives sur le spectateur qui, n*ayant point couru de danger, n'a pas le droit d'ôtre sans pitW; mais, s'il se bornait à dprouver ce sentiment sympathique et h raconter comment il a été (!mu, il répéterait des lieux communs que toute guerre, soutenue à une époque quelconque par tel ou tel général, aurait pu inspirer. En ce sens, l'empereur* avait raison d'écrira dans une lettre adressée à M. Maret : « Concertez -vous avec M. Daru pour ; faire partir de Varsovie les auditeurs qui sont inu- « tiles, qui perdent leur temps et qui, peu habitués « aux événements de la guerre, n'écrivent à Paris « que des bêtises. » Mais on pouvait, à part toute sensibilité, tirer de ce qu'on voyait en Allemagne et en Pologne des enseignements politiques, apprendre à connaître le caractère et le génie de l'empereur et conjecturer sur l'avenir. Ainsi la campagne entreprise après la bataille d'Iéna et l'invasion de la Russie au commencement de l'hiver, sans projet déterminé, sans intention formelle de rétablir la Pologne et sans croire ])eaiicoup à la possibilité de cette restauration, Tarmée dispersée sur la rivo gauche de la

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Vistule, sans prévoyance de la marche de Tarmée ennemie, pui/s cette concentration subite à Varsovie sans préparatifs, sans magasins, l'entrée en campagne à la un de décembre, et Tessai d'une guerre dans la boue tentée contre toute apparence dé succès, l'agressive reprise trois semaines après sur la neige, au risque du dégel et sans moyens de nourrir Tarmée, — tout cela en laissant en arrière TAutriche, que la vengeance et le plus simple calcul de ses intérêts devaient décider à profiter de l'occasion, et TAUemagne, qui pouvait se soulever : telles étaient les circonstances dont il était impossible de ne pas être frappé, d'autant qu'il s'agissait non pas de Taccomplissement d'un dessein conçu à faux et mal calculé, mais de l'entraînement d'une passion guerrière et aventureuse, d'un besoin d'agir sans but déterminé, se fiant à son habileté qui consistait surtout à saisir la chance dont il pouvait espérer le succès et à en tirer tout l'avantage possible. Voilà ce que chacun savait et voyait, ce que beaucoup même disaient avant que, par sa grande et forte résolution de ne point repasser la Vistule et de recomposer une superbe armée pendant l'hiver, l'empereur eût préparé la victoire de Friedland et le traité de Tilsitt.

(c Mais cette hardiesse et cette puissance de volonté, cette habileté d'exécution ne justifiaient pas iji conception politique de cette guerre. Tant d'imprudence, de si grands intérêts joués au hasard, auraient dû laisser dans les esprits l'inquiétude pour l'avenir ; les conditions de la paix n'avaient rien de stable; elles n'étaient évidemment qu'un point de départ pour courir à de nouvelles aventures. La puissance russe, placée en regard et sur un pied d'égalité avec la puissance française, en supprimant tous les intermédiaires, était le présage d'une guerre prochaine. La Prusse, réduite de moitié, foulée aux pieds, insultée dans la personne de ses souverains et dans l'honneur de son armée, occupée militairement pendant la paix, devait nécessairement s'exalter de patriotisme et d'un désir de vengeance; l'Autriche restait exaspérée et impatiente de retrouver l'occasion qu'elle avait manquée. L'Allemagne; où le vainqueur établissait un royaume français, cherchait sans doute à se former une unité nationale.

a Le signe le plus manifeste d'un avenir funeste, ce n'était pas la disposition de l'Europe entière; c'était plutôt le génie de celui qui l'avait soumise : génie dont manifestement la vocation n'était pas de

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rien dtabllr qui fût durable et solide, oubliant les véritables intérêts de la France, habile sans doute à rétablir Tordre et la régularité dans l'administration de son empire , mais toujours occupé à préparer l'exécution de ses projets de guerre et de conquête, se proposant des résultats immenses et chimériques, moins dans l'espoir de les réaliser que pour se donner à lui-même un emploi de son indomptable ac* tivité, entraîné aussi par l'habitude des émotions de la guerre. Sa merveilleuse faculté de commandement, la sûreté de son coup d'œil, le mordant de son esprit et par-dessus tout le grand argument du succès, avaient fait oublier à son entourage, surtout à ceux qu'il entraînait dans le mouvement et l'action, les pensées qu'ils avaient trois mois auparavant. Il ne pouvait en être ainsi pour ceux qui ne vivaient pas sous son prestige et qui avaient le loisir d'observer sans être distraits de leurs réflexions. « En France, la guerre apparaissait dans son auréole de gloire dans les récits du bulletin de la Grande armée ou les notes du Moniteur. Les anciens amis de la liberté conservaient leurs méfiances et leurs opinions. Les rares partisans de îa légitimité des Bourbons conservaient leur aversion et regardaient l'Empire comme une phase de la révolution ;

à80 MELANGES DIOGRAPIflQUKS.

ils ne savaient ni juger ni pinSvoir. La masse nationale s'enorgueillissait de cette grandeur éclatante de la pairie française, et se livrait ft une admiration sinc(^re de Tenipereur; mais elle commentait à detester la guerre, et par instinct elle désespérait d*eD voir la An. »

Quelques mois plus tard, le jeune intendant de Silésie, un peu suspect d* esprit indépendant et cri* tique, portait dans son obscure sous-préfecture de Rressuire la m^me disposition avec la même Aran« chise impartiale. J*ai déjà dit qu'il avait rencontre lA une famille de propriétaires riches et honorés, légitimistes HdMes mais tranquilles, étrangers à toute menée factieuse et empressés à vivre en hons rapports avec les hoiuuMes fonctionnaires de i'Em* pire : « Il y eut bientôt, dit H. de Barante, entre M. et !«■• de La Rochejaquelein et moi, pleine conllance de part et d'autre. M"» de Donissan, mère de M"» de La Rochejaquelein, vivait avec eux; elle avait été dame de M"« Vicloiro, flllc de Louis XV, et elle avait vécu à Versailles ; sa fille y avait été élevée. L'une et Tautre étaient fidèles à leurs souvenirs et toutefois trùs- raisonnables; elles regrettaient le passé, mais elles racontaient les fautes qui avaient amené la révolution; tout en respectant le roi « la

reine et les princes, elles parlaient des scandales que la malveillance avait calomnieusement exagérés. Elles étaient loin de la pensée de s'attacher au régime nouveau, mais elles souhaitaient sans vraisemblance qu'il n'eût point de durée. Je me souviens de leur avoir dit un jour : « Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre ; il est enivré par ses victoires et la continuité de ses succès; un jour viendra où il tentera l'impossible, et il se perdra... Alors vous reverrez les Bourbons; mais ils connaissent si peu la France, ils feront tant de fautes, qu'ils amèneront une nouvelle révolution. ».

Pour un esprit depuis si longtemps si libre et si clairvoyant, la chute de l'Empire et la Restauration de 1814 ne pouvaient avoir rien d'étrange ni d'im^ prévu. M. de Barante les accepta sur-le-champ comme un événement nécessaire, et aussi comme un gage de liberté et de paix pour la France épuisée et compromise par le pouvoir absolu et la guerre. Sans nouvelles de Paris pendant quelques jours, il attendait avec anxiété l'issue de la crise, uniquement appliqué à maintenir i Nantes et dans le département l'ordre public et l'accord entre les diverses autorités locales: « Les Vendéens, dit- il, me préoccupaieni fort; je craignais qu'ils ne fissent

âM MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

quelque tentative qui i^llumât la guerre civile. Jusqu'à ce moment, ils sVtaient tenus fort tranquilles dans les villes et dans les campagnes; un certain nombre d'enlre eux ëlaient enrôlés, inscrits, armes, et se tenaient prêts pour le moment où ils seraient appelés. Sans être dans la confidence de ce quMIs préparaient, j*éUis assuré de leurs dispositions, et je ne doutais pas de leurs projets. D*autre part je connaissais Tétat de Tesprit public à Nantes : la po* pulation de cette ville n*avait aucune affection pour le régime impérial; la ruine de son commerce et les sacrifices qui lui avaient été imposés pour soutenir la guerre Pavaient entretenue dans un mécontentement habituel ; mais elle n*aimait pas non plus les Vendéens dont la résistance avait été pour elle une cause de souffrance. La plupart des gentilshommes étaient vus avec malveillance et inquiétude ; la ville tout entière se serait soulevée pour ^*opposer à toute tentative de leur part.

c( Telle était la situation loi^u'arriva enfin le courrier de Paris. J*avais depuis longtemps réfléchi à ce que j*aurais à faire lorsque viendrait ce mo* ment, qu*il était facile de prévoir; j*y avais pensé sous le rapport de mes opinions personnelles, mais bien. plus encore dans Tintérêt du pays dont

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l'administration m'était confiée. Là surtout était le devoir ; Lne fausse démarche aurait suscité la guerre civile; c'est ce qu'avant tout je voulais empêcher.

« Dès qu'on avait su l'arrivée du courrier, une foule nombreuse s'était amoncelée autour du bureau de la poste ; il eût été impossible de m'apporter les dépêches, elles auraient été arrachées à l'employé qui en eût été chargé. Je me rendis au bureau avec le général Brouard, commandant le département ; je le savais d'opinions opposées aux miennes et fort capable de refuser obéissance au gouvernement provisoire qui venait de proclamer les Bourbons. Je lui fis comprendre que c'en était fait de l'Empire, que Napoléon abdiquait et n'avait plus d'armée, qu'il n'y avait d'autre chance que le rappel des Bourbons pour conclure une paix moins funeste à la France. Le général ne répondit point, son chagrin était visible. Le voyant à peu près résigné, je lui dis : « Toute la population est là dehors, impatiente de

savoir les nouvelles , allons les donner. » Il vint

avec moi sur le perron, et je donnai à haute voix lecture de la proclamation du gouvernement provisoire qui fut très-bien accueillie de cette foule ; puis je proposai au général de venir avec moi au théâtre

pour |)rocé(l(3r ù la in^iiio pnbli&'ition. Tout cela lui (Ic^phiisail, mais il M'y pr6la. Au lluiAlro, les nouvelles trouvùrcnl le mOmo nccuoil. J'enlondls pourtant (|uelquo.s iiuinnute» ; tuais ils se perdirent au milieu du conlenlement g(hi(!ral. Je sortis du tli(!Atro : il (Hait neuf heures du soir, la ville de Nantes citait calme et môme trùs-heureuse de voir finir enfin les dc^plorables anxiétés d'une situation insupportable. »

La lleslauration ne chanf^ea point la situation de M.deBarante; il n*en rey.utpoint de faveur marquée, point de grand et rapide avancement dans sa carrière; il ne demanda rien, pas plus aux ISourbons (|nVi l'empenMir Napoléon, et il resta préfet A Nantes, il avait dans l'Ame j)ius d*élévalion que d*ambition et dans la conduite plus de réserve digne que d*inilialivo. hardie. D'ailleurs, quoique jeune encore, il était déjA de ceux qui, en présence des grands évén(>ments, soit qu'ils les approuvent ou quMls les regrettent, n'en sont ni éblouis ni intimidés, lesconsidf>ront d'un œil ferme sous leurs faces diverses, et ganbuit l'indépendance de leur pensée et de Icurjvie. 11 ne se dissimulait ni les tristesses et les périls de la situation publique, ni les défauts et les faiblesses du pouvoir relevé. Cependant, & tout prendre, le

nouvel ordre de ehoses lui plaisait, et comme bon citoyen et pour ses propres goûts. C'était de la liberté et de la paix au lieu du despotisme et de la guerre. Dans la Restauration, il y avait de plus de Tancien et du moderne, de la tradition et de l'innovation ; c'était l'unité, sinon l'union, rétablie entre les diverses classes de la nation; les principes de 1789 étaient consacrés dans la charte; la monarchie constitutionnelle commençait enfin avec ses racines historiques et ses conquêtes libérales. On pouvait craindre beaucoup ; mais on pouvait aussi beaucoup espérer. M. Barante était de ceux en qui l'espérance l'emportait sur la crainte, et qui se promettaient du régime nouveau un heureux avenir. Aussi, quand l'empereur Napoléon revint de l'Ile d'Elbe tenter sa dernière aventure, la plus héroïque et la plus égoïste de sa part, la plus funeste pour la France, M. de Barante fut désolé et n'hésita pas un instant; il donna immédiatement sa démission de préfet et témoigna hautement sa douloureuse opposition. Le retour de Louis XVIII l'avait trouvé bienveillant sans empressement ; les Cent-Jours firent de lui un royaliste décidé.

Le royaliste fut bientôt appelé à faire, envers son parti , acte >d'indépendance et de clairvopncet

comme il Tavait fait iiaguèi^e dans ses fonclious de préfet envei^ le gouvernement impérial. L'Empire des Cent-Jours était tombé ; une réaction naturelle et Tiolente avait amené des élections en harmonie aTee les événements; la chambre de 1815 était réunie; une situation toute nouvelle, sans exemple depuis 1789, apparut brusquement. Le parti hostile à la Révolution et à TËinpire avait Tascendant d'une victoire qui n'était pas son propre ouvrage; IHen plus, il avait en main les armes de la nouvelle lutte près de s'engager ; il était en possession des institutions et des forces du régime représentatif et de la liberté politique. Il en usa avec hardiesse, il en réclama avec fierté les conséquences; il entendait que la victoire lui valût le pouvoir ; mais un fait supérieur, certain, prouvé par tout ce qui depuis vingt-cinq aus s'était passé en France et en Europe, s'opposait à ses prétentions et à ses espérances. Par lui-même, ce parti n'était en France qu'une faible minorité, au* tant en minorité que Tétaient à la lin du xvi* siècle les protestants français, lorsque, après quarante ans de guerres civiles, Henri IV devint roi. Les protestants aussi avaient été les fidèles compagnons, les dévoués champions de Henri IV dans les jours de la lutte : ils avaient vaillamment combattu et cruellement soof-

fert pour lui; ils se croyaient en droit de triompher et de régner avec lui; mais Henri IV n'était plus protestant; il avait reconnu avec raison, et ses plus éclairés amis comme ses plus nécessaires alliés avaient reconnu comme lui que, pour devenir roi, il fallait qu'il devint catholique. Il s'y était décidé; il était sorti "des rangs de la minorité religieuse pour entrer dans ceux de la majorité nationale ; après un tel acte, il n'avait pu, il n'avait dû gouverner qu'en harmonie avec cette situation nouvelle. Par l'édit de Nantes, il assura aux protestants une part de liberté, toute la part que comportait le temps, et que seul il pouvait et voulait sincèrement leur garantir; mais le pouvoir appartint essentiellement aux catholiques. A cette condition seulement, la France pouvait sortir enfin de la guerre civilç et retrouver, comme elle les retrouva en effet, la prospérité et le progrès social avec Tordre et la paix. Les siècles s'écoulent, mais les choses humaines changent plus à la surface qu'au fond et en apparence qu'en réalité : les questions politiques avaient, à la fin du xviii® siècle, remplacé les questions religieuses du xvi®; mais la situation du roi Louis XVIII, après la promulgation de la charte, était la même que celle de Henri IV après sa conversion au catholicisme : la majorité,

«04 MliLANGKS BlOUUAPUlQUtiS.

i'iinnioiisn inajorilii do la France, dtait iWiclemmeni et ardeiiiment altachde aux principes de 1789 et aux ri^ullats essentiels de ia iUWolution ; en rentrant deux fois en France la charle & la main, cYUait dans les rangs de cette niajoriti^. (iu*tHait entré Louis XVllI; il ne pouvait gouverner qu'avec elle el par elle. Là étaient & la fois pour la nation franv^ise ia force ci le droit, pour le roi de France la nécessité et son serment.

Une grande partie des amis sincères de la maison de Rourbon pensa que telle était en effet la situation, et accepta, de concert avec le roi Louis XVIII et ses ministres, la politique qu'elle commandait. Dès le premier jour, M.deBarante fut de ccux-là« regrettant la scission des royalistes, mais soutenant fermement la lutte qu'elle suscitait. De 1815 à 1820, soit comme conseiller d'État et directeur général des contributions indirectes, soit comme membre, d'abord de la Chambre des députés, à laquelle il fut élu en 1815 par les départements du Puy-de-Dôme et de la Loireinférieure, puis delà Chambre des pairsdans laquelle le roi l'appela en 1819, il persévéra dans cette ligne de conduite. L'inamovibilité des juges, la loi du recrutement, les lois de la presse, la loi électorale, les diverses lois Unanciôres, toutes les questions qui

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s'élevèrent pendant icelte époque furent pour lui l'occasion de discours qui, sans produire au moment même un grand eflfet, furent remarqués et restent remarquables comme des modèles d'esprit politique et de mesure dans la cbaleur du combat. Il n'était, dans Tarène parlementaire, ni un lutteur assidu et passionné, ni un orateur soudain et puissant; mais il avait une justesse et une élévation constantes dans les idées, une précision ingénieuse dans le langage et un instinct sûr des sentiments généraux comme des vrais besoins du pays. Et lorsqu'on 1820 la scission dans les rangs des royalistes fit un pas de plus, lorsque, parmi les modérés eux-mêmes qui jusque-là avaient soutenu le pouvoir, quelques-uns, plus ambitieux pour le pays-ou plus exigeants pour leurs propres vues, témoignèrent hautement leur dissidence avec le cabinet que présidait le duc de Richelieu, et furent, par l'organe de M. de Serre, alors garde des sceaux, éliminés du conseil d'État, M. de Barante, le moins engagé d'entre eux dans celte dissidence, mais aussi fidèle à ses amis particuliers qu'à ses idées générales, fut, avec M. Royer- Collard, M. Camille Jordan et moi, compris dans cette mesure , triste pour ceux qui la prenaient comme pour ceux qui la subissaient, mais naturelle

des deux parts ^ ; le cabinet du duc de Richelieu et sa politique ne suflisaient pas, selon nous, à fonder le gouvernement que nous avions tous à cœur de fonder; et pourtant ni la situation de la couronne, ni celle des partis dans les chambres ne comportaient en ce moment un autre cabinet que celui du duc de Richelieu et sa politique. M. de Rarante refusa le poste de ministre à Copenhague qui lui fut offert comme dédommagement, ne voulant pas, dans une disgrâce commune, ôtre traité autrement que ses amis.

Alors commença, pour lui comme pour moi, une nouvelle époque d'activité et d'influence, et pour lui aussi, je pense, comme pour moi, une des époques les plus heureusement animées de notre vie. Nous étions hors de toute fonction et de toute responsabilité politique : non que la politique nous fût devenue étrangère ou indifférente; elle tenait toujours une grande place dans nos pensées, et nous y rentrions quelquefois par une opposition franche et vive, jamais hostile ni factieuse; maïs cette opposition n'absorbait ni notre esprit, ni notre temps; la libie et pure activité intellectuelle, les

1. Mémoires pour servir à rhistoire de jnon temps, t. F, p. 328-471.

lettres, la philosophie, Thistoire nationale et étrangère, devinrent notre occupation choisie, la source de nos sympathies sociales et notre lien avec le public, en qui nos idées et nos publications éveillaient et alimentaient une sérieuse curiosité. C'est le privilège des lettres que, même dans des époques où la liberté politique sommeille, elles peuvent fleurir et briller, seules alors, mais encore assez puissantes pour élever les esprits, unir les hommes dans des plaisirs nobles et donner satisfaction aux grandes parties de la nature humaine. Les siècles d'Auguste et de Louis XIV, pour parler le langage convenu, sont de beaux exemples de cet élan de la vie intellectuelle en l'absence de la vie politique ; mais les siècles de Périclès et des Médicis, et des époques plus modernes en France et en Angleterre, attestent aussi que la liberté politique et ses luttes se peuvent merveilleusement concilier avec l'éclat des lettres et le mouvement de l'esprit humain dégagé de toute autre préoccupation que la recherche du beau et du vrai. Le mélange de la liberté politique et de l'activité littéraire a même alors ce salutaire effet qu'il donne aux œuvres de l'intelligence pure un caractère plus viril, plus large, plus empreint de réalité. Ce fut là ce qui

arriva sous la Restauration, dans les dix années qiii s'écoulèrent de 1820 à 1830; des hommes naguère mêlés à la vie politique en furent éloignés, et, sans cesser d'en réclamer et d'en pratiquer les libertés, ils portèrent sur les études et les travaux littéraires l'activité de leurs pensées; d'autres, plus jeunes et animés aussi d'un vif esprit politique, entrèrent dans les mêmes voies de goût et d'ardeur pour le pur élan de l'intelligence; et les lettres sous leurs diverses formes, la poésie, la philosophie, la critique, l'histoire, y gagnèrent en étendue et en variété d'idées comme en recherche hardie de la vérité simple, sans rien perdre de leurs originales et idéales aspirations.

Dans ce mouvement des esprits, ce fut sur l'histoire et les littératures étrangères que se portèrent les préférences de M. de Barante : sa traduction 'des Œuvirs dramaliques de Schiller et son Histoire de$ ducs de Bourrfoijne datent de cette époque; et ces deux ouvrages ont ce remarquable caractère qu'en même temps qu'ils t<^moignent des voies nouvelles dans lesquelles entraient alors les éludes historiques et la critique littéraire, ils sont empreints d'une originalité sans parti pris, sans eiïort, et attestent la judicieuse indépendance aussi bien que la fleiibiliié

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des impressions et des idées de l'auteur. Il admire chaudement Tœuvre dramatique de Shakspeare et de Schiller, cette peinture large et libre de la nature, de la vie et de la société humaines sondées dans leurs plus intimes profondeurs et mises en scène dans toute la variété de leurs éléments et de leurs formes; il se rend compte avec une ferme sagacité de la différence essentielle qui existe entre ce système qu'on appela romantique et le système classique de notre théâtre natioûal : « H ne s'agit point, dit-il, de savoir si en rapportant les drames de Schiller à de certaines règles, en les comparant à des formes dont on a le goût et l'habitude, on les trouvera bons ou mauvais; se livrer à un tel examen serait une tâche superflue et stérile. Au contraire, il peut y avoir quelque avantage à rechercher les rapports^ que les ouvrages de Schiller ont avec le caractère, la situation et les opinions de l'auteur, et avec les circonstances qui l'ont entouré. La critique envisagée ainsi n'a peut-être pas un caractère aussi facile et aussi absolu que lorsqu'elle absout ou condamne d'après la plus ou moins grande ressemblance avec des formes données ; mais elle se rapproche davantage de l'étude de Thomme et de cette observation de la marche de l'esprit humain, la

300 MÉLANGES BIOGn APHIQDES.

plus utile et la plus curieuse de toutes les recherches. » C'ost là, en effet, la nouvelle méthode que M. de Barantc applique à Texamen et à Tappréciation du théAtre romantique et de ses grandes œuvres; mais S(m jugemeiil n'a rien d'exclusif ni d*étroit; son admiration pour Shakspeare et Schiller ne le refroidit point pour Corneille et Ilacine; parce qu'il rend justice et hommage à des littératures étrang^'res, il ne cesse pas de comprendre et de goûter avec une passion fld(^le* notre littérature nationale, et il termine sa Vie de Schiller par ces libres et judicieuses paroles : a C'est' sans doute la victorieuse domination des Français, jointe au souvenir de l'oppression littéraire dont l'Allemagne s'était affranchie, qui donna à Schiller les préventions étroites et aveugles qu'il conserva toujours contre la littérature française. Il y a en Allemagne tout un recueil do lieux communs de déclamation contre notre tliét^tro et notre poésie dont les hommes les pins distingués ne savent pas se préserver. L'examen philosophique, les idées (générales, l'impartiale sagacité ne passent point le Rhin, et nous sommes mis hors la loi de la critique tout aussi frivolement que nous y mettons les Allemands, ce qui est plus surprenant et plus répréhensible'de leur part, car nous

du moins nous les jugeons sans les connaître. » V Histoire des ducs de Bourgogne est écrite dans un point de vue plus spécial et avec un peu plus d'esprit systématique, bien moins cependant qu'on ne s'est plu quelquefois à le dire. Quand M. de Barante a pris pour épigraphe de son livre, cette maxime de Quintilien : « L'histoire est écrite pour raconter, non pour prouver S » tout ce qu'il a voulu dire, c'est que l'histoire ne devait pas être, comme l'éloquence du barreau ou de la tribune, un plaidoyer en faveur d'une cause, une démonstration apportée à l'appui d'une opinion ou d'un^ résolution préconçue ; il n'a nullement songé à exclure de l'histoire les jugements définitifs ou les idées générales qui découlent légitimement des faits historiqueset en sont le résumé naturel : que les faits soient la base et la matière de l'histoire, que l'exactitude matérielle et la vérité morale du récit, le dessin correct et la couleur vivante du tableau doivent être le but et la loi suprême de l'historien, ce sont là des axiomes évidents que M. de Barante acceptait autant que personne; mais il avait observé et constaté l'esprit de son temps : « Nous sommes, dit-il, dans

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