RES GESTAE DIVI AUGUSTI
Il y aura bientôt trente ans que, sur l'initiative et sous la direction de M. René Gagnât, M. C. Peltier a donné au public français une adaptation de l'édition magistrale des Res cjestae divi Augusti que Théodore Mommsen venait de faire paraître en Allemagne (1). Si « la reine de toutes les inscriptions (2) » a été découverte à Ancyre dès iS55 par Ghislain de Busbecq, elle ne fut définitivement conquise à la science que dans la seconde moitié du xix'' siècle, à la suite des méritoires déchiffrements de la mission Perrot et Guillaume en 1861, de l'exécution des moulages pris par Ilumann pour l'Académie de Berlin en 1882 et du grand travail de Mommsen en 1883, qui a porté à la fois sur l'établissement du double texte, latin et grec, et sur le commentaire approfondi de tous ses détails. Depuis cette époque, on n'a pas cessé d'étudier le Monumentiim Ancyraniim, d'en multiplier les reproductions, d'en améliorer encore la lecture, d'analyser les particularités de langue et de grammaire
(1) Th. Mommsen, Res geslae divi Augusti, Berlin, 1883. Mommsen avait déjà publié et commenté, en 1860, le texte, encore incomplet, des Res geslae. Sa seconde édition annule la première et fait seule autorité.
(2) Th. Mommsen, dans VHislorische Zeilschrifl, LVII, 1887, p. 383.
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qu'il présente, d'essayer de définir sa véritable nature, de rechercher dans quelles conditions il a été composé et dans quelle mesure Suétone l'a connu et utilisé. Non seulement tous les historiens d'Auguste et de l'Empire ont eu à se servir de cette source épigraphique d'une incomparable richesse et à se prononcer, par conséquent, sur son caractère et sa valeur, mais encore les Bes gestae ont fait l'objet de nombreuses publications spéciales, rééditions, dissertations universitaires ou académiques, articles de revues. Il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil sur cette production intense et éparse, afin de mesurer le terrain parcouru depuis 1883 et devoir oii l'on en est à l'heure actuelle.
Les années qui s'étendent de 1883 à 1889 sont marquées, dans le domaine restreint dont nous nous occupons, par une extrême activité. Mommsen avait imposé le Moniiincntum Ancyraniwi à l'attention des érudils et mis à leur disposition, pour en fixer le sens et en éclaircir les difficultés, un précieux instrument d'étude, véritable arsenal de faits précis et d'idées fécondes. De toutes parts on s'empressa de tirer parti des matériaux qu'il avait rassemblés et d'échafauder sur cette base de nouvelles théories. Nous passerons rapidement sur l'histoire de ces premières années : d'abord parce qu'elle a été déjà racontée plusieurs fois (1) ; ensuite et surtout parce que le principal problème qu'on ait alors discuté, celui de savoir si les Re.s gestae étaient ou non une inscription funéraire, peut être considéré comme résolu depuis 1887, grâce à Mommsen lui-môme, et ne présente plus qu'un intérêt rétrospectif.
C'est E. Bormann, en 1884, dans une communication
(1) Entre autres, par II. Schiller, en 1888, et par L. Cantarclli, en 1889, dans les articles cités plus loin.
l'aile le 18 avril à l'Inslitul arciiéologique allemand (1), puis dans lin programme de redorât de l'Université de Marburg [2), qui a le premier proposé et développé le syslèrac d'interprétation connu outre-Rhin sous le nom de système de la Grabschrifl, en môme temps qu'il indiquait un certain nombre de points sur lesquels ses restitutions des passages mutilés du texte dilleraient de celles de Mommscn. Le Monumenliim Ancyranwn nous a conservé la copie fidèle de Tinscription qu'on lisait jadis à Home sur les plaques de bronze placées devant le mausolée d'Auguste. D'après Bormann, il ne faut pas y voir, comme on le fait généralement, le « testament politique » du premier empereur, l'exposé solennel, sous une forme jusqu'alors inouïe, des actions et des desseins du prince, mais un elocjium sépulcrale, analogue à ceux qu'on avait coutume de graver sur la tombe des citoyens illustres pour commémorer leurs exploits et les services rendus à la patrie. Sa nature essentiellement funéraire nous explique son ton laudatif, sa composition arbitraire, ses lacunes voulues. En rédigeant son propre éloge dans cette forme consacrée, Auguste, bien loin d'innover, restait fidèle à la tradition républicaine et à la fiction constitutionnelle sur laquelle reposait toute sa politique.
En 1885, tandis que Vigfusson s'efforçait de compléter un locus desperatus du chapitre 32 (3), Johann Schmidt donnait une adhésion sans réserves à l'hypothèse de Bormann, tout en formulant, lui aussi, d'intéressantes observations sur le texte établi parMommsen (4). Il considère la première partie des /?^.v fjestae comme un exposé du cursus honorum
(1) E. Bormann, Veber dus Monian. Ancyr., dans les Sitzunqsber. des archuol. Inslituls, publiés par la Wochensckrifl filr klass. l'/iilolofjie, 1884, p. 1147.
(2) E. Bormann, BemerkuiKjen ziim schrifUichen Nacidass des Kaisers Aiirjusius, Marburg, 1884.
(3) Vigfusson, Noie on Ihe Monum. Ancyr., dans les Transactions of Ihe Oxford philoloçiical Society, octobre 1885, p. 32-33.
(4) J. 'Achmiài, Zum Moniim. Ancyr., dans le Philoloyus, 1885, p. 442-470.
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d'Auguste, conforme aux règles ordinaires des elogia sepulcralia, et tout le reste comme un simple appendice. En revanctie, 0. flirschfeld, la même année, contestait résolument la théorie de la Grasbchrift (1). Quoi qu'en dise Bormann, l'inscription d'Ancyre se distingue des autres épitaphes honorifiques à nous connues ; elle est exceptionnellement longue; contrairement à l'usage le plus répandu, c'est le défunt lui-même, parlant à la première personne, qui y retrace sa carrière; ni son nom complet, ni sa filiation, ni les dates de sa naissance et de sa mort ne s'y trouvent; elle contient bien l'éloge d'Auguste et de sa politique, mais elle n'est pas, à proprement parler et au sens vrai des termes, un elogium sépulcrale.
Comme le constatait R. Gagnât dans sa préface à l'édition française des Res ge.stae par C. Peltier, « d'après la dernière récension et avec l'analyse du commentaire de Th. Mommsen )> (2), la question, en 1886, n'était pas tranchée. Elle donna matière, coup sur coup, à quatre mémoires dans lesquels sont repris et mis en pleine valeur tous les arguments qu'on peut alléguer dans un sens ou dans l'autre, d'après l'analyse du texte lui-môme, les ressemblances et les différences qu'il présente avec les inscriptions funéraires de l'époque républicaine ou de l'époque impériale et tout ce que nous savons des écrits et du tombeau d'Auguste. H. Nissen se rallie à l'avis de Bormann (3) et J. Schmidt discute les objections de Hirschfeld (4). Woltïlin et Wilamowitz - Môllendorff se rangent dans le camp opposé, Wôlfflin, au cours d'un article pénétrant sur la grammaire et
(1) 0. Hirschfeld, Znm Monum. Ancyr., dans les Wiener Studien, 1883, p. 170-174. L'année suivante Hirschfeld rappelle et maintient son opinion, au cours de son article intitulé : Die kaiserlichen Grabslutlen in Rom, dans les Sitzunr/sber. der Akad. der Wissensch. zii Berlin, 1886, p. 1154.
(2) C. Peltier, Res gestae divi Augusti, Paris, 1886.
(3) H. Nissen, Die litterarische Bedeulung des Monum. Ancyr., dans le Rheinisches Muséum, 1886, p. 481-499.
(4) J. Schmidt, Veber die Grabschrift des Augustus, ii&r\s lePhiloIogtis, 1886, p. 393-410.
le style du Monumentum Ancyranum, déclare qu'il voit en lui une sorte de compte-rendu officiel de l'œuvre d'Auguste, un bilan dressé par l'empereur au terme de sa vie pour mettre en regard ce qu'il a reçu du peuple romain et ce qu'il lui a donné, d'une part ses titres et dignités, d'autre part les dépenses qu'il s'est imposées à l'intérieur et les succès qu'il a remportés au dehors ; ce n'est pas aux épitaphes honorifiques qu'on doit le comparer, mais aux livres de raison, tabulae accepti et expensi (1). Wilamowitz-MôUendorff cherche à l'expliquer par le titre qu'il porte : Res gestae divi Augusti] tout le document a pour but de justifier l'apothéose d'Auguste par l'exposé de ses grandes actions; un semblable dessein devait décider plus tard Hadrien à faire graver dans le Panthéon d'Athènes, au témoignage de Pausanias (2), une inscription destinée à perpétuer la mémoire de son règne (3).
Désormais le dossier de l'affaire était complet ; il ne restait plus qu'à conclure. Vainement J. Schmidt opérait, en 1887, un dernier retour offensif et combattait les conclusions de Wôlfflin et de Wilamowitz-MôUendorff (4). P. Geppert adoptait, dans un programme de gymnase, les idées de Wilamowitz (5). Enfin Mommsen évoquait le litige à son tribunal et rendait sa sentence. Le bref article de Y Historische Zeitschrifl dans lequel il passe en revue les théories émises depuis 1883 est l'épilogue et le complément nécessaire de son édition : il met un terme aux discussions que celle-ci avait fait naître (6). Mommsen n'a pas de peine à montrer,
(1) E. "Wôlfflin, Epigrapkische Beitrcige, I, dans les Sitzungsber. der bayerischen Akad. der Wissensch., Philos. -philol. Classe, 1886, p. 233-287.
(2) Pausanias, I, 5, 5.
(3) U. von Wilamowitz-MôUendorff, Res gestae divi Augusti, dans VHermes, 1886, p. 623-627.
(4) J. Schmidt, Zum Monum. Ancyr., dans le Philologus, 1887, p. 70-86.
(5) P. Geppert, Zum Monum. Aiicyr., Berlin, 1887. — Dix ans plus tard, Ed. Norden, Die antike Kunstprosa, Leipzig, 1898 (2« édition, 1909, p. 268), se réclame encore du nom et de la doctrine de Wilamowitz.
(6) Th. Mommsen, Dej' Rechenschaflsbei'icht des Augustus, dans VHisto-
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après Ilirschfeld, coml)ien le rapprochement du Monumentum Ancyranuni et des épitaphes honorifiques est superficiel et inexact. Les/fe.i' r/eslae ne méritent aucunement le nom de Grabschrift. Celui de « testament politique », qu'on leur donne souvent et qui est passé dans l'usage courant, ne paraît guère plus heureux, mais l'idée fondamentale qu'il exprime est vraie : Auguste a réellement voulu dans ce texte faire connaître son œuvre, pour en assurer la continuation après sa mort. Wilamowitz-Môllendorff a tort de croire que l'empereur est préoccupé surtout de montrer qu'il est digne du nom de divus; ce qu'il énumère, ce ne sont pas les titres de gloire du dieu qu'il est devenu, mais ceux de l'homme qu'il a été. Comme Wôltïlin l'a bien compris, il établit le bilan de son règne. L'inscription d'Ancyre est une « reddition de comptes », Rechemchaftsbericht\ c'est ce qui fait son originalité et permet de la mettre à sa place dans l'épigraphie ancienne, entre celles de Darius à Béhistoun et d'Antiochus de Commagène à Nimroud-Dagh, et celles d'Hadrien au Panthéon d'Athènes et des rois d'Axoum à Adoulis.
Ces polémiques ont grandement contribué à faire avancer la connaissance et l'intelligence des Res geslae. En même temps qu'elles permettaient d'en déterminer la nature et la portée, elles donnaient l'occasion de les examiner de très près et de modifier un certain nombre de lectures ou d'explications proposées jadis par Mommsen. On pouvait déjà dresser une assez longue liste (ïaddenda et de corrigenda à l'édition de 1883. C'est ce que fit II. Schiller dans les Jahrcsbericlite fur klasnscJie Philologie de 1888 : après avoir cnuméré, par ordre chronologique, les travaux publiés sur la question pendant ces cinq années, il note, chapitre par chapitre, les changements plus ou moins graves que
rische Zeitschrift, LVll, 1887, p. 385-397. Réimprimé dans ses Gesammelte Schriflen, IV, llislorische Schriften, I, Berlin, 1906, p. 247-258.
RÉCENTS TRAVAUX SUR LES RES GESTAE DIVI AUGUSTl 125
les continuateurs de Mommsen avaient apportés à son œuvre (1).
Aux publications qu'il signalait venaient s'ajouter, au même moment, les observations de Vierek sur le texte grec du Monumentum Ancyranum (2) et, un peu plus lard, une nouvelle traduction française de l'édition de Mommsen, par Allmer (3), les remarques de PIew, en appendice à son livre sur les sources de l'histoire d' Hadrien (4), et un article de L. Canlarelli dans le Bullettino comunale de Rome (5). Plew, qui adhère à l'interprétation de Hirschfcld, replace les Res gestae dans l'ensemble des autobiographies impériales et tout particulièrement dans la série des écrits composés par Auguste pour renseigner lui-même, de la façon qu'il jugeait la plus favorable, ses contemporains et la postérité sur les événements de sa vie. Cantarelli aboutit à des constatations analogues. Racontant aux lecteurs italiens les débats suscités par l'inscription d'x\ncyre en Allemagne depuis 1883, il écarte la théorie du « testament politique » et celle de la Grabscitrift] celle même de Wôlfïlin et de Mommsen ne le satisfait pas complètement; toutes les définitions et toutes les comparaisons auxquelles on a pu penser lui semblent forcées. Les Rc.s gestae sont un document unique en son genre, qui ne rentre dans aucune catégorie classée. Un seul fait est incontestable : c'est qu'elles ont été inspirées à Auguste par le désir de mettre en pleine lumière ses services et ses exploits ; elles sont une apologie posthume de son œuvre.
(1) II. Schiller, Rumische Epigvap/dk, dans les Ja/ii'esberichle de Buraian, Allertmnswissenschaft, LVI, 1888, p. 87-103.
(2) P. Vierek, Sermo graecus, Gotlingen, 1888, p. 83-88.
(.'{) A. Allmer, Les r/esles du dieu Aufpisce, d'après l'inscription du temple d'Ancyre, Vienne, 1889.
(4) J. Plew, Quellenunlersuchunf/en zur Geschic/Ue des Kaisers Iladrian, nebsl einem Anhanr/ ûher das Monuin, Ancyr, und die kaiserlichen Autobiographien, Strasbourg, 1889.
(ij) L. Cantarelli, L'iscrizione di Anojra, ilans le Bullellino comunale, 1889, p. 3-lG et ul-68.
Il est facile de dégager les résultats généraux du labeur des années 1883-1889 : les deux éditions françaises de Peltier et d'Allmer, d'après celle de Mommsen ; les corrections de texte de Bormann, Vigfusson, J. Schmidl ; les remarques grammaticales de Wollïlin; enfin et surtout le développement et la réfutation de la théorie de la Grabsclirift, soutenue par Bormann, Schmidt, Nissen, combattue par Hirschfeld, Wollilin, Wilamowitz-Môllendorfl', Mommsen. A la fin de cette première période on entrevoit, avec Plew et Canlarelli, que bientôt les points de vue se déplaceront et que le problème de l'interprétation du Monumentum Ancyranum se posera désormais sur un autre terrain : il ne s'agira plus de savoir sous quelle rubrique on doit cataloguer ce texte, mais d'établir à quelles dates et de quelle manière Auguste a rédigé son autobiographie apologétique.
Pour que la question soit reprise en ces termes, il faudra qu'on attende l'année 1902. Après cinq ans de complète accalmie, 1890-1894, s'élend, de 1895 à 1902, une secondepériode de travail, toute de transition et de préparation, pendant laquelle l'effort des érudits se disperse.
Par un détour imprévu, Bormann, dans une communication au congrès des philologues allemands à Cologne en 1895, essaie de remettre sur pied, en la retouchant, la théorie de la Grabschrift, que Mommsen paraissait avoir à jamais ruinée (1). Sans doute les Bes gestae, telles que nous les possédons, ne sont pas un véritable elogium sépulcrale. Mais dans la pensée d'Auguste elles étaient destinées primi-
(1)E. Bormann, Veranlassung und Zweckdes Monum. Ancyr., dans les Verhandlungen der A3. Versammlunq deulscher Philologen und Schulmunner in KÔln 1895, Leipzig, 1896, p. 180-193, et Ueber die Beslimmung des Monum. Ancyr., dans là Zeitschrifl fur das Gymnasialwesen, 1896, p. S27-532.
tivemcnt à revêtir cette forme. L'empereur à la lin de sa vie avait écrit lui-môme ou dicté à ses secrétaires le récit de ses actions. Pour en tirer son épitaphe, conforme aux règles du genre, il suffisait, après sa mort, de faire passer cet exposé de la première personne à la troisième et d'y ajouter la mention des derniers événements du règne. Tibère devait s'acquitter de ce soin; il s'en est dispensé, parce qu'Auguste est mort presque aussitôt après avoir achevé sa rédaction; celle-ci n'avait pas besoin qu'on la remaniât pour la mettre au courant; elle a été publiée telle quelle. Si le Monumentiim Ancyranum se présente à nous sous un aspect insolite, c'est à Tibère qu'il faut s'en prendre. — Bien qu'elle ait été favorablement accueillie par II. Peter (1) et par M. Schanz (2), cette hypothèse ne semble ni très solide ni très utile. Auguste, s'il avait tenu à donner aux Res gestae la forme classique de l'épitaphe, n'aurait pas hésité à s'exprimer luimême et dès l'abord à la troisième personne; Temploi de la première, auquel l'inscription doit sa belle allure et son accent dominateur, est certainement voulu, et cela suffirait à nous empêcher de reconnaître ici un elogitim sépulcrale. A quoi bon, d'ailleurs, tant de raisonnements compliqués et dé conjectures gratuites pour retrouver coûte que coûte une épitaphe, ou pour mieux dire un projet d'épitaphe, dans un texte qui, de l'aveu même de Bormann, difl'ôre si profondément de tous les exemples certains de ce genre? Même rajeunie, la théorie de la Grabschrift reste inadmissible; elle ne s'est pas relevée des coups que lui avaient portés Hirschfeld et Mommsen.
D'autres contributions à l'étude des Res gestae ont été plus heureuses. Ilirzel, en 1895, dans sa monographie du dia-
(1) II. Peter, Die gescliichtliche Literatur ûber die rômische Kaiserzeit, I, Leipzig, 1897, p. 453.
(2) M. Schanz, Geschichte der rômischen Literatur, II, l, 2« édition, Munich, 1899, p. 12. Schanz a maintenu sa manière de voir dans sa 3^ édition, en 1911.
logue chez les anciens (1), signale le premier un passage de Lactance qui fait allusion à leur litre (2). Wôlfïlin donnant une suite, en 1896, aux études philologiques entreprises dix ans plus tôt, retrouve dans le latin du Monumcntum Ancyraniim les façons de parler et d'écrire familières à Auguste et montre par cet exemple quel secours la grammaire apporte quelquefois à l'examen des problèmes d'épigraphie et d'histoire (3).
Cependant Beck, l'année suivante, s'inscrivait en faux contre les assertions de Wôifflin et entreprenait à ce propos de reviser toute la question (4). Assurément on ne peut faire à cet érudit le reproche de s'en lenir servilement aux opinions reçues. Pour lui, le texte épigraphiquc retrouvé à Ancyre n'est pas la copie de celui, beaucoup plus bref, qui décorait le mausolée d'Auguste à Rome; d'autre part, il n'émane pas de l'empereur lui-même : il a été rédigé, assez longtemps après sa mort, en partie d'après ses écrits autobiographiques, pour l'usage des provinciaux d'Asie et en se conformant à leurs habitudes séculaires de servile adulation. Ces vues paradoxales ont eu peu de succès. En dépit de Tingéniosité apportée à les défendre, elles contredisent trop évidemment les résultats les plus certains de l'exégèse contemporaine pour qu'on puisse les accepter.
K. Willing pouvait donc sans remords, en 1897, donner encore comme titre à sa traduction allemande desRes gestae, avec commentaire : Les- grandes actions de l'empereur
(1) R. Ilirzel, Der Dialog, ein lilterarhislorischer Versiich, I, Leipzig, 189u, p. 393, n. 3.
(2) Lactance, Div. InsHL, I, 11, 33 : « In fano Jovis Tryphiiii, ubi aureaiii columnain positam esse ab ipso Jove titulus indicabat, in qua coUimna sua gesta prescripsit, ut monumentum posteris esset rerum suarum. »
(3) E. W ô\i\V.n, Epif/rapliiscfie lieilrâfje. II, dans les Sil:,uugsbei\ der ba>/erischen Akad. der Wissensch., Philos. -philol. Classe, 1896, p. 160-187. Voir aussi différentes notes du môme auteur dans VArchiv fiir lalein. Lexikograpliie, X, 1896, p. 138,246 etc.
(4) J. W. Beck, De Monumenlo Ancyrano senlenliae conlroversae, dans Mnemosyne, 1897, p. 349-360, et 1898, p. 237-257.
Auguste racontées par lui-même (1). Une bonne édition, d'après Mommsen, avec traduction anglaise et commenlaire, paraissait un an plus lard, à Philadelphie, par les soins de W. Fairley (2), tandis qu'Anderson, dans le Journal of hellenic Studies, publiait un nouveau fragment de la copie du Monumentum Ancyranum qui exislait jadis sur les murs du temple de Rome et d'Auguste à Apollonie de Pisidie (3). La question des rapports des Res gestae ayec la Vie d'Auguste par Suétone, dont Nissen en 1886 et Beck en 1897-1898 s'étaient préoccupés (4), tient la première place dans l'article de W. Dennison sur les sources épigraphiques de Suétone (5). De la comparaison des textes, classés méthodiquement selon qu'on y constate une complète concordance quant à la forme et au fond tout ensemble, ou seulement quant à l'une ou à l'autre, Dennison conclut que Suétone a connu l'original romain de l'inscription d'Ancyre, mais qu'il s'en est assez peu servi et que le plus souvent il cherche ailleurs ses informations. A. Macé, dans son Essai sur Suétone, en 1900, croit, lui aussi, à une utilisation directe, quoique restreinte, du document épigraphique par le biographe (6). P]m. Ciaceri, l'année suivante, devait soutenir la thèse contraire (7).
(1) K. Williiig, Die Thalen des Kaisers Aiifjustus von ihm selbsl erzdhll, ûberselzl iind erldurt, Halle, 1897.
(2) W. Fairley, Moniim. Ancyr., Ihe deeds of Augustus, dans les Translations and reprinls from Ihe original sources of Ihe Europaean hislory, V, 1, Philadelphie, 1898.
(3) J. G. C. Anderson, au cours de son article A summer in Phrygia, dans le Journal of hellenic Sliidies, 1898, p. 100, n" 43. Reproduit en 1902, dans le Corp. Inscripl. Lalin., III., Supplementum, pars poslerior, p. 2328»".
(4) D'après Nissen, Suétone aurait emprunté le plan incaie de sa biographie à une copie des lies geslae (contesté par W. Schmidt, De Romanorum imprimis Suelonii arle biograjihicu, Marburg, 1891, p. 15 et suiv.); d'après Beck, il ne devrait absolument rien à ce document.
(oj W. Dennison, The epigraphic sources of Suelonius, dans V American Journal of Archaeology, 1898, p. 26-70.
(6) A. Macé, Essai sur Suélone, Paris, 1900, p. 133-163.
(7)Em. Ciaceri, Alcune osservazioni sulle fonli di C. Suetonio Tranquillo nella vita di Auguslo, Catane, 1901 (contesté par G. Ferrara, dans la Rioisla di filologia, 1902, p. 129].
Sur ces entrefaites, la critique du texte faisait de nouveaux progrès avec L, Cantarelli et K. Engelhardt. Le premier, en 1900, comme appendice à son mémoire de 1889, étudiait à fond les premières lignes du chapitre 3 (1). Le second, sous l'inspiration de Wôllflin, présentait en 1902, dans une dissertation inaugurale de l'Université de Munich, une série de corrections portant sur huit passages différents (2). Enfin le Monumentum Anc%jranum était encore une fois reproduit, avec notes explicatives en latin, par R. Gagnât et G. Lafaye, dans le grand recueil des inscriptions grecques relatives à l'antiquité romaine, édité sous les auspices de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (3). Fairley s'en était tenu au texte de Mommsen ; Gagnât et Lafaye, au contraire, font leur profit de la plupart des corrections proposées depuis vingt ans; leur édition marque une date importante et clôt une période.
En somme, entre 1895 et 1902, nous avons à enregistrer : trois réimpressions ou traductions, celles de Willing, Fairley, Gagnât et Lafaye ; la part prise par Hirzel, x\nderson, Gantarelli, Engelhardt à l'établissement et au commentaire du texte ; la seconde série des études grammaticales de Wôlfflin ; les tentatives de Bormann pour ressusciter la théorie delà Grabschrift et de Beck pour retirer à Auguste la paternité de l'inscription d'Ancyre; les enquêtes contradictoires et encore insuffisantes de Dennison, Macé, Giaceri sur l'usage que Suétone a pu faire des Res gestae. Tous ces efforts n'ont pas été vains; si les auteurs dont nous venons de rappeler les noms n'ajoutent rien de très important aux résultats acquis par Mommsen et ses premiers successeurs, sur quelques points ils apportent des précisions utiles et par
(1) L. Cantarelli, Miscellanea epiqraphica ed archeolooica : IV, Siipplementi al Monumento Ancyrano, dans le Bullettino comunale, 1900, p, 139-145.
(2) K. Engelhardt, Zi^m itfowMm. Ancyr., Spire, 1902.
(3) R. Cagnat et G. Lafaye, Inscript, graecae ad res rom. pertin., 111, 1^ Paris, 1902, n" 139, p. 65-93.
là ils ont facilité la tâche de ceux qui sont entrés en lice après eux.
Nous avons laissé de côté jusqu'ici, à dessein, Tune des publications les plus considérables de l'année 1902. Le premier des articles sur le Monumentum Ancyranum qu'Ernst Kornemann a donnés aux Beitrâge zur alten Geschichte^ devenus plus tard la revue Klio, inaugure en effet une nouvelle phase dans l'histoire que nous racontons. Pendant quatre ans Kornemann n'a cessé d'exposer, de défendre et de perfectionner le système qu'il avait imaginé pour rendre compte de la genèse des Res gestae divi Augiisti. De 1902 à 1905, la discussion de ses théories a tenu la même place dans la littérature scientifique d'outre-Rhin que précédemment les polémiques pour ou contre Bormann et la Grabschrift.
Kornemann part des conclusions posées par Mommsen (1). L'inscription dont le monument d'iVncyre nous a rendu la copie n'était pas une épilaphe, mais un écrit politique. Cette question réglée, une autre se présente aussitôt à l'esprit : dans quelles circonstances exactes l'inscription avait-elle été composée? S'il faut en croire la ligne tinale du texte, elle daterait tout entière de la soixante-seizième et dernière année de la vie d'Auguste, 14 après Tère chrétienne. Mommsen dans sa première édition avait cru pouvoir conclure de certaines particularités du chapitre 15 qu'elle avait été écrite aux environs de l'an 4 av. J.-C. (2). Dans la seconde, il abandonne cette hypothèse, mais il affirme que le document a été rédigé en deux fois : les indications numériques qui concernent le chiffre total des salutations impériales du
(1) E. Kornemann, Zuin Monum. Ancyr., dans les Beilru.qe zur alten Geschichte, II, 1902, p. 141-162.
(2) Th. Mommsen, Res gestae divi Augusti, édition de 1865, p. 4 et 37.
prince, le cens de l'année 14, l'âge de l'empereur à ce moment (1) ne sont pas exprimées de la môme manière et suivant les mômes règles que les autres nombres cités ailleurs; ces (rois mentions ont dû être insérées après coup, postérieurement à la mort d'Auguste, au milieu d'un texte plus ancien (2). Kornemann s'avance davantage. Pour lui, Auguste, si délicat de sanlé et si soucieux de sa réputation, n'aura pas attendu ses derniers jours pour entreprendre l'exposé officiel de son œuvre ; de bonne heure il a dû y songer et en mettre par écrit les premiers linéaments. Peu à peu, sous la pression des circonstances, cette esquisse s'est amplifiée; d'additions en additions, de remaniements en remaniements, les Res gestae ont lîni par prendre l'étendue considérable que nous leur connaissons. Pour qui sait les lire, elles reflètent les préoccupations de leur auteur à diff'ércntes époques de son règne; chacune de leurs parties porte en soi les éléments d'appréciation nécessaires et suffisants pour lui assigner sa date particulière. De ce point de vue Kornemann, dès 1902, reconnaît dans le Monumentum Ancyranum jusqu'à cinq apports successifs. Le premier noyau {honores) se composait des chapitres 1 à 13 et du chapitre 34 qui s'y rattache étroitement (3); Auguste montre comment il a restauré la liberté et rétabli la paix, quelles magistratures lui ont été décernées, quels titres il a déclinés, comment enfin il est devenu en dignité le premier dans l'Etat, princeps civiitm. Sauf quelques additions tardives, faciles à découvrir, tout cet ensemble fut composé d'un seul jet, entre la fondation du principal en 27 et la désignation de Caius César, petit-fils d'Auguste, comme héritier présomptif, premier pas vers la monarchie, en 5 av. J.-C, et probablement pendant l'année
(1) Monum. Ancyr., I, 21 ; II, 10; VI, 28.
(2) Th. Monimsen, Res gestae divi Augusti, édition de 1883, p. 193. Cf. du même, dans VHistorische Zeitschrift, LVII, 1887, p. 397.
(3) 0. Hirschfeld, dans les Wiener Sludien de 1881, p. 264, avait déjà noté que les chapitres 34 et 35 ne sont pas la suite logique de ceux qui les précèdent; il les croyait plus récents que ces derniers.
i2, qui est celle de la mort d'Agripp'a et qui vit s'achever la réorganisation du monde romain. Eno, le Sénat décide que Caius César sera consul dès qu'il aura atteint l'âge de vingt ans: la succession à l'Empire lui est assurée; de grandes fêles, des distributions publiques, des constructions d'édifices associent tout le peuple à la joie du prince et des siens. Auguste à cette occasion, sans doute en l'an 4, ajoute une seconde partie [impensae) au récit de sa vie : il énumère complaisammciit tout ce qu'il a fait pour la plèbe, la ville de Rome, l'armée ; ce sont les chapitres 15 à 24, En 2 av. J.-C, Lucius César obtient la môme faveur que son frère ; peu après il prend part avec lui à l'établissement du protectorat romain sur l'Arménie. Auguste finit par oublier qu'il s'était présenté d'abord comme le champion de la paix ; cédant à l'amour de la gloire militaire et des conquêtes, il complète son récit par une troisième partie, les chapitres 23-33 [res geslae^ au sens strict), avec les chapitres 14 et 33, dans laquelle il expose, vers l'an 1 av. J.-C, tout ce qu'il a fait pour fortifier la puissance de Rome dans les provinces et l'étendre au dehors; il insiste sur le rôle qu'ont joué à cet égard ses petits-fils et futurs successeurs. Mais l'un après l'autre les deux jeunes princes meurent prématurément. Auguste n'a plus d'autre héritier possible que son beau-fils Tibère ; il ne l'aime pas," mais l'intérêt de son œuvre, dont il veut assurer la durée, l'emporte sur ses sentiments. Il révise tout son texte, et surtout la troisième partie, pour y introduire l'éloge de Tibère, son meilleur général; comme nulle part il ne mentionne les victoires de son beau-fils en Pannonie de 6 à 9 av. J-C, il est certain que cette révision n'est pas postérieure à l'année 6. Il ne restait plus en 14, au lendemain de sa mort, qu'à effectuer çàetlà de légères retouches, pour développer certaines indications désormais insuffisantes et corriger certains chilfres désormais inexacts : Tibère y a pourvu.
Un an ne s'était pas écoulé que spontanément Kornemann
précisait quelques détails de sa théorie (1), Procédant par voie régressive, il rappelle, avec nouvelles preuves à l'appui, que les additions de Tibère ont été peu nombreuses et peu importantes. Il fixe au début ou au milieu de l'année 6 la dernière rédaction d'Auguste, parce qu'il est question dans le Monumentum Ancyranum de la fondation do Vaerarium militarc^ que Dion Cassius permet de rapporter aux six premiers mois, mais non de la réduction de la Judée en province romaine, qui eut lieu pendant le second semestre. Il insiste sur les difîérences de ton qu'il remarque entre les rédactions de l'an 6 ap. J.-C. et de lan 2 avant : dans celleci Caius et Lucius César étaient appelés^^/n; dans celle-là ils ne sont plus que Caesares\ depuis la disparition des jeunes princes Tibère seul pouvait revendiquer le titre de filius et d'héritier présomptif. Enfin et surtout Kornemann continue de soutenir avec force que la première rédaction des Res gestae remonte à l'année 12, ni plus tôt ni plus tard. Plew, en 1889, a montré qu'Auguste, de 36 à 13, ne composa pas moins de cinq écrits justificatifs, qu'il fit lire ou afficher publiquement ; à partir de l'an 13 il renonça à ce système, non pas qu'il eût cessé de raconter lui-môme ses faits et gestes, mais il voulait que son autobiographie apologétique ne parût qu'après sa mort; il dut la commencer sous le coup de la douleur que lui causa en 12, à la fin du mois de mars, la perte de son fidèle ami et collaborateur Agrippa ; le fait le plus récent que mentionnaient, dans leur version primitive, les chapitres 1 à 13 et 34 est la nomination d'Auguste à la charge ào, pontifex maximus, le 6 mars 12.
Kornemann rencontra simultanément en 1903 un allié, G. Sigwart, et un contradicteur, U. Wilcken. L'application originale que faisait le premier de sa propre méthode et les objections du second devaient l'obliger à modifier ses conclusions.
(1) E. Kornemann, Weileres zum Monum. Ancyr., dans les Beitruge zur alten Geschichte, III, 1903, p. 74-84.
Sigwart étudie la façon dont les nom s de nombre sont écrits sur l'inscription d'Ancyre(l). Quatre-vingts sont indiqués en toutes lettres, huit en chiiïrcs (à savoir six nombres cardinaux et deux adverbes de nombre). Quatre de ces derniers se trouvent dans des passages certainement remaniés par Tibère. Aucun des autres n'appartient à la première rédaction d'Auguste, ni môme à la première partie de ce que Kornemann appelle sa seconde rédaction. Il est très remarquable que pas une fois dans les chapitres 1 à 13 et 34, ni dans les chapitres 15 à 21 les noms de nombre ne sont écrits en chiffres ; au contraire dans les chapitres 21 à 28 ils se présentent presque toujours sous cette forme. Sigv^^art en conclut que la seconde partie a dû être composée elle-même en deux étapes : les chapitres 15 à 21 en 4 avant J.-C, les chapitres 22 à 24 deux ans plus tard ; le changement apporté dans la manière d'indiquer les noms de nombre vient peutêtre de ce que l'empereur, en 2 av. J.-G. et en 1 après, au lieu de tenir lui-même la plume comme précédemment, dictait son récit à ses secrétaires. En tout cas il faut distinguer dans le Moniimentiun Ancyranum six apports successifs, et non cinq.
A la thèse de Kornemann U. Wilcken oppose celle de l'unité de composition (2). Il accorde qu'Auguste a travaillé pendant de longues années à revoir et développer son texte et qu'à partir de l'an 6 de l'ère chrétienne il n'y a plus touché. Mais pour lui les trois parties, honores, impensae, res gestae, forment un ensemble indissoluble et, dans leur teneur première, elles ont vu le jour simultanément. On peut relever tous les détails que l'empereur y a intercalés ensuite, et Wilcken lui-même en signale quelques-uns qui n'avaient pas encore été notés; il n'en reste pas moins que dès le
(1) G. Sigwart, Die Schreibung der Zahlen im Monum. Ancyr., même revue, III, 1903, p. S48-550.
(2) U. Wilcken, Zu7' Entslehunfj des Monum. Ancyr., dans l'Hermès, 1903, p. 618-628.
début l'empereur avait tracé le cadre complet de son apologie. Pour le nier Kornemann s'appuie, sur le chapitre 34, dans lequel, tout à fait à la fin, il est question du litre d'Auf/nstus donné à Octavien au début de son règne, en 27; à l'en croire, la vraie place de ce chapitre serait dans la partie des honores^ à la suite du chapitre 13, et c'est celle qu'il occupait tout d'abord, avant l'addition des deuxième et troisième parties; à ce compte, observe Wilcken, on devrait, pour mieux respecter la chronologie, le reporter plus haut encore, à la suite du chapitre 4, où était mentionné le triomphe de l'année 29; en réalité^ il est bien là oii il est, en conclusion, et n'a jamais été ailleurs : Auguste a voulu terminer sur ce trait. Un second argument n'est pas plus solide. D'après Kornemann, la preuve que l'empereur à l'origine ne songeait pas à parler spécialement et longuement des iiiipensae ni des res geslap, c'est qu'il dit quelques mots des unes et des autres dans les chapitres 3 et 4; s'il avait eu dès lors l'intention de s'en occuper plus loin, il ne se serait pas exposé à cette répétition. Il est facile de répondre que les indications très brèves des chapitres 3 et 4 ne font pas double emploi avec l'ample relation des chapitres 14-33; elles ne rappellent les largesses du prince et les succès de sa politique étrangère que pour justifier les honneurs dont il a été comblé. Prenant à son tour l'offensive, Wilcken tire des chapitres 15 et 26 la preuve que la seconde et la troisième parties ont été rédigées avant les années que Kornemann assigne à leur composition. Dans le chapitre 13 Auguste parle de ses distributions d'argent : au milieu d'évaluations données en sesterces, apparaît soudainement, à propos du congiarium de l'an S av. J.-C, une évaluation en deniers; on ne voit pas pourquoi Auguste adopte ici cette façon anormale de calculer ; elle atteste, du moins, que le reste du chapitre existait déjà quand ce détail y a été introduit; la première rédaction des impensae est donc antérieure à l'an 4. Dans le chapitre 26 les provinces de l'Europe occidentale sont ainsi
énumérées : Gaule, Espagne, Germanie; d'après sa position ge'ographiqnc, cette dennièrc région devrait figurer en tôte de la liste; si elle ne vient qu'en Iroisicme rang, c'est que son nom a été inséré plus tard à la suite des autres; la Germanie n'a pu être considérée comme province romaine qu'après la campagne de Drusus sur l'Elbe en 9 av. J.-C; la première rédaction des res (jestae est donc antérieure, non seulement à l'année 1 après l'ère chrétienne, mais môme à l'année 9 avant. Les trois parties, sous leur forme originelle, ont été écrites à la fois. Wilcken se refuse à proposer une date. Kornemann, pour des motifs purement psychologiques, suppose qu'Auguste a commencé son apologie au lendemain de la mort d'Agrippa, en 12; rien n'autorise à croire qu'il ne faille pas remonter au delà; on n'aurait ni plus ni moins de raisons de songer, par exemple, à l'année 23 : à ce moment Marccllus meurt, Auguste tombe gravement malade, fait son testament, rédige le hremarium imjieril D'autres dates encore pourraient être suggérées, avec autant de vraisemblance; le mieux est d'avouer notre incertitude.
Kornemann ne se résigne pas si facilement et les critiques de AVilcken. comme les conjectures de Sigwart, lui donnent l'occasion de pousser encore plus loin la dissection du Monumentum Ancyranum (1). Avec Sigwart il admet que les chapitres 22 à 2i sont postérieurs de deux ans aux chapitres 15 à 21 . Wilcken lui fait observer ([ue le chapitre 34 paraît continuer le chapitre 4 et que l'année 23 conviendrait mieux encore que l'année 12 comme point de départ du premier travail de rédaction. Il le prend au mot et en conclut que le texte comprenait d'abord les chapitres 1 à 4 et 34, écrits en 23, dans lesquels les faits sont présentés par ordre chronologique ; en 12 l'empereur y ajouta les chapitres Sa 13,oli l'ordre méthodique l'emporte. Et ainsi l'on obtient un total de sept rédactions, en 23, 12, 4, 2 av. J.-C. ,1,6 et 14 après.
(1) E. Kornemann, Nnchmals das Monum. Ancj/r., dans Klio, IV, 1901, p. 88-97.
Le chapitre 34, qui terminait d'abord l'exposé d'Auguste et qui a bien le caractère d'une conclusion, a été reculé de plus en plus, au fur et à mesure des additions ultérieures. Quant aux chapitres 15 et 26, Kornemann n'en est pas embarrassé. Si l'empereur parle des soixante deniers qu'il a donnés en 5 av. J.-C. à chaque citoyen, au lieu de convertir ce chiiïre en sesterces, comme il le fait généralement, c'est parce que l'expression de soixante deniers a ici une raison d'être particulière : elle représente le prix moyen de soixante jnodii de blé, ration habituelle des bénéficiaires de l'annone (i) ; son emploi n'autorise nullement à croire que cette phrase a été introduite après coup dans le chapitre et que toute la partie des impensae ne date pas des années 4 et 2 av. J -G. Le passage sur les provinces occidentales porte au contraire la trace évidente d'une interpolation, mais il n'y a pas lieu d'en déduire que toute la partie des res gestae ne date pas des année 1 et 6 ap. J.-C. La mention de la Germanie n'a été insérée dans le chapitre 26 qu'en l'an G, en même temps qu'y prenait place aussi la mention de l'expédition navale de Tibère sur les côtes de cette région en 5 de notre ère ; elles répondent l'une et l'autre au désir qu'avait alors Auguste de mettre en relief les services rendus à Rome par son beau-fils, devenu son fils adoptif et son unique héritier. L'ensemble du chapitre est plus ancien; les raisons qu'on a de l'attribuer à l'année 1 restent entières. Kornemann se targue de tirer parti des difficultés qu'on lui oppose, pour mieux établir son système et le consolider.
Au même moment V. Gardlhausen consacrait à l'inscription d'Ancyre un chapitre de son grand ouvrage sur Auguste et son temps (2). Il fait l'histoire de ce document, l'analyse, en apprécie la valeur littéraire et historique; il rappelle
(1) Cette explication a été suggérée à Kornemann par Ilirschfeld, dans une lettre personnelle.
(2) V. Gardthausen, Augnslt/s und seine Zeit, I, 3, Leipzig, 1904, p. 1279- 1295, avec les notes au tome II, 3, p. 874-880.
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ensuite les théories émises sur sa nature entre 1883 et 1895 ; enfin il expose les controverses de Kornemann et de Wilcken et prend parti pour celui-ci. Les observations de l'un et de l'autre au sujet du congiarium de l'an 5 av. J.-C. ne le satisfont pas ; sans doute soixante deniers représentent la valeur de soixante modii de blé ; il n'en reste pas moins surprenant qu'Auguste n'ait pas traduit ce chiffre en sesterces; l'interpolation n'est pas douteuse, quoi qu'en pense Kornemann, mais il n'est pas nécessaire d'admettre avec Wilcken qu'elle date elle-même de l'année 5 avant notre ère; il se pourrait qu'Auguste eût omis d'abord de mentionner parmi ses libéralités ce congiarium distribué au nom de ses petitsfils; il ne l'aura fait qu'après leur mort, au cours de la révision de l'an 6 ap. J.-C. La faiblesse de l'une des objections de Wilcken nous montre avec quelle prudence il faut se garder d'affirmations trop précipitées ; elle n'empêche pas que tout le système de Kornemann, purement conjectural et subjectif, soit inadmissible.
Fr. Kœpp refuse, lui aussi, d'acquiescer à ce système (1). L'article qu'il a donné aux Mitteilungen de l'Institut archéologique allemand de Rome comprend trois parties. Dans la première il étudie minutieusement la disposition matérielle du texte latin gravé sur le pronaos du temple d'Ancyre. La répartition des lignes entre les six colonnes et le groupement des colonnes trois par trois sur deux murs se faisant face atteste un certain effort vers la symétrie ; dans le détail cependant on constate des irrégularités déconcertantes. Tout s'explique par l'imitation rigoureuse de l'original romain. La place et les dimensions des plaques de bronze sur lesquelles le document était écrit à l'entrée du mausolée d'Auguste ont imposé à l'inscription d'Ancyre son aspect singulier. La seconde partie est une critique assez vive et pénétrante des
(1) Fr, Kœpp, Bemerkungen zum Monum. Ancyr., dans les Mitleil. des archiiol. Instituts, RÔmisclie Abteil., 1904, p. Sl-79.
hypothèses de Kornemann. Elle porte principalement sur l'interprétation des chapitres 3 et 4, dans leur rédaction primitive, où Kornemann prétend découvrir un art consommé de la composition et dont il interprète trop ingénieusement tous les passages, en prêtant à Auguste les pensées les plus profondes et les mieux enchaînées; il abuse rétrospectivement de la logique; d'ailleurs, pour esquiver les difficultés, il a recours à un procédé trop facile : tout ce qui ne cadre pas avec ses reconstructions ne peut être, à son avis, qu'une addition tardive; à ce compte la discussion devient impossible, mais sa cause n'y gagne rien. En général, Kœpp lui reproche d'abuser des distinctions d'époques et des remaniements présumés : le seul chapitre 14, par exemple, n'aurait pas été retouché moins de trois fois, et peut-être quatre ! Quant aux remarques de Sigwart sur les noms de nombre, il ne faut pas y attacher tant d'importance : si la plupart des nombres écrits en chiffres se ti-ouvent aux chapitres 22 à 28, il y en a aussi quelques-uns ailleurs, et dans ces chapitres mêmes les nombres écrits en lettres ne sont pas si rares. Enfin, dans sa troisième partie, Kœpp s'efforce de résoudre à sa façon une question embarrassante. On a souvent constaté que si le dernier tiers du Momimentwn Ancyranum traite essentiellement des provinces et des guerres extérieures, il renferme cependant certains chapitres qui se rapportent à d'autres matières et relèvent non des res gestae, mais des honores. C'est que ces chapitres ne sont plus à leur vraie place ; Tibère a bouleversé l'ordonnance de l'œuvre d'Auguste. Réintégrons le chapitre 25 à la suite du chapitre 2, le chapitre 34 à la suite du chapitre 13, et le chapitre 35 à la suite du chapitre 14; aussitôt toutes les discordances s'évanouissent; les res gestae n'empiètent plus sur les honores \ les trois parties reprennent leurs proportions respectives : la première est de beaucoup la plus importante; les deux autres ne sont que des appendices, les impensae plus brièvement exposées que les honoreSy et, pour finir, les res gestae, plus sommaires encore.
Reprenant une dernière fois la parole, Kornemann, en 1905, répond à Kœpp (1). Il conteste d'abord la vraisemblance d'un déplacement des chapitres 25, 34 et 35. Tibère aiïeclait avec trop d'insistance de respecter les volontés et les pensées d'Auguste pour se permetire do bouleverser la disposition d'un document officiel destiné à être affiché devant le mausolée impérial. Les motifs allégués pour changer l'ordre des chapitres ne sont pas convaincants; en particulier, le chapitre 25, sur les guerres navales et civiles, vient aussi bien et mieux peut-être avant le 26% sur la pacification des provinces, qu'entre le 2^ et le 3% La seule chose qui puisse surprendre, c'est la place assignée, tout à fait à la fin du chapitre, à l'indication du nombre des sénateurs, des consuls et des prêtres qui ont combattu sous les enseignes d'Octavien; mais elle tient tout simplement à la « loi de composition » qu'Auguste a conslamment suivie : s'adressant au vulgaire, il se réserve toujours de ne citer qu'en dernier lieu les faits les plus propres à frapper les imaginations. Kornemann maintient ensuite, contre Kœpp, son interprétation des premiers chapitres et l'idée qu'Use fait de l'état originel du document en 23 av. J.-G. Les chapitres 1 à 4 et 34 ont pour leit-motiv l'éloge des rares qualités d'iVuguste, virtiis, clementia, justitia, pietas^ qui font de lui le premier en dignité [dignitas) dans l'Etat romain, mais rien de plus, car ses collègues sont ses égaux en puissance [potestas). Cela n'a pu être écrit qu'en 23 au plus tard, quand Auguste exerçait encore chaque année le consulat; du jour oii son autorité eut pour seuls fondements permanents Vimperium proconsulare et la potestas tribunicia, il n'eut plus de collègues. Notons d'ailleurs que la façon dont l'empereur représente les événements du triumvirat a varié dans ses différentes rédactions. En 23 il laisse entendre (chapitres 1 et 34) qu'il
(1) E. Kornemann, Zum Slreit um die Entstehunrj des Monum. Ancyi'., dans Klio, V, 1905, p. 317-332.
était encore légalement triumvir en 32. Plus tard (chapitres 7 et 25) il renonce à maintenir cette fiction et prétend tirer du serment prêté par l'Italie en sa faveur à la fin de l'année 32 un titre plus solide à exercer le pouvoir : la conjuratio était à ses yeux une sorte de plébiscite, avec effet rétroactif. Sur un seul point Kornemann s'accorde avec Kœpp : il admet toutes ses considérations d'ordre épigraphique et archéologique au sujet de l'inscription du mausolée d'Auguste à Rome et il en fait son profit : dès le début le document, dans la pensée d'Auguste, devait être exposé en public sur deux tables de bronze, le titre et les chapitres 1 à 3 d'un côté, les chapitres 4 et 34, avec la datation finale, de l'autre côté (1).
Une note additionnelle de Gawril Kazarow apporte un nouvel argument contre l'hypothèse de Kœpp sur le déplacement du chapitre 25 par Tibère (2). k la fin du chapitre 4 Auguste date son texte par le nombre de ses consulats ; aux chapitres 7 et 25 il rappelle cette indication chronologique : princeps senatus fui ad eum diem quo scripseram haec... consules facti sunt ad eum diem quo scripta sunt haec. Le 25® chapitre présuppose donc le 4^ ; il ne pouvait figurer à l'origine avant lui, entre le 2' et le 3®.
Pour en finir, dès à présent, avec les publications provoquées par le système de Kornemann, nous n'avons plus qu'à mentionner deux brefs articles, l'un de J. F. Marcks en 1908, l'autre de N. Vulic en 1909. Marcks soutient, contre Kornemann et Kœpp tout ensemble, que les chapitres 34 et 35 occupent réellement la place qui leur avait été assignée dès l'origine. L'empereur y apparaît comme le restaurateur de la constitution, salué des noms (VAugustus et à.Q pater patriae : c'est la conclusion naturelle de toute l'inscription, de même que les chapitres 1 et 2, sur les débuts de la vie politique d'Octavien, en sont l'introduction ; ces
(1) Aux pages 326-327 Kornemann donne le texte primitif du premier jet du Monumenlum Ancyraiium, tel qu'il le conçoit.
(2) G. Kazarow, Zian Monum. Aricyr., dans Klio, V, 1905, p. 416.
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quatre chapitres se correspondent et se balancent ; le reste du texte se divise pareillement en trois sections à peu près équivalentes : les charges et les dignités du prince (chapitres 3 à 14), ses bienfaits envers les citoyens (chapitres lo à 24), ce qu'il a fait pour fortifier et étendre la puissance romaine (chapitres 25 à 33). Le bel équilibre de l'œuvre nous prouve qu'elle a été conçue et écrite d'un seul trait, sous réserve seulement d'évidentes additions de détail (1). Vulic est aussi formel : même en admettant qu'il s'y soit repris à plusieurs fois, Auguste a voulu et su faire un tout homogène, et non une mosaïque; il est vain d'essayer de distinguer dans la structure du Monumentum Aacyranum diverses couches superposées ; elles sont indiscernables et parfaitement fondues ensemble. L'indication des consulats et des puissances tribuniciennes à la fin du chapitre 4 n'oblige pas à croire que le texte primitif n'allait pas plus loin : elle figure à son rang dans l'énumération des honores. Pourquoi vouloir à tout prix découvrir au chapitre 26 une interpolation? Auguste nous dit qu'il a pacifié tout le rivage de l'Océan, depuis le détroit de Gadès jusqu'à l'embouchure de l'Elbe, Gallias et Hispanias provincias et Germaniam^ les Gaules et les Espagnes, qui sont des provinces, et la Germanie, région limitrophe sur laquelle l'influence bienfaisante de Rome s'est momentanément étendue; la répétition du mot provincia, qui se lit déjà deux lignes plus haut, en tête du chapitre, n'est pas superflue : c'est elle qui justifie l'abandon de l'ordre géographique. L'emploi du mot conlegae au chapitre 34 n'implique pas nécessairement l'idée que ce chapitre n'a pu être écrit qu'au plus tard en 23 av. J.-C. ; lorsqu'il s'exprime ainsi, Auguste ne pense pas seulement au consulat, mais à toutes les magistratures qu'il a exercées conjointement avec des collègues,
(1) J. F. Marcks, Zur Komposition der Res gestae des Kaisers Augustus, dans la Festschrift zur Erweihu7içi des neuen Gymnasialgebuudes, Putbus, 1908, p. 39-44.
en droit ses égaux. S'il est question quelque part de Gains et de Lncius César, faut-il en conclure que les passages qui les concernent n'ont pu être composés que de leur vivant? Sont-ce les fêtes de l'an 3 av. J.-G. qui ont suggéré à Auguste l'idée de faire connaître la série de ses largesses au peuple? Kornemann en arrive presque à penser que chacune des phrases du Monitinentum Ancyramwi est contemporaine des faits qu'elle relate : cela suffit à rendre sensible le vice de sa méthode.
Il résulte de ce compte-rendu que la critique a fraîchement accueilli les vues développées par Kornemann avec tant de chaleur et de persévérance. Il n'a entraîné que deux adhésions, celles do Sigwart et de Kazarow^, ses élèves. Mais Wilcken, Gardthausen, Kœpp, Maicks, Vulic s'accordent à rejeter ses théories. Peut-être ne perd-il son procès que pour avoir voulu trop prouver. Le désir de ne rien laisser dans l'ombre et de faire servir à sa démonstration les objections mêmes de ses adversaires l'a égaré. La thèse qu'il soutenait tout d'abord, en termes prudents et modérés, serait plus facile à défendre que les exagérations manifestes de ses derniers articles. Il est impossible de le suivi-e dans les tentatives qu'il fait pour assigner à chaque fragment du Moniimentiwi Ancyraniim sa date précise et pour retracer point par point, sans rien omettre, depuis l'année 23 av. J.-C. jusqu'à l'année 14 après, les accroissements progressifs du texte. Mais on aurait encore d'assez bons arguments à faire valoir pour soutenir que les trois parties, honores, impensae, res rjpstae, ont été écrites en trois fois et qu'elles répondent à des préoccupations différentes et successives d'Auguste. Ge n'est guère, à notre avis, que pour des motifs d'impression personnelle et de sentiment littéraire, c'est-à-dire, en somme, pour des raisons tout aussi subjectives que celles de
(1) N. Vulic, Quando fa scrïtlo il monumenlo Ancyrano, dans la Rivista disloria anlica, XIII, 1909, p. 41-46.
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Koriiemann lui-même, qu'on devra finalement préférer le^ théorie de l'unité de composition.
Quoi qu'il en soit, nous ne saurions trop féliciter Kornemann de l'ardeur qu'il a déployée, de 1902 à 1905, pour élaborer sa doctrine et faire passer sa conviction dans l'esprit de ses lecteurs. lia renouvelé et transformé l'étude du Momimentiim Ancyranum, dont l'intérêt paraissait épuisé depuis l'abandon définitif de la théorie de Bormann. Ses idées, même les plus contestables, n'étaient pas de celles qui passent inaperçues. Grâce à lui et à ses contradicteurs, quelques faits essentiels sont désormais bien avérés ; si nous ne sommes pas en mesure de dire au juste à quel moment remonte la première rédaction du texte, nous savons, en tout cas, qu'Auguste n'a pas improvisé son apologie à la veille de sa mort, qu'il a commencé de bonne heure à la rédiger, au moins dès l'an 12 av. J.-C. et peut-être plus tôt encore, qu'en l'an 6 de notre ère il a cessé d'y travailler,, et que dans l'intervalle il l'a enrichie graduellement d'additions nombreuses et significatives. L'inscription d'Ancyre nous apparaît comme une œuvre de longue haleine, mûrement réfléchie, patiemment élaborée, habilement et artislement composée, dont tous les détails ont été choisis et tous les termes pesés avec le plus grand soin, en considération de leur valeur démonstrative et de l 'effet à produire. Le souple génie politique d'Auguste s'y manifeste tout entier et l'on y retrouve, présentées sous le meilleur jour, les grandes pensées dont il s'est inspiré tour à tour pendant son règne si long et si bien rempli.
Tandis que se poursuivait le débat provoqué par Kornemann, les autres questions que soulève le Moniimentum Ancyranum n'étaient pas perdues de vue; elles ont continué depuis à piquer la curiosité des érudits et quelques-unes
d'entro elles ont reçu enfui une solution satisfaisante. Il s'est fait, pendant ces dernières anne'es, un travail très utile de liquidation et de mise au point. '
Le problème des rapports des Res cjestae avec la Vie d'Auguste par Suétone a été traité deux fois, en 1904, dans son ensemble et à fond. Wolfflin avait publié l'année précédente une note de lexicographie sur un emprunt littéral de Suétone : au chapitre 52 de la Vie cC Auguste on lit le mot exque^ alors que partout ailleurs Suétone, comme Tite-Live, Sénèque et Tacite, évite soigneusement d'employer l'enclitique après les propositions monosyllabiques (1). F. Gottanka, dans une dissertation inaugurale de Munich, met en regard les passages correspondants du Monumentum et du biographe, groupés sous trois chefs : rappels des mêmes faits, ressemblances de forme, différences; il partage l'opinion de Dennison, mais il l'appuie sur une démonstration plus solide : Suétone a utilisé directement l'original romain de l'inscription, quoiqu'il n'y ait puisé qu'un petit nombre de faits ou d'expressions et qu'assez souvent il s'en écarte. Un appendice donne une longue liste de corrections proposées au texte établi par Mommsen (2). W. Fiirst, dans une dissertation inaugurale d'Erlangen, critique la méthode suivie par Gottanka et se montre beaucoup plus afïirmatif. Il indique successivement les passages dans lesquels, de part et d'autre, les mômes faits sont rappelés sous la môme forme, ceux dans lesquels les mômes faits sont rappelés sous une forme plus ou moins différente, ceux enfin qui se contredisent. Suétone a fait un assez large usage des Res gestae ; les contradictions qu'on relève entre son œuvre et celle d'Auguste ne sauraient prouver qu'il n'a pas connu celle-ci ou qu'il ne s'en est pas servi ; c'est bien le document gravé devant le
(1) E. WôlHlin, Suelon tind das Monum. Ancyr., dans VArchiv fur latein. Lexikogra'phie, XIII, 1908, p. 193-199.
(2) F. Gottanka, Suetons Verhullnis zur der Denkschrifl des Augustus {Monum. Ancyr.), Munich, 1904.
mausolée de Rome qu'il a eu sous les yeux, et non pas le rdcil de quelque écrivain du i" siècle qui l'aurait déjà mis en œuvre ; mais il se place nécessairement à un autre point de vue que l'empereur lui-même et il a d'autres sources à sa disposition : il est facile d'expliquer ainsi les omissions, les additions et les discordances. Velleius Paterculus et Dion Gassius, attachés, comme Suétone, au régime impérial, ont fait usage aussi, quoique moins souvent, de l'apologie d'Auguste; Tacite au contraire, hostile aux Césars, n'y a pas eu recours (1).
De Tannée 1904 datent encore deux articles de G. Wissowa et d'A. von Domaszewski (2), Le premier distingue la constitutio arae^ décision du Sénat prescrivant la construction d'un autel, de la consecralio proprement dite ou dédicace et montre que c'est de la première qu'il s'agit, à propos des autels de la Vortuna Redux et de la Pax Aur/usta, dans les chapitres 11 et 12 de l'inscription d'Ancyre (3). Le second rapprocîhe du chapitre 34 les odes composées par Horace pour célébrer la fondation du principal : le poète vante les qualités d'Auguste dont le Sénat et le peuple ont fait graver les noms sur le clupeus aureus déposé dans la curia Julia en 27 av. J.-C, virtus, justitia, clementia, pietas (4).
Les publications des années suivantes ont moins d'importance. G. Kazarow a fait paraître dans les Annales de l'Université de Sofia une traduction du Monumentum Ancyranum
(1) W. Fûrst, même titre, Ansbach, 1904.
(2) Pour cette même année 1904, V. Gardthausen, op. cit., II, 3, p. 877, et E. Diehl, dans la note bibliographique mise en tête de son édition des Res gesfae (1908), signalent l'existence d'un programme de Gôttingen, (n" 355) intitulé Dus Monum. Ancyr., par Viertel. Sur ma demande, M. G. Wolfram, directeur de la Bibliothèque universitaire de Strasbourg, m'a fait savoir qu'il tenait de M. Viertel lui-même, directeur du gymnase de Gôttingen, que ce travail n'avait jamais été imprimé.
(3) G. Wissowa, Constitutio arae, dans Vllermes, 1904, p, 156.
(4) A. von Domaszewski, Vnlevsuch . zur rÔtn. Kaiser g eschichle : VI, Der Festgesançi des Horaz und die Begrilndung des Principales, dans le Hheinisches Muséum, 1904, p. 302-310.
en langue bulgare, avec introduction et notes (1). Dans son Histoire de F autobiographie cJiez les anciens ^ G.Misch réserve une place d'honneur à l'inscription d'Ancyre el insiste sur son caractère apologétique (2). Reprenant l'examen des parties du document qui ont été le plus endommagées au cours des siècles, Ch. Hoeing suggère quelques restitutions nouvelles (3). V. Lundstrôm, en suédois, compare la façon dont certains noms de nombre sont écrits dans le texte latin des Res gestae avec la traduction qu'en donne le texte grec et explique les divergences par les fautes du lapicide (4), G. Sigwart voit dans la concordance littérale de la première ligne du chapitre 4 avec une phrase du chapitre 22 de la Vie d'Auguste une preuve formelle de l'utilisation directe du Monwnentum Ancyranum par Suétone (5). H. Armstrong reprend un point particulier du sujet traité par Misch; il ne s'occupe que des inscriptions autobiographiques chez les Romains, parmi lesquelles les Res gestae figurent au premier rang (6). H. Traut revient sur la comparaison des odes d'Horace avec le chapitre 34 et ajoute quelques observations à celles d'A. von Domaszewski (7); ce dernier rappelle l'attention sur le fragment d'Apollonie publié par Anderson en 4898 (8). W. L. Westermann fait remarquer justement que les seuls personnages nommément désignés par Auguste, en dehors des rois vaincus ou vassaux et des consuls éponymes, sont les membres de sa famille qu'il a appelés
(1) G. Kazarow, Moniim. Ancyr., Sofia, 1906.
(2) G. Misch, Geschichle des Autobiographie, I : das Allerlum, Leipzig, 1907.
(3) Ch. Hoeing, Notes on the Monum. Ancyr., dans la Classical Philology, III, 1908, p. 87-90.
(4) V. Lundstrôm, dans ['Eranos, Acta philolegica suecana, IX, 1909.
(5) G. Sigwart, Sueton und das Monum. Ancyr., dans Klio, X, 1910, p. 394.
(6) H. H. Armstrong, Aulobiograp/nc éléments in latin inscriptions, dans les Ujiiversity of Michigan Studies, Humanistic séries, III, 1910, p. 215-286.
(7) H. Traut, Horaz' Rômeroden und der clupeus aureus 6, IS ff. des Monum. Ancyr., dans le Philologus, 1911, p. 317-320.
(8) A. von Domaszewski, Ein unbekanntes Fragment des Mon. Apolliniense, même revue, 1911, p. 569-570.
les uns après les autres, à recueillir son héritage; il cite une fois Marcellus, deux fois x\grippa, une fois Gaius et Lucius César et, en outre, une fois Caius seul, trois fois Tibère; en revanche, il ne prononce nulle part le nom de ses autres généraux ni celui de Drusus, si cher au peuple, aux soldats et à lui-même, mais qu'il ne considéra jamais comme son successeur éventuel. Les Res gestae n'avaient pas pour unique but la glorification personnelle d'Auguste; dans sa pensée, elles devaient servir aussi la cause de la dynastie qu'il voulait fonder, en accoutumant les Romains au principe d'hérédité (1). Enfin, dans la dernière édition de son Histoire de la littérature romaine, Martin Schanz résume, en quelques pages très nourries de faits, tout ce qu'il est nécessaire de savoir sur l'histoire du Monumentutn Ancyranum, le contenu de ses diverses parties, les intentions de son auteur, ses caractères littéraires et sa portée historique. Use rallie encore à la théorie de la Grabschrift, telle que Bormann l'exposait en 1893 ; contrairement à Gottanka et à Fiirst, il croit plutôt à une utilisation indirecte par Suétone qu'à une utilisation directe ; il mentionne la thèse de Kornemann sans l'adopter (2).
11 faut citer à part la petite édition publiée par Ernst Diehl en 1908 (3). Au point de vue du texte comme au point de vue du commentaire, elle est de beaucoup supérieure à toutes celles qui ont paru depuis 1883. Il suffit de comparer les chapitres les plus mutilés, tels que les présente maintenant Diehl, à ce qu'ils étaient dans la seconde édition de Mommsen pour se rendre compte des modifications nombreuses et le plus souvent heureuses qu'on doit à l'effort
(1) W. L. Westermann, The Monument of Ancyra, dans V American historical Review, XVIl, 1911-1912, p. 1-11.
(2) M. Schanz, Geschichle der i-ômischeu Literatur, 11,1,38 édition, Munich, 1911, p. 12-16.
(3) E. Diehl, Res geslaedioi Augusti, dans les Kleine Texte filr theolog. und ■philol. Vorlestaigen, u" 29-30, Bonn, 1908 {2» édition, 1910).
persévérant des érudits contemporains. Dans les notes au bas des pages on trouve, sous une forme extrêmement condensée, les renseignements et les renvois indispensables à quiconque veut saisir le sens de tous les passages des Res gestae en les éclairant par des rapprochements continus avec les autres sources anciennes elles travaux modernes les plus récents. II est commode d'avoir désormais sous la main ce texte meilleur et ce commentaire sobre et riche, mis au courant de l'état présent des questions.
Pendant les trente dernières années le Monumentiim Ancyranum a eu la bonne fortune de rester à peu près constamment à l'ordre du jour. C'est surtout à Mommsen qu'il le doit. Seule l'existence d'une édition sagace et solide, comme l'était celle de 4883, a rendu possibles les recherches méthodiques et les vives discussions dont nous venons de tracer le tableau. Après Mommsen, personne n'a contribué plus que Bormann et Kornemann à faire progresser l'étude des Res gestae. L'époque que nous avions à considérer se divise tout naturellement en quatre périodes d'inégale importance; la première et la troisième dépassent de beaucoup en intérêt les deux autres; le nom de Bormann domine la première et celui de Kornemann la troisième. Ce n'est pas que la théorie de la Grabschrift et celle des sept rédactions successives aient entraîné un assentiment unanime, tout au contraire; mais elles ont stimulé l'une et l'autre le zèle des épigraphistes et des historiens; pour les réfuter, il a fallu reprendre à l'envi et contradictoirement tout l'examen du document en litige ; nous avons indiqué, chemin faisant, les heureuses conséquences de cette louable émulation. Les hypothèses les plus contestables et les plus contestées ne sont pas toujours celles qui rendent le moins de services ; il n'est pas indispensable, pour faire œuvre utile, d'atteindre d'emblée la vérité; c'est déjà beaucoup que d'ouvrir de nou-
velles perspectives, de signaler des aspects jusqu'alors ignorés de problèmes qu'on pourrait croire à jamais résolus et de mettre en circulation des idées originales, vraies ou fausses, entre lesquelles la critique sait bien faire ensuite les choix nécessaires.
Maurice Besnier.