‹ Mélanges Cagnat: recueil de mémoires concernant l'épigraphie et les antiquités romaines; dédie par ses anciens élèves du College de France à René Cagnat, à l'occasion du 25e anniversaire de sa nomination comme professeur au Collège de FranceChapitre 9 sur 66 · familia in suspicionem est uocata coniurationis · texte numérisé non relu

familia in suspicionem est uocata coniurationis

V, 11 : homines sceleris coniurationisque damnati.

VI, 12 : quos seruos arma capere et bellum facere in Sicilia uoluisse cognoras.

Vil, 15 : quid? iste motus seruiliorum bellique subita suspicio... — 17.

VIII, 18 : cum seruorum bellum metuerelur... seruos quos ipse. ... belli faciendi causa consensisse iudicavit... Ici (29), au lieu de dire « parce qu'à ce moment une révolte d'esclaves est particulièrement à craindre, Cicéron énumère les motifs qui justifient cette appréhension. 11 en donne trois : le premier tiré de la situation môme des esclaves; le deuxième tiré de la facilité et de l'abondance du ravitaillement, qui permet de tenir campagne; le troisième tiré de la commodité de la saison.

Entre ces trois membres, il y a asyndète. Le premier, à son tour, est développé et comprend trois termes réunis par ^( et ». « Et » est une sorte d'indice, d'exposant qui montre que chacun de ces trois membres n'est pas sur le même plan logique que les deux derniers membres, mais que le groupe formé par eux trois est, lui seul, coordonné à ces deux derniers. La situation des esclaves (cf. plus haut I) à ce moment est caractérisée par trois circonstances : a) des familiae différentes sont réunies; b) leur force numérique se laisse voir; c) l'excès de travail, le surmenage les disposent à la révolte.

Ainsi, d'après Madvig, l'idée de coniurare, arma capere, bellum facere est implicite à cet endroit, notamment dans le mot « offondit » qui est expliqué par « irrite, exaspère «. Elle est donc naturellement sous-entendue et facile à rétablir avec commonet et avec impedit.

Je laisse ici de côté, puisqu'il a été examiné précédemment, le cas de offendit. Et j'examinerai dans son ensemble cette portion de phrase — sens et forme extérieure — par rapport aux deux derniers membres.

Et d'abord je reconnais que l'idée de soulèvements d'esclaves est présente à l'esprit de Cicéron depuis le début du de .nippliciis jusqu'au § 42, puisqu'il y rappelle les titres de Verres imperatôr. Mais tout en songeant à ces soulèvements, il n'en est pas trop effrayé; il plaisante même agréablement sur le « seruile bellum » dont ilortensius voudrait l'aire honneur à Verres (§ 2, 3, 4). Il affirme et prouve que celte guerre est un mythe, que depuis trente années il n'y a pas eu en Sicile de bellum fugitiuorum, et qu'il n'en pouvait y

avoir (§ 5 § 9) (1). Qu'y a-t-il eu? Rien, si ce n'est

quelques révoltes isolées, quelques soulèvements partiels. Ces qwcirjTtes faits font la matière de quelques réflexions sévères, mais surtout de considérations ironiques et d'anecdotes humoristiques (9 à 14). Restent les tournées du préteur. On sait comment il les faisait : à l'époque où elles étaient indispensables, il passait son temps in sella octophoro ou in conuiuiis muliehribus (ch. xiii) ou sur la plage. Telles sont, dit Cicéron, ses gloires militaires : imperatoriae laudes (§ 32).

Rien ne nous oblige à croire qu'en parlant de ces tournées nécessaires, et pourtant omises, Cicéron pense sérieusement à un bellum véritable, alors qu'il ne le croit pas possible. Il n'y pense même pas ironiquemenl ici, puisqu'il parle do la situation^ telle que les autres 'préteurs V envisageaient. Peutil donc, sans se contredire, insister au § 29, autant qu'on le prétend, sur le danger d'un hélium seruile, lui qui jusqu'au § 26 tantôt affirme qu'il n'y a eu ni guerre ni possibilité de

(1) § 8 perfacile enim sese Sicilia iam tuebatur, ut ne quod ex ipsa bellum

posset exsisteje Ibid. : NuUum at malum domesticum quod ex ipsa

proulncia nasci possit. — Crassus a d'ailleurs pourvu à ce que les fugitiui

d'Italie ne pussent passer le détroit (§ 5, M. Crassi virtutc consilioque

factuui ne ratibus conlunctis freto fugitiui ad Messanam trausirc possent).

guerre, tantôt plaisante sur les quelques motus isolés qui ont marqué la prélurc de Verres? A vrai dire, les trois termes famïlïae congregdntur, magnitudo seruitii perspicitiir, labor ... offendit, suffisent à rappeler les quelques soulèvemenis qui ont bien pu se produire ici ou là. Et ils suffisent aussi à montrer le devoir qu'ont les préteurs de visiter à cette époque une province déjà troublée par. la guerre servilo. En outre, il serait peut-être hasardeux, quand on oxplique/n«m<??i/eco/)m,de parler de «ravitaillements» (1), à propos de pâtres et de montagnards, qui peuvent bien sur quelques points faire une émeute, mais qui sont. pour essayer vraiment une révolte^en nombre par trop insuffisant, qui n'ont, pour tenter même une escarmouche, aucune arme véritable (2). Enfin l'expression « tempus anni non impedit » ne doit pas être trop pressée (3) et ne peut marquer autre chose que l'absence d'empêchement : il faut entendre non pas que la saison est propice^ mais qu'elle n'est pas un obstacle. Si ces mots pouvaient désigner en aucun cas l'opportunité de la saison par rapport à des fugitiui, ce serait à une tout autre époque de l'année, en hiver par exemple, lorsque les préteurs sont immobilisés (4) et aussi les agents du pouvoir.

(1) Madvig (loc. cit.), frumenti copia parata bellantibus. — Veut-on parler, d'autre part, de « butin »? Ceci (cf. Sallust., Frgt., éd. Jordan, pp. 135, 136, 137 et note, 138) supposerait un bellum, chose inadmissible. D'ailleurs nous savons qu'en Sicile les derniers, soulèvements n'ont pas nui aux provisions des cuLlivateurs (cf. Carcopino, op. cit., p. 160; Cicer., Verr., II, III, 54, 123; Diod. Sic, XXXIV, Exe. Vatic, 102).

(2) Cf. Carcopino : op. cit., p. 164 sqq. — Cap. III, § 7. Postea quam illinc m' Aquilius decessit, omnium instituta atque edicta praetorura fuerunt eiusmodi, ut nequis cum telo seruus esset.

(3) Madvig : tempus anni qerendis rébus aplum.

(4) § 26 tcmporibus hibernis maqniludinem frigorum et tempestatum

uim... Cf. Long, loc. laud., fin de la note.

Sénèque, Epist. CVII, § 1 (en parlant des esclaves d'un particulier) : § 1 Serui occupationes tuas occasionem fugae putauerunt... § 2 nihil horum insolitum... § 5 serui me reliquerunt : alium compilauerunt... alium prodi-

derunt : quidquid dixeris multis accidit. Cf. Cicer-, pro Rose. Amer., VIII,

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D'ailleurs Cicéron, dans une phrase assez longue pour être complètement explicite, prétend ici nous donner les raisons pour lesquelles les préteurs de Sicile, en général, se croyaient tenus de faire leurs tournées à celte époque : peut-il se borner à insister sur les précautions à prendre contre un ennemi, non seulement décimé efîroyablcment dans les guerres précédentes, mais réduit depuis lors à Timpuissance par ces préteurs eux-mêmes? {h.) . En fait ces magistrats de Rome avaient d'autres raisons encore, et fort importantes, de visiter la province à ce moment; Cicéron nous les a données lui-même [Be re frument).

1° D'abord ils devaient, quand les blés étaient sur les aires, prélever la dîme (2), assurer les approvisionnements de Rome. Et sans doute un Verres ne se croyait point obligé de se déplacer alors : car il avait des agents sûrs qui, d'accord avec les decumani, exploitaient à son profit la récolte des administrés. Mais Yerrès était plus habile ou moins consciencieux que ses devanciers. C'était le devoir du préteur d'assister le plus qu'il pouvait au prélèvement de la dîme, de surveiller les decumani, de régler les contestalions entre décimateurs et dîmes (3). Au surplus aussi bien le préteur que sa maison vivaient au cours des voyages (itinera) sur l'habitant ; à l'époque de la copia friimentiy ils devaient largement pourvoir à leur subsistance. 2° A ce moment les voyages n'étaient pas trop difficiles, tandis qu'en d'autres temps, en hiver par exemple, les préteurs devaient fréquemment, sans doute, comme Verres, se mettre, sans bouger, à l'abri des intempéries (4).

Ainsi copia frumenti commonet signifie : l'abondance du

(1) Cap. III, § 7.... edicta fuerunt eiusmodi, ut nequis cuni telo seruus esset.

(2) Cf. J. Carcopino : Mélanges d'arch. et d'hist., année 1905, t. XXV. (Article sur les Decumani). Cf. tout le De re frumentaria.

(3) Carcopino : Voir l'article des Mélanges précité.

(4) § 26. Temporibus hibernis ad magnitiidinem frigoriim et tempeslatum vim ac fluminum hoc sibi remedium compararat, etc.

blé (à ce moment) les invite à faire leurs tournées ; et « tempiis anni non impedit » : la saison leur permet de les faire. Ces deux circonstances, moins importantes que les autres ici, n'en doivent pas moins être rappelées : en temps normal, lorsque tous les troubles venant des esclaves ne sont point à craindre, elles seraient les seules à considérer pour juger de la conduite du préteur. Ici elles sont aggravantes : Verres s'abstenait des itinera, nécessités par le seruitium, alors que ses fonctions de jnaetor siciliensis l'appelaient d'ailleurs sur les aires à blé, et que la saison ne Tempêchait nullement de s'y rendre.

La forme extérieure de cette portion de phrase est intéressante. Ces deux propositions ont tout naturellement un sens complet : il n'est plus nécessaire, pour préciser l'idée marquée par les deux verbes, de recourir à Vidée générale du hélium présentée. ï esprit de Gicéron. La pensée complémentaire est fournie explicitement, et sous la forme grammaticale attendue, par le texte même. Non seulement en effet nous lisons : un peu avant : tempus consumere in itineribus] un peu après : concursant ceteri praetores ; ce qui maintient dans notre esprit toujours présente l'idée des itinera; mais encore, tout à côté et dans la proposition même dont dépendent quod... comnionet^ impedit^ apparaît l'idée dominante du passage : obeundam esse prouinciam^ exprimée précisément dans des termes tels, qu'ils peuvent être rattachés directement à commonet (frumenti copia commonet obeundam esse prouinciam), et, avec un très léger changement, à impedit (tempus anni non impedit obire prouinciam). Enfin les verbes précédents (dans les trois propositions parallèles et., et., et.) sont des passifs (congregantur, perspicitur); ofFendit équivaut, nous l'avons vu, à grauissimus est : il n'y a point à leur chercher de complément. Commonet et impedit, à la voix active, appellent, eux, des compléments directs que le contexte fournit tout naturellement : le mot praetores est exprimé un peu avant (omnes

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Siciliae semper praelores), et un peu après (ceteri praetores) : tout à côté, dans la proposition dont dépendent commonet et impedit, il est compris dans le sujet (ils) du verbe putant.

Et dès lors il ne serait pas surprenant que ragencement extérieur des propositions, dans le passage examiné, eût une autre raison d'être que la fonction de tout ramener au point de vue des esclaves seditiosi, en distinguant comme l'indique Madvig, leur situation, leurs facilités de ravitaillement, la commodité de la saison. On conçoit que les trois premières propositions s'appliquant à la situation des esclaves soient réunies étroitement par « et » répété; et que, du point de vue strictement prétorien, les deux autres propositions, détachées du premier groupe (asyndète entre offendit et frumenti) soient groupées à leur tour entre elles par un chiasme (A frumenti B copia commonet; B' tempus A' anni non impedit). De plus il semble bien que offendit soit un point culminant et marque une sorte de séparation entre les deux groupes que nous avons distingués : le maxime qui lui est joint répond en effet au maxime (1) qui accompagne putant

(1) Cf. De oratore, III, § 224; illud (seruire uoci) uidetur ab huius nostri sernionis officio non abhorrere; quod, ut dixi paulo ante, pluriinis in rébus, qnodi maxime est utile, nescio quo pacto etiara decet ma-rime. Cf. div. in Caecilium : § 63. Etenim cum lex ipsa de pecuniis repetundis socioruui atque amicorum populi Romani patrona sit, iniquum est non euui legis iudiciique actorem idoneuni maxime putari, qiiem actorem causae suae socii defensoremque fortunarum suaruQi potissimum esse uoluerunt. Notons les chiasmes dans ces exemples, dont le dernier appartient aux Verrines : maxime A est utile B, decet B' maxime A'; [actorem idoneum] (esse) A maxime B, [actorem.,... defensoremque....] potissimum B' esse A', — sans compter, dans la dernière phrase, le second chiasme : legis indiciique (a) actorem (P), actorem (a) causae i^'j (cette deuxième partie redoublée : defeusorem a! fortunae (P')). Le second exemple nous rappelle à propos à quel point Cicéron est soucieux de la forme, de la concinnilas dans les Verrines. Il n'y a point trop de témérité à voir, dans notre passage même, un chiasme amené pa,r maxime : obeundo,m esse (A) maxime (B) prouinciam (C), labor (C) maxime (B') oH'endit (A'). Le chiasme entre oheundam esse maxime prouinciam d'une part et d'autre part les propositions qui suivent offendit (et qui représentent des raisons moins importantes ici que celles du groupe offendit) est moins complet : il ne reste plus que frumenti copia (C) commonet (A'), tempus

obeimdam esse prouinciam. Aussi bien la raison (quod et — et ... et ..., friimenli elc.) du fait (pulant obcundam...) reçoit entre quod et offendit, son principal développement : la situation des esclaves est la principale des raisons données ici par Cicéron des voyages prétoriens : de là l'ampleur de ce membre de phrase tripartile : et.... et.... et.... maxime oiïendit (l). Viennent ensuite les deux autres raisons,-introduites elles aussi, par le quod unique, qui les rattache à putant (>ôr'?//^âfa;?z,-explicatives, elles aussi, des itinera,-4nais moins importantes dans le présent développement,-et partant plus courtes.

Ce qui achève de mettre à part les deux sortes de raisons, c'est la clausule métrique correcte qui les sépare. La phrase, en elTef, loin d'être embarrassée, est construite avec art. C'est une ample période qui s'ouvrant sur siimma aestas se déroule d'abord en 6 lignes, développe des circonstances bien classées, s'arrête à non impedit, puis repart, sans discontinuité, sans anacoluthe malgré sa longueur, par la reprise du cum inquam^ conciirsant... praetores, pour étaler en quelques mots nets et pittoresques la fm, le fait principal, inattendu, scandaleux et plaisant (iste nouo quodam génère imperator pulcherrimo Syracusarum loca statiua sibi castra faciebat). Or elle est décomposable non seulement par le sens et les artifices de style, mais aussi par la métrique. Les membres correspondent aux coupures logiques que nous avons reconnues :

.... maxime offendit anni non impedit

anni (C)^ non impedit (A'), un membre — redoublé — de deux termes seulement (A' C), groupés d'ailleurs entre eux, nous l'avons vu, par un chiasme secondaire.

(1) Ampleur croissante, si l'on peut dire, par le nombre des mots, qui auguiente après chaque « et « :

Familiae congregantur Magnitudo seruitii perspicitur Labor operis maxime offendit.

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ceteri praetores castra facicbat (1)

La clausule maxime off'endit a pour nous une importance particulière : elle souligne la coupure logique que nous avons essayé de marquer entre les motifs de diligence tirés de la situation des esclaves et ceux qu'a tout praetor siciliensis indépendamment des motus seruorum.

Cic. Verr. de suppl. XX, § 51 (éd. E. Thomas, Paris, 1885)

Quod tum recentibus suis officiis, intégra re, nullis

populi Romani difïicultatibus, a maioribus nostris foedere adsequi non potuerunt (Mamertini), id nunc, mdlo <jiouo'^ ofjîcio suo, tôt annis post^iure imj)erii nostri quotannis usurpatum. ac semper retentum^ summa in difficiàtate naiiium a C. Verre pretio adsecuti sunt, ac non hoc solum adsecuti, ne nauem darent : ecquem nautam, ecquem militem qui aut in classe aut in praesidio esset te praetore per triennium Mamertini dederunt (2)?

Gicéron rappelle les dispenses vendues par Verres. Les Mamertins, en retour de paiements secrets que nous devinons et d'une cybaea construite à son usage, ont été autorisés à ne fournir aucun vaisseau, aucun matelot, aucun soldat. Ils doivent évidemment cette faveur à Verres : ils ne l'avaient pas obtenue, en effet, en tant que foederati, pas plus au moment du foedus et aux termes du traité, que depuis lors par une concession spéciale. C'est ce qui ressort clairement du passage cité, bien que la construction de la phrase soit peu limpide.

(2) Les mots consumere consiierunl fournissent une clausule incorrecte, mais facile à rectifier par la supposition d'une simple haplographie : con- 8ue<ue>runt. — Voir L. Havet, Manuel de critique verbale, (Chapitre intitulé : Recherche des fautes au moyen des indices métriques de la prose); cf. Bornecque, Les clausules métriques latines (Trav. et Mém. de l'Université de Lille, N"" série, 1907, Droit-Lettres), pp. 243, 244, 247, 255, 258, 263.

(2) Seuls le Parisinus 7776, les codices détériores et la vulgate donnent nouo ^• les mots toi annis..... noslri, manquent dans le Regius (Parisinus 7774 A).

'SJensemble en est facile à saisir. Cette dispense, nous dit Gicéron, ils n'ont pu l'obtenir de nos ancêtres (quod adsequi non potuerunt) à l'époque du traité (tum), alors que (A) leurs services étaient encore récents (recentibus suis ofïiciis) ; (B) qu'il n'y avait encore rien de conclu (intégra re) ; (C) que les Romains n'étaient engagés dans aucune guerre (nul lis populi Romani difficultatibus) : ils l'ont obtenue de Verres pour de l'argent (a Verre pretio adsecuti sunt) (l), alors que (A') aucun ^nouveau^ service do leur part n'était intervenu

(nuUo <nouo>> officio suo) ; (B') que ; (C) que Rome

avait plus que jamais besoin de vaisseaux pour sa flotte de guerre (summa in difficultate nauium).

Les circonstances A et G ont leurs symétriques A' et G' (sens, consti-uction et mots). La circonstance B' s'entend assez bien : Rome, se tenant aux termes du traité avait conservé son droit de lever des vaisseaux (semper retentum) et elle en avait fait usage tous les ans (quotannis usurpatum) ; et cela s'oppose naturellement à B. Rome eût pu accorder une dispense, un privilège lorsque rien n'était conclu encore; mais depuis le foedus, après avoir exercé régulièrement et sans exception son droit de levée sur les Mamertins, elle ne pouvait, sans se déjuger et se faire tort, accorder de dispense. Malheureusement la circonstance B' au point de vue de la syntaxe, est incohérente. Les participes usurpatum et retentum, à l'accusatif, se rapportent logiquement à un droit constamment exercé et jalousement conservé par Rome : on peut déjà être surpris qu'à ces participes se joigne le mot ius lui-même, à l'ablatif. On l'est encore davantage lorsqu'on s'aperçoit que usurpatum et retentum ne peuvent grammaticalement se rapporter qu'à id : or id, comme quod, dont il est l'antécédent, désigne une dispense, obtenue ou non obtenue par les Mamertins, et non un droit possédé par Rome. Enfin il n'est point usuel de trouver dans le style des clas-

(1) Cf. un peu plus loin : adsecuti ne nauem darenl.

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siques et surtout chez Gicéron, une telle confusion : trois termes, A' B' C, parallèles et de même valeur logique; exprimés : A' par un ablatif absolu, B' par un parlicipe qui va rejoindre le complément direct (id) par dessus le premier terme, C par un complément circonstanciel, analogue à A', dont il imite le dessin j'jar dessus B'. Dans une phrase normale, ces trois termes ne pourraient être parallèles et de même valeur logique : l'on construirait nullo... officio comme une circonstance déterminant usurpatum ac... retentum ; summa in difficultate nauimn serait rattaché de même à adsecuti sunt. Enfin les éditeurs mettent tôt annis entre virgules, ce qui ne diminue point la confusion, car on ne sait s'il faut joindre ces termes au terme d'avant. A', ou au terme d'après, B', ou encore les construire à part et les traiter comme un quatrième terme auquel rien ne correspondrait dans le premier groupe ABC. — H y a donc faute de texte, quelque part, dans la portion comprise entre A' et G', où s'accumulent les difficultés (entre tôt annis et retentum).

Nous pouvons même circonscrire davantage la faute. On devine que, le premier groupe étant tripartite (A, B, G), le second oii nous avons reconnu quelques traces de symétrie avec le premier (A'... G) doit l'être aussi. Dans ce deuxième groupe, par conséquent, il y a des chances pour que tôt annis post ne fasse pas un quatrième terme et qu'il s'appuie sur le tei^me précédent ou sur le suivant. Dans le suivant, l'idée semble ne demander aucune détermination, car à côté à'usurpatum il y a quotannis, à côté de retentum il y a semper. Gelui qui précède serait au contraire heureusement précisé par tôt annis post : A signifiait que des services étaient intervenus de la part des Mamerlins et que ces services étaient tout récents au moment du traité; A' signifiera que des services de la part des Mamertins ne sont pas intervenus après le traité, et cela malgré le nombre des années qui se sont écoulées depuis le traité (lot annis post). On ôterait donc la virgule entre ofjicio suo et tôt annis; oi cela nous

dispense du même coup d'introduire yiOMo que le Regius ne donne pas. Mais 1° noua n'est point suspect; 2" si vraiment les mots retentum, usurpatum quutannis se rapportent à un droit conservé et perpétuellement exercé par Rome, l'argument aura d'autant plus de force qu'on insistera davantage sur la durée de cet état de choses. Et dès lors tôt annis post devient le corrélatif de quotannis (et de semper), et par conséquent appartient à B'.

Ainsi délimitée [iiire... retentum)^ la faute est facile à reconnaître. Les deux participes offrent un sens excellent : seule leur désinence d'accusatifs est suspecte. Après nullo officia sua on attend un ablatif absolu (cf. B intégra re). Or iiire n'est point suspect et pourrait bien fournir le sujet d'un ablatif absolu. Nous lirons usurpato ac retento : alors que, durant tant d'années qui ont suivi, le droit de lever des navires, que notre imperium comportait, avait été exercé chaque année et gardé sans interruption (1). Le rapprochement de ici aura amené les deux désinences (solidaires

entre elles) d'accusatif. — Cette correction (de iure à

retentum) avait paru plausible à D. Lambin : dans son édition posthume (Giceronis opéra 1585 f" Lyon chez Ant. Gryphius, t. II, p. 196) on lit en marge : L(ambinus) : iure imperii nostri quotannis usurpato ac semper retento.

Orator, cap. 44, §§ 150, 151. Nam ut in legendo oculus, sic animus in dicendo prospiciet quid sequatur, ne extremorum verborum cum insequentibus primis concursus aut hiulcas voces officiât aut asperas. Quamuis enim suaues ^v^ r/raues •mi^e sententiae, tamen, si inconditis verbis efferuntur, otîendunt aures, quarum est iudicium superbissimum. Quod quidem latina lingua sic observât, ncmo ut tam rusticus sit, qui vocales nolit coniungere. In quo quidam Theopompum

(1) L'expression jure imperii .... n'est point suspecte. Cf. De sionis, IX, 20.^-p.j,hV w^oD>\*.w./i Ce jus imperii pouvait être imminulum ou au contraire releîiium; nous avons ar f^ vvm'^'<«- ' allaire à la mêiue expression dans les deux passages. "i^,u,Jio f^^rv-e^

etiam rcprehendunt, quod has litteras tanid opère fugerit, etsi idem magister eius Isocrates.

Dans ce passage relatif à l'hiatus, le texte me semble altéré deux fois par haplographic mécanique.

D'abord après le quamvis — suaues graues^ auquel s'oppose

tamen... offendunt^ on attend, dans la langue cicéronienne,

un verbe au subjonctif, le verbe ôtre : il manque, mais il est

facile à restituer. Je lis : ..quamuis enim suaves graues

rz.<Csint^ sententiae, tamen, etc.

Plus bas l'auteur touche, en passant, à l'histoire de l'hiatus dans la littérature grecque (chez Isocrate, chez Théopompe son élève; chez Thucydide, Platon, Demosthène).

Théopompe, dit-il, a soigneusement évité l'hiatus, et d'aucuns le lui reprochent, bien que son maître Isocrate ait fait de même. Dans le groupe de mots... reprehendunt, quod has litteras tanto opère fugerit, la pensée s'entend clairement : has litteras se rapporte aux voyelles désignées dans la phrase précédente (vocales... conjungere : faire la liaison entre voyelles finales et initiales, pour éviter un heurt dur à l'oreille, l'hiatus). Fugere vocales signifie donc : éviter tout heurt de voyelles, tout hiatus. Mais si la pensée ne fait aucun doute, l'expression est singulière. Cicéron n'est pas embarrassé pour exprimer l'idée d'hiatus, avec précision : au début du passage cité il dit : extremorum verborum ciim insequentibus primis concursus aut hiulcas voces efficimciut asperas; un peu plus loin (fin du § 151) il dira : « vocum concursio (vocum au sens de litterarum) w^puis : distrahere voces (ch. 45), puis (ibid.) : « (poetae) hiabant, ut Naevius » (1). Donc l'expression (( has litteras tanto opère fugerit » peut nous paraître altérée. Et pourtant aucun des termes qui y entrent n'est suspect : ni hae litterae qui désigne « les voyelles », ni

(1) Au reste qu'il s'agisse du heurt des voyelles, ou du heurt des consonnes, i"auteur ne manque point de mots (... cuni... autem nobis non dicitur... quia si ita diceretur, obscaenius concurrerent litterae, ut etiam modo, nisi autem interposuissem, concurrissent : XLV, § 154 fin).

fugere qui signifie « chercher à éviter, ni tanto opère qui marque non seulement le soin particulier avec lequel un précepte est suivi [De or. III § 224 : De quo illiid jam nihil ad hoc praecipiendi genus, quemadmodum voci serviatw\ equidem tamen magnopere censeo serviendum) ou le soin particulier avec lequel une précaution est prise (Verr, actio prima : ch. ix, § 23 fin : quae cum ita essent, sane beneuolo animo me ut magno opère cauerem praemonebat); mais aussi, comme dans le cas présent, le soin particulier avec lequel un danger ou une faute sont évités (1).

Par conséquent, si le texte ici doit être corrigé, ce sera non par une modification des mots qu'il renferme, mais par quelque addition.

Quelle sorte de mots ajouterons-nous? On attend une expression du type faire se heurter, mettre en présence les voyelles : donc un infinitif. L'accusatif /zV^era.ç dépendrait de cet infinitif et le tout se joindrait correctement 'kfugerit (2) : A quelle place insérer cet infinitif? soit avant soit après tanto opère. Enfin pour être admissible, il doit être tombé mécaniquement et par l'inadvertance du scribe ; nous pouvons donc présumer qu'il devra être mis après tanto opère qui fournit justement une finale d'infinitif.

Nous connaissons donc le sens, la nature grammaticale et la place probable du mot disparu. Il reste à déterminer ce mot lui-même.

Gicéron utilisait sans doute quelque histoire des orateurs

(1) De le(j. agrar. 2» discours; cap. III, § 6 : adituni huius loci = (rostrorum) conspectumque vestrura = (populi). . . . magnopere fugeninl (les consuls patriciens); — De or., III, cap. 24, § 94 (hos... nouos magistros nihil intellegebam posse docere, nisi ut auderent; quod etiam ciim bonis rébus coniunctum per se ipsurn est magno opère fugiendum) .

(2) Gicéron emploie parfois fugere avec infinitif. Cf. De or. III, 153 : Neque illud fugerim dicere, ut Coelius : Qua tempcstate poenus in Italiam venit ; — ad Ait. X, 8, 5 : ut non sit dubiuui, quin turpiter facere cum periculo fuglamus; — pro Mur.yij. : huic... triumphum decorare fugiendunii^fuit (exemples relevés au mot fugere par Georg'e dans son lexique). — Cf. Riemann, Syntaxe latine, revue par Lejay, p. 294, § 180, b 2».

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grecs lorsqu'il écrivait ces lignes. Et les mots par lesquels il désigne l'hiatus peuvent bien venir, par la traduction, de la rhétorique grecque. Le mot qu'il emploie le plus fréquemment est concursus, concurrere ; nous rencontrons aussi dïs- Irahere. Reportons-nous aux historiens de l'éloquence et de la rhétorique grecque : nous devinons aisément à quels mots grecs, pour désigner l'hiatus, concurrere et concursus correspondent : nous reconnaissons l'idée de heurt, de choc, de rencontre dans les passages suivants : Dionys. Hal. de Dem. 4 (Isocrate) St,' s'jÀaêsU; ).apLêàv£t to a-'jyxpodo-a!. Ta cow-. VV] £ VT a T c5 V Y p a U [J. 7. T co V.

Demeir. de elocutione, § 68 : Tcspl Ss «ruyxpo ûs-îw; cp (ov r, é v t (o v 'jTisÀaêov à)vXoi. àXAwç. 'I (to x p à t '^ ç U3V yào lou- XaTTSTO (j u [Ji ir ). 7] 0- (7 £ i V auTa xal ol h.7z a'JTO'j.

Cf. Plutarch. De gloria Athen., p. 3S0 E :

'0 cpoêo'J[JL£vo^ (Isocrate)^ cpwv/jsv ©wv/ÎEv-rt. o-uyxpoCi- (7 ai.... Longin. : /?Ae^. gr. Spengel I, p. 306 : ... twv 'Itoxpà-roj; 7rapayy£A[JLàTWV, ]j:r\ Tpayuvciv tôv Xoyov t^ a u a-

TcXoxfj (1) T to V XaXoUU.£VtOV Cp (OV^ ÉVT (0 V.

Dionys. Halic. ^^3. ad Pompei. 9 (ou sujet de Théopompe) :

T^; <Ty{ji.uÀoxflç Twv cotovYiÉvTcov ypauLuàTwv (2).

Distrahere ne rend-il pas le S'.ao-Ttao-jjiôs dont parle Demetrius [de elocut., § 68) : ùz~. Zï o'j-z -r^yjùor^ Trouw t/iV o-ûvOeo-iv (compositionem verborum), %':vj(yG)ç aùxà (= -rà 'jtov/i£VTa) o'U[JL7tA7j(TTOVTa.,. ô t, a iTTT ao" u w yàp Toù )vôyou to toioùtov. ...

£01X£V * O'JTÎ [XYIV, etc..

Dans ces textes de rhétorique, il convient de relever une expression à laquelle ne répondent en latin ni distrahere, ni

(1) Ici encore est exprimée (cf. auix7r)vT,<jaca6ai, cjyxpoujt?) l'idée de concurrere, concursus, mais cette fois avec le rappel métaphorique de l'acception militaire : ((TU|nr);oxi^,), engagement, choc de deux armées.

(2) Cf. autre exemple encore du mot oûyxpouji; : Demetr. de elocut. 72 : èv Se Tw it.tyoi\oT:()f!ts'. ■/a.pxA'zr^pi aûyxpouffiî TrapaXa[i6ivo'.x' àv itpéro'jffa. Aux termes jûyxpouTt;, ajtnrWjjac'.v, <jj;xT:Xôxf| (jwvtisvtwv), on peut joindre encore !pwvT,svTwv iv-riTinr ^a (Dionys. Halic. de comp. 23 ad fin.)

concurrere : c'est un composé de TÎQyijxique nous rencontrons chezDenys d'Halicarnasse et chez Longin :

Longin. {Rh. gr. Sp. I, 306) : ojx àypslov oè oùoà twv 'laoxpaTO'j.; 7capaYy£)v[ji.àTcov svTpsTtso-Qat., u'À) Tpayûvsiv tov \6^oy vr^ TrapaGscTc!. xal (fjjiTcAoxr, twv xa).oup.év(«)v cptovrjévTWv.

Cl". Dion. Halic. de Isocr. 2 : twv tî yàp cowvrjévTuv -àç 7T ap aXXv] A o'j <; Qéo-îiç w; Auo'jo-a; tàç àpuovlaç twv vîywv....

Or -apaOsG'f,;, expliqué par it a p a A A ■/, X o u ; 0 é ts t ; et par le terme voisin, la mélaphore a-jpLTzXôx-^ (concursus), désigne évidemment des voyelles qui sont placées en regard l'une de l'autre, vis-à-vis, qui sont opposées l'une à l'autre (comme avant un choc) : « placer en face, en regard... » se dit en latin opponere. Je lirais : quod has litteras tanto opère <;opponerc>> fugerit.

Une objection se présente : les mots « opponere lifteras » marquent-ils bien l'opposilion réciproque et traduisent-ils exactement cette idée : « mettre une voyelle en regard {ïune voyelle))'] L'objection tomberait s'il y avait litteras iitteris opponere (1) : mais il y a seulement has litteras. Môme dans ce cas, l'objection n'est point décisive. Lorsque le mot qui sert de complément à opponere a en lui-même l'idée do réciprocité, Gicéron n'hésite pas à l'employer tout seul : Orator, cap. 49, § 164 : quae (uerba) siue casus habent in exitu similes siue paribus paria redduntur ,siue opponuntur contraria.^ suapte qatura numerosa sunt. Dans opponuntur contraria, l'idée de réciprocité est déjà impliquée dans contraria. De môme, dans notre passage : l'idée de voyelles qui sont en présence l'une de l'autre est impliquée dans has litteras : en elTet, ces mots rappellent directement uocale.s, qui précède, et ces uocalcs sont précisément de.s voyelles qui se rencontrent et qu'il s'agit de coniungere pour éviter l'hiatus :

(1) Cf Son. de ira, 111, 27,1 diutius irasciinur omnes quam laediiiiur. Quanto melius est abire in diuersum nec uilia uitiis opponere.

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rhiatus lui-môme est expressément défini, un peu plus haut : un choc entre fin de mot et commencement de mot (extremorum verborum cum insequentibus primis concursus). On peut affirmer qu'au moment oii Gicéron écrit has litteras^ l'idée de réciprocité n'est pas absente de son esprit ; il est donc naturel qu'il emploie le mot opponere.

Cette conjecture suppose après (tanto) opère une haplographie facile. Il est en effet très vraisemblable que souvent opponere a été écrit opère ou opoere. Dans les anciens manuscrits juridiques en minuscule la forme componitur devient compitur. Flus récemment, aux xni'' et xiv'' siècles par exemple, on connaît les abréviations que reçoivent perpétuellement dans les traités de grammaire et de scolastique les composés de ponere ; dans Pierre Abélard interponit devient intpoît ; opponi devient 0/90I, etc. (1).

De republica, Lib., I, cap. XLIII ex quo fit, ut

etiam serui se liberiits gérant, uxores codem iure sint, quo uiri, inque tanta libertate canes etiam et equi, aselli denique liberi sic incurrant, ut iis de uia decedendum sit.

Tel est le texte généralement adopté dans ce développement célèbre du de Republica où Gicéron s'évertue à rendre en latin ce que Platon a dit en grec. Il s'agit des excès auxquels se porte la multitude, lorsque le gouvernemeut populaire est brusquement substitué au régime monarchique ou oligarchique.

La comparaison entre la traduction et l'original a été faite il y a longtemps : peut-être, dans le passage cité, l'original peut-il nous servir à mieux comprendre, sinon à rendre meilleur et plus authentique le texte latin.

(1) Natalis de Wailly : Éléments de Paléographie : 1" vol., p. 439 : ms. de Saint-Germain de Tannée 1310 : 2» et 5^ lignes à partir du bas de la page. — Cf. ibid., I, p. 447 opponit = opolt dans la lisle des abréviations. Cf. Cappelli : Dizionario di abbreviature latine ed italiane. Milan, 1899 : aux composés de ponere.

ANNOTATIONS ET CORRECTIONS AU TEXTE DE CICÉRON llS

Et d'abord nous remarquerons une -légère infidélité du traducteur : ex quo fit, ut etiam serui se liberius gérant. Pourquoi ce comparatif liberius'] Platon dit [Rcp. VIII) tout

simplement : Tô ôè è'o-yaTOv oTav Sri o'^ £(i)vri[Jisvot. xal al

ètovYipisvat. u.Yi8èv t,ttov eÀsuOspoi, wai twv Trpiajjisvwv : « le dé- « sordre est à son comble lorsque les esclaves de l'un et de « l'autre sexe ne sont ni plus ni moins libres que leur pro- « priétaire, qui les a achetés ». Le piYiôèv tittov sT^eùOspot. se trouve atténué par liberius. L'esclave n'est plus identifié avec le maître né libre : il se conduit seulement avec trop — ou un peu trop — de liberté. L'explication classique de cette transformation (1) est la suivante : Cicéron a des doutes sur la légitimité de l'esclavage, Platon, lui, n'a point de ménagements. Il ne conviendrait pas d'exagérer en général les « doutes », les « ménagements » de Cicéron : il ne faudrait pas surtout en méconnaître la portée dans d'autres passages célèbres, où il pense à ses serviteurs (2). Ici s*H4o«é-, peut-il y avoir des « ménagements »? N'oublions pas que Scipion ou plutôt Cicéron traduit : « si modo id exprimere Latine potuero ; nam difficile factu est ; sed conabor tamen » (début du chap. XLIII); et encore : « tum Laelius : « Prorsus, inquit, expressa sunt a te, quae dicta sunt ab illo » (début du chap. X). Il y a donc bien là un effort sérieux de traduction. Dès lors liberius est une grave inexactitude, une infidélité d'ailleurs sans profit, car l'idée piquante de l'original est devenue une platitude. Cette tache déparc un morceau aussi travaillé, aussi brillant.

Cicéron n'a-t-il pas multiplié, comme pour faire honneur à la pensée platonicienne, qu'il suivait pas à pas, les clausules métriques correctes? Ce sont, en fin de phrase (3) : tyrannos

(1) Cf. par. ex. l'éd. classique du de Republica per E. Charles (1874, Hachette), p. 87.

(2) Masé-Dari : M. T. Cicérone e le sue idetsociali ed economiche. Turin, 1901, pp. 336 sqq.

(3) Cf. Bornecque, op. cit., pp. 297, 314; 302, 313; 301, 314; 302, 315; 301,

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uocat, uoluntarios appellari; maclant honoribus; libertalis esse omnia; ad bcstias perueniat; plane liberi siat; ciuis sit an peregrinus (?) ; discipuli magistros ; ne sint iis odiosi et graues; de uia decedendum sit.

Cet effort soutenu du traducteur, qui dans le même moment apportait à ses clausules un soin méticuleux et tâchait de rendre, outre l'idée principale, les saillies amusantes du modèle, nous explique pourquoi il trouvait son projet d'exécution difficile (difficile factu). Ce même effort couronné de succès nous explique les compliments de Laelius ou plutôt la satisfaction de l'auteur (prorsus expressa) : ce morceau lui paraît d'un art achevé, sa traduction lui semble digne de l'original. Platon est condensé, non affaibli.

Voilà de graves raisons pour suspecter liberius. Quel mot y pouvons-nous substituer? Evidemment un mot ou une expression qui soit à peu près équivalente à l'expression platonicienne : [jLYioàv /ixTov eXsuGspot... twv Tupiajjiévwv.

L'original nous la suggère, aussi bien que l'adaplation cicéronienne. Le (Ji/ioèv t,-tov eXsuQspo'. ... twv Tcp'.aiji^vcov est une comparaison assez plaisante : le mot liber/?<s au comparatif n'en indique-t-il pas une aussi, mais plus piquante? La suite de la phrase (« les femmes ont les mêmes droits que leurs maris ») (1), où s'abrège sous forme symétrique la seconde comparaison, un peu diffuse, de l'original, confirme notre impression. « Servi... se liberius gérant » est donc une comparaison où manque le 2" terme, le complément du comparatif. La fin du mot libenVv nous le fournit, par l'hypothèse assez simple d'une haplographie. Dans l'onciale du iv* siècle, comme en capitales, GRIUS s'abré-

314; 302, 315; 299, 314 (discipuli magistros); 300, 314, etc. Ces références correspondent successivement aux ditlérents types métriques examinés ici. (1) Gic. : ex que fit ut etiam serui se liberius gérant, uxores eodem iure sint quo uiri ... — Cf. Plat. : 'Ev Yuvat|î -rpô; avSoa; xal àvSpaj'. irpôî yuvaïxaî Sa/) t] laovojjLÎa xal sXsuOspîa yiy^z'ZX'., ôXîyo'j sTTsXaôùiJisô' sl-jïv.

geait fréquemment (1) en GRIkT, qui rappelle étrangement l'ablatif pluriel de herus ou enis^ « le maître ». Je soupçonne que le modèle du palimpseste où nous lisons aujourd'hui le « de Republica » avait : servi — se liberms eris gérant (2). Dans le raccourci approximatif de la traduction cicéronienne, o\ £tovT,|jL£vot. xal al èwvriusvai était devenu servi; twv Tcoiapiivwv est devenu nécessairement eris. Pas de clausule métrique : la phrase se poursuit.

Un peu plus loin, on lit dans les éditions récentes : liberi sic inciirrant : Le palimpseste porte en réalité (cf. éd. Osann, 1847, (joetlingue, p. 138) : liberei sint seic incurrant : leçon qui de bonne heure a été rejetée. Osann propose en note (loc. cit.) de supprimer sint, qui, sous la forme abrégée sit, a pu naître assez facilement de sic. Cette conjecture a paru vraisemblable, et elle a été généralement adoptée. Je crois qu'elle peut être admise, moyennant une légère amélioration.

Si Ton s'en tient en eifet au texte ainsi retouché, liberi n'est pas satisfaisant. Appliqué aux canes... aselli, il ne peut guère signifier autre chose que « en liberté ». De plus le nominatif //ôm^ suivi de sic... ut, est une tournure lâche et peu latine, dont il serait difficile de trouver des exemples dans Gicéron. Peut-on lui prêter un mot aussi plat, et un tour aussi défectueux, dans un passage aussi soigné ? — N'oublions pas l'original : ... ib pièv yàp twv Svipîwv twv utto

"Zoiç àvOptOTtOt,; OT(i» £A£u9spWT£pà £<7T!.V EVTa'jOa Tj £V â.XXï\, oÙx àv

iiq Tzd^ovzù oLTztipoç. Et puis, immédiatement : 'A-ze'/ydç yàp al'

T£ xuv£; xa^à T^jV Tcaoo'.jJL'lav oIa'lTC£p al oéo-Tcoivat. vlyvovTa'l t£ Br\ xal l'-nTTOt, xal ovoi, Tiàvu eXeuOépwç xal (T£[jLvà)ç £l9i!T[jL£vot. 7:op£ij£o-9a'., xaTa iolç oSoùç £ [ji6à)>XovT£ç tw à£l aTcav-

TWVTt, Èàv [JI.71 È^lo-TTIXai.

(1) Cf. Natalis de Wailly, op. cit., p. 243, planche IX : abréviation de us au iv» siècle. Cf. l'écriture du mot pondt« dans le fac-similé du de Republica (E. Châtelain : Paléogr. des class. lat. 1, PI. 39, l" col. 6« ligne).

(2) L'emploi du pluriel eri par opposition à sei'ui n'a rien d'anormal chez Cicéron : cf. de of[. 11, 24. Sed iis, qui ui oppressos imperio coercent, sit sans adhibenda saeuitia, ut heris in famuios, si aliter teneri non possunt,

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Cicéron abrège, sans négliger l'essentiel : de ces deux phrases il en fait une : la première, simple transition, devient un complément circonstanciel : inque tanta libertate, canes etiam... Dans la deuxième, le proverbe (...olaiTceo al Séo-TTowat.) disparait, mais l'image qui suit ne serait-elle pas demeurée intacte dans l'adaptation cicéronienne ? Les mots

Tiàvu èXeuOépwç xal o-£[j.vwç Tropsuso-Oai, £[JLêà)v).ovT£ç tw àel

aTcavTwvxi, eàv jjly) t\iTz■r'^'Z(ll correspondent évidemment à liberi sic incurrant^ ut us, etc.; ne voit-on pas que Cicéron devait de toute nécessité reprendre les adverbes IXeuGépwç xal o-sjjlvw; (ou l'un des deux), si comiques dans leur application à l'allure des chiens, des chevaux et des ânes, signaler cet « air de liberté »? Je lis donc, libère sic (comme s'il y avait en grec, au lieu de elQto-piévoi •jTopeûso-Qai,, etc., eAsuôépw;

0UT(oç eaêàXAovTeç too-xs (àvày/Tiv elvai e^lo-Tao-Gat). Placé

avant sic... ut qui le précisera d'une manière piquante, libère comique et pittoresque en lui-môme a toute sa valeur, se détache à souhait et rend à peu près l'efîet du texte original. Cette correction n'a rien de hardi : outre que le manuscrit porte : libérez (cf. Osann, loc. cit.), ce nominatif pluriel est solidaire de la leçon erronée si7ît.

1/ JJh^-^

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