C, FULVIUS PLAUTIANUS ET LA PRÉFECTURE DU PRÉTOIRE
Sévère rétablit deux préfets du prétoire, ainsi que l'avait fait Commode après la mort de Tigellin (1). Mais les préfets gardèrent le souvenir de leur puissance et Macrin s'empara de l'empire en tuantlc meurtrier deson ancien patron. Après lui les préfets devinrent de plus en plus des fonctionnaires civils (2) et, si ce n'est ïimesithée, furent des incapables; Iléliogabale ne donna-t-il pas cette charge à un danseur (3)? Diocléticn, par la multiplication des préfets, la création des Afagisti'i Mililum^ du Vicariiis a .sacris consiliis, acheva cette institution moribonde. C. Fulvius Plautianus compte parmi les derniers et les plus originaux des grands préfets du prétoire.
Louis Hautecœur.
les dieux d'avoir sauvé les empereurs. M. dk Ceuleneer, dans sa Vie de Septime Sévère, a critiqué cette interprétation.
(1) IlÉRODIEN, A. IX.
(2) ZoziiiE, T, IX.
(3) Lajipride, Héliogobale, 12.
Provincial ou municipal, le culle de Rome et d'Augusle fut pour l'empire romain un instrument merveilleux de domination : réunis pour adorer une même divinité qui planait très au-dessus de toutes les divinités poliades, de tous les dieux locaux et particuliers, les difîérents peuples d'une même province prenaient conscience de leur unité par la considération et le respect d'un pouvoir assez fort pour rallier autour de lui tous les hommes; l'autel ou le temple de la province, les cérémonies ou les jeux qui y sont célébrés rappellent à l'esprit des peuples le caractère sacré de Rome et de l'autorité impériale, le respect que l'on doit à celte ville et au pouvoir dont elle est le siège, l'obéissance que l'on est tenu de leur garder sous peine de commettre un sacrilège et d'attirer sur la province une vengeance inéluctable. Dans chaque ville, d'autre part, l'autel de Rome et d'Auguste rappelle aux habitants qu'ils ont un maître lointain, et leur présente, comme une image redoutable, le symbole de l'Etat dont dépendent leur sécurité et leur prospérité. Propagé par l'empire, le culte de Rome et de l'empereur a donc essentiellement une signification politique : la construction d'un temple ou d'un autel ROMAE et AVGVSTO sur un territoire était une véritable prise de possession. Mais, aux yeux des Romains, la déesse Roma n'a pourtant pas perdu toute sa signification religieuse; et, dans Rome môme, l'empire con-
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sacra définitivement la divinité de Rome en lui élevant un temple.
La question de savoir si le culte de Rome et d'Auguste existait à Rome môme avant la construction du temple do Rome et de Vénus par Hadrien, est très discutable.
Après la mort d'Auguste, Tibère, suivant un vœu du sénat, lui construisit un temple sur le Palatin, qui fut achevé et dédié par Galigula (1). Une monnaie d'Antonin fait allusion à des restauralions faites au temple d'Auguste : sur le revers, on voit un temple à huit colonnes avec deux figures dans l'intérieur et l'inscription templ. div. aucj. rcst. cos. III. s. c. (2). Ce temple élait-il dédié en même temps à Roma? Dans tous les textes, il est appelé temflum Aiigiisti, mais ceux des provinces étant souvent désignés par une abréviation analogue, on ne peut tirer de ces textes aucun argument contre l'existence du culte commun de Rome et de l'empereur. Par contre, certaines monnaies de Tibère, qui commença la construction du temple, et de Galigula, qui en fit la dédicace, portent un temple avec l'inscription Rom. et Aiig. (3); cette raison, jointe à la présence de deux figures dans l'intérieur du temple représenté sur la monnaie d'Antonin citée plus haut, nous paraît décisive pour admettre l'association de Rome à l'empereur dans le culte dont le temple du Palatin était le siège.
Mais le fait le plus significatif, dans l'histoire du culte romain de la Dea Roma, est la construction du temple de Rome et de Vénus par Hadrien.
L'idée d'associer en un culte commun deux déesses qu'un
(1) Tacite, Ann., I, 11; VI, 45. Suétone, Oct., 47; Calig., 21 et 22. Pline, //. N., XII, 19; XXXV, 10 et 29. Cf. Becker, Topogr., p. 430.
(2) Cohen, Mon. Imp., II, 791.
(3) Ibid., I, Tibère 39 à 46; Galigula 18-20.
poète appellera un jour les déesses sœurs (1) n'était pas arbitraire : il semble iout d'abord que l'empereur n'ait pas voulu dédier à Roma seule le temple qui reconnaissait ofïiciellement sa divinité dans Rome, mais qu'il ait voulu lui donner accès dans le panthéon romain à la faveur de son association avec une autre déesse; il en fut souvent de même dans les provinces où Ro?na fut originairement adorée conjointement avec quelque divinité locale, et^ plus récemment, le culte commun de Rome et d'Auguste avait accoutumé les esprits à toujours unir en pensée la déesse Rome à un autre personnage divin. Mais si Vénus a été choisie pour faire accueillir dans Rome la nouvelle déesse, plusieurs raisons déterminaient ce choix : avec Roma, symbole de l'Etat, la déesse à laquelle le peuple romain rattachait sa plus lointaine origine et sous l'invocation de laquelle l'empire s'était habilement placé, avait plus d'un lien. On connaît la légende qui relie le peuple romain à la Ve?îus Genitrix invoquée par Lucrèce : c'est dans les pâturages du mont Ida, témoins du triomphe de sa beauté, que la déesse s'éprend d'Anchise, et qu'elle devient mère, par lui, du héros il,née, ancêtre de la nation romaine. D'autre part, les lulii, qui se prétendaient issus d'Enée, rattachaient leur naissance à Vénus, dont l'image figure souvent sur les monnaies d'Octave pendant les premiers temps de son pouvoir; aussi l'empereur, qui avait intérêt à faire de sa dévotion particulière une religion publique, mettant à profit le goût des lettrés de l'époque pour les vieilles traditions du passé, rétablit avec un éclat nouveau le culte de Venus Genitrix. Pendant trois siècles, les empereurs s'attachèrent à ces sages principes de leur devancier qui tendaient moins au réveil de l'esprit religieux qu'au maintien du culte national (2), Les deux légendes que nous venons de rappeler concouraient à faire de Vénus la
(1) Prudence, contre Symmaque, 1, 221. « Urbis Venerisque pari se culmine tollunt templa, simul geminis adolentur thura deabus. »
(2) Cf. Boissier, La Religion romaine d'Auguste aux Antonins, I, 79.
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déesse par excellence du peuple romain; entre elle et Roma, déesse de l'Etat, il y avait une parenté mystique. Ce caractère symbolique que la religion olïîcielle a donné à Vénus se trouve consacré dans une statue trouvée à Otricoli, qui représente l'impératrice en Venus Genitrix (1). De plus, on sait que dans les premiers types monétaires romains, il y a une certaine parenté entre la représentation de la dea Borna et celle de Vénus : en particulier sur les deniers de la gens lulia^ Vénus emprunte à Rome quelques-uns de ses attributs, la tunique courte de l'Amazone, la haste, la Victoire, le globe terrestre (2). Enfin, il était naturel d'unir la déesse de la fécondité avec la déesse qui, en certains cas, représente la paix, la prospérité et le bien-ôtre : cette dernière signification est mise en lumière par un texte de Dion Gassius relatif au temple de Vénus et de Rome (3) ; dans ce temple fut élevé, par décret du Sénat, un autel sur lequel toutes les jeunes filles de la ville, avant leur mariage, devaient offrir un sacrifice avec leurs fiancés.
Dans cette association avec Vénus, il semble que ce soit Roma qui ait pris et conservé la première place. Le temple est presque toujours désigné dans les textes par le nom seul de Roma : templiini Romae, ou par l'expression de temphim Vrbis qui se substitua peu à peu à l'ancienne appellation et qui semble s'être conservée jusqu'au moyen-age (4).
Sous quelle forme la déesse Rome était-elle adorée dans le temple d'Hadrien? Les représentations monétaires nous permettent de nous figurer la statue qui avait été consacrée à Roma dans ce sanctuaire. La déesse était représentée assise (5), dans une attitude majestueuse, et ses attributs
(1) Vatican, Mus. Pio Clementino, 111, pi. 8.
(2) Mommsen, Mon. rom., IV, pi. 32, 5 et 6. Babelon, H, p. 20, 21, 22, 23, 27, 28. Wissowa, De Veneris simulacris Romanis, p. 52 sqq.
(3) Dio, LXXI, 31.
(4) Sur cette question, cf. Gilbert, Topogr., 3, p. 186, n. 3. — Jordan, Forma U. R., 89. — Lanciani, Bull. Corn., 1882, 26-54.
(5) Dio, LXIX, 4-5.
rappelaient ceux de l'Athena Parlhenos de Phidias (1); des monnaies d'Hadrien portent au revers, avec Finscription Roma Aeterna s. c, Timage de Rome assise sur une chaise curule, tenant une haste, et portant sur la main, comme Alhena, une petite Victoire (2); la ressemblance entre les deux divinités est complétée par un détail caractéristique, la présence des serpents sacrés enlacés derrière le bouclier de Rome ; il semble bien, en eiïet, que l'on doive tirer ce sens du texte de Servius (3), où certains commentateurs ont voulu voir une allusion à l'un des tableaux qui décoraient le temple de Rome (4). La Victoire, le bouclier, les serpents sont donc les attributs caractéristiques de celle im;ige de Roma.
Concurremment avec cetle figure dominatrice et pacifique inspirée d'Athéna, on trouve sous l'empire un autre type de la dea Roma qui exprime l'idéal guerrier de l'Etat. Les deux représentations se renconlrent, à la même époque, sur les monnaies d'IIadrien : on voit Rome assise sur des cuirasses et des armes, tenant une haste et un parazonium, foulant aux pieds un casque, telle qu'on la rencontre sur les deniers du i" et du n'' siècle avant J.-G. On trouve aussi la Rome trônant sur une chaise curule.
Quand il s'est agi de consacrer à la déesse une image dans un temple, et de proposer à la vénération du peuple romain la divinité qui avait reçu déjà les prières et les hommages de tous les autres peuples, c'est naturellement au second type que l'on a songé, à celui qui exprimait, non l'activité belliqueuse de l'Etat, son idéal de conquête et de domination, mais sa grandeur triomphante et pacifique.
La nouvelle divinité eut dans Rome, comme elle les avait
(1) Wissowa, Beliq. d. RÔmer, p. 282.
(2) Cohen, Hadr., 1299-1301.
(3) Ad .^neid. 11, 227.
(4) Preller, Mm. Myth., II, 3u7, n. 2. — Cohen. Hadr., 346, 348, 349, 1101, 1102, 1188, 1296.
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déjà dans les provinces, ses fêtes et ses prêtres. On fit coïncider le jour (le la dédicace du temple d'IIadricn avec le jouianniversaire de la fondation de la ville, qui était fixé par la tradition au 21 avril. Un texte d'Athénée nous éclaire à ce sujet : les fêtes en l'honneur de Rome, xà PwjjLaTa, se substituèrent aux nap'lÀi.a qui, jusqu'à Hadrien, étaient célébrées le 21 avril (1). Le jour anniversaire de la fondation de Rome avait été placé au 21 avril ; mais c'était une fête secondaire ajoutée à ce jour qui était déjà consacrée à la déesse champêtre Paies [Palilia). Hadrien changea le caractère de la fête : au nom de Palilia ou Parilia, il substitua officiellement le nom de Natalis Urbis, et il établit ce jour-là de nouveaux jeux du cirque (2). Une monnaie d'Hadrien qui porte cette inscription :
imp. caes. hadriaiuis aug. cos. iii.
ann. dccclxxxiiii nat. urb. p. cir. con. [iiatali Urbis Parilibus circenses constituti) (3), nous donne la date de l'institution de ces jeux : 121 ap. J.-G. Ils étaient encore célébrés au milieu du v^ siècle, ils cessèrent en l'an 444, parce que les 'P(0|jLa''a tombaient cette année-là le jour du crucifiement du Christ.
Un collège spécial de prêtres était chargé de desservir le culte de la déesse. Nous connaissons par une inscription le titre complet de ces prêtres ; ce sont les duodecimviri Urbis Romae (4). Mommsen a le premier conjecturé, avec toute vraisemblance, que ce titre désigne les prêtres institués par Pladrien pour le culte de Iio?na, lorsqu'il consacra son temple et fonda les fêles du 21 avril. Une inscription d'Afrique mentionne le même sacerdoce, avec le titre en entier (S); d'autres inscriptions donnent seulement l'expres-
(1) Athénée, VIII, 361 F.
(2) Marquardt, Slaatsverwallunçi , III, 201.
(3) Eckhel, D. N. V., VI, 501. Cf. Mommsen, C. /. L., U, p. 316.
(5) C. I. L., VIII, Suppl. 11338.
sion xii vir (1). Ce collège, tout romain, doit ôlre distingué dos sacerdotes Urbis Romae acternae dont on rencontre dans les provinces de très nombreux exemples.
L'inscription Roma aeterna^ qui accompagne sur les monnaies d'Antonin et d'Iladrien les représentations du temple de Rome, et qui devait se trouver en réalité gravée sur le fronton, nous fait connaître l'épilhète qui devint en quelque sorte officielle, à partir de la dédicace du temple d'Hadrien, et que nous rencontrons par la suite dans un grand nombre de textes et d'inscriptions. L'épithète aeterna exprime le caractère nouveau que prend la déesse dans l'esprit des Romains : elle règne dans l'enceinte même de Rome ; ce qu'ils adorent en elle, c'est moins une divinité siégeant dans l'Olympe au même rang que les autres dieux qu'une incarnation suprême de l'Etat, dans toute sa grandeur victorieuse et dans la splendeur matérielle que l'empire lui avait donnée. Dans cette conception de l'Etat, l'une des notions dominantes est la croyance à l'élernilé de la ville et des destinées qui lui ont été promises par les dieux, cette croyance tant de fois exprimée par' les historiens ou par les poètes, cet orgueil de Viirbs in aeternum condita de Tite Live (2), de Yurb.s aeterna de ïibulle (3). La possession du palladium apporté de Troie par Enée garantissait à Rome une existence infinie (4). D'autre part, le feu éternel qui brûlait dans le temple de Vesta était un symbole de la durée illimitée de la ville éternelle (5). Cette idée d'éternité impliquée dans la conception de la dea Roma a surtout contribué au développement du culte commun de Rome et d'Auguste : il s'est établi, entre la perpétuité de l'Etat romain et celle du pouvoir des empereurs, une correspon-
(1) C. /. L., noo, Orelli 3969.
(2) Liv. IV, 4, 4. — XXVIII, 28, 11.
(3) Tib. II, 3, 13.
(4) Cic. Pliil., XI, 10, 24. Cf. Cohen, II, p. 299, no 251.
(5) Liv. XXVI, 27, 14. Cf. Cohen Salonine, n» 97; Vespasieu n" 1 ; Tilus n'3.
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dance de plus en plus étroite (1); ce parallélisme se traduit par l'usage d'épithètes identiques appliquées simultanément à Rome et à l'empereur, par exemple fdix^ invicta, vic- Irix (2). La première ville d'Occident qui élève un autel à Auguste, Tarragone, est aussi la première oij l'on trouve un temple consacré à l'Eternité; ce temple octostyle est souvent représenté sur les monnaies avec l'inscription yEternitas en exergue (3). Les empereurs eux-mêmes favorisaient cette assimilation : en consacrant dans sa demeure du Palatin un nouveau sanctuaire à Yesta, en 12 av. J.-C, Auguste confond habilement le foyer domestique du chef de l'Etat avec le feu de la ville, image de la perpétuité de la puissance romaine (4).
L'épithète aeterna appliquée à Roma est devenue officielle au point que nous la trouvons presque toujours unie au nom de la déesse dans les inscriptions dédicatoires (5). Les autres épithètes ont été accidentellement appliquées à Rome par la fantaisie des poètes : ainsi alla, beata, hellatrix, captit orbis, ditissima, domina^ etc. (6). Parmi ces épithètes poétiques, l'une de celles qui, après aeterna^ ont eu le plus de succès, est aurea : la Roma aurea exprime la magnificence et la grandeur matérielle de la ville (7). Enfin, sous le règne de Seplime Sévère et de Caracalla, s'établit une nouvelle expression, Roma sacra, qui devient, elle aussi, quasi officielle. Il s'est passé, pour cette épithètc, l'inverse de ce que nous avons vu se produire pour celle âi'aeterna. Le mot sacra passa de l'empereur à la déesse Rome. Rome est à ce moment considérée, non comme le séjour et la chose du
(1) Cf. Cumont, l'Elernilé des empereurs romains, dans la Revue dliist. et de lut. relig., 1896, p. 449.
(2) Preller, Rom. Mylh. IP, p. 2ti6, n. 5. Ovide, Fast., IV, 389. Pont., IV, 3, 46. Stace, Silv. III, 3, 51. xVmmien, XIV, 6, 3.
(3) Cohen, Oct. Aug., 727; Tibère, 166.
(4) Mommsen, C. I. L., P, p. 317.
(5) C. I. L, III, 1422, 5443-, Vil, 370, 392; VIII, 1427, 6963, 11912.
(6) Cf. Roscher, Lexik. d. Myth. supplément : Epil/i. deorum...
(7) Martial IX, 59, 1. Ovide A. A. III, 113. Ausone Elog. Urb. 1.
peuple romain, mais comme le séjour et la chose de l'empereur et de sa maison. Or, dès le premier siècle, la famille et la maison de l'empereur reçoivent l'épilhète divina (1) et les empereurs eux-mêmes, déjà un peu avant Septime Sévère, sont appelés divini et sacratissimi (2). La plus ancienne inscription dans laquelle on trouve cette épithète appliquée à Roma date du règne de Septime Sévère, Vrbi Sacrae reg. xiiii (3).
D'ailleurs, sous certains empereurs, les titres officiels de Rome varièrent au gré de la vanité du prince qui s'habitue à considérer comme sa propriété particulière la ville oii se trouve le centre de son pouvoir, de même que les différents corps politiques sur lesquels s'appuie son autorité : Rome alors reçoit toutes les épithètes qu'un orgueil démesuré peut inventer pour frapper l'imagination des autres peuples. Ainsi Commode, après s'être décerné à lui-même des honneurs divins, en se faisant appeler Héraklès Romain^ dieu^ Amazonios (4), après avoir décrété que le temps de son règne porterait le nom de siècle d'or, après avoir donné au sénat le qualificatif de Commodien pour mieux marquer sa mainmise sur lui, imposa à Rome les surnoms de Bienheureuse, à' Eternelle et de Colonie universelle de la terre; enfin, comme le sénat, comme les armées, comme certains jours de l'année, Rome devint la chose de l'empereur et fut appelée de son nom Commodienne (5) .
Mais dans ces honneurs rendus à Roma, c'est l'idée de la ville, séjour de l'empereur et siège de sa puissance, qui domine, plutôt que l'idée de la déesse dont le culte s'est peu à peu constitué. L'éternité, le caractère sacré, exprimés par les épithètes aeterna et sacra, font partie de sa divinité; la
(i) Cf. Henzen, Bull. d. Ist., 1872, 105.
(2) Jordan, Forma Urbis, p. 8.
(4) Dio l.XXII, 13; Hérodien 1^ 14; Larapride, 11. (3) Dio LXXII, 13.
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richesse, la fortune fidèle, l'invincibilité sont aussi autant de traits persistants que la longue prospérité de Tempire a indissolublement associés à l'image de Rome ; mais à mesure que l'assimilation se fait plus étroite entre l'empereur et TEtat, il semble que l'on distingue dans l'idée de la dea Roma deux personnifications différentes : la divinité idéale, d'une part, mise au même rang que les dieux de l'Olympe, et la ville qui subit toutes les modifications que l'histoire apporte dans l'empire, ou mieux, qui est directement associée à tous les actes de l'empereur et prend comme lui des titres appropriés aux différents événements du règne. Cette double conception de la déesse Rome, idéale et concrète, on la retrouve sur tous les monuments figurés oii apparaît son image, et surtout sur les monnaies de l'époque impériale, où les divers types de Roma illustrent très exactement l'histoire de certains empereurs; tantôt elle apparaît sous une forme convenue, suivant un canon bien défini, tantôt les variations multiples de son costume, de ses attributs, de sa pose et des scènes auxquelles elle se trouve mêlée en font une expression vivante de la réalité historique.
Dans l'histoire du culte de la dea Roma sous l'empire, il importe de distinguer un certain nombre d'époques : depuis le jour oii des peuples étrangers rendirent à Rome des honneurs divins jusqu'à celui oîi un temple fut officiellement consacré à la déesse dans sa ville même, l'idée qu'on se forma de sa divinité et l'image par laquelle on l'exprima subirent de multiples variations. On peut ramener à trois le nombre des périodes principales qui constituent l'histoire de ce culte :
r II faut tout d'abord mettre à part les temples élevés par les peuples de l'Orient à la suite des édits d'Auguste et de Tibère. Dans cette première période, le culte de Rome n'a
presque aucune signification religieuse : il naît tout entier d'une pensée politique des empereurs qui profitent habilement du penchant naturel aux peuples asiatiques pour l'adulation et la divinisation des puissances terrestres. Mais il ne faut pas oublier que, dans ces sanctuaires de l'Orient, l'assimilation entre Rome et l'empereur pour une religion commune n'était permise qu'aux provinciaux; le culte de Rome et d'Auguste n'existe pas encore pour les citoyens romains.
2° Par l'intermédiaire de la dea Roma, le culte de l'empereur vivant s'établit peu à peu dans tout l'empire romain : l'association Rome et Auguste devient une formule religieuse que nous retrouvons dans presque toutes les provinces ; mais, dans cette association, c'est l'empereur qui occupe la première place et, dans presque tous les cas, Roma ne représente que la conception de l'Etat liée étroitement à la personne du prince.
3° A partir du règne d'Hadrien, la dea Roma se sépare du culte impérial et prend un caractère divin plus personnel et mieux marqué : l'épithète à'aeterna qui lui est attachée, son union avec Vénus dans le temple du forum témoignent d'une croyance nouvelle désormais acceptée par tous les esprits ; pour les Romains, il y a vraiment une divinité dans l'Olympe qui personnifie et qui protège la Rome terrestre.
Edouard Mayinial.