II. — Le cimetière de Giubiasco
Le village de Giubiasco est situé à deux kilomètres environ au S.-O. de la petite ville de Bellinzona, chef-lieu du canton du Tessin, au pied de la montagne et à un kilomètre du cours actuel de la rivière du même nom (1).
Le cimetière se trouve dans la plaine d'alluvions qui s'étend entre le village et le Tessin. Les sépultures sont creusées dans les graviers déposés par ce cours d'eau et l'humidité du sol est encore si considérable que toute trace des corps a complètement disparu.
Comme c'est presque toujours le cas, le hasard joua un grand rôle dans la découverte de cette importante nécropole. Les premières tombes furent mises au jour à la fin de l'année 1900, et les fouilles durèrent pendant toute l'année suivante. En 1905, nous eûmes l'occasion d'y faire de nouvelles fouilles, destinées à élucider certains points demeurés jusqu'alors douteux (2).
On a ouvert en tout 538 sépultures qui se répartissent sur une période de plus de huit siècles. Les tombes les plus anciennes remontent à la fin du premier âge du fer, soit vers 600 avant notre ère, et la tombe datée la plus récente renferme une monnaie de Lucilla, fille de Marc-Aurèle, morte en 183 de notre ère (3). Ce qui fait l'importance exceptionnelle de cette nécropole, c'est que toutes les civilisations qui se sont succédé dans cette région pendant ces 800 ans
(1) Cf. D. Viollier, le Cimetière préhisloriqiie de Giubiasco, in Anzeigev f. schw. AU. 1906, p. 97-98.
(2) En particulier au sujet de la provenance des tombes n"* 234 à 298. Cf. D. Viollier, l. c, p. 98.
(3) Cohen, III, p. 218, n° 41.
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y sont représentées et qu'il nous est possible de suivre pendant cette longue période leur lente évolution. Les plus anciennes sépultures paraissent avoir appartenu à une population d'origine ligure (4). Un très grand nombre de tombes appartiennent aux Gaulois, qui durent pénétrer dans la vallée du Tessin vers 400 av. J.-(]. Enfin, un non moins grand nombre de tombes nous montrent les premières manifestations de l'influence romaine dans cette contrée.
Dans cette étude, nous nous occuperons des sépultures qui sont contemporaines et postérieures à la conquête du pays par les Romains. Leur étude nous montrera comment la civilisation des vainqueurs pénétra lentement dans cette vallée reculée, et finit par devenir prépondérante, sans cependant étouffer complètement la civilisation originale des vaincus.
Mais, afin de pouvoir nous rendre un compte exact de la façon dont s'opéra cette conquête économique, nous devons d'abord jeter un rapide coup d'oeil sur le mobilier funéraire des tombes appartenant aux dernières populations indépendantes. Ces populations, avons-nous dit, étaient des Gaulois.
in. — La civilisation gauloise dans le Tessin.
Les archéologues qui s'occupent des temps préhistoriques divisent l'époque gauloise — dite aussi époque de La Tène (2) — en trois périodes successives; cette division est basée sur l'évolution de la civilisation et en particulier de certains objets, comme la fibule (3). On admet pour ces trois périodes les dates suivantes : La Tène I de 400 à 230 ; La Tène II de 250 à 50; La Tène III à partir de 50 av.
(1) D. VioUier, Les fibules de iâge du fer en Suisse, ia Anzeiger f. schw. Alt., 1907, p. 178.
(2) Du nom de la station de ce nom sur les bords du lac de Neuchâtel.
(3) 0. Tischler, Ueber Gliederung der La Tène Période, in Correspondenzblalt d. deutsch. Gesell. f. Anthropologie, 1885, p. 157.
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J.-C. et jusqu'à l'inslallation des Romains dans nos régions (1).
Lorsque les armées romaines conquirent la vallée du Tessin, les habitants de cette contrée avaient une civilisation d'origine gauloise, et cette civilisation en étuit à la deuxième phase de son évolution ; mais à côté des objets particuliers au La Tène II, nous trouvons encore dans les tombes un grand nombre de types appartenant à la fm du La Tène I.
Toutes les tombes de cette époque sont à inhumation. Le mort repose soit directement dans la fosse, soit dans un entourage de pierres sèches, et protégé par une couverture en dalles (2).
Une des caractéristiques de cette civilisation du Tessin, c'est la vie incroyablement longue qu'ont certains objets. Alors que dans les contrées voisines ils sont déjà depuis longtemps hors de mode et remplacés par des formes nouvelles, ici, ils sont encore en usage et déposés auprès des morts, parmi les bijoux les plus précieux. C'est une preuve que ces populations vivaient isolées au fond de leur vallée, loin des fluctuations de la mode.
Ce mobilier funéraire, à la fin du La Tène I, se compose principalement de fibules, qui servaient à agrafer le vêtement. Ces fibules sont généralement en bronze, rarement en fer (3); l'arc décrit une courbe en anse de panier et se continue par une tige recourbée, ou pied, qui porte la gouttière destinée à recevoir l'extrémité de l'aiguille, et se termine par un bouton massif, placé à hauteur de l'arc. Toutes les fibules de celte période sont construites sur le môme principe, mais présentent une grande variété dans leur ornementation.
(1) 0. Montelius, Chronologie préhistorique in Anthropologie, 1901, p. 622.
(2) D. Viol lier, Les Rites funéraires en Suisse, in Bibliothèque de V Ecole des Hautes Etudes {Sciences religieuses), vol. XXIV, fasc. 1. p. 71 et s.
(3) D. Violiier, Les fibules de l'âge du fer, p. 73 et s. La fibule type de cette période est le n» 115.
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Dans les tombes de femmes, on trouve de grands anneaux d'oreilles, ornés d'une perle d'ambre ; des colliers de perles d'ambre ou de verre bleu aux yeux blancs. Dans quelques sépultures, ces colliers sont remplacés par des chaînettes fixées aux épaules et retombant en plusieurs rangs sur la poitrine.
Les bracelets sont peu fréquents et généralement très simples : de gros anneaux ouverts ou fermés. Il en est de même des bagues qui sont souvent fermées d'une spirale.
Tous ces objets sont faits en bronze, quelquefois en fer. Les armes sont très rares.
La poterie est très simple et de type très uniforme. Dans la plupart des tombes, on trouve, aux pieds du mort, une urne à panse ovoide, avec pied bas, col étroit, court et évasé ; un bol hémisphérique sur pied bas et un gobelet à corps globulaire monté sur un haut pied cylindrique qui va en se rétrécissant jusqu'à la base. Quelquefois, l'un ou l'autre de ces vases manque, ou est remplacé par un autre, de forme différente. Mais ils sont toujours très simples, faits d'une terre jaune, mal épurée et mal cuite, souvent parsemée à la surface de paillettes de mica, mais jamais recouverte, ni d'engobe, ni de peintures.
Dès le début du La Tène II, apparaissent quelques formes nouvelles. Ce sont d'abord des fibules ; elles se différencient de celles de la période précédente en ce que le pied ne se termine plus par un bouton, mais par une griffe qui vient saisir l'arc au sommet (1). La forme de ces fibules est généralement plus simple et plus allongée. Quelques-unes cependant ont un arc en demi-cercle, et un ressort très allongé (2). Parfois, le pied porte un disque orné d'émail rouge. Colliers de perles d'ambre et de verre, bracelets et bagues disparaissent presque complètement. Mais le verre
(1) D. Viollier, Fibules, n»' 161 et s.
(2) Viollier, L c, n» 172, 173,
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commence à ôtre employé à la confection d'objets plus volumineux : gros anneaux multicolores et bracelets teintés.
Par contre, les armes deviennent très fréquentes. Ce n'est pas seulement la grande épée de fer à pointe camarde que l'on trouve dans ces sépultures, mais aussi le javelot et la lance à pointe de fer et la hache de combat. Le bouclier fait aussi son apparition, comme arme défensive.
Cette renaissance de l'esprit guerrier chez ces tribus gauloises est certainement un effet de Télat politique du moment : il correspond à l'époque de la conquête; devant la menace romaine, les hommes se sont armés pour la défense de leur vallée.
Quant à la poterie, elle demeure très simple : à côté des types déjà vus, nous rencontrons quelques formes nouvelles : des cruches dont la panse large et ramassée se compose de deux troncs de cônes réunis par leur base, avec pied bas et goulot court mais épais. Ces urnes sont quelquefois ornées de bandes peintes (1). Des bols carennés, d'autres bols coniques entourés d'un rebord vertical ou rentrant.
C'est à cette époque qu'appartient une urne peinte de forme très élégante ornée de bandes rouges et jaune clair sur lesquelles se détache en plus foncé un décor géométrique. Cette poterie peinte est particulière aux Gaulois.
Tel était, sommairement décrit, le milieu dans lequel les Romains allaient pénétrer au début du u" siècle avant notre ère.