‹ Mélanges Cagnat: recueil de mémoires concernant l'épigraphie et les antiquités romaines; dédie par ses anciens élèves du College de France à René Cagnat, à l'occasion du 25e anniversaire de sa nomination comme professeur au Collège de FranceChapitre 35 sur 66 · DANS LA SECONDE MOITIÉ DU IV SIÈCLE · texte numérisé non relu

DANS LA SECONDE MOITIÉ DU IV SIÈCLE

D'APRÈS AMMIEN MARGELLIN

Dans des pages remarquables, Fustel de Coulanges a démontré victorieusement, à notre avis, que les invasions germaniques n'avaient pas été une Vœlkerivanderung ^ que c'était une « étrange erreur que d'avoir cru que la Germanie fût une pépinière de nations » et que la « théorie moderne qui transforme ces incursions en un grand déplacement de peuples » était « contraire aux documents » (1). C'est un de ces documents, l'histoire d'Ammien Marcellin, que nous nous proposons de mettre ici à contribution pour répondre aux deux questions suivantes : les Germains du iv® siècle étaient-ils devenus essentiellement nomades, instables? En était-il parmi eux qui étaient restés ou voulaient rester fidèles à la vie sédentaire des Germains contemporains de Tacite? Comment Ammien se les représentait-il? — D'autre part, quelle idée se faisait-il de leur puissance numérique?

(1) Fustel (le Coulanges, Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France ; L'Invasion germanique, p. 322.

L'examen de quelques textes d'Ammien, dont Fustel n'a que rapidement indiqué la portée ou dont môme il ne s'est point servi, nous conduira à des conclusions qui ne pourront, me semble-t-il, que confirmer celles du grand historien.

On comprendrait sans peine qu'Ammien eût exprimé des craintes à l'approche d'upe énorme vague d'hommes menaçant de submerger le monde romain. Or, dans tout son ouvrage on chercherait vainement de pareilles craintes. Les agresseurs sont des pillards groupés en bandes plus ou moins nombreuses et n'ayant aucune idée de conquête (1). D'autre part, les populations germaniques lui apparaissent, sinon entièrement, du moins en grande partie, comme ayant des goûts agricoles et fixées à un sol qu'elles n'ont point l'intention d'abandonner. Du temps de Tacite, les Germains étaient agriculteurs. « Ils aimaient la terre. Ils se fixaient au sol autant qu'il leur était possible et ne le quittaient guère que quand ils en étaient chassés par d'autres. Ils le cultivaient aussi bien que le pouvaient faire des hommes peu industrieux, et ils se nourrissaient de blé (2) ». Ces observations seraient tout aussi vraies, appliquées à la Germanie du iv^ siècle. La race germanique n'est pas plus alors émigrante qu'à l'époque de Tacite.

Les habitudes agricoles sont un indice de l'état sédentaire. Ammien parle à plusieurs reprises des moissons des Ger-

(1) Sur le régime de la bande guerrière, et sur les incursions de ces bandes, cf. Fustel, op. cit., p. 296 et 357 sqq. — Dans Ammien les principaux textes à signaler sont : XXX, vi, 2; XVI, xii, 26; XXXI, v, 13; XXXI, v, H [latrocinales glohi); XXVI, iv, 3 {praedatorii globi) ; XXIX, vi, 6 [vaslatoriae maniis) ; XXVIII, V, 7 (Saxons appelés maniis latronum) ; XXVll, ii, 3 [latrocinalia castra) ; XXIX, VI, 8 (Quades appelés génies ad raptus et latrocinia aptissimae) ; XXVI, IV, 5 ; XIV, X, 1 (les Alamans représentés uniquement comme des pillards). — Ces ravageurs se réunissent rarement en une grande armée comme à Argentoratum ; le plus souvent ils errent sans ordre, dispersés par petits groupes {per diversa palantes; — vagantes fusiiis : XVI, ii, 2; XVI, xi, 3), et s'empressent de retourner en Germanie avec leur butin (XXVII, x, 1-2 ; XVIII, II, 19 : obligation imposée par Julien aux peuples Alamans de rendre les captifs emmenés par les bandes guerrières). Cf. encore XVII, x, 10; XVI, v, 17.

(2) Fustel de Coulanges, op. cit., p. 286.

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mains. Des nomades comme les Aluins n'ont que des troupeaux (i) ; mais des peuples sédentaires ne sont pas seulement pasteurs, ils sont aussi agriculteurs. Aux troupeaux s'ajoutent les moissons : Ammien unit les deux genres de ressources (2). Chez les Alamans soumis à Hortaire, les soldats romains ravagent par l'incendie les terres cultivées, acjros. Ce mot ne peut avoir ici le sens général de pays; car l'historien ajoute pecora diripiebat (3), et paraît établir une opposition entre les moissons et le bétail. — Des moissons sont signalées chez les Chamaves de la rive gaucho du Rhin; Julien compte sur elles, dans une expédition, pour approvisionner partiellement son armée (4). — Burgondes,. Alamans, Goths, tous ont des habitudes agricoles. Les Burgondes attachent une certaine importance à la culture, puisque leur « coutume nationale veut que le roi soit déposé, si la fortune l'abandonne à la guerre, ou si la récolte vient à manquer (5) », Les habitations et les moissons des Alamans sont incendiées par les Romains en 358 et en 359 (6). En 368, les soldats de Valentinien s'avancèrent fort loin, pendant quelques jours, dans une région d'où les habitants avaient fui, mais où furent incendiées les maisons, ainsi que tous les champs ensemencés (7). Mais voici les textes les plus caractéristiques.

(1) Ammien, XXXI, ii, 19.

(2) XVII, 1, 1 : miles libère gradiens opulentas pécore villas et frugibiis rapiebat nulli parcendo.

(3) XVII, X, 6 : tm quisque percitus armalorum urebat agros, pecora diripiebat...

(4) XVII, IX, 1 : ex annona decem dierum et septem, quant in expeditionem pergens vehebat cervicibus miles, porlionem sublractam in isdem subdidil caslris, sperans ex Chamavorum segetibus id suppleri passe quod ablatum est. Longe autem aliter cecidit. Frugibus enim nundun etiam maluris miles, etc.. L'emploi de frugibus après segetibus ne laisse aucun doute sur le sens de frugibus dans le texte cité plus haut, XVII, i, 7.

(5) XXVIII, V, 14 : rex... ritu veteri potestate deposita removetur, si sub eo fortuna titubaverit vel segetum copiam negaverit terra.

(6j XVII, X, 6, déjà cité. — XVIII, ii, 19 : post messes incensas et habitacula captosque plures et interfectos...

(7y XXVII, X, 1 : et quoniam aliquot diebus emensis nullus potuit qui l'esisteret inveniri, cuncta satorum et tectorum, quae visebnnlnr intacta, cohortium manu vorax flamma vastabat...

Julien, vainqueur à Argentoratum, dirige sa première expédition, sur la rive droite du Rhin, contre les Alamans : ceux-ci sont attachés à la terre, et leurs cultures semblent môme assez prospères. Ne s'attendant guère à être attaqués, ils éprouvent de la crainte, en hommes établis et « fixés dans le calme et la tranquillité » (1). Mots énergiques, attestant que les troupes venues du pays des xAlamans pour combattre à Argentoratum n'étaient que des bandes de pillards, La partie sédentaire de la population ne songe pas à la guerre offensive; lorsque les Romains l'attaquent, elle s'étonne, pensant qu'on ne doit pas faire retomber sur elle la responsabilité des dommages causés à l'Empire par les bandes errantes (2). Ces Alamans sont riches en blé et en bétail; leurs fermes ou exploitations agricoles [villae) en sont remplies. Ils ne se sont pas contentés de construire, à la mode germanique, des habitations fragiles; ils ont élevé des maisons sur le modèle de l'architecture romaine (3).

Toutefois, dira-t-on, il serait peut-être exagéré d'attribuer à tous les Germains des habitudes sédentaires, parce qu'Ammien nous les dépeint souvent comme des cultivateurs. Des bandes qui étaient venues en 355 et 356, dans le nord-est de la Gaule, ne s'étaient-elles pas empressées de semer? Julien, ayant relevé le fort des Trois Tavernes, y établit une garnison à laquelle ce blé des ennemis aurait pu fournir Talimentation d'une année entière (4), Voilà donc des Germains errants qui, à peine arrivés en Gaule, exploitent le sol. — Sans doute ; mais s'ils l'exploitent, c'est qu'ils se proposent d'y rester. C'est d'ailleurs, remarquons-le, un fait exceptionnel que des bandes armées, comme celles de ces Alamans,

(1) XVII, i, "à : at barhari praestricti nerjolii magniludine, qui se in Iranquillo posilos olio tune parum inquietari posse sperabant...

(2) Ibid.

(3) XVII, I, 7 : exlractisque captivis domicilia ctincta curatius rilu Romano construcla flammis subdilis exurebat (scil. romanus miles).

(4) XVl, XI, 11 : viclum defensoribus ibi locandis exbarbaricis messibus non sine discriminis mette collectum mililis manu condidit ad usus anni totitis.

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veuillent s'établir en territoire romain. Elles refusent en effet de partir, ordonnent à Julien de s'en aller, et lui déclarent avoir conquis le pays par leur vaillance et par la force de leurs armes [i). Or les Germains qui harcelaient les frontières romaines étaient habituellement des pillards qui, leurs razzias achevées, retournaient en Germanie avec le butin et les captifs. Il n'y avait que des incursions de bandes momentanément détachées de populations qui, semble-t-il, ne songeaient pas à se déplacer et à quitter la terre qu'elles occupaient. — Des bandes d'Alamans dont nous venons de parler il faut rapprocher les Francs Saliens qui avaient « osé s'établir en Toxandrie, en terre romaine » (2). Ce sont les deux seuls exemples qu'Ammien donne de Germains restés ou se proposant de rester dans l'Empire en conquérants. Il note le fait comme un trait d'audace, et son étonnement même prouve la rareté de l'événement.

Le régime de la bande armée qui, depuis longtemps, désorganisait la société germanique y répandait de plus en plus le goût de la vie instable (3). Néanmoins, dans l'ensemble, les Germains apparaissent à Ammien Marcellin comme des hommes qui d'une part ont l'habitude de cultiver la terre, et d'autre part ne songent pas à envahir l'Empire.

La richesse agricole des Germains n'a probablement jamais été bien grande. Ammien cependant nous en parle quelquefois. Dans les fermes des Alamans, nous l'avons vu, abondaient grains et troupeaux ; l'historien les appelle villae, mot désignant un ensemble de constructions rurales, maison du maître, étables, écuries, granges, maisons des esclaves... Les Alamans les auraient-ils construites, auraient-ils essayé d'atteindre à un certain degré d'aisance, s'ils n'avaient pas eu l'intention de demeurer là où ils étaient? Evidemment, s'ils

(1) XVI, xii, 3 : Caesari mandaverunt ul terris abscederel virtute sibi quaesitis et ferro.

(3) Fustel, l. c.

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partent, ce sera à contre-cœur, chassés par des populations soit nomades, soit refoulées elles-mômes par des nomades. C'est précisément ce qui arriva pour les Goths. Depuis le règne de Tempereur Claude II, ceux-ci se tenaient immobiles, et l'on n'entendait plus parler d'eux (1). Sédentaires, occupant des terres qu'Ammien appelle productives (2), commerçant quelque peu avec les Romains (3), ils ne furent chassés de leur pays que par la contrainte, lorsque les Iluns tombèrent sur eux. Ils tentèrent d'abord des efforts réitérés pour les repousser (4). L'un de leurs rois, Athanaric, pour les tenir en respect essaya de protéger son royaume par une sorte de limes, grand mur allant des sources du Gerasus (Prut) au Danube (5). Bref, ce n'est qu'en désespoir de cause que les Goths vinrent en fugitif.') (6) demander un asile au gouvernement impérial. Cette invasion en masse d'un peuple entier eut aux yeux d'Ammien un caractère absolument exceptionnel, et encore ne se la représenla-t-il pas comme dangereuse, car ni lui ni ses contemporains ne considérèrent les Goths comme des envahisseurs (7).

D'autres textes déposent encore en faveur des habitudes de vie sédentaire qui n'avaient pas disparu de la Germanie.

(1) XXXI, V, n : per longa saecula siluerunt immobiles, nisi quod postea latrocinales globi vicina cum sut exitio rarius iiicursabant. — Opposition bien nette entre le peuple, et les bandes qui s'en détachent, latrocinales f/lohi.

(2) XXXI, m, 1 : Ermenrichi late patentes et uberès pages repentino impelu perruperunt {Hunni),

(4) XXXI, III, 3 sqq.

(5) XXXI, III, 7 : a siiperciliis Gerasi fluminis ad tisqiie Daniibiiim Taifalorum terras praestr ingens, muros allius erir/ebal : hue lorica diliqentia céleri consummala in tuto locandam securitalem suam existimans cl salulem.

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