‹ Mélanges Cagnat: recueil de mémoires concernant l'épigraphie et les antiquités romaines; dédie par ses anciens élèves du College de France à René Cagnat, à l'occasion du 25e anniversaire de sa nomination comme professeur au Collège de FranceChapitre 37 sur 66 · XXX, II · texte numérisé non relu

XXX, II

l'état et le nombre des popdlations germaniques 255

attaches à un sol où ils étaient établis : patria chez les Quados (1), génitales terrae chez les Burgondes (2), les Saxons (3), les Goths (4). Les Jiuns ne pouvaient répondre à la question : d'où ôtes-vous? (5) — A tous les traits qui pour Ammien constituent la vie nomade des Huns s'en opposent d'autres par lesquels il caractérise la vie sédentaire des Germains, des Sarmatcs et des Goths.

Ce genre de vie subsistait, bien que d'assez rudes atteintes lui eussent été portées par le régime instable de la bande guerrière et par une série de révolutions intestines qui depuis quatre siècles bouleversaient la Germanie (6). Ammien Marcellin ne se représente pas le monde barbare comme essentiellement mouvant, comme prêt à inonder l'Empire d'une immense vague de peuples. Il voit les barbares qui habitent la Germanie, la Dacie et la Sarmatie sous l'aspect de peuples encore en partie sédentaires et agricoles, et d'où se détachent seulement, les réduisant d'ailleurs et les désagrégeant sans cesse, des bandes plus ou moins nombreuses, aisément détruites ou repoussées par les armées romaines. C'est là une des causes de sa tranquillité. Il n'entrevoit pas l'éventualité, même lointaine, d'un vaste déplacement de nations (7).

Une seconde raison de la confiance avec laquelle il envi-

(1) XVIT, xii, 5.

{Z)WN\\[,^, 1 [qenilales lares).

(5) XXXI, II, 10 : nullusque apud eos interroqatus respondere unde orilur potest, alibi conceplus natusque procul et longiiis educaliis.

(6) Fustel, op. cil.

il) Chose curieuse, c'est incme à propos des ravages causés par les 300,000 Goths admis dans l'Empire en 377 qu'Ammien a écrit la page la plus optimiste de son livre. Ceux, déclare-t-il, qui ne connaissent pas l'antiquité disent que l'État n'a jamais été plongé dans les ténèbres de pareils maux; c'est une illusion née de la stupeur oti les met le souvenir des malheurs présents. Qu'on passe en revue les âges anciens et modernes, et on verra que des événements de môme nature et aussi tristes ont souvent agité le monde romain, etc XXXI, v, 10-17.

256 CH. EVUBOIS

sage l'avenir et de sa croyance en l'éternité des choses romaines (1), c'est que la Germanie du iv® siècle semble s'ôtre bien dépeuplée. Des anciens peuples que connaissait Tacite, Ammien mentionne encore les Chamaves et les Quades ; mais, dit-il, la faiblesse de ces derniers ne laisse guère deviner la force qu'ils ont eue autrefois (2). Les nouveaux occupants du sol germain sont les Alamans, les Burgondes, les Francs : ce ne sont, selon Fustel, que les débris d'antiques populations (3). Cette opinion paraît fort juste au lecteur d'Ammien. La facilité et la promptitude avec laquelle Julien soumet les Francs est un indice de leur faiblesse (4). La rapidité avec laquelle fuient les Alamans, abandonnant leurs maisons et leurs cultures pour aller se cacher au loin dans les forêts ou sur les montagnes et laissant ainsi les Romains s'avancer à travers un pays presque vide, est un signe du peu de densité de la population. Un peuple nombreux aurait-il pu se mouvoir si aisément, rétrograder aussi vite, et à un tel point que tout fût désert sous les pas de l'ennemi? En 357, quand Julien envahit la région qu'ils occupent, les Alamans se retirent au loin en toute hâte, aucun d'eux ne fait face aux Romains, Julien ne rencontre personne sur sa route (5). Ailleurs, lors d'une expédition de Constance contre les Alamans, les « Romains se répandent dans toutes les directions, sans qu'un seul ennemi se montre pour défendre son foyer et résister (6) ». Il en est de môme sous Valentinien. « L'armée s'enfonça dans de vastes régions... Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que l'on rencontrât âme qui vive, sans que l'on trouvât rien à com-

(1) Sur cette croyance, cf. XIY, vi, 3, 6; XXVI, i, 14; XXV, v, 5 ; XXII, xvi, 13; XXVII, VI, 6.

(2) XXIX, VI, 1 : natio... parum mine formidanda, sed immensum quantum anlehac bellatrix et polens, etc.. Pour les Chamaves, XVII, vin, 5; ix, 2.

(3) Fustel, op. cit.

Page 1