XXX, VII
(8) Ibid., 6 : barbaros... cum limeret ut ampliores.
l'état et le nombre des populations germaniques 259
lopper les légions du iv" siècle. Remarquons de plus que Julien, savançant aussitôt après sur Brotomagum, ne rencontre qu'une troupe de Germains qui se disperse au premier choc. Il va donc facilement d'Autun à Brotomagum (Brumath) (1), c'est-à-dire traverse la Première Lugdunaise, les Deux Belgiques et la Première Germanie, en faisant un grand cercle par Autosiodorum (Auxerre), les Tricasses (Troyes) et Reims sans rencontrer une véritable armée. Enfin, après le combat de Brumath, Julien, se rendant à Cologne, n'est plus arrêté par un seul obstacle (2). 11 lui a suffi de réunir à la hâte une petite armée pour mettre en fuite des bandes dont l'importance était toute relative à l'abandon où se trouvait la frontière.
Expliquons de môme, dans un autre passage, les mots hostilis multitudo (3). Julien est assiégé à Sens pendant trente jours par une « multitude d'ennemis ». Mais remarquons l'opposition bien nette établie par Ammien entre les Germains et la petite garnison [paucitas praesentis manus), réduite à peu de chose par l'éloignement des Scutaires et des Gentils.
Les troupes de Julien sont appelées imiltiplices legiones dans le récit d'une expédition de Julien contre les Alamans du roi Ilortaire (4). Or ces troupes ne furent jamais considérables (5) ; à Argentoratum, il n'avait que 13,000 hommes (6), et rien dans le récit d'Ammien ne permet de supposer que l'effectif de son armée ait jamais été beaucoup plus nombreux. Voilà qui est instructif sur le sens des mots multitudo^ midtiplex^ innumerus, etc.. (7).
(5) Fustel, op. cit., p. 343, note 1.
(6) Amm., XVI, xii, 3.
(7) Ces légions romaines paraissent multipliées aux ennemis, parce que, bien qu'étant peu considérables, elles étaient peut-ôtre plus nombreuses que
Ailleurs (il s'agit des Alamans) ce sont les expressions in unum coacta barbara multitudo (1). Or cette multitude d'Alamans fuit devant un détachement de soldats armés à la légère et munis de pieux, qui passent le Rhin en cachette (2). Cette brusque arrivée remplit de terreur les Alamans qui se dispersent ; le reste de l'armée romaine peut alors construire un pont et franchir le fleuve. Sans doute bien des documents et Ammien lui-même attestent que les Germains étaient souvent mis en déroute ou en fuite par des troupes romaines qui leur étaient très inférieures en nombre : pour n'en apporter qu'un exemple, les 35,000 combattants d'Argentoratum furent complètement vaincus par les 13,000 hommes de Julien (3). Néanmoins quels que fussent la supériorité des qualités militaires des Romains (4) et l'eff'roi qu'ils inspiraient très souvent aux barbares (5), il me semble qu'une multitude, que terrorise
d'habitude. Quand Julien arriva en Gaule les forces militaires étaient, semble-t-il, réduites à presque rien (Fustei, p. 340, 343).
(1) XVIII, II, : Jn unum coacla barbara multitudo venit prope Moguntiacum prohibitura viribus magnis exercilum ne transmitleret flumen.
(2) Ibid., 11-12... Caesar certis imperavit tribnnis ut trecentenos parafent cnm siidibus milites expedilos... , impositique omnes, quos lusoriae nuves quadraginfa quae tune aderant solae ceperunt deciirrere jubentur per flumen adeo taciti ut eliam remi suspenderentur ne barbaros sonitus excitarel undarum. — Quel est relïectif de ce détachement ? Trecenteni peut signifier trois cents en tout ou trois cents par tribun. Combien d'hommes pouvait transporter chacun de ces quadruginta lusoriae nnves (sortes de croiseurs fluviaux)? Nous ne pouvons le déterminer. En tout cas le caractère de cette opération (une surprise nocturne) ne permet pas de supposer le détachement fort nombreux. Une opération tout à fait analogue est faite ailleurs contre des Germains par 800 hommes [Caesar prima quiète navigiis modicis et velocibus octingentos imponit milites, XVII, i, 4).
(3) XVI, XII. Fustei, p. 347, note 1.
(4) Fustei, p. 344-345. Ammien, XVI, xii ; XXVII, ii, 2, 7; XVII, vi, 2 ; XXVII, X, 13, 15. Sur l'infériorité militaire des Germains cf. surtout : XVlI, xii, 2 ; XXVII, X, 13, 14; XXIX, vi, 8 ; XVI, iv, 2; XXXI, vi, 4 ; vin, 1; xv, 15; VII, 8.
(5) Cf. les textes rassemblés par Fustei, p. 345, note 2. Ajouter XVII, xii, 5 ; XVIII, II, 14; XXVIII, v, 3; XXVI, v, 12. L'approche seule d'un général et surtout de l'empereur suffit parfois pour tenir les Germains en respect et pour les soumettre.
l'état et le nombre des populations germaniques 261
un détachement de soldats légèrement armés, ne peut être bien considérable.
Les Sarmates Limitantes nous sont représentés comme
massacrés en foule par les Romains {Lot procubuere
caesorum aggeres... caesis plurimis). Mais ces massacres ont lieu en très peu de temps et ne sont grands que pour cette raison. Ammien juxtapose les deux termes : in semihorae curriculo tôt procubuere subito barbari (1); exiguo temporis intervallo decurso caesorum aggeres (2). Le peu de durée du temps écoulé ne permet pas de supposer que ces carnages aient été bien considérables, ni par conséquent ces Sarmates Limitantes fort nombreux. — Contre une partie des Sarmates Limigantes, les Amicenses^ marche un détachement de velites expediti. Ceux-ci s'embarquent sur des nacelles, avec mystère (3). Cette expédition a tous les caractères d'une surprise tentée par une petite troupe d'hommes légèrement armés. Or ils détruisent presque en entier les Amicenses (4), dont l'armée devait être numériquement assez médiocre. — Ailleurs, les Sarmates Limigantes sont appelés incondita multitudo (S). Mais cette multitudo est relative au petit nombre des gardes du corps que Constance a autour de lui [stipatores pauci) (6) , alors que, monté sur son tribunal, il admet les Limigantes en sa présence et que ces derniers fondent sur lui. Le reste de l'armée n'a pas assisté à la scène ; cela ressort de la phrase : « Ce ne fut qu'ensuite que le bruit se répandit parmi les soldats que l'empereur avait failli périr » (7). Les mots « sella regalis nidlo vêtante direpta est » concordent bien avec la seule présence d'une faible escorte et l'absence du reste de l'armée.
(1) XVII, xin, H.
(2) Ibid., 12.
(3) XVII, XIII, i7.
(4) Ibid., 19.
(5) XIX, xr, 10.
(6) Ibid., 12,
(7) Ibid., 13.
Ammien dit de Saxons : « Saxonum multitudo », et à fin du même chapitre il les désigne par les mots : manus latronum (1). Il est vrai qu'ils ont alors été réduits par la reddition aux Romains d'une grande partie des jeunes hommes (2). L'intervalle n'en demeure pas moins énorme entre multitudo et manus latronum. — Mais n'en soyons pas trop étonnés. Nous surprenons quelquefois Ammien en flagrant délit d'exagération. Il écrit, à propos des Limigantes : « Quelques-uns d'entre eux [aliqui] se jetèrent dans le fleuve voisin ;.... ils s'y noyèrent pour la plupart, et nos traits atteignirent les autres, à un tel point que l'eau du fleuve fut bientôt rouge de leur sang versé en masse [adeo ut abunde cruore diffuso meatus fluminis spumaret immensi (3). L'hyperbole saute aux yeux : il y a disproportion entre aliqui et meatus fluminis spumaret immensi. — Une multitude de barbares, multitudo barbarica, dit Ammien au livre XYI, fondit sur les 2S,000 hommes de Barbation et les poussa jusqu'à Rauracum (Augst près de Bâle) (4). On serait d'abord tenté de croire ces barbares fort nombreux et au moins égaux aux Romains. Il n'en est rien. Nous lisons plus loin que la présomption de Chnodomaire (le roi Alaman) fut encore accrue par la fuite toute récente d'un général romain (Barbation) qui le surpassait en nombre et en forces (5). Mais voici qui est plus curieux : les Alamans reconnaissent que ceux qui viennent de lâcher prise devant une poignée de leurs coureurs sont les mêmes soldats qui les ont battus tant de fois (6). Cette multitudo barbarica se composait donc de pauci latronesl Singulière contradiction. Ammien, semble-t-il, emploie ici une expression excessive, qu'il dément lui-même ensuite. Il a des habitudes de style
(2) Ibid., 4.
(4) XVI, XI, 14. — Cette armée de Barbation avait été appelée d'Italie.
(5) Ibid., XII, 5.
l'état et le nombre des populations germaniques 263
consistant, ainsi qu'il arrive fréquemment aux époques de décadence littéraire, à dépasser les choses par les mots (1).
Les quelques remarques qui précèdent et que nous pourrions compléter par d'autres doivent nous inviter à être prudents dans l'interprétation du mot mullitudo et des termes analogues (2).
A l'appui de la théorie, selon laquelle la Germanie du iv° et du v" siècles aurait eu une population surabondante, on serait tenté sans doute d'apporter certains textes. Ammien dit des Alamans ffens reparabilis dans un passage où il est question d'une expédition que l'on prépare contre eux, « destinatius id jniblica tutela poscente, qiioniam reparabilis gentis motus tiincbantur » (3). On veut prévenir des incursions de bandes et frapper au cœur ce « peuple qui se renouvelle » ; étant donné le contexte, comprenons : peuple qui lance contre l'Empire des bandes toujours renaissantes. Ailleurs Ammien dit que les Alamans troublent sans fin l'Etat romain, et que cette nation, maintes fois réduite par les vicissitudes du sort, reprend si souvent des forces qu'elle a, croit-on, conservé son intégrité pendant de longs siècles : Alamannorum.... fastiis, sine fine vel modo rem Romanam inrequietis motibus confundentes ; ijnmanis eni^n natio, iam inde ab incunabiUis primis varietate casuiim imminuta, ita saepius adulescit, ut fuisse loncjis saeculis aestimetur in-
(Ij Le moi mullitudo est appliqué une fois à un corps d'armée romain dont nous connaissons l'elfectif, à savoir aux deux armées, dont on projetait la réunion, de Julien et de Barbation,en tout 38,000 tiomuies (XVI, xi,2, 3 ; XII, 3). Son emploi, dans ce cas, paraît justifié, surtout étant donné la faiblesse numérique ordinaire des armées romaines en Gaule. — De même l'épithète de populosi appliquée aux 3a, 000 Alamans réunis à Argentoratum se comprend aisément, les Germains se réunissant rarement en aussi grande quantité (XVI, xn, 6). Ammien oppose d'ailleurs les Germains populosi aux Romains, qui sont pauci (ibid.).
(2) Ammien nous avertit lui-même de nous méfier des exagération.s qui étaient fréquentes. Les Alamans Lentiens, rassemblés en 378, étaient, dit-il, 40,000 « vel septuarjinta, ut quidam laudes extollendo principis jactarunt (XXXI, X, 5).
tacta (1). Ammien considère donc qne, durant de longues périodes, se sont accumulées en Germanie des réserves lentes à s'épuiser. N'empêche que, comme nous le dirons plus loin, les Germains, par l'envoi incessant de bandes armées, se désagrégeaient et s'affaiblissaient. Ammien lui-môme nous montre les soldats romains s'avançant à travers le pays des Alamans, qui est désert et dont les habitants ont fui avec la plus grande facilité (2). Ainsi également les Burgondes, invités par Tompereur Valentinien à attaquer les Alamans, traversent leur pays et viennent jusqu'au Rhin après les avoir dispersés si rapidement qu'il est difficile de croire que la population de ces régions fût encore, à cette époque, bien importante (3).
Les Burgondes, que Valentinien lançait de la sorte contre les Alamans avaient, dit Ammien, une jeunesse abondante [pubis immensae viribus affluenles) ; mais, ajoute l'historien, ils étaient pour cette raison redoutés de tous leurs voisins pris ensemble [ideoque meluendos finitimis iiniversis) (4). Ce texte, loin de prouver la force numérique des Germains, l'infirmerait plutôt ; les Burgondes nous sont un peu présentés comme constituant une exception redoutable pour tous les autres, puisque ceux-ci réunis craignent des adversaires dont, sans doute, ils n'égalaient pas le nombre. On sera porté à admettre cette exception, si l'on songe que, parmi les bandes qui fondent sur les frontières romaines, on n'en voit pas, dans l'ouvrage d'Ammien, qui soient composées de Burgondes et que d'autre part, de 3S4 à 378, notre auteur ne nous signale pas une seule guerre entre Rome et les Burgondes.
La Germanie s'affaiblissait par le départ continuel de
(2) XXVII, x,7. Texte cité plus haut, dont nous avons tiré la conclusion que la population de cette région ne devait pas ôtre bien dense.
l'état et le nombue des populations germaniques 263
bandes qui presque jamais ne revenaient, et par la destruction que les Romains faisaient soit des guerriers errants, soit de ceux qui étaient restés en Germanie. Les bandes qu'elle lançait sur l'Empire n'apparaissent pas dans l'ouvrage d'Ammien comme des hordes formidables. A Argentoratum les Germains étaient 35,000; mais, pour qu'ils atteignissent ce chiffre, il avait fallu l'union de plusieurs bandes, la jonction de sept rois (1). A diviser exactement par 7, nous obtenons 5,000 hommes par bande; mais les rois Chnodomaire et Serapion, qui l'emportaient sur les autres en puissance (2), avaient probablement amené plus de soldats ; le chiffre moyen d'une bande serait ainsi de 3 à 4,000 hommes. En 366 une des bandes d'Alamans qui saccageaient la Gaule comprenait au moins 10,000 hommes (3). En revanche une bande de Francs composée seulement de 600 hommes pouvait causer à Julien de grandes difficultés (4). Les frontières étaient souvent harcelées, mais elles l'étaient rarement par des masses dangereuses comme en 357 oij les barbares étaient 35,000, comme en 378 où ils étaient 40,000. La réunion de pareilles armées exigeait de leur part un effort exceptionnel ; il leur fallait, comme en 357, cesser d'agir séparément, mettre fin à leurs querelles incessantes (5); comme en 378, rassembler des hommes de tous les cantons, c'est-à-dire la presque totalité de la nation (6) : car, une fois cette armée de 40,000 hommes détruite, l'empereur Gratien conçoit l'ambition « d'anéantir entièrement » le peuple des Alamans Lentiens, déjà presque exterminés (7). 40,000 hommes, voilà l'armée la plus forte qui, dans un intervalle de 25 ans soit sortie de la Germanie,
(l)XVI, m, 3; XVI, xii, 1.