IN H • R • D • D
M • TIGNVARIVS V • S- L- M •
Fis. '2.
Fis. 1.
Figg. 1-2. — Autels de Sarrebourg.
Notons que, à Sucellus, manque le chien ou le loup, compagnon du dieu au maillet. En revanche, deux animaux figurent sur les reliefs, un corbeau, sur le premier, un autre oiseau, sur le deuxième, dont je n'essaierai pas d'expliquer la présence.
Bien que les attributs des deux figures féminines diffèrent un peu, il est certain qu'elles représentent la môme déesse.
Que sont ces attributs et quelle est cette déesse? C'est un petit problème encore négligé.
La déesse à côté de laquelle s'assied d'habitude le dieu au maillet porte les attributs des Abondances et des Déesses mères (1). Une seule fois il est apparié aune Diane; c'est sur un petit monument cubique, trouvé à Kastel, en face de Mayencc (2). Si le dieu au maillet est partout un même dieu, il est à croire que sa parèdre est partout la môme déesse, car nous sommes en Gaule, chez d'honnêtes paysans gaulois^ dont les monuments que nous avons de leur religion ne paraissent pas prêter à leurs dieux des amours variées. C'était la première fois qu'on voyait en cet appareil l'épouse du dieu au maillet. La raison n'est pas suffisante pour croire qu'il en eût changé. Au surplus, peu importe.
La déesse de Sarrcbourg tient sur l'un des monuments la patère des Déesses mères. Je ne sais pourquoi M. S. Reinach fait un encensoir de ce qu'elle porte de la main gauche sur l'autre monument. Ce serait un encensoir en forme de cabane. L'édicule du sceptre et cette cabane sont pour moi une seule et môme chose. C'est le môme attribut sous deux formes différentes, pléonasme iconologique qui s'explique de soi.
Chaque fois qu'un dieu porte un sceptre surmonté d'un emblème, l'emblème choisi figure, exalté par la hampe, le symbole typique de son essence divine. C'est souvent l'animal sacré, c'est-à-dire l'aspect animal du dieu. L'édicule de Nantosuelta doit être à la déesse comme l'aigle à Jupiter ou
(1) Espérandieu, Recueil des Bas-Reliefs, III, 1849, 1892, etc.
(2) Flouest, Revue Archéologique, 1890, I, pi. VI-VII.
le sanglier à la Diane des Ardennes (1). J'ai pensé dès l'abord que c'était, à défaut d'un animal sacré, son logis, en un mot une ruche et que Nantosuelta avait quelque relation avec les abeilles.
Qu'une déesse, habituellement représentée en Abondance, eût l'abeille pour animal familier, l'association paraît raisonnable et conforme à la logique des convenances sympathiques. A l'histoire surnaturelle de l'abeille le symbolisme de l'abondance fournirait un long chapitre, comme celui de la pureté. Cette déesse de l'abondance a pu revêtir, au moins une fois, la figure de Diane. Or l'abeille était associée au culte de l'Arlémis d'Ephèse, dont les prêtresses étaient des abeilles, [LéXiT-zcni (2), et l'on sait que l'iconographie religieuse des Gaulois doit beaucoup à la Grèce d'Europe et d'Asie. Je ne crois d'ailleurs ni que la déesse de Sarrebourg ait emprunté sa ruche à la Diane d'Ephèse, ni qu'elle l'ait prise en guise de corniicùpia.
Mais tient-elle bien une ruche?
Des ruches antiques nous n'avons ni exemplaires certains, ni représentations authentiques, ni définitions claires (3). Il y en eut plus d'une sorte. Grecs et Latins en ont fait de paille et de bois, en rotonde [-AÙ'likr^, xu'jsaiov) ou carrées. Les noms nous laissent toute liberté de nous figurer les choses à notre gré. Pour les Irlandais, la ruche est un
(1) Bas-relief du Musée de Metz représentant une déesse tenant un sceptre surmonté d'un sanglier. Moulage au Musée de Saint-Germain, n» 11366. Cf. S. Reinach, Catalogue des bronzes figurés du Musée de Suinl-Germain, p. SO, n° 29 (Diane chevauchant un sanglier).
(2) Baumeister, Denkmûler d. kl. AU., 1, 131 ; II, 1434. Weniger, in Roscher, I^xikon der rp'iech. u. rom. Mythol., II, 2638; Id., Symbolik der Biene in der anliken Mythologie. E. Rolland, Faune populaire de la France, III, p. 262- 270; Sebiilot, Le Folk-Lore de France, 111, 300 sqq., 307 sq., 315, etc.; Grimm, Deutsche Mythologie '^, 658; A. Wuttke, Der deutsche Volksaberglaube der Gegenwart, 150, 071, etc.; Ilcnderson, Notes on Folk-Lore of the Northern Counties of England, p. 309-311.
(3) Bas-relief du Vatican : Ilulsen, Ein Monument des Val. Muséum, 1887. — CIL., \\, 3124. Relief publié par Boissard, Antiquitates, t. VI, pi. 60, très douteux. Cf. Pauly-Wissowa, Real Lexikon^, IV, 450.
panier [sgeap sheillcinean, panier d'abeilles) (i). En basbreton, le nom de la ruche, riisken, est celui de l'écorce, qui se dit riisg en gaélique, riisc en comique, et de là vient, croit-on, noire mol ruche, panier d'ccorce (2). Mais de quand datent ces expressions et ce nom, d'origine celtique, l'avonsnous reçu des Gaulois? Chez les peuples du Nord de l'Europe l'élevage des abeilles est chose récente (3). Les Gaulois récoltaient sans doute encore le miel dans la forôt comme leurs cousins, Germains et Slaves, l'ont fait longtemps encore (4) Toutefois il est certain que les Gallo-Romains ont pratiqué l'apiculture et le monument de Sarrebourg nous donnerait la meilleure et peut-être la seule figure que nous eussions des ruches antiques si nous avions quelque moyen de démontrer que lu déesse aux petites cabanes ait eu des raisons d'y loger des abeilles. Il nous apprendrait entre autres choses que la forme des ruches n'a pas beaucoup changé depuis lors.
Ce moyen, je le trouve dans l'interprétation des attributs du dieu, son parèdre. Les divinités gauloises forment des ménages bien assortis dont les conjoints se ressemblent et mettent leurs attributs et attributions en commun. Rosmerta
(1) A. Mac Bain, An etymoloqical dictionanj of the Gaelic langage, p. 313. Le mot est d'origine nordique : Skeppa, mesure. Sur l'importance de l'élevage des abeilles en Irlande, cf. O'Curry, Manners and Customs of Ihe Ancient Iris h, p. cccLXXvii.
(2) A. Mac Bain, o. L, p. 298, s. v. rusg. — Cf. R. Gauthiot, Des noms de l'abeille et de la ruche en indo-européen et en finnois, in Mémoires de la Société de linguistique, 1910, p. 2C4 sqq.
(3) 0. Schrader, Indogermanisches liealexikon, p. 86 : tandis que les langues indo-européennes ont des expressions communes pour désigner le miel et l'hydromel, elles n'en ont pas pour désigner l'abeille domestique. Elles ont employé alternativement les mêmes mots pour désigner celle-ci et les abeilles sauvages. — Cf. R. Gaulhiot, o. L, passim.
(4) Cf. pour les Germains, Anton, Deutsche Landwirtschaft, I, 163 sqq. — Pour les Slaves : Hehn, Kulturpflanzen und Hauslhiere^, p. 565.
porte le caducée de Mercure et, dans les couples où figure l'Abondance, le dieu parèdre prend volontiers la corniicôpia (1). Mari et femme se répètent en deux sexes. Des qualités de Tun on peut conclure aux qualités de l'autre.
L'un des attributs du dieu au maillet, rare, mais sans doute caractéristique, est un tonneau. Des dieux au tonneau le recueil du commandant Espérandieu permet de dresser très facilement la liste :
Esp. II, 1621. Gannat; à l'Hôtel-de-Villc. Le dieu porte le maillet appuyé contre son bras gauche ; à droite, sur le sol, un tonneau.
Esp. III, 2025. Lieu dit le ^^^HHIMi!'^ Châtelet, près Cussy 1§ Ghatel ; Musée de Beaune. Le dieu est assis, le pied droit sur le tonneau ; de la main gauche, qui est cassée, il s'appuyait sur son maillet.
T?r.^ TIT OAor T • l'i Fi". 3.— stèle de Grandmont.
Esp. 111, 2034. Lieu dit En Roussot, à Grandmont, commune de Monceau; Musée d'Autun (2). Le tonneau, vu de côté, se reconnaît à ses cercles, derrière le manche du maillet. (Figure 3).
Esp. III, 2750. Vichy ; chez M. Desbrest, maire. Le dieu pose son pied droit sur le tonneau et appuie sur sa cuisse droite le manche de son maillet. Au-dessus du tonneau est une amphore.
(1) Espérandieu, o. l., III, 2166, Chassey, Musée d'Autun : Dieu barbu et vêtu à la façon du dieu au maillet tenant d'une main Voila habituelle et de l'autre une corne d'abondance. Cf. ibld., 1836, 1837, 1852.
(2) E. Flouest. Deux Stèles de laraire, 1885, p. 15 sqq. Flouest ne reconnaît pas le tonneau.
Esp. IV, 3537. Malain ; Musée de Dijon. Le manche du maillet est posé sur le tonneau.
S. Reinach, Catalogue des bronzes^ p. 176. Bas-relief aujourd'hui perdu, trouvé àToul, connu par un dessin conservé à la Bibliothèque Nationale. Le dieu est debout; à ses pieds un chien flaire deux grenades ; à gauche sont représentées deux barriques [\).
J'ajoute à cette liste un petit monument, provenant de
Nuits ou de Seurre, qui se trouve au musée de la Société Achéologique de Beaune. Il représente le dieu au maillet assis à côté d'une Abondance. Le manche du maillet repose, à terre, sur un disque qui est sans doute le haut d'un tonneau. Esp. III, 2066.
Je reconnais un dieu au maillet flanqué du tonneau dans un petit monument d'Autun, non identifié par le commandant Espérandieu et dont le catalogue du Musée de Saint-Germain, qui en expose un moulage, lait un Gaulois en costume de chasse. Le tonneau est visible et le maillet a laissé de sa hampe une trace fort nette. Esp. III, 1843. (Fig 4).
M. Ad. Blanchet a reconnu un dieu au maillet sur un tesson de vase sigillé provenant de Lczoux. Le personnage, vêtu d'une tunique à manche, est assis sur un rocher (?), sur
Fig. 4. — Musée d'Aulun.
(l) Je supprime le point d'interrogation que met ici M. S. Reinach. Les barriques sont parfaitement reconnaissabies.
NANïOSVELTA, DÉESSE A LA RUCHE 289
lequel se détachent des objets circulaires qui ont l'air de tonnelets. Du môme côté, c'est-à-dire à droite, sa main s'appuie sur un bàlon, qui peut être le manche d'un maillet. Le long du bras gauche, un peu tendu, s'allongeait un autre objet. Déchelette, Vases Céramiques de la Gaule romaine^ t. II, p. 218 ; Musée de Saint-Germain, n" 32588 (1).
Un bas-relief de l'ancienne collection Bulliot (Autun) représente un personnage, qualifié de tonnelier, qui tient d'une main sur son épaule un tonnelet et s'appuie de l'autre sur une longue hampe, sans terminaison distincte. Je suis tenté de voir un dieu dans ce tonnelier qui porte si aisément sa charge. Esp. III, 1882.
Un petit groupe trouvé l'an dernier à Alise par le commandant Espérandieu nous montre à côté d'une Abondance un dieu paresseussement appuyé sur un tonneau (2). Je crois que c'est le même. Il n'a pas de maillet. Mais la chose tirc-t-olle à conséquence? Il se peut que maillet et tonneau soient la même chose (3). Autre cas de pléonasme iconologique.
Les Gaulois faisaient grand usage de tonneaux. II se peut qu'ils aient eu le droit d'en revendiquer l'invention (4). Que la tonnellerie ait donné, dans leurs aits familiers, un emblème à l'un des plus particuliers de leurs dieux nationaux, on ne s'en est donc pas étonné, sans doute à bon droit. Mais
(1) Ad. Blanchet, Compte rendu de Déchelette, Vases Céramiques in Bulletin Monumental, 1905, p. 201. M. Déchelette hésite à admettre cette conjecture; ce serait le seul exemple d'un dieu gaulois dans la céramique de Lezoux.
(2) Espérandieu, Fouilles de la Croix Saint Charles, 1911.
(3) M. S. Reinach m'invite à considérer comme des barillets les masses des maillets rayonnants de Vienne : Dieu au maillet de Vienne (Flouest, Deux Stèles de laraire, p. 69, pi. XIII); maillet du Musée de Saint-Germain, 2220i). 11 me suggère de compter parmi les monuments du culte d'un dieu au tonneau la pendeloque de Vertault en forme de barillet : Bulletin de la Société des Antiquaires, t. 60, 1899, p. 297.
(4) Mac Bain, o. t., p. 382, tunna. Kluge, Etymologisches WÔrterbucfi d. deutsclien Sprache^, p. 393, pense qu'en germanique le mot est un emprunt au celtique postérieur au viii'- siècle ; s'il était germanique, la première consonne serait devenue s en allemand. Cf. Pline VIII, 16.
que contenait ce tonneau? Du vin? C'est possible. Entre les mains de Silvain (et Silvain a prêté au dieu au maillet son nom, ses attributs et peut-être un peu de sa personne), se voit une grappe. De la bière? C'est plus probable; cela convient mieux à la petitesse des tonneaux et c'est plus gaulois. Les Gaulois, buveurs de bière, en fabriquaient de plusieurs sortes (1) et ils ont légué quelques mots de leur cru au vocabulaire technique de la brasserie (2). Je suis même porté à croire qu'ils ont inventé le houblonnage et qu'ils en ont fait honneur au dieu au maillet, dieu de la bière. Ils connaissaient le houblon (3) et le nom du houblon, humulus lupulus, fait aisément penser au loup familier de Silvain dieu au maillet, si toutefois ce loup n'est pas un chien.
Entre autres sortes de bières ils fabriquaient de l'hydromel (4).
Si le dieu au maillet, dieu au tonneau, est un dieu de la bière, il est tout à fait conforme aux données de la religion gauloise que sa parèdre soit une déesse de l'hydromel, préside comme telle, à la récolte du miel, aux abeilles et porte la ruche.
Que le dieu au maillet ou au marteau, dont les monuments gaulois nous laissent libres de nous figurer l'usage à notre
(1) Cf. Grupp, KuUur der allen Kellen und Germanen, p. 84; Strabon, IV, 201 ; Denys d'Halicarnasse, XIII, 11; Pline, XXII, 164; XIV, 149.— Kôp-jn : Posidonius, dans Athénée IV, 152 c. ; xoOp|j.i : Dioscoride, II, 110; Marcellus Empiricus, 16, 33; irl. Cuirm. Cf. O'Curry, o. l., CCCLXXI. — *Lendu : irl. Und., Gall. llynn. Cf. O'Curry, o. c, p. ccclxxiii. — Caelia, Cerea, Ceruesia : Pline, XXII, 164.
(2) Ex. cervoise, brasser.
(3) Pline, XXI, 86. L'adjonction du houblon peut résulter des tentatives pour conserver la bière. Pline, XIV, 149, fait honneur aux Celtibères de pareils essais. Cf. O'Curry, o. L, CCCLXXIII; 0. Schrader, o. L, p. 377.
(4) Diodore V, 26 (d'après Pythéas); Athénée, IV, c. d; Eustathe, II., XI, 637 (d'après Posidonius). 'Medu-, vieil irlandais mid, gallois medd. Cf. O'Curry,