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guise, soit bien un dieu de la bière, la mythologie des Celtes insulaires nous donne là dessus pleine satisfaction.
Plusieurs personnages de la mythologie irlandaise sont des « frappeurs » armés de massues ou de marteaux. On a comparé SuccUus au Fomore Balar, grand-pôrc du dieu Lug (1). Je le compare plus volontiers au forgeron divin Goibniu, qui fait partie des Tuatha De' Danann. C'est lui qui prépara pour les dieux le fameux « feslin de Goibniu », fled Goibnenn (2), festin ou beuverie, car il s'agissait d'y boire le cleoch^ boisson qui rendait immortel. Or cette boisson d'immortalité, c'était une bière dont regorgeait, dans l'autre monde, monde des dieux et des âmes, un chaudron merveilleux, objet des convoitises de tous les grands héros.
Le forgeron Goibniu avait plus d'un métier, c'était un bâtisseur (3). Comme tel, il se confond dans la mythologie avec un autre frappeur, Dagda, aussi grand buveur que mangeur, qui, lui aussi, possède un chaudron dont il peut vider d'un trait le contenu, porridge ou bière (4). Dagda et Goibniu bâtissent pour Balar. Les trois grands « frappeurs » sont donc assez près les uns des autres.
Or, le dieu forgeron n'est pas particulier à l'Irlande. Le Mabinogion gallois nous fait connaître un Govannon, également forgeron (5). Govannon est l'oncle de Llew, c'est à dire de Lug, dont Balar est le grand-père. Govannon date de loin, car parmi les noms de lieu bretons attestés par la géographie
(1) s. Reinach, Cultes, I, p. 223. D'Arbois de Jubainville, Le Cycle MythO' logique irlandais. Cours de Littérature celtique, t. II, p. 206.
(2)0' Curry, Atlanlis, t. III, p. 389. 0' Grady, Silva Gadelica, II, p. 385. Cf. D'Arbois de Jubainville, o. Z.,p. 275,277-78,309, 317. — Irl. Goba, forgeron.
(3) Gobhan Saer, Gobhan l'architecte : saor, charpentier {*sapiros, d'une racine sap, comportant l'idée de science, d'adresse). — Larminie, West Irish Folk-Taies, p. 1-9; Dottin, Contes Irlandais (II), p. 198, XXXVI. Dans ces contes Gobhan Saer joue le rôle prêté à Dagda dans le récit de la bataille de Magtured.
(4) D'Arbois, o. l., p. 296 eipassim. Mac Culloch, The Religion of the ancient Cells, p. 61, 382, Cf. Revue celtique, t. XII, p. 85.
(5) Mac Culloch, o. l., p. 109 sq.
latine, nous trouvons un Gobanniodunum (1), « fort, du forgeron », etc.
Breton vaut souvent pour Gaulois. En tous cas la Gaule propre, à défaut d'un nom divin qui fasse pendant à Govannon et à Goibniu, nous a laissé des noms théophores. Gobannicnos (2)
en estcertainementun \ (le fils de Gobannos); y V S Gobannitio (3), l'oncle de Vercingétorix, en fournit un autre exemple.
Ce dieu forgeron, cousin du Goibniu goidélique, dont on a le droit de supposer l'existence, c'est sans doute le dieu au maillet, patron des forgerons et qui leur prête, sur les stèles funéraires (fig. 5), son chien et jusqu'au coq dont il est flanqué quelque part (4). Patron des tonneliers également!
Nommé Sucellus à Sarrebourg (5) , Silvain ailleurs, c'est lui peut-être qui se pré-
Fig. 5. — Slèle funérab-e d'Entrains ; musée de Saint-Gerniain-en-Laye, 52733.
(1) Gohannion. Holder, Allkeltischer Sprachschatz, s. v. = Gobanniodunum, selon d'Arbois de Jubainville ; près d'Abergafenny, It. Ant. 484, 6; Rav. 5, 31, Bannio.
(2) Saint-Just, près Suse, CIL, V, 7290. Cf. Revue Celtique, X, 231-233.
(3) César, B. G. 7, 4, 2.
(4) Stèle d'Apinosus. Esp. III 2309, (Entrains). Cf. Esp. I 437, Nimes : Dieu au maillet flanqué du coq.
(5) C'est peut-être le même dieu qui porte à Alésia le nom de Ucvetis ;
sente encore sous les espèces de Viilcain (1). Tonnelier, forgeron ou chaudronnier, mais brasseur en tous cas et fabricant tantôt le chaudron, tantôt le fût, tantôt la bière. Cette combinaison de métiers n'est probablement pas accidentelle et fait penser à l'association que la mythologie grecque établit entre Hephaistos et Dionysos (2).
Elle veut dire, je crois, que, au temps où naquirent les dieux, avant d'avoir la bière et le moût fermentes, le difficile était d'assembler la cuve et de marteler le chaudron (3). Je considère donc comme démontré le caractère bacchique du dieu au maillet. S'il n'a pas toujours l'enseigne du tonneau, il ne lâche jamais son pot et c'est, je crois, un pot à bière.
L'étymologie du nom de Nantosuelta, à supposer qu'elle soit exacte, révèle un caractère belliqueux. Qu'à cela ne tienne. Le dieu de la bière a été latinisé encore sous les espèces de Mars. Une inscription bretonne est une dédicace Deo Marti Braciacx (4). Braciaca n'est pas, comme beaucoup d'épithètes divines, une épithète géographique, mais une épithète de fonction. Le Mars Braciaca est un dieu du malt, bracis (S), ou du brassage. Est-ce le rapprochement établi
cf. Poisson, fieuMe Celtique, XXXIIl, 1912, p. 102 : Ucvetis serait équivalent du héros métallurgiste irlandais Uchadan ; les forgerons seraient ses dévots. — Le nom de Sucellus, à en juger par la liste des inscriptions, a du être assez général; elles s'échelonnent dans l'est de la Gaule, du Var à Mayence.
(1) S. Reinach, Catalogue des bronzes, p. 39, n" 11. Statuette dite de Vulcain, au Musée de St-Germain (n<> 34111). M. S. Reinach note la ressemblance qu'il présente avec un dieu au maillet.
(2) J. Harrison, Introduction ta the Study of Greek Religion, p. 433, fig. 134, Hephaistos portant le marteau et la vigne; p. 376, Hephaistos ramené dans l'Olympe par Dionysos. — Iliade,!, v. 597-600, Hephaistos échanson des dieux,
(3) O'Gurry, o. L, p. ccclxxii.
(4) C. 1. L. Vil, 176, Haddonhouse, près Bakewell, Holder, s. v.
(5) Pline, H. N., XVllI, 62. Bas latin bracium, Du Gange, s. v.; vieil irlandais braicli ; gallois brâg ; comique brâg. L'extension du mot dépasse les langues celtiques ; russe braga, boisson faite d'orge et de seigle ; petit russien, braha ; lithuanien, brôgas. Cf. Holder, s. v.
par les Latins entre Mars et Silvain (1) ? Est-ce l'humeur belliqueuse du dieu frappeur qui nous a valu un Mars dieu de la bière ? Le dieu au maillet, en tous cas, a été parfois pourvu d'attributs militaires. Il porte une épée nue sur un petit monument d'Alise où il voisine avec l'Abondance (2). Il est pourvu du parazonium sur une statue, trouvée à Escles (Vosges), qui est au Musée d'Epinal (3). Sur un autel carré de Soulosse, dans la même région, il tient un poignard de la main gauche (4). C'est peut-être le dieu au maillet que l'on voit armé d'une lance et assis à côté d'une Abondance, sur un bas-relief du Mont-Auxois, au musée de Dijon (5), et debout à côté de la môme déesse sur un relief d'Autun (6). A Gombertant, à une heure et demie de Beaune, a été trouvée une petite stèle sur laquelle est sculpté un dieu qui réunit autour de lui et dans ses mains, le bouc et la bourse de Mercure, un chien, une lance, une épée et un bâton qui n'est peut-être que le manche d'un maillet (7).
A un Mars dieu de la bière, Braciaca, répondra naturellement une Nemetona, déesse de l'hydromel. Il n'est pas inutile d'observer que l'un des noms de l'hydromel, d'ailleurs devenu anglais, est bragget (8), qui précisément fait pendant à l'épithète du dieu. A défaut d'un parallélisme plus exact, le nom de la dea Meduna (9), s'il est clair, désigne
(1) Caton, De Re Rustica, LXXXIII ; Lucilius, dans Nonnus, p. 110 ; CIL., VI, 481, 2894.
(2) Espérandieu, III, 2347. Musée de Dijon.
(3) F. Voulot, Calalogiie des collections du musée déparlemental des Vosges, 2* partie, Séine lapidaire, n° 8.
(4) Id., ibid., n° 49.
(5) Esp. III, 2348.
(6)Esp. III, 1832.
(7) Esp. III, 2082.
(8) Joyce, Irish Culture, t. II, p. 120. En anglais, le mot désigne une sorte d'ale sucrée avec du miel et diversement épicée. Le mot est emprunté au gallois. Selon Cormac, il a passé du gallois à l'irlandais sous les formes brocaat, bracaut, broiccat ; ces mots désignent selon lui une sorte de bière particulièrement bonne [sain-linn) faite de braich.
(9) Bertrich, Reg. Bez. Coblenz. Holder, s. v. Elle est associée k une dea Vercana, déesse de la colère?
une pareille déesse et prouve que la religion gauloise ne répugnait pas à la concevoir. Mais, qui plus est, notre déesse de Sarrebourg a reçu de son mari des tonneaux. Je les reconnais dans les cercles qui s'entassent à ses pieds à la façon des tonnelets de Toul et de Lezoux. Il n'y a pas à s'y méprendre, ses fonctions sont bien indiquées.
Sainte Brigitte nous garde probablement le souvenir d'une déesse irlandaise de la bière analogue à celle que nous supposons en Gaule. Sa vie relate, à la date de Pâques, un miracle de la bière (1). C'était un rite irlandais de Pâques que de faire à l'église d'abondantes libations de bière pour rompre le jeune du carême (2). La bière manquant, Sainte Brigitte renouvela le miracle de Cana.
Ces libations de bière à l'église sont, elles aussi, un souvenir de l'ancienne religion celtique et elles nous donnent à penser que Sucellus-Braciaca et Nantosuelta, déesse de l'hydromel, n'étaient pas uniquement ou originairement des dieux de métier et que la bière dont ils faisaient largesse n'était pas une boisson « hygiénique », mais une boisson rituelle. Je me propose de le montrer expressément ailleurs (3).
Observons seulement que le chaudron à bière de la mythologie se trouve dans l'autre monde, chez les dieux sans doute,
(1) Vila IV. S. Brigidae, Ch. IV. — Cf. Joyce, o. Z., t. Il, p. 120 ; Lynch, Cambr. Ev. II, 137 : Lorsque le roi de Leinster vient visiter Brigitte, elle lui donne une coupe d'hydromel.
(2) Joyce, o. /., p. 119.
(3) A titre d'indication, je me contente de citer le passage suivant des Vailima LcLlers de R. L. Stevenson, t. II, p. 194 « It may amuse you to hear how it is proper to drink 'ava. When the cup is handed you, you rcach your arm but somewhat behind you and slowly pour a libation, saying with somewhat the murmur of prayer, « le lammafa e le atua. Ua melaqofie le fesi la faiga nei. » « Be it (high-chief) partaken of by the God. How (highchief) beautiful to view is this (high-chief) gathering ».
mais chez les dieux infernaux (1). Le légitime possesseur du chaudron est un Dispater. 11 est assez bien établi que le dieu au maillet l'est également (2). Cette association de fait a ses raisons; l'une est à mon avis celle que E. Rohde a très finement élucidée en expliquant comment l'extase bacchique a fourni l'idée d'àme (3). J'exposerai les autres en étudiant un jour la bière rituelle des Celtes. Mais déjà je suis prêt à croire que, si les morts gaulois, comme Apinosus (fig. 5), tiennent à la main sur leurs stèles funéraires le gobelet ou le pot, ils l'empruntent à ce Dispater, pour boire à son tonneau et trinquer avec lui. Dieu des douleurs infinies et éphémères, de la sève vitale qui bouillonne sur la mort, des enthousiasmes meurtriers, de l'ivresse permise aux jours de fête et du labeur quotidien des gens de métier; dieu singulier, inquiétant, grandiose ou grotesque, peut-être au fond bonhomme, le dieu au maillet, Dispater et Sucellus, le grand dieu des Celtes, touche de près au Dionysos, qui a donné la bière aux Thraces, avant de donner le vin aux Grecs, ainsi qu'à rOrpheus de la philosophie mystique. L'ivresse qu'ils donnent est une ivresse sacrée. La libation qu'ils commandent est un sacrifice où les dieux boivent avec les hommes et les vivants avec les morts; le brassage même de la boisson est un acte de sacrifice. Je le montrerai, j'espère, bientôt point par point. Je n'ai voulu avancer pour le moment qu'une chose, c'est que Nantosuelta, parèdre du dieu au maillet, est sa digne compagne et qu'elle porte une ruche où s'élabore le miel du meth.
H. Hubert.
(1) MacCulloch, o. l., p. 381.
(2) S. Reinach, Cultes, I, p. 225 ; Bronzes figurés, p. 165.
(3) E. Rohde, Psyché.