SOUS LA DOMINATION ROMAINE
Lorsque les Romains commencèrent la conquête de l'Afrique du Nord, la vie urbaine ne s'y était développée que le long du littoral et dans quelques régions voisines de la Méditerranée, Plus tard, surtout aux ii% ni^ et iv^ siècles de l'ère chrétienne, les villes furent nombreuses et en général prospères non-seulement sur la côte, mais même à l'intérieur du pays et jusque sur les hauts plateaux. Comment s'est produite cette transformation ? Quelles en ont été les causes? Quelle est l'origine de ces villes nouvelles qui se multiplièrent surtout à l'est du Maghreb, dans la province Proconsulaire et en Numidie? Telle est la question que nous voulons étudier brièvement, en nous plaçant au point de vue de l'évolution matérielle et économique, en laissant de côté ce qui concerne les institutions municipales.
Il convient d'abord de déterminer avec le plus de précision possible jusqu'où la vie urbaine s'étendait dans l'Afrique du Nord au moment oii le gouvernement romain
entreprit vraiment la colonisation et la mise en valeur de ses possessions africaines, c'est-à-dire au début de l'empire. Grâce aux récits que les historiens antiques nous ont laissés des principales guerres dont l'Afrique du Nord fut le théâtre avant la conquête romaine, guerres d'Agathocle contre les Carthaginois, expédition de Regulus pendant la première guerre punique, révolte des mercenaires, campagne de Sci pion l'Africain à la fin de la seconde guerre punique, troisième guerre punique, nous connaissons au moins de nom la plupart des villes qui existaient déjà dans le pays ; pour plusieurs d'entre elles, il nous est possible de fixer leur position géographique. De ces villes, la très grande majorité était échelonnée sur le littoral depuis les Syrtes jusqu'aux Colonnes d'Hercule; toutes celles-là dépendaient de Carthage (1). Les plus importantes étaient Leptis, Hadrumète, Utique, Hippo-Acra (Bizerte) ; mais beaucoup d'autres, moins considérables, furent prises ou attaquées par Agathocle et par Regulus ; Diodore de Sicile et Appien donnent l'un et l'autre le chiffre de deux cents (2). En dehors de la région maritime, les villes étaient moins nombreuses. Diodore en nomme plusieurs dans sa relation de l'expédition dirigée parEumachus. l'un des généraux d'Agathocle, vers la haute Libye ; il n'en est qu'une dont la situation puisse être indiquée avec quelque vraisemblance; c'est Toca, peut-être Thugga. L'expédition d'Eumachus ne semble d'ailleurs pas s'être éloignée du pays très accidenté et boisé qui forme aujourd'hui la Tunisie septentrionale et le Tell du département deConstantine (3). Le récit de la Guerre des Mercenaires fournit à Polybe l'occasion de nommer Sicca Veneria (4) ; quant à la ville d'Heka-
(1) Polybe, III, 39.
(2) Diodore de Sicile, XX, 17 ; Appien, Punica, 1,3.
(3) Diodore de Sicile, XX, 57 et suiv. Outre Toca, les autres villes mentionnées sont Phellinè, Meschela, Acris et Ilippoacra; dans cette dernière Ville, que Diodore distingue nettement de rHippoacra voisine d'Utique (auj. Bizerte), il faut peut-être voir Hippo Regius (auj. Bône).
(4) Polybe, 1,66.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l'aFRIQUE DL' NORD 321
tompylos, dont les alentours avaient été soumis par Ilannon (1), on ne sait où elle était située. 11 convient d'ajouter que Diodore et Polybe, tout en citant quelques villes dans l'intérieur du pays, insistent sur le genre de vie et le caractère soit nomade, soit au moins pastoral des populations voisines (2). Au temps de la seconde guerre punique, Zama, que cinq jours de marche séparaient de Garthage, et Nadagara ou Naragarra existaient dans la région où se déroulèrent les opérations décisives de la lutte entre Scipion et Hannibal (3). Quel que soit l'emplacement que l'on assigne à la Nadagara de Tite-Live, il est du moins certain que Zama était située entre Hadrumète et Sicca Veneria, à l'est-sud-est de cette dernière ville. Quant à l'œuvre que, d'après Polybe, Massinissa accomplit en Numidie, étendant le territoire cultivé, substituant sur de vastes étendues la vie sédentaire à la vie nomade, elle fut surtout réalisée dans le Tell tunisien et dans la vallée moyenne de la Medjerda; ce fut alors sans doute qu'aux anciennes villes, telles que ïhugga, Zama, Sicca Veneria, s'ajoutèrent Vaga ou Vacca, Thirmida ou Thimida, citées par Salluste (4); Bulla Regia date peut-être de la môme époque. Vers l'ouest, Cirta, capitale de Syphax, puis de Micipsa, dominait déjà du haut de son rocher contourné par le Rummel toutes les vallées d'alentour (5). Avec Salluste et sa narration si précise des campagnes dirigées par les Romains contre Jugurtha, nous pénétrons plus loin vers le sud. L'historien nomme plusieurs villes fortes, Suthul, Thala, Capsa ; à Suthul et à ïhala, Jugurtha avait enfermé ses trésors ; quant à Capsa, le roi numide la croyait inattaquable, peut-être même inaccessible pour les Romains. Suthul, dont l'emplacement exact n'est pas connu, paraît avoir été située
(1) Id., I, 73. Certains textes de basse époque l'identifient à Theveste.
(2) Polybe, XII, 3 § 4; Diodore de Sicile, XX, 57.
(3) Tite-Live, XXX, 29.
(4) Polybe, XXXVII, 3, § 7 et suiv.; cf. Tite-Live, XXX, 12; Salluste, Bell. Jugurlh., 11, 19, 23, 31, etc.; Strabon, XVII, 3, § 15.
(5) Tite-Live, XXX, 12 ; Salluste, Bell. Jugurlh., 24.
dans le Tell tunisien, sur un promontoire rocheux autour duquel la plaine pouvait être transformée en marécage par les pluies d'hiver (1). MaisThula et ses environs appartiennent à une autre zone, non point encore tout à fait la zone désertique, mais celle des hauts plateaux arides et solitaires (2). Metellus, pour atteindre ïhala, doit emporter avec lui toute Feau nécessaire à ses troupes (3). Jugurtha, qui s'échappe de Thala avant que la place soit investie par les légions, gagne le pays des Gétules à travers de « grands déserts (4) ». La description que Salluste fait des environs de Thala et le récit qu'il donne de l'expédition ne laissent place, d'après nous, à aucune hésitation sur l'emplacement de la ville : c'est l'emplacement qu'occupa plus lard la Thala de l'époque impériale, au sud de Sicca Veneria, à l'est-nord-est de Theveste (5). Quant à Capsa, elle était abritée par la môme oasis où se trouve aujourd'hui Gafsa. Mais tout le pays qui s'étendait au nord de Gafsa jusqu'aux parages de Zama, Lares et Sicca Veneria était dépourvu de villes ; il suffit pour s'en convaincre, de lire avec attention les chapitres consacrés par Salluste à la marche des Romains sur Capsa (G). Thala môme et Capsa furent détruites pendant la guerre de Jugurtha ; la première fut incendiée par ses propres défenseurs; la seconde l'ut complètement détruite et ses habitants furent les uns tués, les autres vendus à l'encan par le vainqueur (7).
On peut donc affirmer qu'au dernier siècle de la République romaine, la vie urbaine n'avait pas dépassé, sauf les exceptions de Thala et Capsa, les limites méridionales de la région accidentée qui forme aujourd'hui le Tell tunisien et
(1) Salluste, op. cit., 41.
(2)1(1., 18 : ...quanquam viler Thalatn flumenque proxtcmum, in spatio millium quinquaçjinta, loca arida atque vasla esse cognoverat... (3)Id., ibid".
(4) Id., 82 : per magnas solitudines.
(5) Salluste, Bell. Jugurth., 78 et suiv.
(6) Id., ibid., 94 et suiv.; cf. J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 296.
0) Salluste, Bell. Jugurth., 79 et 96.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE -DANS l' AFRIQUE DU NORD 323
le Tell de Constantine. Les villes le plus éloignées de la côte vers le sud étaient alors, de Test à l'ouest, Zama, Lares, Sicca Veneria, Girta. Après la destruction de Thala et de Capsa, aucune agglomération d'habitants sédentaires n'existait sur les hauts plateaux de la Tunisie centrale et du département de Constantine. Quant à l'extrémité occidentale du Maghreb, il était, à l'exception de la lisière môme du littoral, parfaitement inconnu.
Les dernières années de la République, loin de favoriser les progrès de la vie urbaine dans l'Afrique du Nord, lui furent au contraire funestes. Beaucoup de villes furent détruites pendant ou après les guerres qui ravagèrent le pays (1). Au début de l'empire, Strabon et Pomponius Mêla tracent de l'intérieur des provinces romaines un tableau qui ne permet pas le moindre doute. Après avoir rappelé que Siga, l'ancienne résidence de Syphax, et Zama, naguère capitale de Juba, sont en ruines, Strabon ajoute : « Au dessus de la côte (de la Numidie), à l'exception de quelques parties cultivées appartenant aux Gélules, le pays n'offre jusqu'aux Syrtes qu'une suite de montagnes et de déserts; seulement aux abords des Syrtes, on voit de riches plaines descendre jusqu'à la mer et les villes en grand nombre, ainsi que les fleuves et les lacs, se succéder le long de la côte. » Et plus loin le géographe décrit ainsi le genre de vie des populations de l'intérieur, les plus voisines de la côte, qu'il appelle les Libo-phéniciens : « Entre la Gétulie et le littoral de notre mer, on rencontre beaucoup de plaines et beaucoup de montagnes, voire de grands lacs et des fleuves, et parmi ces derniers quelques-uns dont le cours est brusquement interrompu et se perd sous terre. La vie de ces peuples, à en juger par leur nourriture et leur habillement, est entièrement simple; ils pratiquent la polygamie et ont des enfants en grand nombre. Ils ressemblent d'ailleurs beaucoup aux
(l)Strabon, XVII, §12etl6.
Arabes nomades. Comparés à ceux des autres pays, leurs chevaux et leurs bœufs ont le cou plus long. L'élevage des chevaux est pour leurs rois l'objet de soins particuliers... Le bétail, surtout dans les cantons les plus rapprochés de l'Ethiopie, est nourri de lait et de viande... » (1). Pomponius Mêla donne sur la vie pastorale et nomade des populations de l'intérieur des détails d'une singulière précision : « Tel est ré4^at des côtes de l'Afrique (depuis les colonnes d'Hercule jusqu'au-delà de Cyrène). Les peuples qui les habitent ont adopté en tous points nos mœurs et nos usages ; quelquesuns d'entre eux toutefois continuent à parler leurs anciens langages, à adorer les dieux de leurs pères et à célébrer les rites de leurs antiques religions. Ceux qui les suivent immédiatement dans l'intérieur n'ont point de villes ; ils vivent dans des demeures qu'ils appellent des mapalia ; ils mènent une vie âpre et grossière. Les chefs de ces peuplades s'habillent de saies; le reste du peuple emploie pour se couvrir des peaux dos bêtes fauves ou d'animaux domestiques. Ils mangent et dorment sur la terre. Leurs vases sont faits de bois ou d'écorce. Ils boivent du lait et une liqueur qu'ils fabriquent avec des baies sauvages; ils se nourrissent de viande, principalement de gibier; autant qu'ils le peuvent, ils évitent de toucher à leurs troupeaux, qui constituent leur seule richesse. Plus loin, ce sont des populations encore plus grossières, qui suivent leurs troupeaux de pâturage en pâturage ; elles se déplacent, emportant avec elles leurs demeures; elles s'arrêtent pour passer la nuit, là oii les trouve la fin du jour... » (2).
Ces descriptions générales de Strabon et de Pomponius Mêla paraissent bien concorder avec les listes de villes que donne Pline l'Ancien. Parmi ces villes, toutes celles dont l'emplacement est connu se trouvent soit sur le littoral
(1) strabon, XVII, 3 § 19.
(2) Pomponius Mêla, I, 8.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l'aFRIQUE DU NORD 325
même, soit dans la région dite aujourd'hui du Tell; les plus méridionales sont pour la Mauritanie Césarienne Succabar et ïubusuptu; pour la Numidie et TAfrique Proconsulaire, Cirta, Sicca Veneria, Zania et peut-être Assuras (1). Au-delà des régions, où se trouvent ces villes, Pline cite des nationes, c'est-à-dire des tribus occupant un vaste territoire et non groupées en une agglomération urbaine, telles que les Natabudes (Nattabutes des documents épigraphiques), les Misulani (Musulamii), les Capsitani.
D'autre part, il ressort nettement des passages, dans lesquels Tacite a raconté le soulèvement de Tacfarinas, que les sotitudines Africae s'étendaient encore, au temps de Tibère, jusque dans le voisinage de Sicca Veneria et de Cirta (2). Si l'on en croit Apulée, la limite entre la Numidie et la Gétulie passait dans la région où devait être fondée la colonie de Madauros (3). Or les auteurs anciens s'accordent à représenter les Gélules comme de purs nomades avant la conquête romaine.
Il n'est point douteux que les premiers siècles de l'ère chrétienne aient été, pour la vie urbaine dans l'Afrique du Nord, une période jusqu'à présent unique de renaissance et de progrès. Les antiques cités du littoral et du Tell, qui avaient été détruites pendant les guerres dont l'Afrique du Nord avait tant souffert aux deux derniers siècles avant Jésus-Christ, se relevèrent de leurs ruines ; quelques-unes atteignirent une très réelle et très brillante prospérité (4).
(1) Pline, Natur. Hislor., V, et suiv,
(2) Tacite, Annal., Il, 52; lil, 21, 74; IV, 24, 25. CF. J. Toutain, Le Territoire des Musulamii, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France,
(3) Apulée, Apolog., 24,
(4) Nous n'étudierons pas spécialement cette œuvre de relèvement et de renaissance. Le gouvernement impérial, par ses envois de colons à Carthage,
Au sud et à l'ouest de la zone maritime et de la région voisine du littoral, des villes nouvelles se construisirent. Toutes n'eurent pas la môme origine. Il est possible de reconnaître, dans certains cas, comment elles naquirent et se développèrent.
1° Création officielle de centres urbains par la fondation de colonies proprement dites. — Plusieurs villes furent créées officiellement par le gouvernement impérial dans les provinces africaines, sous la forme de colonies proprement dites. Ce fut le cas certainement pour Ammaedara, Thamugadi, Sitifis, Oppidum Novum.
Ammaedara, située au sud de Sicca Veneria et au nordest deTheveste, fut matériellement créée sous les empereurs Flaviens. Son nom complet, qu'une inscription a révélé, était : Colonia Flavia Augiista Emerita Ammaedara [i). Un texte d'Hygin nous apprend que le plan sur le terrain en fut tracé comme celui d'un camp : « quibusdam coloniis postea constitutis, sicut in Africa Admederae, decimanus maximus et kardo a civitate oriuntur et per quattuor portas in morem castrorum ut viae amplissimae limitibus diriguntur » (2). M. Saladin a retrouvé, dans les ruines de la cité, cette disposition caractéristique; on voit encore en place les grandes dalles rectangulaires qui formaient le pavement du decumanus et du kardo (3). Le noyau primitif de la population fut un groupe de vétérans, emeriti.
La fondation de Thamugadi fut de même un acte officiel du gouvernement impérial. En l'année 100 ap. J.-C, sous le règne de ïrajan, la ville fut créée per legionem III
à Cirta, à Sicca Veneria, à Saldae, à Caesarea, ailleurs encore, ne fit pas à proprement' parler œuvre créatrice. 11 ne fonda pas de villes nouvelles ; il releva d'antiques cités ruinées ou il donna une impulsion plus grande à des agglomérations restées jusqu'alors très modestes.
(1) C. /. Lat., VIII, 308.
(2) Hygin, De limit. constiluendi (Gromat. vêler. Ed. Lachmann, p. 180).
(3) H. Saladin, ^/"c/iiyes des missions, 3* série, t. XIII, p. 170.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 327
Augiistam^ L. Miinatio Gallo legalo Augiisti pro praetore {\). Le mot fecit, employé dans les deux inscriptions identiques qui commémorent l'événement, exprime bien le sens matériel de l'œuvre alors accomplie. Aucun indice concret ne permet de croire qu'un posie militaire ait précédé la colonie de Trajan. Comme Ammaedara, ïhamugadi fut construite sur le plan d'un camp. « La ville primitive, dont la superficie était de 11 hectares et demi, avait une forme à peu près carrée (les côtés mesurent de 324 mètres à 3S4). Elle était vraisemblablement entourée d'un mur, dont il ne reste pourtant aucune trace certaine; il dut être rasé quand Thamugadi s'agrandit. Beaucoup plus tard, à une date indéterminée (peut-être avant l'occupation byzantine), un rempart de mauvaise construction fut établi sur remplacement de l'ancien périmètre ; les angles de cette enceinte (comme sans doute ceux du mur primitif) étaient arrondis en quart de cercle. La colonie de Trajan formait un damier. Elle comptait onze rues parallèles dirigées de l'O. S. 0. à l'E. N. E., dont la principale (le decumanu.s), coupant la ville par le milieu, se confondait avec la voie de Lambaese à Theveste. Onze autres rues étaient perpendiculaires aux précédentes, la rue principale (cardo jnaximus) se composait de deux segments qui n'étaient pas dans le prolongement l'un de l'autre... A l'exception de l'emplacement occupé par le forum et de la butte où fut établi le théâtre, les îlots circonscrits par ces rues mesuraient en moyenne 20 mètres de côté. Entre les îlots extrêmes et le périmètre de la cité, s'étendait un boulevard d'une largeur moyenne de 12 mètres » (2).
Comme Ammaedara et d'autres colonies africaines, Thamugadi reçut à l'origine des groupes de vétérans; sans doute aucune épitaphe] militaire n'y a encore été retrouvée;
(1) C. /. Lai., VIII, 235o et 17843 ; R. Gagnât et A. Ballu, Timgad.
(2) S. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, feuille n" 27, Batna, p. 23. — Cf. R. Gagnât et A. Ballu, Timgad, p. 339 et suiv.
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mais une inscription récemment découverte y mentionne une curie de vétérans sous Hadrien (1).
Nous possédons beaucoup moins de détails sur la création de Sitifis et d'Oppidum Novum. Nous savons seulement que Sitifis fut fondée, sous la forme d'une colonie de vétérans, par l'empereur Nerva ; son nom complet était, au n' siècle de l'ère chrétienne : colonia Nerviana Augunta Martialis veteranoriim Sitifensium (2). Quant à la cité connue sous le nom d'Oppidum Novum et dont l'emplacement est très voisin de celui qu'occupe le village actuel de Duperré, dans la vallée du Ghélif, entre Alfreville et Orléansville, l'origine en fut une colonie de vétérans installée par Claude (3) .
Il y eut sans doute d'autres villes africaines dont la naissance et les premiers progrès furent identiques. Ce fut le cas peut-être pour Tholepte, au sud-est de Theveste, au nord-ouest de Capsa. 11 est très probable que Thelepte fut d'abord une colonie de vétérans, fondée par Trajan (4).
Ainsi, par des fondations officielles de colonies, le gouvernement impérial créa maintes agglomérations urbaines à l'est dans la région des hauts plateaux de la Proconsulaire et de la Numidie, à l'ouest dans la vallée du Chélif : Ammaedara, Thelepte, Thamugadi, Sitifis, Oppidum Novum appartiennent à cette catégorie de cités.
2° Naissance et développement de centres urbains autour de postes militaires. — D'autres villes de l'Afrique romaine durent leur origine à la création de camps ou de postes militaires. Autant que l'on peut en juger par les documents aujourd'hui connus, ces postes paraissent avoir été répartis sur deux lignes principales. L'une, à peu près continue de
(1) Communication de M. R. Gagnât au Congrès d'archéologie de Rome (11 octobre 1912).
(2) C. I. Lai., Vin, 8473, 10338, 10347, 10362, etc.
(3) Pline, Natur. Hislor., V, 20 : Jtissu {divi Claudii) deduclis veleranis.
(4) J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 316-317; cf. p. 318.
LES PROGRÈS DE LA VIE UKRAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 329
l'est à l'ouest, s'étendait sur les hauts plateaux de la Tunisie centrale et du département de Constantine, à travers la région accidentée des Monts du Hodna et des Monts de Tilteri, enfin dans la vallée inférieure du Ghélif : Sufcs,, Thala, Theveste, Lambaese, Zarai, Lemellef, Auzia, Rapidum, Gastelluni Tingitanuni ou Tingitii en étaient les points les plus importants. L'autre ligne, plus avancée, se composait de deux tronçons, l'un à l'est depuis les chotts tunisiens (1) jusqu'à la vallée de l'O. Djedi, par Thiges, Ad Majores, Ad lîadias et Gemellac ; l'autre, à Touest, dans rOranie, à travers les Monts de Saïda ot de Tlemcen, par la Cohors Breucorum, l'Ala Milliaria, Altava, Pomaria et le Numerus Syrorum. Certes, il n'est pas possible, dans l'état actuel de nos connaissances, de retracer avec certitude et précision l'histoire de chacun de ces postes. Pour quelques-uns d'entre eux, il est toutefois incontestable qu'ils ont servi de noyau à d'importantes agglomérations urbaines.
Sûtes, d'abord castellum (2), fut plus tard une ville considérable (3) et reçut, peut-être à l'époque de Marc-Aurèle, le titre de colonie (4).
Bien qu'aucune preuve positive et formelle ne puisse être apportée en faveur de l'identification du lieu-dit moderne Thala avec le praesidium Thala mentionné par Tacite dans son récit de la révolte de Tacfarinas, cette identification est cependant fort probable (5). Ce qui du moins est certain, c'est qu'au i" siècle de l'empire il y avait en cet endroit un détachement de la legio III Augusta ; plusieurs épitaphes de
(1) Nous laissons Je côté la région du limes tripolitanus, où les conditions désertiques ne permettent guère l'éclosion de vraies villes.
(2) C. /. LaL, VIII, 11427.
(3) Pour la description des ruines, v, Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, II, p. 617.
(4) C. f. lAil., VIII, 2G2, 11421, 11430; cf. J. Toutain, op. cil., p. 389.
^5) J. Toutain, ibid., p. 299, note 1; id., Le territoire des Musulamii, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires, 1896, p. 279.
33ro
soldats de cette légion originaires d'Italie y ont été retrouvées (1); plus tard, une ville importante se développa au même endroit; des insciiptions mentionnent d'une part une platea, des temples de Saturne, de Gaelestis, de Pluton, dos thermes, d'autre part un édile et des flamines perpétuels (2). Sur la route qui reliait Ttieveste à Tacapas (aujourd'hui Gabès) les railliaires qui datent de l'an 14-ia apr^s J.-C, portent tous la formule : viam ex castris hihernis Tacapes muniendam curavit (3). Gomme il est certain que le point de départ de cette voie militaire était l'emplacement môme de Theveste, on en conclura qu'à cette date il n'y avait sur cet emplacement que les Castra hiberna de la legio III Augusta, ou du moins que si une agglomération d'habitants s'y était formée, elle n'avait pas grande importance; plus tard, lorsque l'empereur Hadrien fera construire par la main d'oeuvre militaire la grande voie de Carthage à ïheveste, les miliiaires de cette voie porteront la formule mam a Karthagine Thevestem stramt (4). Vers la fm du i®' siècle de l'ère chrétienne, le camp permanent de la légion d'Afrique fut transporté plus à l'ouest, peut-être à Mascula, puis un peu plus tard à Lambaese (5) : mais une ville s'était développée autour du camp ; elle fut au ii" et au iH^ siècle une cité prospère, riche en beaux monuments, dont quelques-uns sont encore aujourd'hui debout (6). Theveste porte, dans des inscriptions qui datent du règne de
(1) C. I. Lat., VIII, 302 et suiv., 11680; P. Gauckler, Bulletin delà Société des Aîitiquaires, 1898, p. 118; id., Rapport sur des inscriptions latines..., n» 150.
(2) P. Gauckler, Bulletin de la Société des Antiquaires, 1897, p. 304 et suiv.; 1898, p. 113 et suiv.; Bulletin archéol. du Comité, 1900, p. 97, n" 13.
(3) C. I. Lat., VIII, 10018, 1002S; J. Toutain, Les nouveaux miliiaires de la Route de Capsa à Tacape, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires,
(4) C. L Lat., VIII, 22018, 22039, 22042, 22063, 22071, 22129.
(5) R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, 2" i-d., p. 43.
(6) S. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, feuille XXIX, n" 101; cf. Tis- 8ot, op. laud., II, p. 465 et suiv.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 331
Commode, le titre de colonia\ peut-être reçut-elle ce titre sous le règne de Trajan (1).
Entre Thevestc et Lambaese, la route qui joignait ces deux points passait par Mascula etThamugadi. Nous avons indiqué plus haut quelle fut l'origine deThamugadi. Quant à Mascula, l'histoire de son développement est connue avec moins de précision. On a supposé que le camp de la légion d'Afrique y avait été installé pendant quelque temps avant d'être établi définitivement à Lambaese (2); mais aucune preuve formelle n'a pu être donnée à l'appui de cette hypothèse. D'autre part, une inscription trouvée sur l'emplacement de Mascula mentionne la cohors VII Lusitanorum (3), dont on sait qu'elle tint garnison en Afrique, sinon en permanence, du moins au i"" siècle et à partir de la fin du ii" (4). Il y eut donc à Mascula au moins un détachement du corps d'occupation, composé de la cohors YII Lusitanorum et peutêtre de la cohors II Gemella Thracum (5). Or Mascula fut municipe dès l'époque des Sévères, sinon dès le règne de Trajan (6).
Au sud de Mascula, au lieu dit actuellement AïnZoui, ont été retrouvées en grand nombre les traces de la présence d'un détachement romain. Il y avait là l'emplacement d'une statio, la statio Vazaivitana (7). Qu'un centre urbain se soit créé au même endroit, c'est ce qui paraît résulter à la fois de l'étendue des ruines qui existent à Aïn Zoui (8) et d'un texte épigraphique qui mentionne un flamen perpetiius (9).
De toutes les cités africaines, écloses et grandies autour
(1) s. Gsell, op. laud., f. XXIX, n» 101, p. 5 et suiv. — R. Gagnât, op. laud., p. 498.
(2)R. Gagnât, V armée romaine d'Afrique, p. !jOO et suiv.
(3) C. I. Lat., V[II, 17673.
(4) R. Gagnât, op. laud., p. 250 et suiv.; 2» éd., p. 204.
(5) S. Gsell, Atlas archéolor/ique de l'Algérie, feuille XXVIII, n" 138.
(6) Id., ibid.; cf. C. I. Lat., VIII, 17681 ; R. Gagnât, op. laud., p. 581.
(7) S. Gsell. op. laud., feuille XXXIX, n» 49.
(8) Id., ibid.
(9) C. /. Lat., VIII, 17638.
d'un camp, Lambaese est celle dont l'histoire est le mieux connue, au moins dans ses grandes lignes. A quelque distance au sud du camp de la légion, souvent décrit et étudié (1), naquit et se développa une agglomération urbaine, analogue à celles qui se développèrent en d'autres parties du monde romain, autour de Mogontiacum par exemple, de Carnuntum, d'Aquincum ou deTroesmis, Cette agglomération reçut, avant la fin du n" siècle, avec le titre de municipium, un statut municipal de type romain ; à la fin du ni® siècle, elle avait été promue au rang de colonia. Les ruines de la ville de Lambaese occupent une superficie considérable à l'est du village actuel de Lambèse ; on y a reconnu, outre des thermes, des temples nombreux (2).
Au nord-ouest de Lambèse, au sud de Sétif, les ruines de Zraia marquent l'emplacement d'une ville romaine, située près de la frontière qui séparait laNumidie de laMaurétanie. Ce point fut d'abord occupé, dès le début du n^ siècle et jusqu'au temps de Septime Sévère, par une cohorte, soit la cohors I Flavia Equitata^ soit la cohors VI Commagenorum ; autour du poste militaire, installé, semble-t-il, sur un mamelon qui dominait tous les alentours, se développa une ville dont les ruines couvrent une superficie étendue (3).
Entre Zaraï et Auzia, sur la pente septentrionale des monts du Hodna, les deux centres urbains, que les documents antiques nous font connaître sous les noms de Tamannuna municipium et castellum [ï)^respublua Tamallensiwn ou Tha~
(1) R. Gagnât, Larmée romaine d'Afrique, p. 519 et suiv ; — Id. Les deux camps de la légion III Auguste à iMmb'ese, d'après les fouilles récentes, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, t. XXXVIII, 1" partie.
(2) Sur la ville de Lambaese, voir VVilmanns, Étude sur le camp et la ville de Lambèse; S. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, feuille XXVII, n" 222-224, p. 14 et suiv.
(3) R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, p. 572 ; S. Gsell, op. laud., feuille XXVI, n* 69.
(4) Table de Peutinger,
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l'aFRIQUE DU NORD 333
maîlulensium (1) — et de Lemelli praesidium (2), Lemellef[ense) niunicipium (3), paraissent bien avoir dû leur origine à des postes militaires, castellum pour Y un, praesidium pour l'autre. Sur remplacement de l'une et l'autre ville, existaient au début de l'occupation française des ruines assez vastes, qui depuis lors ont malheureusement servi de carrières (4).
Pour Auzia et Rapidum, nos renseignements sont plus explicites et plus abondants.
S'il n'est pas certain qu'il faille identifier l'Auzia des ii^, ni* et iv^ siècles avec le castellum semirutum..., cui nomen Auzea, sous les murs duquel Tacfarinas fut tué (S), il est du moins incontestable qu'Auzia fut une position militaire et stratégique de premier ordre sous l'empire romain. Elle fut toujours occupée par une garnison. Et c'est, suivant, toute apparence, grâce à cette garnison qu'une ville importante put se développer en ce point. De nombreuses inscriptions attestent qu'elle devint municipe de bonne heure, peut-être dès la fin du i^"" siècle (6). Elle possédait plusieurs temples, des thermes publics, un marché orné de portiques, un cirque, une exèdre, etc. (7).
Rapidum, à l'ouest d'Auzia, fut comme elle un centre militaire considérable. Autour de ce centre, se constitua une agglomération, dont la plus ancienne mention apparaît dans le document épigraphique où sont nommés les veterani et pagani consistcntes apud Rapidum (8). Ce document est daté de l'an 167. A la fin du u'' ou pendant le ni* siècle, cette agglomération reçut le titre de municipe. Le municipium
{l)Rull. arch. du Comité, 1904, p. 217 et 220
(2) Table de Peutinger.
{3) Recueil de Conslanline, XXVI II, 1904, p. 172.
(4) S. Gsell, Allas archéol. de l'Algérie, feuille XXVI, n»3 et n» 19.
(5) Tacite, ^nna^, IV, 25.
(6) C. /. LaL, VIU, 9062.
(7) S. Gsell, Atlas archéolog., feuille XIV, n» 105.
(8) C. /. Lat., VIII, 20834, 20835.
Rapidense est nommé sur une inscription du temps de Dioclétien (1). Il semble toutefois que la ville ainsi créée n'ait pas eu le brillant développement de sa voisine Auzia. Elle resta sans doute une simple bourgade fortifiée.
Enfin dans la vallée du Chélif, sur l'emplacement d'Orléansville, existait une ville romaine importante, dont le nom môme, Castellum Tingitanum ou Tingitii, révèle l'origine mililairc. Les ruines antiques, encore visibles au moment de la conquête, ont aujourd'hui complètement disparu (2).
Au-delà de cette première ligne de camps et de postes, dont quelques-uns donnèrent naissance à des villes considérables, Theveste, Lambaese, Auzia, par exemple, l'occupation romaine fit éclorc d'autres centres urbains de même caractère, d'une part, à l'est sur le seuil du désert, d'autre part à l'ouest dans les régions occidentales de l'Oranie septentrionale.
A l'est, ce furent, depuis leschotts tunisiens jusqu'à l'Oued Djedi, Thiges, Ad Majores, Ad Badias, Gemellae, Tbiges, entre Gafsa et la région des chotts, est nommé dans deux inscriptions, qui datent delà fin du i*"" siècle, d'une part castellum., d'autre part civitas[3). Le document, qui mentionne la Civilas Tigensium, est antérieur de quinze ans environ à celui oii il est question du castellum. Mais il ne faudrait pas en conclure que le groupement civil ait précédé la garnison. Il est beaucoup plus vraisemblable que le castellum a été construit pendant ou immédiatement après la révolte de Tacfarinas, en même temps que le proconsul Vibius Marsus faisait dresser le cadastre de tout le pays situé au sud delà province d'Afrique jusqu'au cœur du désert (4). La civitas s'est créée et a grandi autour du castellum.
(1) C. I. Lai., VIII, 20836.
(2) S. G%ç\\, Allas archéolog., feuille XII, n° 174.
(3) Comptes rendus de l'Académie des Inscriplions el Belles-Lettres, 1891, p. 293 ; 1894, p. 229.
(4)R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, 2» éd., 1''' partie, p. 24-25.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l'aFRIQUE DU NORD 335
Entre les dernières pentes méridionales de TAurès et le chott Meighigh, trois centres urbains ont dii leur origine à des postes militaires. Ce sont, en allant de Test à l'ouest, les localités antiques connues sous les noms de Ad Majores, Badias ou Ad Badias, Gemellae.
« La forteresse d'Ad Majores fut construite sous Trajan, écrit M. Gsell, en 105, par le légat L. Minicius Natalis, comme l'attestent les inscriptions qui surmontaient les portes : C. I. Lat., VIII, 2478 = 17969, 2479 =17971; flulL arch. du Comité, 1907, p. 324. L'agglomération qui se développa auprès de cette forteresse est qualifiée de municipiwn au début du règne de Maximien et de Dioctétien : C. I. Lat.^ YIII, 2480 et 2481 » (1).
Comme le poste d'Ad Majores, celui de Badias ou Badis fut « probablement un des poinis d'appui de la frontière militaire constituée par Trajan au sud de l'Aui'ès » (2) « El Bekri, indique M. R. Cagnat, dit que cette ville se composait de deux forteresses; l'une est encore visible, flanquée de tours cylindriques; l'autre devait se trouver, d'après M. Ragot, au petit village de Ksar, que les indigènes nomment encore Ksar Romana » (3). L'importance militaire de ce point est encore attestée par la Notifia Dignitatum, qui mentionne un limes Bazensis = Badiensissur la frontière méridionale de la Numidie. Autour du poste de Badias, se forma un centre civil, qui fut érigé en municipe avant la fin du ni" siècle (4).
Le centre antique de Gemellae, dont les vestiges sont encore visibles dans l'oasis d'Ourellal et tout autour de cette oasis, passa par les mêmes vicissitudes que les centres de Badias et Ad Majores. Plusieurs ruines et diverses inscriptions, dont les plus curieuses sont des graffites tracés par les
(1) s. Gsell, Allas arcliéolofjique, feuille L, n" 152.
(2) Id., ibid., feuille XLIX, n» 51.
(3) R. Cagnat, L'armée romaine d'Afrique, p. 565-566.
(4) C. /. Lai., Vlli, 2451 = 17954; cf. S. Gsell, op. laud., feuille XLIX, n» 51.
soldats sur les murs d'une de leurs casernes, nous renseignent sans aucun doute possible, sur l'importance militaire de la position. D'autre part, Gemellae devint une commune de droit latin en môme temps que Lambaese et reçut le titre de municipiufn (t).
Dans rOranie, les centres urbains d'origine militaire furent, de l'est à l'ouest, Cohors Breucorum, Ala miliaria, Altava, Pomaria. Les noms mêmes de Cohors Breucorum, Ala Miliaria, suffisent à prouver que les agglomérations, ainsi désignées, ne furent d'abord que des postes occupés par des troupes auxiliaires de la légion d'Afrique. Autour de ces postes se créèrent des villes. Dès le ni® siècle un centre urbain existait autour du camp de la Cohors Breucorum. Une borne milliaire de l'année 23S porte l'inscription A Kaputiirbe m. p. VIL « La forteresse, écrit M. Gsell, devint le centre d'une agglomération importante : le groupe principal se trouvait à 2 kilomètres de Tagremaret ; aux alentours, on a compté une centaine de fermes, chacune ayant sa citerne et une tour ronde >> (2). Pour Ala Miliaria, les preuves ne sont peut-être pas aussi directes ; mais, comme des inscriptions du v* siècle mentionnent des évêques et des clercs donatistes, et comme une basilique chrétienne importante fut construite dans l'enceinte carrée de construction romaine encore aujourd'hui distincte, il y a tout lieu de penser qu'une véritable ville s'était développée autour du camp primitif del'Ala Miliaria (3).
Qu' Altava ait été occupée par une garnison, c'est ce qui résulte de diverses inscriptions oii sont nommées une cohors Sardorum, une ala Parthorum et la Disciplina militaris ; au ni* siècle, c'était une ville, dont un texte épigraphique mentionne Yordo et les popiilares (4).
(1) s. Gsell, Atlas archéolog., feuille XLVIII, n» 39.
(2) Id., ibid., feuille XXXIll,' n» 23.
(3) 1(1., zôid., feuille XXXII, n» 93.
(4) S. Gsell, Allas archéolog., feuille XXXI, n» 68.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l'aFRIQUE DU NORD 337
Exactement analogues semblent avoir été les destinées de Pomaria, dont l'emplacement se retrouve aux portes mêmes de Tlemcen. Des inscriptions nous apprennent d'une part que l'endroit fut occupé par une ala exploratorum Pomariensium et sans doute par une ala Parthorum, et d'autre part qu'à l'époque de Sévère Alexandre l'agglomération portait le titre de Respublica Pomariensium (1). M, de la Martinière pense que la cité de Volubilis, en ïingitane, fut d'abord un poste militaire (2).
3° Traiviformalion en villes proprement dites, dotées d'une administration municipale, de villages qui dépendaient à l'origine d'une autre agglomération urbaine. — On sait que, dans l'empire romain, l'unité municipale, civitas, municiphtm ou colonia, se composait non seulement d'un centre bâti plus ou moins important, mais encore d'un territoire plus ou moins étendu, dans les limites duquel existaient des bourgs, pagi ou castella. Dans l'Afrique romaine, et principalement dans la région des hauts plateaux, les territoires des villes furent souvent très vastes. Lorsque la colonisation devint plus intense, quand la vie sédentaire se substitua de plus en plus à la vie nomade, il arriva que des groupements d'habitants, simples bourgades à l'origine, acquirent l'importance de véritables villes; ils se détachérent de la commune, dont jusqu'alors ils dépendaient, pour devenir des communes proprement dites. Nous pouvons citer plusieurs exemples de ces créations de villes par dédoublement ou sectionnement de communes primitivement considérables; dans d'autres cas, l'évolution paraît être incomplète ; certains pagi ou castella, qui ne devinrent pas des cités au point de vue administratif, prirent néanmoins un grand développement matériel.
Dans notre étude sur les Cités romaines de la Ttmisie,
(1)S, Gsell, op. laud., feuille XXXI, n» 56. (2) Bull, archéolog. du Comité, 1912, p. 225.
338 J. TOUtAiN
nous avons montré que Gillium, avant de devenir une cité, avait été certainement un pagus ou castellum de la colonie de ïhelepte, fondée par Trajan (1). Une inscription découverte en 1900 nous a appris que Cillium fut un miuiicipium (2). Un texte depuis longtemps connu lui donne le titre de colonia (3). Nous apercevons, dans ce cas, les diverses étapes de la transformation ; il nous est seulement impossible d'en fixer les dates avec précision. Ce qui est certain seulement, c'est que l'élévation de Cillium au rang de commune était un fait accompli vers le milieu du ii* siècle ap. J.-C. (4).
Aux environs de Lambèse, Verecunda et Diana Veteranorum passèrent, suivant toute apparence, par les mêmes vicissitudes. Ni l'un ni l'autre de ces deux municipes ne fut à l'origine une commune proprement dite. 11 est certain pour Verecunda, très probable pour Diana Veteranorum (5), que ces deux agglomérations furent d'abord de simples vici^ dotés sans doute d'une administration quasi-municipale et portant le titre de res piiblicae ; mais le titre de miinicipium ne leur fut concédé qu'assez tard, à Diana Veteranorum sous Marc-Aurèle et Lucius Verus, à Verecunda dans la seconde moitié du m" siècle (6). Les ruines de Verecunda et celles de Diana Veteranorum attestent que ces deux municipes furent des villes considérables, ornées de nombreux monuments, arcs de triomphe, portes monumentales, temples, forums ornés de statues, etc. (7). Verecunda, voisine de Lambaese, dépendit d'abord soit de la ville qui se créa aux portes du camp de la legio III Augusta^ soit de la
(1) J. Toutain, las cités romaines de la Tunisie, p. 318-319.
(2) Bull, archéol. du Comité, 1901, p. 117, n* 12.
(3) C. /. La^, VIII, no210.
(4) R. Gagnât, dans le Bull, archéol. du Comité, 1901, p. 111-118.
(5) S. Gsell, Atlas archéologique, feuille XXVII, n» 62 (Diana Veteranorum), no240 (Verecunda).
(6) S. Gsell, op. land.. feuille XXVTl, n» 62, p. 4 ; n» 240, p. 23.
(7) Id., ibid., feuille XXVII, n<> 62, p. 4 ; n* 240, p. 23.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 339
légion elle-même, qui possédait autour de son camp un vaste territoire (1); le nom même de Diana Veteranorum « témoigne, suivant l'expression de M. R, Gagnât, de la qualité de ses habitants » ; il est tout à fait vraisemblable que l'emplacement du futur municipe était à l'origine compris dans les limites du territoire de la légion (2). Ce fut donc soit aux dépens du teri'itoire municipal de Lambèse, soit aux dépens du territoire militaire de la légion d'Afrique, que furent constitués à la iin du ii* et pendant le m" siècle de l'ère chrétienne les territoires municipaux de Diana Veteranorum et de Verecunda.
Une évolution analogue se produisit, au moins dans l'aspect matériel et dans l'organisation sociale, autour des grands centres de colonisation que furent Sicca Veneria et Cirta.
Le territoire de la colonie de Sicca s'étendait encore, au début du m* siècle de l'ère chrétienne, très loin au nord-est et au nord du centre bâti, qui en était le chef-lieu. Dans cette direction, il comprenait deux castella, le castellum Ucubitanum et celui dont l'emplacement se trouve près du bourg moderne de Nebeur (3). Aucun document ne permet de croire que ces castella aient été érigés plus tard en cités ; mais les ruines de l'un et de l'autre, par leur étendue et leur aspect, indiquent que ce furent de petites villes plutôt que de simples bourgades et les inscriptions qui en proviennent attestent, par la mention de seniores, que ces agglomérations n'étaient pas dépourvues de toute organisation administrative (4),
Autour de Cirta, les castella furent plus nombreux encore qu'autour de Sicca Veneria ; c'étaient les centres bâtis des districts ruraux ou pagi, qui dépendaient de Cirta. Voici,
(1) R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique (6d. 1912), p. 325.
(2) Id., ibid., p. 414.
(3) J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 394 et p. 397.
(4) J. Toutain, op. cit., p. 347.
d'après M. Gsell, la liste de ces pagi et castella : à l'est et au sud-est, Thibilis, Gadiaufala ( ?) et Tigisis ; au sud, Sigus, Sila et Saddar; au sud-ouest et à l'ouest, Subzuar, Arsacal, Phua, Uzelis, Mastar, le castellum Elephantum ; au nord, Tiddis et Geltianis (1). Des agglomérations qui se formèrent au centre de ces pagi, la plupart demeurèrent probablement de simples castei/a; quelques-unes devinrent de véritables cités, et, détachées de Cirta, formèrent des communes; telles furent certainement Thibilis, qui portait le titre de municipe au début du iv^ siècle (2) et Tigisis (3); peut-être, Tiddis, Uzelis et Sigus (4). En tout cas, l'emplacement de chacun de ces castella ou chefs-lieux de jmgi est marqué par des ruines souvent importantes, qui attestent la prospérité matérielle atteinte par ces diverses agglomérations (5). Et d'autre part, chacune de ces agglomérations portait le titre de res puhlica. « L'expression reijoz/Mc«, écrit M. Gsell, pour désigner ces organismes quasi-communaux, est fréquente depuis Septime Sévère... Ces quasi-communes ont une caisse publique, un ager publiciis; elles posent des milliaires » (6). Elles étaient administrées par des magistri, dont les attributions étaient religieuses et administratives, assistés par une assemblée, qui portait le litre dCordo et dont les membres s'appelaient des décurions (7). Si donc elles ne devinrent pas de véritables communes, si elles ne reçurent pas, comme Thibilis et Tigisis, le titre de municipium, elles furent, à tous les points de vue, autre chose et plus que de simples villages disséminés sur le territoire de la grande ville voisine. Dans chacune de ces agglomérations, se développa une
(1) s. Gsell, Atlas archéoL, feuille XVII, p. 12-13.
(2) Id., ihid., feuille XVIII, n» 107.
(3) Id., ibid., feuille XVIl, n« 340, p. 31.
(4) Id., ibid., feuille XVII, n"^ 89 (Tiddis), 99 (Uzelis), 335 (Sigus).
(5) Id., ibid., feuille XVIl, n"» 89, 93, 94, 98, 102, 111, 271, 333, 335, 340 ; feuille XVIII, no' 107 et 159.
(6) Id., ibid., feuille XVII, p. 13.
(7) Id., ibid., feuille XVII, p. 12-13.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 341
vraie vie urbaine. L'évolution ne fut peut-être pas assez complète pour que le gouvernement impérial la reconnût officiellement; elle n'en fut pas moins réelle.
4° Création de centres urbains et développement de la vie municipale sur les territoires de tribus indigènes^ à l'origine plus nomades ou pastorales que sédentaires ou agricoles. — Enfin il n'est pas jusqu'aux tribus turbulentes et nomades des régions voisines du désert, qui n'aient subi une transformation analogue. Ce que nous savons de l'histoire de Gapsa et de la ville dont l'emplacement est aujourd'hui occupé par l'oasis de Telmine dans le Nefzaoua est, dans cet ordre d'idées, fort caractéristique.
Capsa, nous l'avons vu, avait été, pendant la guerre contre Jugurtha, totalement détruite par Marins ; la ville avait été brûlée et tous les habitants adultes passés au fil de l'épée (1). Capsa n'est mentionnée ni par Strabon, ni par Pomponius Mêla; Pline l'Ancien, dont les renseignements sont puisés à des sources officielles et qui nous a donné une liste fort longue de villes africaines, nomme les Gapsitani, parmi les nationes qui habitent VAfrica^ mais il ne cite pas Capsa parmi les oppida de la province (1). La renaissance de la vie urbaine dans l'oasis de Gafsa ne se produisit vraisemblablement que dans le cours du i®"" siècle après J.-G. Il est possible que cette renaissance ait été favorisée par la pacification du Sud tunisien, qui fut la conséquence de la défaite de Tacfarinas et de ses alliés sahariens, les Garamantes (2). Ce qui est certain, c'est que le plus ancien document aujourd'hui connu, sur lequel se lit le nom de la Civitas Capsensium, est une borne milliaire du temps de Trajan (3), découverte par
(1) Salluste, Bell. Jugurlh., 96 : ceteriim oppidum incensum, Nutnidae pubères inlerfecti, alii omnes venumdati.
(1) Pline, Nat. Hist., V, 4.
(2) J. Toutain, />e cadastre de l'Afrique romaine, dans les Mémoires de la Société des Antiquairps, 1910, p. 94-96.
(3) Bull, archéol. du Comité, 1908, p. 248; R, Gagnât, Les NuySiivoI de
M. le Commandant Donau sur la route qui joignait Capsa à la région du Nefzaoua. Dès cette époque, le centre urbain relevé de ses ruines devait être considérable et prospère, puisque peu d'années plus tard, sous l'empereur lïadrien, il portait le titre de municipium (1). Sur la Table de Peutinger, Capsa est qualifiée col[onia). Ici, il est vrai, nous sommes en présence moins de la création d'un centre urbain tout à fait nouveau que de la restauration d'une ville, qui avait jadis existé et qui avait été anéantie par les armes romaines.
Le cas de la Civitas Nijbgenioriim est différent. L'existence de cette civitas a été révélée par deux milliaires, que M. le commandant Donau a retrouvés sur la voie de Capsa au Nefzaoua (2). Le nom des Nybgenii est d'autre part inscrit sur deux bornes de délimitation relevées par M. Donau au nord de l'extrémité orientale du Ghott Fedjedj, bornes qui séparaient du territoire des Nybgenii celui de la ville de Tacapas (3). M. R. Cagnat a montré, dans une étude consacrée à ces documents, que les Nybgenii mentionnés dans ces textes sont identiques aux NjyêTivoi de Ptolémée ; que la Civitas Nybgeniorum, c'est-à-dire la ville qui constituait le principal centre bâti et le chef-lieu administratif du vaste territoire occupé par les Nybgenii, se trouvait au sud du Chott Fedjedj, à l'endroit même oii d'une part, une inscription mentionne l'existence d'un municipe créé par Hadrien, oij d'autre part l'itinéraire d'Antonin place la Turris Tamalleni, c'est-à-dire dans l'oasis de Nefzaoua dont les principaux villages s'appellent aujourd'hui Telmine, Rabta, Mansourah, Thora, Djedida (4). Gomment pouvons-nous, à l'aide de toutes ces données, nous représenter l'évolution de la vie urbaine
Ptolémée, dans les Comptes-Rendus de V Académie des Inscriptions, 1909, p. 572.
(1) C. I. Lat., VIII, 98.
(2) R. Cagnat, loc. cit., p. 573-574,
(3) R. Cagnat, loc. cit., p. 569-570.
(4) Id., ibid., p. 369 et suiv.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 343
chez les Nybgenii? Diodore de Sicile nous donne sur les mœurs des Libyens qui habitaient le désert quelques renseignements qu'il n'est pas inutile de rappeler ici (1). « Ces Libyens sortent à l'improviste de leurs solitudes, enlèvent ce qui leur tombe sous la main, et regagnent aussitôt leurs retraites.... Leurs chefs ne possèdent pas de villes, mais ils ont quelques tours assises au bord de l'eau, dans lesquelles ils mettent leurs vivres en réserve ». Le terme grec, que nous traduisons ici par tours, est dans le texte de Diodore TîupyoL Les appellations géographiques, telles que Turris Timezigeriy Ad Turres, Turris ad Algam^ d'autres encore, fréquentes à l'époque romaine dans le sud de la province Proconsulaire et en Tripolitaine, paraissent bien confirmer le renseignement fourni par Diodore. Il est donc probable que la Turris Tamalleni, mentionné par l'Itinéraire d'Antonin et placée par ce document au point même oij, d'après les milliaires découverts par M. Donau, se trouvait à l'époque de Trajan la civilas Nybgeniorum, n'était autre chose qu'une de ces tours, où les chefs des tribus désertiques se ménageaient une réserve de vivres et sans doute aussi un refuge. Nous pensons d'ailleurs que ces irupyo'l devaient être des demeures fortifiées, analogues aux bordjs des chefs indigènes d'aujourd'hui (2). Une inscription, découverte, il y a quelques années, dans le massif montagneux des Matmata, prouve que sous l'empire le mot turris servait à désigner des fermes fortifiées. Voici donc comment nous nous représentons l'histoire et les progrès de l'agglomération urbaine dont les ruines sont encore visibles dans le Nefzaoua. Les régions désertiques qui entourent le Chott Fedjedj furent d'abord le territoire de parcours des Nybgenii ; les chefs de cette tribu avaient établi leur itupyô'î dans l'oasis du Nefzaoua, et sans doute c'est ce Tcupvé; qui fut dénommé à l'époque
(1) Diodore de Sicile, III, 49.
(2) Le mot hordj provient d'ailleurs du grec itopydi;, par l'intermédiaire du latin burgus.
impériale Turris Tamalleni. Sous Tibère, après la défaite (le Tacfarinas, la domination romaine s'étendit sur ce pays; le proconsul Vibius Marsus fit procéder au cadastre général de toute cette partie du Sahara (1) ; plus tard sous Trajan, le territoire des Nybgenii fut délimité; il était borné à l'est par celui de la ville de Tacapas, au nord par celui de Gapsa. Ce fut à cette époque qu'autour du bordj se développa une agglomération urbaine, qui prit le nom de Civitas Nyhgeniorum ; à cette agglomération déjà considérable au début du second siècle, Hadrien conféra le titre de municipmm. Le cadastre de l'an 29-30 et la délimitation officielle du territoire des Nybgenii sous Trajan marquent deux étapes importantes dans la transformation de cette tribu turbulente en population sédentaire ; le terme de cette évolution fut l'organisation de leur centre urbain en municipe.
Il semble qu'une autre peuplade numide, celle des Nattabutes, ait passé, un peu plus tard, par les mêmes vicissitudes. Pline mentionne cette peuplade, en même temps que les Capsitani, lesMusulani (Musulamii), les Saburbures, etc. (2). Deux inscriptions, découvertes au lieu dit Oum Gerrigesch ou Oum Krekèche, au sud-est de Gonstantine, nomment l'une en 209 la civitas Naltahutum (3) ; l'autre, dans la seconde moitié du iv^ siècle, sous le règne de l'empereur Valens, le mimicipium Nattabutitm (4). Ici nous ne possédons pas autant de détails que pour les Nybgenii, mais les résultats de la transformation sont tout à fait analogues ; ils ne diffèrent que par la date à laquelle ils apparaissent dans les documents.
Les mêmes progrès de la vie urbaine et de l'organisation municipale se produisirent sans doute ailleurs que chez la
(1) J. Toutain, Le cadastre de V Afrique romaine, dans les Mémoires présentés par divers savants à V Académie des inscriptions et belles-lettres , t. XII, p. 341 et suiv.
(2) Pline, Nat. Hist., V, 4; cf. Ptolémée, IV, 3.
(3) C. /. Lat., VIII, 4826.
14) Ann. épigr., 1895, n» 82.
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l'aFRIQUE DU NORD 345
Capsitani ou Gapsenses, les Nybgenii et les Nattabutes. Mais nous n'en possédons pas la preuve, et nous devons nous borner à exprimer ici une hypothèse. Du moins, les trois exemples précis que nous avons pu citer démontrent-ils que des villes naquirent, grandirent, se développèrent sur des territoires jadis occupés par des populations, sinon nomades, du moins pastorales et turbulentes ; ces villes n'étaient pas des colonies; elles ne se créèrent pas autour de postes militaires ; elles ne se détachèrent pas d'autres cités voisines; elles durent leur origine à la transformation des anciennes tribus, à leur concentration en un centre bâti, à leur ascension progressive vers la vie municipale.
Ainsi, pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, une importante transformation fut opérée dans l'aspect matériel, dans l'organisation économique et sociale de l'Afrique du Nord. De vastes territoires, où la vie nomade et pastorale avait seule existé, furent conquis à la vie sédentaire et agricole. De nombreuses villes furent créées ou se développèrent spontanément sur les plateaux jadis presque déserts de la Tunisie et de l'Algérie orientale, ainsi que dans les régions accidentées couvertes par les Monts de Saïda et de Tlemcen.
Cette métamorphose, dont l'étendue et l'éclat sont attestés par les ruines, encore grandioses, de nombreuses villes telles que Sbeitla, Tebessa, Timgad, Lambèse, Aïn Zana, etc., fut l'une des conséquences de la conquête romaine. Les détails, que nous avons exposés plus haut, d'après les documents aujourd'hui connus, sur l'origine, les progrès et la prospérité de ces villes, prouvent que l'influence romaine fut ici prépondérante. Mais cette influence ne s'exerça que sous l'empire. La politique de la République romaine avait été
destructive ou stérile. Le dernier siècle, qui précéda l'ère chrétienne, fut pour l'Afrique du Nord une période de malheurs et de désastres. Ce fut le gouvernement impérial qui, fidèle à l'inspiration de César et d'Auguste, releva les cités ruinées et donna l'impulsion aux progrès de la vie urbaine. Fondations de colonies, créations de postes militaires, établissement d'un réseau serré de voies de communication, application aux territoires de parcours des tribus nomades des principes et des procédés du cadastre et de l'arpentage romains, enfin et surtout mesures propres à imposer la paix, à la sauvegarder, à garantir aux populations soumises et aux colons la sécurité du lendemain : tels furent les actes essentiels par lesquels la politique du gouvernement impérial détermina directement la naissance et favorisa indirectement la croissance d'un grand nombre de villes africaines.
Ce qui contribue encore à mettre en pleine lumière le rôle bienfaisant de l'occupation et de la colonisation romaine, c'est la décadence qui suivit, comme une conséquence immédiate et indéniable, la disparition de la puissance romaine. Déjà, au temps et pendant la durée de la conquête vandale, maintes cités avaient été détruites ou abandonnées; sous la domination byzantine, il y eut, semble-t-il, une renaissance éphémère et partielle de la vie urbaine dans l'Afrique du nord ; mais avec l'invasion arabe et l'abolition de tout ce qui pouvait rappeler l'hégémonie de Rome ou de Constantinople, l'œuvre de ruine et de mort fut vite accomplie. Hors du littoral et du Tell, le pays ne tarda pas à reprendre l'aspect désert et désolé qu'il avait eu, pendant de longs siècles, avant l'arrivée des légions ; la fondation de Kairouan et de Tlemcen ne saurait compenser, dans l'histoire de l'Afrique du Nord, la destruction rapide ou la mort lente de villes comme Sufetula, Ammaedara, Thelepte, Cillium, Theveste, Thamugadie, Lambaese, Madauros, Thubursicum Numidarum, Thibilis, Diana Veteranorum, Sitifis, Auzia, etc., etc.
Pendant plus de dix siècles, la vie urbaine disparut des
LES PROGRÈS DE LA VIE URBAINE DANS l' AFRIQUE DU NORD 347
hauts plateaux de la Tunisie et des provinces de Constantine et d'Alger; elle y reparaît depuis cinquante ans grâce à la colonisation française, héritière de Tœuvre accomplie par Rome dans ces régions. Pour restaurer cette œuvre, la France doit s'inspirer des méthodes romaines. Quelle que soit la supériorité de nos moyens d'action, l'étude du passé, dans l'Afrique du Nord, n'est pas moins nécessaire au succès définitif que l'observation pénétrante et sagace des conditions présentes.
CIVITAS AURELIA THUGGA
Il nous a paru utile de grouper les différents textes qui donnent à la civilas Thugga le surnom à' Aurélia ; on sait, en effet, de quel intérêt est pour l'histoire municipale l'étude des surnoms successivement attribués à chacune des cités de l'empire (1).
Quatre inscriptions («, b, c, d), font mention de la civitas Aurélia Thugga ; il semble bien que sur un cinquième texte (e) le surnom aurelia ait été martelé. Il y a lieu de rechercher dans quelle mesure chacune de ces inscriptions peut être approximativement datée.
a. Le mieux conservé des textes dédiés par la civitas Aurelia Thugga est une base dédiée à Plautille (2) qui a été découverte en juillet 1911 à peu de distance de dar El- Acheb (3).
(1) Dans cette note nous désignerons par /. de T., notre mémoire <• Les Insa'iptions de Thugga. Textes Publics » paru dans les Nouv. archives des missions scient., XIII, p. 103-355, par N. 1. D., notre mémoire « Nouvelles Inscriptions de Dougga » paru dans le même recueil, XVIII, p. 83-174. Les nombres placés à la suite des abréviations /. de T. et N. I. £>., renvoient, non aux pages, mais aux numéros qui accompagnent chaque inscription.
(2) Pour ne pas allonger outre mesure cette étude, nous nous abstiendrons de commenter ici les titres donnés à Plautille : nous leur consacrerons très prochainement une étude spéciale. Sur Plautien et sur Plautille, cf. Stein dans Pauly-Wissowa, Real-Encyclopcidie, VII, col. 210 et suiv., col. 285 et suiv.
(3) Si le nom de Plautille figure sur plusieurs inscriptions africaines, on n'avait jusqu'ici en Afrique trouvé qu'une dédicace à Plautille (Gagnât, Bull, arch. du comité, 1906, p. cxcviii et suiv.). Il est à noter que cette dédicace comme celle de Dougga fut gravée lorsque Plautille n'était encore que sponaa de Caracalla.
350 L. POINSSOT
FVLyiAE • PLAyTILLAE • AyG •
SPONSAE IMP-CAES- M -AVREL! -ANTONINI -AVG-
NyRyi
IMP • CAES • L • SEPTIMI • SEVERI • PII • PERTINACIS • AVG •
FjLjAE C • pyLV! • PLAyTIANI • ç • y • praefeçti • praetor • aç-neçessari-dominorvmîïïTn-soçeri-et-çon^ avgg-civitas-avrelia-thvgga-d-d-p-p-
Après la chute de Plautien, l'inscription subit un martelage (1) qui ne respecta que les troisième, cinquième et neuvième lignes, et les lettres dominoriim nnn de la huitième ligne. Les lettres martelées sont demeurées fort lisibles.
L'inscription paraît avoir été gravée soit en 201 soit plutôt dans les premiers mois de 202 (2). Elle est antérieure au mariage de Caracalla et de Plautille (qualifiée de sponsa) qui eut lieu en juin, juillet ou août 202 (3). Mais le titre à'Augusta (4) et la qualité de belle-fille de Septime Sévère
(1) Ce fut le seul martelage subi par notre inscription. Lorsque la mémoire de Géta fut condamnée (212), on omit de marteler à la ligne 8 IVi (dans nnn) qui se rapporte à lui. Il y a à Rome même des exemples d'omissions analogues (Cl. Fallu de Lessert, Fastes des prov. afric, I, p. 424). Par contre à Timgad dans une inscription à Plautus fils de Plautien on s'est bien gardé d'omettre le martelage de la seule lettre (n) qui dans l'inscription concernait Géta (Merlin, Comptes rendus de VAcad. des Insa\, 1905, p. 474).
(2) On a proposé pour un texte de Cures qui ne présente pas d'autres éléments de datation que ceux contenus dans le texte a la date 201-202 (C. /. L., IX, 4958).
(3) Pas antérieurement à la célébration en juin des decennalia (cf. Dion, LXXVI, I) mais avant le 29 août (comme il résulte d'une monnaie d'Alexandrie, Dattari, n» 4077, cf. Stein dans Pauly-Wissowa, Heal-encyclopcidie, Vil, p. 285 et suiv.).
(4) Plautille paraît être la seule sponsa d'empereur qui ait été appelée Augusta. Sur le titre d'Augusta attribué à de proches parentes de l'empereur ou de l'impératrice, cf. Mommsen, Di'oil public romain, V, p. 89-90; Ruggiero, Diz. epigr., I, p. 925. Deux textes d'Italie donnent comme le nôtre à Plautille encore qualifiée de sponsa le titre (VAugusta [C. I. L., IX, 4958, XI, 1336) et
CIVITAS AURELIA THUGGA 331
donnés à Plaulille, les épithôtes de socer et consocer [{) Augg. attribuées à Plautien (2) indiquent assez que, lors de la rédaction du texte, le mariage est considéré comme fort prochain, et, d'autre part ce n'est qu'en 201 que Caracalla (il n'avait alors que 15 ans) reçut la toge virile (3).
b. L'inscription suivante était gravée sur la frise architravée de l'édifice à exèdre qui faisait face au Capitole (4).
PII SARM
.yelRMANICI • MAX
civit AS AVRELIA THVGGA
Si on compare les trois fragments on est frappé des différences qui existent entre les lettres des deux premiers et celles du troisième; PII SARM et ^'^RMANICJ MAX ont été gravés, on ne peut en douter, par une autre main que AS AVRELIA THVGGA. Dans les deux premiers fragments, un martelage, si soigneusement exécuté qu'il est peu sensible, avait fait disparaître une première inscription; les mots que nous lisons sont regravés. Martelage et regravure permettent
il n'est pas impossible que cette particularité ait existé daas d'autres inscriptions (par exemple C. /. L. 111, 10850).
(1) C'est la première fois qu'on trouve l'épithète consocer accolée à Plautien. Le mot consocer se retrouve dans deux inscriptions qui paraissent contemporaines de Septime Sévère (C. /. L. X, 4860, 4861, cf. Cl. Fallu de Lessert, Fastes des prov. afric, I, p. 246-247) et dans des auteurs de diverses époques (Suétone, Claude, 29 ; Uipien, Dig.. XXIV, 1, 32; Ausone, Parental., in fine).
(2) Notre inscription prouve qu'un texte donnant à Plautien les titres de socer atig. ou de necessarius dominorum nostrorum n'est pas nécessairement postérieur à la célébration du mariage de Caracalla.
(3) Pour la datation du texte «, les titres portés par Caracalla et par Plautien sont de peu d'utilité. Dès le 9 juin 197, Plautien est désigné comme préfet du prétoire et clarissimus vir par une inscription de Rome (C. /. L., VI, 224) et d'autre part, dans un texte du 3 mai 198, Caracalla apparaît déjà comme le collègue de Septime Sévère (C. /, L. VIII, 2465).
(4) /. de T. 80 auquel il faut peut-être rattacher /. de T. 81 « quam com. », N. I. D. 36. Le martelage et la regravure de certaines parties du texte sont ici signalées pour la première fois.