PRÈS DE MAHDIA (TUNISIE
Le navire grec qui a sombré au large de Mahdia vers le début du i" siècle avant J.-C. ne transportait pas seulement de remarquables œuvres d'art en bronze ou en marbre (4); il y avait aussi à bord des objets en plomb, en général bien conservés (2) : les plus intéressants sont des lingots et des ancres.
Les douze lingots qui ont été extraits de la mer sont de formes diverses.
La plupart d'entre eux, sept (3), sont des barres longues
(1) Cf. Merlin, Comptes rendus de VAcad. des Inscr., 1908, p. 245 et suiv., p. 532 et suiv.; 1909, p. 630 et suiv.; 1910, p. 585 et suiv.; 1911, p. 556 et suiv.; Bull, arcli. du Comité, 1910, p. ccli et suiv.; 1911, procès-verbaux de la Commission de l'Afrique du Nord, novembre; Moniimenls Piot, XVIil, p. 5 et suiv., pi. 1 à V; Revue Tunisienne, 1911, p. 113 et suiv. ; Merlin et L. Poinssot, Comptes rendus de VAcad. des Inscr., 1908, p. 386 et suiv, ; 1911, p. 206 et suiv.; Monuments Piot, XVII, p. 29 et suiv., pi. H à IV; Mémoires des Antiquaires de France, LXX, p. 211 et suiv.; Revue archéologiquey 1911, 11, p. 92 et suiv.; Schulten-Curtius, Arch. Anzeiger, 1909, col. 207 et suiv. ; 1910, col. 258 et suiv.; Lechat, Revue des Universités du Midi, 1910, p. 350 et suiv., p. 361 et suiv.; 1911, p. 410 et suiv. ; Cagnat, Revue de l'art ancien et moderne, 1911, 1, p. 321 et suiv.; Naufrages d'objets d'art dans l'antiquité (dans Bibliothèque de vulgarisation du Musée Guimet, XXXVI).
(2) Sur l'état du plomb, cf. Lacroix, Comptes rendus de VAcad. des Sciences, 1910, 25 juillet, p. 276 et suiv.
(3) Comptes rendus de VAcad. des Inscr., 1909, p. 664; 1910, p. 589; 1911, p. 562.
d'à peu près 0 m. 45 en dessous et 0 m, 41 en dessus, hautes de 0 m. 09, cintrées à la partie supérieure, plates à la partie inférieure (larg. 0 m. 095 environ), pesant dans les 31 à 35 kilos et estampillés sur le dessus d'un timbre en creux avec lettres en relief, marque de celui au nom duquel la mine était exploitée (1).
Parmi les lingots de ce type, quatre présentent un cachet presque identique, divisé en trois compartiments qui sont alignés horizontalement les uns à la suite des autres et dont les bords sont plus ou moins irréguliers (2) :
a) M PLANI L • F H dauphin à gauche |j RV22INI (33 kilos 300).
b) M PLANI L • F y dauphin (3) || RVSSINI (34 kilos 370).
c) M PlaniLfW dauphin à gauche || RV22INI (4) (31 kilos 380).
d) M PLAIII L . F • (5) Il dauphin à gauche H RVaaiNI (32 kilos 90).
e) Un cinquième lingot (31 kilos 300) porte également trois cartouches, celui du milieu offrant aussi un dauphin à gauche, assez indistinct d'ailleurs, mais les deux autres sont aujourd'hui vides et l'ont probablement toujours été.
/) Le sixième (32 kilos 730) n'a que deux empreintes pla-
(1) Un échantillon de métal, provenant dun de ces lingots, a été analysé au Laboratoire de Chimie de Tunis; il a donné 98, 60 0/0 de plomb et 0,95 0/0 de cuivre. Cf. l'analyse d'un saumon de plomb analogue, provenant d'Espagne (Héron de Villefosse, Revue archéologique, 1907, I, p. 67) : 99, 53 0/0 de plomb, 0,42 0/0 de cuivre.
(2) Les cartouches ont approximativement 0 m. 075, 0 m. 055 et 0 m. 075 de long, 0 m. 015 à 0 m. 017 de haut.
(3) Quand on regarde le lingot dans le sens des lettres de l'inscription, le dauphin est figuré à lenvers, le ventre en l'air; il faut retourner le lingot bas en haut et haut en bas pour que l'animal soit dans une position normale, nageant vers la droite.
(4) Le premier cachet est actuellement effacé, on ne discerne guère qu'une partie de l'M initial; dans Russini, I et N sont flous, surtout I.
(5) Il faut lire soit M. Planii {an liés), soit plutôt M. Plani, en supposant que la barre oblique de l'N, qui devrait réunir les deux hastes qui suivent l'A, a été manquée à l'impression, de même que la barre de l'A.
cées, comme les précédentes, bout à bout, avec un petit intervalle entre elles (1) :
L • PLANI • L • F • RVSSINI (I ancre.
g) Sur le septième (32 kilos 180), le sceau est d'un seul tenant, en lettres plus grosses et plus largement étalées que sur les autres ; il n'y a pas d'emblème (2) :
CN • ATELL//////F -MENE-
La lettre représentant le prénom du père du personnage est abîmée et ne peut être déchiffrée avec certitude, peut être un D.
Gn[aeiis) Atella^ D[ecimi)? f[iliiis), Mene(nia).
Un lingot, sans marque celui-ci, est tronconique (3) ; ses dimensions et son poids sont les suivants :
h) Haut. 0 m. H; diam. à la base 0 m. 19, en haut Om. 105; poids 17 kilos 200.
Enfin, trois pains en forme de losange (3) comptent 0 m. 105 de long, 0 m. 057 de large, 0 m. 04 de haut et pèsent i : 1316; k : 1357; / : 1383 grammes.
Ces lingots, qui étaient apparemment transportés pour être employés à des scellements (4) et qui servaient de lest pendant la traversée (5), n'ont pas lous été sortis de la vase sur le même point du gisement. Six (a, c, e, f, y, h) ont été recueillis en 1909 sur le flanc ouest et tout à fait à l'avant du navire, en dehors des colonnes; trois {d, k, l) ont été trouvés en 1910, du côté est, sur l'emplacement des deux premières
(1) Les estampilles ont 0 m. 137 et 0 m. 062 de long, 0 m. 018 et 0 m. 015 de haut.
(2) L'estampille mesure 0 m. 225 de long sur 0 m. 02 de haut.
(3) Comptes rendus de l'Acad. des Inscr., 1910, p. Jj88 ; 1911, p. 560.
(4) Cf. par exemple Corp. inscr. atticar., I, p. 175, col. 2; S. Reinach, Traité d'épigraphie grecque, p. 26.
(5) Des lingots ayant fait partie du fret de navires détruits par la tempête ont été trouvés dans la mer à plusieurs reprises, par exemple à Chalcis d'Eubée, dix-sept pains de cuivre rouge, provenant d'une des îles de la mer Egée et aujourd'hui au Musée d'Athènes (cf. Déchelette, Archéologie celtique, Age du bronze, p. 398). Nos scaphandriers prétendent qu'un gisement très abondant de lingots de plomb existe au large de la côte du Cap Bon, sur le littoral est de la Tunisie.
colonnes de la troisième rangée en partant du nord ; les deux derniers (ô, i) ont été remontés en 1911, l'un {b) en dehors de la deuxième rangée de colonnes à l'ouest, l'autre (z) vers le milieu du bateau, à l'endroit où quatre colonnes ont été déplacées à la quatrième rangée.
Tous ces saumons, dont bon nombre sont marqués d'une estampille latine, correspondent sensiblement à des multiples de l'unité pondérale romaine, la livre (1), qui est de 327 grammes 45 (2); les sept premiers pèsent chacun de 95 livres et demie à 105 livres :
e (31 kilos 300) = 95 livres et demie (31 kilos 271).
c (31 kilos 380) = 96 livres (31 kilos 435).
^(32 kilos 90) et g (32 kilos 180) = 98 livres (32 kilos 90).
/ (32 kilos 730) = 100 livres (32 kilos 745).
a (33 kilos 300) = 102 livres (33 kilos 399).
h (34 kilos 370) = 105 livres (34 kilos 382).
Les autres semblent aussi se rattacher au même système :
h (17 kilos 200) =^ 52 livres et demie (17 kilos 191).
z, k, /(1316, 1357, 1383 gr.) = à peu près chacun 4 livres (1309 gr. 80).
Les plus importants sont ceux qui sont frappés d'un timbre avec un nom. Ils rappellent, par leur forme, leur poids et leurs dimensions, beaucoup des pains de plomb qui ont été maintes fois signalés en Espagne (3), en Bretagne (4) ou en Gaule par exemple et dont le métal avait été tiré des mines de ces divers pays (5).
(1) Cf. Corp. inscr. latin., X, 8073, 3; XV, 1916.
(2) Michon, art. libra, dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiquilés rjr. et rom., III, p. 1231.
(3) Cf. en particulier, Héron de Villefosse, Revue archéologique, 1907, I, p. 63 et suiv., notamment p. 65-66.
(4) Sur les mines de plomb de Bretagne, voir Sagot, La Bretagne romaine, p. 293 et suiv.
(5) Cf. Ardaillon, art. melatla, dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités gr. et rom., 111, p. 1846 et suiv.; Besnier, art. plumbum, dans Daremberg et Saglio, op. cit., IV, p. 511 et suiv.
Si les renseignements tirés de la forme, du poids et des dimensions ne peuvent par suite nous aider à déterminer le lieu d'origine de nos lingots, l'étude des inscriptions n'est pas plus féconde. Trois personnages apparaissent sur nos cachets; l'un Gn[aeus) Atella, D{ecimi) f[ilius), Mene[nia)^ est totalement inconnu ; les deux autres : M{arcus) Planius, L[ucii) f{ilius), Riissinus et L{ucius) Planius^ L[uciî) f{ilius)^ Russinus semblent être le fils et le père (1). Le nom de ce dernier se retrouve sur deux saumons pesant chacun 35 kilos, qui ont été découverts dans le Picenum (2) et sur lesquels on lit, comme sur /, mais avec une disposition différente, identique à celle de a, b, c, d, e :
L • PLAN! • L • F II draco || RVSSINI.
En outre, la première de ces trois empreintes reparaît, mais seule, sur dix lingots pesant chacun 33 kilos-33 kilos et demi, qui ont été exhumés en Sicile dans la province de Girgenti (3) :