‹ Mélanges Cagnat: recueil de mémoires concernant l'épigraphie et les antiquités romaines; dédie par ses anciens élèves du College de France à René Cagnat, à l'occasion du 25e anniversaire de sa nomination comme professeur au Collège de FranceChapitre 57 sur 66 · L-PLANI • L- F · texte numérisé non relu

L-PLANI • L- F

Ces constatations, pour précieuses qu'elles sont, ne donnent cependant aucun moyen de connaître à quelle mine ou à quelle usine traitant le minerai se rapportent les indications qui figurent sur ces lingots, car ceux-ci ont manifestement été mis au jour, comme les nôtres, hors de la région d'où ils étaient originaires et jusqu'ici on n'a rencontré ces signatures dans aucun des centres miniers du monde antique (4). Nous ne pouvons donc pas grâce à eux fixer la provenance de nos masses de plomb (S).

(1) Il semble difficile, à cause de l'identité de leurs surnoms, d'en faire les deux frères.

(2) Corp. inscr. latin., IX, 6091.

(3) Ibid., X, 8073, 3.

(4) On ne peut rien conclure non plus de la présence du dauphin qui est assez courant comme emblème sur des lingots du genre du nôtre (cf. par exemple Corp. inscr. latin., II, 6247, 2; Hûbner, Ephemeris epigraphica, IX, p. 182, n» 428, 3, cf. ibid., VIII, p. 480, sous le n» 254, 2).

(5) Les Planii se rencontrent surtout en Narbonnaise et dans l'Italie méridionale (voir les tables du Corpus, X, XII) ; le cognomen Russinus est très rare.

Cette provenance, nous possédons heureusement d'autres documents qui nous permettent de la préciser. Nous savons en effet que le bateau qui a coulé près du Gap Africa avait été chargé à Athènes (1) ; par suite, ce n'est ni en Espagne, ni en Gaule, ni en Bretagne, mais dans le bassin oriental de la Méditerranée, et sans doute non loin d'Athènes, qu'a été extrait le plomb de nos saumons.

Cela posé, il n'est pas possible de n'être pas frappé du fait que, tout près d'Athènes, s'étendaient les fameuses mines de plomb argentifère du Laurion, les plus considérables de l'Europe orientale et probablement les seules de celte région donnant lieu à un commerce d'exportation (2). Est-il trop téméraire, dans ces conditions, de supposer que ce sont elles qui ont livré le métal de nos lingots?

L'histoire du Laurion nous paraît autoriser parfaitement cette hypothèse, à priori la plus vraisemblable. Ces mines ont eu, vers le milieu du second siècle avant J.-C, un regain d'activité, quand, après la victoire de Rome sur les Macédoniens en 168, Athènes bénéficia du développement de Délos, de l'abaissement de Rhodes, de la ruine de Corinthe et de Carthage (3). Nous avons, en particulier, une preuve de leur prospérité à cette époque dans un passage d'Athénée (4) qui raconte, d'après Posidonius, qu'au moment du second soulèvement des esclaves en Sicile, c'est-à-dire vers la fin du n' siècle, des esclaves du Laurion, au nombre de mille, massacrèrent leurs gardiens, s'emparèrent de l'Acropole du Sounion et ravagèrent la campagne attique. Certains savants (5), à vrai dire, admettent une erreur de date chez

(1) Merlin, Comptes rendus de l'Acad des Inscr., 1909, p. 669-670; Revue Tunisienne, 1911, p. 124 et suiv., Merlin et L. Poinssot, Comptes rendus de l'Acad. des Inscr., 1911, p. 208 et suiv. ; Revue archéologique, 1911, II, p. 105-

(2) Besnier, art. plumbum, dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités gr. et rom., IV, p. 511.

(3) Ardaillon, Les mities du Laurion dans Vantiquité, p. 160 et suiv.

(4) VI, p. 272 E.

(5) Boeck, Abhandlungen der Preussischen Akademie der Wissenschaflen,

Athénée et rattachent cette désertion à un épisode de la guerre du Péloponèse (1), mais nous ne voyons aucune raison de ne pas suivre le texte à la lettre (2) et de ne pas laisser cet événement là oii il le place, c'est-à-dire à la CLXP olympiade.

Cette brillante période dura peu; la prise d'Athènes par Sylla en 86 frappa d'un coup mortel l'industrie minière du Laurion ; au temps de Strabon (3), les gîtes métallifères ne fournissaient presque plus de minerai et on en était réduit à traiter les scories des exploitations antérieures.

Ce que nous pouvons apprendre de nos lingots s'accorde très bien avec ces données chronologiques ; pour l'un d'eux en effet, nous avons un terminus ante ; l'inscription qui figure sur g : Cn. Atella, D.f., Mené., ne comportant pas de cognomen doit être plus ancienne que Sylla, car les surnoms se rencontrent ensuite d'une façon presque constante (4). Il est probable que nos lingots datent à peu près de l'époque de Sylla (S).

Ces déductions sont confirmées par celles que suggèrent d'autres découvertes effectuées à Mahdia, qui nous amènent à conclure que le naufrage eut lieu vers le début du P"" siècle avant J.-C. ; peut-être même le navire avait-il été chargé des dépouilles d'Athènes après le pillage de la ville par Sylla (6); en tout cas il a quitté le Pirée à un moment où le Laurion

1814-1815, p. 123 (mémoire réédité dans ses Kleine Sc/i7'iften,\l) ; Rangabé, Mém. présentés à l'Acad. des Inscr., VIII, 1874, 2° partie, p. 336-337 ; Babelon, Traité des monnaies gr. et rom,, I, 1, p. 796.

(1) Thucydide, VII, 27.

(2) Cf. Ardaillon, op. cit., p. 95 et 163.

(3) IX, t, 23 ; cf. Ardaillon. op. cit., p. 163-164.

(4) Gagnât, Cours d'épigraphie latine, p. 53.

(5) Voir ce qui est dit de ling-ots espagnols, portant une inscription analogue à celle de notre g (cf. p. .385) : dans Co7-p. inscr. latin., 1, 1481 ; Babelon et Blanchet, Cat. des bronzes antiques de lu Bibliothèque nationale, p. 732, n" 2408; Héron de Villefosse, Revue archéologique, 1907, 1, p. 65.

(6) Merlin, Comptes rendus de l'Acad. des Inscr., 1909, p. 670-671 ; Revue Tunisienne, 1911, p. 125-126; Merlin et L. Poinssot, Comptes rendus de l'Acad, des Inscr., 1911, p. 209; cf. Revue archéologique, 1911, II, p. 106-107.

n'était pas encore abandonné. L'hypothèse, très plausible à priori, que nos saumons proviennent des mines attiques, cadre donc à merveille avec les faits observés d'autre part.

Néanmoins une remarque s'impose. Les saumons duLaurion connus jusqu'ici n'ont rien de commun avec les nôtres; ils pèsent seulement une quinzaine de kilos et, si chaque fabricant y imprimait bien une marque qui lui était propre (1), c'étaient simplement des ligures ou des symboles distinclifs, non des inscriptions (2). Pourtant nous ne croyons pas qu'on puisse tirer argument de ces constatations contre notre théorie. Les lingots dont nous venons déparier sont d'une époque antérieure à la nôtre ; ils remontent à la période préromaine, tandis que ceux de Mahdia sont postérieurs à la conquête romaine. On peut concevoir dès lors que les Romains possesseurs du Laurion aient voulu que leurs saumons aient les dimensions, la forme, le poids, les signes distinctifs auxquels on était habitué de leur temps sur le marché, qui étaient usités notamment par quelques-uns au moins des fabricants espagnols contemporains (3) ; ceux-ci , étant Romains eux aussi, attribuaient à leurs lingots un multiple de l'unité pondérale romaine et les estampillaient à leur nom.

Nous avons donc, semble-t-il, bien des chances pour que

(1) Ardaillon, art. metalla, dans Daremberg et Saglio, Dicl. des antiquités gr. et rom., 111, p. 1865 et fig. 5015 ; Les mines du Laurion^ p. 118 et flg. 25.

(2) Besnier, art. plumbum, dans Daremberg et Saglio, op. cit., IV, p. 513.

(3) Dans les environs de Carthagène, un très grand nombre d'ouvriers travaillaient aux mines de plomb (Polybe, X, 10, 11 et dans Strabon, III, 2, 10) ; on a trouvé vers 1846 plus de trente saumons qui, comme les nôtres, sont demi-cylindriques, hauts de 0 m. 09, longs de 0 m. 45 environ, larges de 0 m. 10 et qui pèsent dans les 33 à 36 kilos. Ces lingots portent une estampille dont la rédaction est tout à fait analogue à celle de notre g : M P ROSCIEIS M F MAIC et sont contemporains de ceux de Mahdia (cf. entre autres Corp. inscr. latin., 1, 1481; II, 3439, cf. 6247, 4; Ephemeris Epigraphica, IX, p. 181 ; Héron de Villefosse, lievue archéologique, 1907, I, p. 65-66; Thédenat, art. forma, dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités gr. et rom., Il, p. 1243; Babelon et Blanchet, Cat. des tironzes antiques de la Bibliothèque nationale., p. 732, n» 2408).

nos saumons, chai'gcs au Pirée et antérieurs de peu à la victoire de Sylla sur Athènes, aient appartenu au Laurion. Ils prendraient de cette origine un intérêt tout spécial : ils apporteraient un témoignage nouveau de l'activité de ces mines vers le début du i^'' siècle avant notre ère ; ils montreraient de plus, ce que nous ignorions jusqu'ici (1), que ces gîtes métallifères étaient alors exploités par des Romains qui étaient devenus titulaires de certaines concessions (2); sur ce point comme sur tant d'autres, les vainqueurs se seraient empressés d'accaparer la vie économique de la Grèce.

Les ancres sont au nombre de cinq. Nous en avons retiré deux, une le 8 mai 1909 (3), l'autre le 27 mai 1911 (4). Toutes deux ont la même silhouette et, au témoignage des scaphandriers, les trois qui restent au fond de la mer leur sont pareilles. Elles se composent chacune de deux bras appendus de chaque côté d'un cadre rectangulaire vide au milieu. Les bras s'allongent en ligne à, peu près droite et sont à surfaces planes tout unies, sans aucun ornement, avec des bouts très légèrement arrondis ; le plan supérieur est sensiblement horizontal, il se relève cependant un peu du centre vers les extrémités ; le plan inférieur par contre est oblique : l'épaisseur, égale d'abord à la hauteur des parois du rectangle, diminue progressivement à mesure qu'on s'éloigne

(1) Cf. ArôsLiUon, Les mines du Lauriojiyi». 163.

(2) Au temps de rindépendance, le Laurion était la propriété de l'État athénien qui louait les concessions, même à certains étrangers (Ardaillon, op. cit., p. 169 et suiv.; art. melalla, dans Dareniberg et Saglio, Dict. des ariliquités f/r. et rom., III, p. 1868). Rome s'était-elle emparée des mines ou les Romains se contentaient-ils de les prendre à bail, c'est ce que nous ne saurions indiquer.

(3) Comptes rendus de l'Acad. des Inscv., 1909, p. 667. Les scaphandriers l'avaient prise au début pour un coUre (cf. Gagnât, Naufrages d'objets d'art dans l'antiquité, dans Bibliothèque de vulgarisation du Musée Guimet, XXXVI, p. 24-23 du tirage à part).

H) Ibid., 1911, p. j;65.

du centre. Le cadre, beaucoup plus large que les branches et faisant saillie de part et d'autre de celles-ci, est traversé vers le tiers de son élévation et le milieu de sa largeur (i) par une barre quadrangulaire, également en plomb, qui relie les deux faces opposées d'où partent les bras.

Voici les dimensions et le poids respectifs des deux ancres que nous avons pu étudier de visu (2) :

Ancre sortie Ancre sortie

en 1909 en 1911

Poids 628 kilos 695 kilos

Longueur 2 m. 46 2 m. 3o

Bras : Longueur. . Tun 1 m. 03 l'un 1 m.

l'autre 1 m. 07 l'autre 0 m. 965 (5) Epaisseur près du cadre

central 0 m. 235 0 m. 23

à l'extrémité libre ... 0 m. 15 0 m. 15 Largeur (entre les faces

latérales) 0 m. 13 0 m. 15

Cadre central :hon^\xe\\.T :

à l'extérieur, dans le

sens des bras 0 m. 36 0 m. 38

dans le sens opposé. . . 0 m. 41 0 m. 45

(1) Les deux divisions du cadre, déterminées par ce tenon, sont inégales : 0 m. 11 et 0 m. 125 de largeur (mesurée au milieu) dans l'ancre de 1909; 0 m. 09 et 0 m. 115 dans celle de 1911.

(2) Un échantillon de métal, prélevé sur l'une de ces ancres, a donné à l'analyse faite au Laboratoire de Chimie de Tunis 99,15 0/0 de plomb et quelques traces de cuivre. Cf. Torr, Ancient ships, p. 71, n. 159: ancre trouvée à Cyrène, plomb 98,65; fer 0,55; étain 0,12 ; argent 0,011 ; or 0,0005 0/0.

(3) La branche la plus courte est un peu plus relevée que l'autre.

à rinlél'ieur, dans le

sens des bras 0 m. 26 0 m. 23

dans le sens opposé 0 m. 295 0 m. 30

Hauteur 0 m. 235 0 m. 23

Épaisseur des parois. 0 m. 045-0 m. 063 0 m. 075 (environ) Barre transversale :

Hauteur 0 m. 055-0 m. 065 0 m. 07

Largeur 0 m. 06 -0 m. 07 0 m. 10 (env.) (1)

L'ancre de 1909 présente à l'une de ses extrémités, sur la tranche supérieure, une petite cavité (long. 0 m. 085, larg. 0 m. 05) qui est profonde de 0 m. 05, et qui pénètre sous le plomb sur 0 m. 13.

Des trois ancres qui n'ont pas été sorties, deux sont, paraît-il, de même taille que celles-ci ; l'autre serait deux fois plus grande (2).

On connaît quelques pièces de plomb (3) analogues aux nôtres : le Musée Britannique en possède trois originaires de Cyrène ; sur deux d'entre elles, qui sont presque du même poids (environ 215 kilos), se lit le nom du navire auquel elles appartenaient : Zsùç •j7:a'wo<;(4). Une autre, provenant de l'île de Symè, sur la côte de Carie, porte l'inscription SwTsipa et est conservée à Athènes (5). Une cinquième recueillie en 1880 à Carri-le-Rouet près des Martigues, du poids approximatif de 300 kilos, dont les bras sont décorés chacun de quatre osselets en relief, est au Musée de Marseille (6). Deux

(1) Elle est plus considérable k un bout qu'à l'autre.

(2j On ne distingue de cette dernière, dont les bras sont fortement ensablés, que le cadre central ; celui-ci est à peu près deux fois plus grand que celui des quatre autres. Si les bras sont en rapport avec le cadre central, comme il est à présumer, l'ancre aurait dans les 4 m. 50 à JJ mètres de long.

(3) Cf. Diodore, V, 35, 4. — Une ancre en fer a été trouvée dans le port de Cherchel (Gauckler, Musée de Cherchel, p. 66).

(4) Cecil Torr, Ancient ships, p. 71-72, p. 139 et pi. VIII, n" 45 et 47.

(5) Schlumberger, Bull, des Antiquaires de France, 1880, p. 85.

(6) Magon, Revue archéologique, 1894, II, p. 220 et suiv.; Froehner, Musée de Marseille, Catalogue des antiquités gr. et rom., p. 4-5, n" 17.

ont été trouvées à Malaga (1). Mais la découverte la plus imporlante d'objets de cette sorte a eu lieu aux environs de Carthagène ; dans une anse abritée où les bateaux se réfugiaient par mauvais temps, une trentaine de ces ancres ont été extraites de la mer par des pêcheurs d'épongés ; la plus grosse, rehaussée d'une inscription latine, était longue de 2 m. 16 et pesait 712 kilos; d'autres avaient respectivement en longueur et en poids : 1 m. 90 et 450 kilos (inscription latine); 1 m. 60 et 196 kilos (inscriptions grecques); 1 m. 25 et 125 kilos (2) ; une toute petite ne pesait qu'une dizaine de kilos; ces ancres sont dispersées aujourd'hui; il y en a notamment au Musée de Madrid et à celui de Barcelone; plusieurs ont été détruites (3); elles ne constituaient qu'une faible partie de celles qui. dit-on, existent dans ces parages (on a parlé de quatre cents).

Quelle partie de l'ancre représentent exactement ces' masses de plomb? On n'est pas d'accord à ce sujet. Certains érudits supposent que c'est le jas ou jouail, c'est-à-dire la barre transversale supérieure (4) ; d'autres admettent que ce sont les bras, le bas de l'instrument (5). Pour nous, nous nous rallions à cette seconde théorie. Dans le cadre central s'emboîtait jadis une verge en bois ; la tige de plomb qui réunit deux des parois du rectangle était destinée à assujettir ce montant en bois à la garniture métallique. Au moment de la fabrication de la pièce de plomb, on prenait une poutre plus ou moins forte qu'on avait au préalable percée de part en part dans le sens de la largeur vers un des bouts et on plaçait cette extrémité dans le moule ; le plomb en fusion

(1) Communication que nous devons à l'amabilité de M. H. Sandars.

(2) Fidel Fita, Bolelin de la Real Academia de la historia, Madrid, XL VIII, 1906, p. 155 et suiv., pi.

(3) Je tiens ces derniers détails de M. II. Sandars.

(4) Magon, loc. cil., p. 225 et suiv. avec une reconstitution, fig. 6 ; Froehner, op. cil., p. 5.

(5) Cecil Torr, art. navis, dans Daremberg et Saglio, Dict. des anliquités gr. et rom., IV, p. 37, n. 1.

venait remplir la cavité transversale pratiquée dans la poutre et ainsi était obtenue l'adhérence parfaite de la partie métallique à la monture en bois. Dans les cas que nous avons cités comme dans le nôtre, le bois s'est désagrégé et a été emporté peu à peu (1) ; on n'a retrouvé que le métal (2).

On a pu dater, au moins approximativement, ceux de ces bras d'ancres qui ont des inscriptions; ils sont un peu antérieurs à l'ère chrétienne, environ du milieu du i" siècle avant J.-G. (3). 11 est fort probable que c'est la date qu'il convient, en gros, d'assigner à ceux de Mahdia; elle s'accorde, ainsi qu'on voit, avec celle qu'on arrive, grâce à d'autres documents, à fixer pour le naufrage de notre bateau, qui doit remonter au premier quart du i" siècle avant J.-C. (4).

La quantité d'ancres, cinq, que comptait notre navire n'a rien d'excessif pour un vaisseau marchand et on a des exemples de bâtiments qui en avaient trois, quatre et exceptionnellement jusqu'à douze (5). Ces ancres étaient toutes les cinq sensiblement en ligne, à l'extrémité méridionale du gisement. Elles étaient distantes de la dernière rangée de colonnes d'environ 2 m. 50 (2) et séparées entre elles par un intervalle mesurant 2 m. 50 à 3 mètres; la plus orientale, encore au fond de l'eau, est dans le prolongement de la dernière colonne de la septième rangée de ce côté ; celle qui est

(1) Cf. Cecil Torr, Ancienl ships, p. 71 . — A l'intérieur du cadre rectangulaire, on trouve, d'après le dire de nos scaphandriers, des fragments de bois.

(2) Nous sommes très reconnaissants à M. II. Sandars des renseignements qu'il nous a donnés sur ce point et que nous n'avons fait que résumer dans ce paragraphe.

(3) Cecil Torr, Ancient ships, p. 139, cf. p. 12, à propos des ancres de Cyrène; voir aussi Fidel Fita, loc. cit., p. 157 et 161; Cecil Torr, art. navis, dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiquiUs gr. et rom., IV, p. 36.

(4) Voir plus haut, p. 389.

(5) Cecil Torr, Ancient ships, p. 72; dans Daremberg et Saglio, loc. cit., p. 37; Vars, Lart nautique dans l'antiquité, p. 134 et 140.

(6) Entre le bout sud d'une colonne et le milieu d'une des ancres, on a mesuré exactement 3 m. 60, distance dont il faut déduire la longueur d'un des bras, soit environ 1 mètre.

le plus à l'Ouest, la plus grande, également demeurée dans la vase, est à 2 m. 50 — 3 mètres en dehors de l'alignement des colonnes de la même rangée. Les deux ancres que nous avons sorties en 1909 et 1911 étaient la troisième et la seconde en parlant de l'Est.

Les ancres étant généralement à l'avant (1), nous avons toute raison d'admettre que la proue du bateau était, lorsque survint la catastrophe, tournée vers le Sud, plus précisément au Sud-Est.

Les scaphandriers déclarent que le plancher en bois sur lequel repose le chargement des colonnes cesse à l'extrémité méridionale des fûts du septième rang; au delà on ne rencontre que du sable ; les ancres en particulier se sont pas, comme l'ensemble du gisement, au milieu d'une vase rendue noirâtre par la décomposition d'objets métalliques, mais au milieu d'une zone de sable (2). 11 semble donc bien que les ancres sont en dehors du navire et, pour les plongeurs qui ont vu les choses elles-mêmes avec leur emplacement réciproque, il ne fait pas de doute que, peu de temps avant que le bateau ne fût englouti, on avait tenté d'ancrer.

Cette constatation est très intéressante : elle aide à imaginer les circonstances qui accompagnèrent le naufrage. Le vaisseau, après avoir quitté le Pirée, a été assailli, peut-être au voisinage du cap Malée si redouté des navigateurs, par une violente tempête. Il a fui devant l'ouragan qui Ta entraîné vers le rivage oriental de l'Afrique. Dans ces parages, le vent sud-est est généralement accompagné de brouillards (3); ces brouillards empêchaient les marins de voir la

(1) Vars, Op. cil., p. 135 et suiv.

(2) 11 y a seulement un peu de boue noirâtre immédiatement autour de chacune d'elles.

(3) Le 6 juin 1911 par exemple, il n'-gna un brouillard si intense pendant toute la matinée que la sakolévc, partie à l'aube du port de Mahdia pour gagner le lieu des fouilles, ne pût y parvenir qu'à midi, faute d'avoir r(''ussi à apercevoir plus tôt les signaux qui marquaient l'emplacement du gisement (cf. Merlin, Comptes rendus de VAcad. des Insc7\, 1911, p. 361). Môme phénomène, moins accentué, le 27 juin 1911.

terre lorsque, sans cloute, une brusque éclaircie se produisant, le cap Africa leur apparut tout proche. Craignant d'être jeté à la côte ou sur les bas-fonds qu'il pouvait à bon droit supposer en avant, l'équipage se résolut, ainsi qu'il est habituel dans un cas pareil, à mettre à la cape (1). La manœuvre était dangereuse, en raison du gros temps ; comme il arrive souvent, elle devint funeste. Au moment du changement d'amures, le navire s'est trouvé pris en travers de la lame et du vent; il a donné de la bande d'une manière excessive et il a engagé; peut-être aussi, sous l'assaut des vagues, s'est-il produit une voie d'eau dans la coque. Le bâtiment commença à s'enfoncer : la situation se faisait très critique. Pour ralentir la vitesse et avoir le loisir d'épuiser l'eau, on ancra (2) ; on lança môme à la mer la plus lourde des ancres, celle qu'on employait dans les conjonctures désespérées (3). Tous les efforts furent inutiles ; le bateau continua à s'enfoncer, finalement il coula à pic.

Telles semblent avoir été la cause et les péripéties de la catastrophe : du moins la disposition du gisement, des ancres entre autres, nous permet de reconstituer ainsi, dans ses grandes lignes, le drame rapide (4) et banal auquel nous devons tous les trésors d'art que la mer nous a rendus près de Mahdia.

A. Merlin.

(1) Cf. Vars, op. cit., p. 222.

(2) Cf. Plutarque, De garruL, X; Actes des Apôtres, XXVII, 17 et 29; Vars, op. cit., p. 223 et 230.

(3) On l'appelait f, îepi àyxuoz (Pollux, Onomast., I, 93; Lucien, Jup. trag., 51) ou tô axEÛo; tepôv (Plutarque, Praec. ger. reip., XV, 15). Cf. Vars, op. cit., p. 140; Cecil Torr, Ancient ships, p. 72; Uoschach, art. ancora, dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités gr. et rom., I, p. 267.

(4) On n'eut pas le temps d'emporter les bêtes qui étaient à bord et tous les gens de l'équipage ne purent même pas se sauver : nous avons retrouvé non seulement des ossements d'animaux, mais un péroné humain (Merlin, Comptes rendus de VAcad. des Inscr., 1911, p. S65).

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