PIERRE JOUGUET
ont fait l'objet de deux roquôlcs, l'une adressée au praepositus, l'autre à un fonctionnaire militaire, cf. 22, introd L. 30. Il s'agit soit des consuls de 311 Galère VIII et Maximin II, soit de ceux de 327, Constantin et Maxime.
Pierre Jouguet.
SUR L'ORTGINE DE SPALATO
La ville de Spalato est célèbre par les ruines du palais de Dioclétien, entre les murailles duquel elle tint toute entière en ses premières années, au vii« siècle. Aussi fait-on souvent, sinon communément, dériver le nom de la ville de celui même du palais. Cette étymologie se trouve déjà dans Constantin Porphyrogénète ; consacrant à Spalato quelques lignes, dans son De administrando imperio, il écrit (1) : « "Oti xo 'Aa-n:a).àQo'j xaTTpov, ouep TtaXaTiov [xupov ipy.'r\VîùzioLi, 6 ^ainXsùç AioxV^iT'.avoç toûto sxt'.s-ev. » A vrai dire, on discerne mal pourquoi c'est uaT^aTiov [jLt.xp6v, et non Tia^^àxiov tout court, qui se retrouverait dans Aspalathos, et, si le lien était réel entre les deux noms, c'est plutôt par l'expression ad palatium que pourrait s'établir la filiation. Mais cela même ne semble guère philologiquement vraisemblable, et aussi bien faut-il déclarer tout de suite que le rapport étymologique entre palatium et Spalato n'est rien moins que démontré.
Ce n'est d'ailleurs pas d'aujourd'hui qu'on a regardé le nom d'Aspalathos, dont Spalato n'est qu'une autre forme, non pas comme un dérivé de palatium^ mais simplement comme le nom primitif de la localité même où s'élevait le palais de Dioclétien. En faveur de cette opinion, on n'est pas
(1) Ch. 29 {Corpus scriptorum historiae byzaniinae : Const. Porphyr. t. III, p. 137. Bonn, 1840).
ZEILLER
embarrassé d'apporter des arguments, car le nom d'Aspalathos ou de Spalato se rencontre déjà dans des textes fort anciens ; mais la question est de savoir si ceux-ci prouvent que la localité a préexisté au palais.
La Notitia Dignitatiim, à la fin du iv" siècle, mentionne Aspalathos, et d'une assez remarquable façon. Elle nous signale, parmi les fonctionnaires de l'Empire d'Occident, un procurator gynaecii Joviensis résidant à Aspalathos (i) : ce procurator n'était autre que le directeur d'une manufacture impériale de tissage de vêtements militaires, dont le personnel ouvrier se composait de. femmes, d'où le nom de gytiseciiim, et qui avait été installée dans le palais de Dioclétien, devenu, après la mort de celui-ci, propriété de l'Etat. Le lieu s'appelait donc dès ce moment Aspalathos, et il serait bien invraisemblable, à tous points de vue, que ce fût le palais qui eût, moins d'un siècle après la mort de Dioclétien, reçu cette dénomination. La rédaction môme de la Notice implique la distinction entre Aspalathos, point géographique, et le gynaecium^ le monument qui y était bâti. Le nom d'Aspalathos s'applique donc au village, plus ou moins important, dont l'établissement de la fabrique avait pu amener le développement autour d'elle. Mais ce village existait-il, fût ce à l'état de hameau infime, avant la construction du palais? Ou bien ne se serait-il créé que postérieurement à lui et en aurait-il, si inadmissible que paraisse pourtant le processus étymologique de palatium à Aspalathos, pris le nom? Voilà ce que le texte de la Notitia ne nous permet pas encore de décider.
Le témoignage de la Table de Peutinger n'a pas une valeur plus décisive, si l'original du document ainsi désigné, bien que reproduisant une carte routière du temps d'Auguste, ne date que du iv' siècle : l'importance donnée à Constantinople, qui est figurée par une vignette semblable à celle de
(1) Ed. Bôcking (Bonn, 1839), t. II, p. 48; éd. Seeck (Berlin, 1870), p. 150.
SUR l'origine de spalato 421
Rome, laisse peu de doutes à cet égard. Il suffit en tout cas que la date soit sujette à controverse pour que nous ne puissions attribuer, pour trancher le problème qui nous occupe, toute la valeur qu'on lui aurait volontiers reconnue à l'inscription sur cette carte du mot Spalato (1) au fond du golfe où se dressait le palais de Dioctétien.
Adressons-nous alors aux auteurs qui nous instruisent de la retraite et de la mort de Dioctétien. Ils sont rares, mais leur témoignage peut être d'autant plus précieux. La mention d'Eutrope ne nous apprend rien de ce que nous cherchons à savoir ici : « Dioctétien, écrit-il (2), acheva de vieillir au sein d'un honorable repos, dans une villa située près de Salone. » Mais il y a dans la Chronique de Saint-Jérôme un passage beaucoup plus intéressant (3); il existe, il est vrai, sous deux formes très différentes selon les manuscrits : Diocletianus haut procul a Salonis in villae suae j)alatio moritur (4) ; ou bien, au lieu de in villae suae j^alatio : in villa sua Spalato (ou Aspalatho) (S). Laquelle de ces deux leçons est la meilleure? M. Schœne, dans l'excellente édition critique qu'il a donnée de la Chronique d'Eusèbe-Jérome (6) s'est prononcé pour la première à raison du nombre des bons manuscrits qui la fournissent ; mais il déclare lui-même dans son introduction (7) que le manuscrit de Leyde, appelé le manuscrit F, où l'on trouve la seconde, ne leur cède pas en valeur. Il n'y a, par conséquent, point de raison absolument décisive tirée de la qualité des manuscrits pour conclure en faveur de l'une plutôt que de l'autre. En revanche l'expres-
(1) Segm. V.
(2) Breviarium historiae romanae, IX, 28.
(3) Aiin. Abraham, 2332.
(4) C'est la leçon du Bernensis (B), de VAmandimcs ou Valenlianensis (A), du Pelavianus (P) et des Fragmenta Petaviana (S), pour ne citer que les manuscrits qui font autorité.
(5) Leçon du manuscrit de Leyde dit Freherianus, dont l'archétype remonte au vi» siècle.
(6) Berlin, 1866.
(7) Page XI.
J. ZEILLER
sion palatium villae ne me paraît pas échapper à toute critique : in villa sua est autrement simple et naturel que in villae suae palatio. Aussi bien la demeure de Dioctétien avait-elle beaucoup moins les apparences d'un palais, palatium, telle que la maison impériale du Palatin, que d'un castellum, d'un château-fort, et saint Jérôme, originaire de Dalmatie, devait savoir à quoi s'en tenir là-dessus. Il y a donc chance pour que la leçon in villa sua Spalato représente le texte exact bien plutôt que l'autre leçon. On ne fera pas, je pense, d'objection au nom de la grammaire, en avançant qu'il eût fallu Spalati ou Aspalathi, et non pas Spalato ou Aspalatho. On a de nombreux exemples d'exceptions à la règle des noms de villes de la première et de la seconde déclinaison (1). On les rencontre fréquemment construits avec in et l'ablatif, en particulier chez les écrivains ecclésiastiques (2) ; mais on les trouve aussi avec l'ablatif purement et simplement substitué au locatif, sans in (3). C'est ce que nous avons dans la leçon du Leydensis. Rien ne s'oppose donc à son adoption.
Mais il y a plus : cette leçon est confirmée par celle d'un autre auteur : saint Prosper d'Aquitaine a rédigé, après saint Jérôme, une Chronique, des éléments de laquelle une bonne partie sont textuellement empruntés à celle de son prédécesseur ; or nous y lisons la phrase (4) Diocletianus haud procul a Salonis in villa sua Aspalatho moritur. On doutera difficilement, après cette constatation, que le texte authentique et original de saint Jérôme soit celui que nous retrouvons, peu de temps après, dans son continuateur et copiste Prosper d'Aquitaine. Et, puisque cette indication est
(1) Cf. Gino Funaioli, Der Lokativ und seine AufiÔsung {Archiv fur lateiniscfie Lexicographie, XIII (1904), pages 301-372).
(2) Ibid., pp. 338.
(3) Ibid., pp. 308-316.
(4) Ed. Mommsen, Monumenta Germaniae, Aiict. antiq., t. IX, p. 448. Les six meilleurs manuscrits de la Chronique (A, C, L, M, V, Y) sont unanimes à donner cette leçon.
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conforme à celle de la Table de Peutingei\ les deux témoignages, indépendants l'un de l'autre, se garantissent et se corroborent mutuellement.
Ainsi le lieu oii s'élevait le palais de Dioctétien s'appelait Spalato ou Aspalathos dès le début du iv' siècle ; et il serait bien invraisemblable, en supposant même le jo/'oce-s^?/^' étymologique admissible, que l'existence du palais lui eût si promptement fait donner ce nom s'il ne l'avait possédé, antérieurement. Autrement dit, nous sommes amenés à cette conclusion qu'un village, une agglomération humaine, si petite fût-elle, avait précédé sur les rives du golfe actuel de Spalato la résidence de Dioclétien.
Mais, si une hésitation apparaissait encore possible à ce sujet, — et l'intervalle relativement considérable qui sépare la mort de Dioclétien de la rédaction de la Chronique de Jérôme pourrait en rigueur la justifier, — il resterait à faire valoir une dernière considération. Celle-ci se déduit de l'étude de la topographie spalatine. Le palais de Dioclétien est bâti au fond d'une baie creusée à peu près en demicercle du côté méridional de l'étroite presqu'île qui sépare le large, au sud, du golfe profond où Salone avait son port au nord. Devant cette baie, de grandes îles faisaient au loin un premier écran protecteur et le reploiement môme de la côte, flanquée vers les extrémités de sa courbe de deux éminences, l'abritait ; c'est entre ces deux hauteurs, dites aujourd'hui le mont Marljan, à l'ouest, et la colline du fort Greppi, à Test, que s'étend Spalato. Mais il n'est pas besoin d'un examen bien attentif des lieux pour s'apercevoir que la demeure de Dioclétien n'était pas placée rigoureusement au centre de ce demi-arc de cercle. Elle était située un peu plus à l'est, en une région où le terrain est plus tourmenté et se relève plus brusquement que dans l'axe môme de la baie. Cette disposition, qui a rendu Tédilication du palais plus difficile et produit dans ses lignes des déviations assez curieuses, demeurerait incompréhensible, s'il n'y avait pas
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eu juste au fond du golfe des occupanls antérieurs que Ton ne put ou ne voulut déloger.
Cette ultime observation venant apporter une confirmation définitive à tous les arguments tirés des textes, il apparaît maintenant hors de doute qu'un village, Aspalathos ou Spalato, a préexisté au palais de Dioclétien sur l'emplacement de la ville actuelle de ce nom (1). Nous sommes même en mesure de dire quelle a été la forme 'primitive de son nom. Nous lisons tantôt l'une, tantôt l'autre dans des textes d'une antiquité analogue : avec la Table de Peutinger, saint Jérôme, Prosper d'Aquitaine, la Notitia Dignitatum, nous tournons autour du iv*' siècle, et, si nous n'avions affaire qu'à eux, nous serions embarrassés pour opérer notre choix. Mais nous apprenons, grâce à Pline l'Ancien, que c'est à Aspalathos qu'il convient de donner la préférence. D'autres localités, dans la péninsule balkanique ou en Asie- Mineure, portaient en effet ce nom et nous voyons, par ce que nous dit Pline (2), qu'elles le tiraient d'une plante que les anciens appelaient ainsi. Le nom de Spalato n'est donc qu'une transformation de la dénomination la plus ancienne. Mais paiatium^ on en est encore plus assuré par cette nouvelle remarque, n'a rien à faire ici .
Ce village d'Aspalathos, qui existait depuis une époque inconnue dans le voisinage de Salone, ne disparut pas, on vient de le constater, avec la construction du château-fort de Dioclétien. Celui-ci le respecta. Et l'on a de plus un
(1) Je cite ici pour mémoire la bizarre notice de l'historien médiéval de Spalato, Thomas l'archidiacre : Hoc scilicet edificium Spalatwn diclum est a Pallantheo, quod antiqui spaciosum dicehanl palatium {Hisloi'ia Salnoitana, ch. IV: De construclione edificii quod Spalatitm nuncupatur [éd. Racki, Monumenla speclanlia historiam Slavorum meridionalium, t. XXVI, Agram, 1894]). Le nom de Pallantheum a bien été donné au Palatin à cause de sa fondation légendaire par Evandre, originaire d'Arcadie, où se trouvait une ville de Pallanthée ; mais que Spalato l'ait aussi porté, c'est, presque à coup sûr, une supposition gratuite, que Thomas eût été bien embarrassé de justifier.
(2) CÎ.Uist. nat., l. XII, c. 52, où l'on voitque V aspalathos [convolvidiis scoparitis) est une plante dont la racine était recherchée pour la parfumerie.
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indice sérieux en faveur de sa survivance pendant les siècles qui suivirent dans la découverte, faite en 1905, d'un cimetière chrétien établi dans le voisinage immédiat du palais. Ce cimetière, qui paraît dater du v" ou du vi^ siècle (1), dut être à cette époque le lieu d'inhumation de la population relativement nombreuse qui occupait le palais transformé partiellement en manufacture impériale. Mais les ouvrières qui composaient le personnel de celle-ci demeuraient-elles toutes à l'intérieur de l'enceinte de Dioctétien? Il paraît plus vraisemblable qu'une partie d'entre elles aient été des tiabitantes d'Aspalathos, etc'est ainsi que les sépultures mises au jour il y a cinq ans, en nous attestant la persistance aux environs de l'an 500 et peut-être môme postérieurement à cette date du gynaeceum Joviense, nous donnent du même coup à penser que le village voisin existait toujours à cette époque.
Est-ce à direqu'Aspalathos ait subsisté sans aucune interruption depuis ses origines inconnues jusqu'à nos jours, puisque le Spalato actuel en englobe l'emplacement? Non. Lors des invasions avares et croates du vn® siècle qui amenèrent la destruction de Salone (2) et l'exode d'un certain nombre au moins des survivants à l'intérieur des vieilles et solides murailles du castellum impérial, le village d'Aspalathos ne fut apparemment pas épargné. Il est à croire qu'il disparut pour un temps. Mais cette disparition momentanée n'était que le point de départ d'une existence nouvelle. Le palais de Dioctétien recevait les restes de la population salonitaine, grossie probablement des débris de celle de villages des environs, quelques milliers d'hommes en tout peut-être. Ils restèrent d'abord confinés entre les murs derrière lesquels ils avaient trouvé la sécurité. Mais bientôt ils se mul-
(1) Cf. F. Bulic, Sepolcrelo anlîco cristiano pressa il Palazzo di Diocleziano a Spalato {Bulletlino di archeolof/ia e sloria dalmala, 1906, p. 3 seq.).
(2j Sur la date approximative, cf. V. Bulic, Sull'a?ino délia distrtizione di Salona {Bulletlino di sloria e arcfieologia dalmala, 1906, pp. 268 sqq.).
J. ZEILLER
tiplièrent^ en même temps que le danger passait : les Croa tes envahisseurs se civilisaient et acceptaient de vivre en bonne intelligence avec leurs prédécesseurs sur le sol dalmale. La population du palais commença de déborder au dehors; sur le terrain occupé par le Spalalo primitif antérieurement à la construction de la résidence de Dioclélien s'élevèrent de nouveau des habitalions, plus nombreuses bientôt que par le passé, Spalato, ressuscité et continuant Salone, devenait une véritable ville, qui n'a pas cessé de grandir.
J. Zeiller.
PRIMAT DE GARTHAGE
ET
MÉTROPOLITAIN DE BTZACÈNE
UN CONFLIT DANUmiSE AFRICAINE au' Yr SIÈCLE
Au printemps de 53S, deux cent vingt évoques africains, renouant la tradition vénérable que la persécution vandale avait trop longtemps interrompue (i), célébraient dans un grand concile à Carthage la victoire des armées impériales et le triomphe de l'orthodoxie; Reparatus, qui venait de succéder à Boniface sur le siège primatial (2), fit envoyer au pape une délégation chargée de lui annoncer la fortune nouvelle de l'Église d'Afrique et de le consulter sur les questions délicates que soulevait l'admission dans les rangs catholiques des prêtres ariens (3) ; cependant que le diacre
(1) Optimam consuetudinem praeterili temporis, quam uiolenta captiuilas per annos cenlum dolenlibus cunctis abslulerat, iterum seruare ciipienl.es.,. », dit la lettre du concile à Jean II {Coll. Avellana, n° 85, éd. Gûnther, Corpus scriplorum ecclesiasticorum latinortim, tome XXXV, p. 328). La tolérance d'Hildéric avait cependant permis de réunir un concile général à Carthage en 525. Cf. Labbé, Sacrosancta Concilia, éd. de Paris, 1611, IV, col. 1628, sqq.
(2) Victor Tonnen Chi'on., ad an. 535. [Monumenta Germaniae hislorica, Auct. anliq., XI, p. 198.)
(3) Nous avons conservé la lettre qu'elle devait remettre à Jean II, et les réponses que fit Agapit, devenu pape sur ces entrefaites [Coll. AvelL, n<" 85, 86, 87; Jaffé, 892, 893).
428 RENÉ MASSIGLI
Théodore se rendait à Constantinople, porteur de lettres où les évoques demandaient que les biens, jadis possédés par les églises, confisqués par les Vandales, et rendus par une Novelle récente à leurs légitimes propriétaires, leur fussent garantis contre toute revendication ultérieure (1). Justinien accueillit la requête du concile : le 1®"" août 53S, une Novelle, adressée au préfet Solomon, donnait les assurances qu'on réclamait de l'empereur, confirmaitaux églises la tranquille jouissance des domaines qui leur avaient été déjà reslitués, leur faisait rendre les vases et les ornements sacrés qu'on leur avait dérobés, leur assurait enfin le moyen de faire valoir leurs droits sur ceux de leurs biens que d'autres se seraient indûment appropriés (2).
Une période de prospérité s'ouvrait donc pour les Africains : ménagés par le pape qui connaît ce qu'il en a parfois coûté à ses prédécesseurs de heurter de front l'ombrageuse indépendance de l'Eglise transmarine, en particulier sur la question des appels à Rome (3), flattés par Justinien qui
(1) Novelle 37,1 {Corpus luris Civilis, III, Novellae, éd. Schoell et KroU, Berlin, 1899, p. 244) : ciim igilur Reparalus uir satictissimus sacerdos eiusdem nostrae Carlhaçjinis lustinianae,... una ciim ceteris eiusdem prouinciae reuerenlissimis episcopis lUteris propriis per Theodorum uirum relif/iosum diaconum et responsalem eiusdem iienerabilis ecclesiae ciuitalis Carlhaginis luslinianae deslinalis noslram deprecali stinl maieslatem possessiones ecclesiarum lotius Africani Iractus tyrannico quidem lempore ablalas eis, post uiclorias autem caelesti praesidio nobis <iconlra> Uandalos praeslilas per noslri numinis piam disposilionem eis redditas, salua in guocumque loco conslitula uidelicel Iribulorum solulione, finniter possidere secundum lerfis tenorem quae iam super hac causa promulgata est, petitionibus eorum prono libentique animo duximus annuendum.
(2) Novelle 37, 2, 3, 4.
(3) Coll. Avell., n» 86,7, p. 332 : « illud quoque quod calholicos qui praesunt aut militant ecclesiae sine sacerdolum suorum litteris suscipi a nobis minime debere mandatis, et canonibus est congruum et disciplinae prodesse iudicamus ac fidei », écrit Agapit au concile; et ce ton modéré n'est pas sans faire contraste avec la manière un peu rude dont les évoques avaient réclamé des engagements à ce sujet : « petimus nunc ut quicumque forsitan episcopus aut presbyter siue diaconus aut cuiuslibet inferioris ordinis clericus sine noslra epistola uenerit... similis erroni iudicelur neque iiestra commitnione dignus existât, ut in omnibus et per omnia beatitudinis uestrae disciplina laudelur (Coll. Avell., n° 85, 7, p. 330).
sait bien de quel puissant secours a été pour Bélisaire l'appui du clergé catholique et de quelle utilité il peut être encore pour consolider un pouvoir mal affermi (1), il semble que rien ne doive les empêcher de développer dans le calme leurs communautés. Et les historiens ne nous en parlent guère en effet jusqu'à la crise des Trois Chapitres : on voudrait rechercher ici si quelque orage n'est pas venu cependant troubler cette époque de paix.
Dans la Novelle par laquelle il faisait droit aux demandes du concile, l'empereur, après avoir énuméré un certain nombre de mesures prises contre les hérétiques, déclarait accorder à sa très sainte église de Carthago histiniana tous les privilèges dont on faisait l'apanage des métropoles et de leurs évoques, tous ceux aussi que le premier livre du Code attribuait aux sacrosaintes églises; « ainsi la cité, qu'il nous a paru bon d'honorer du cognomen de notre majesté, prospérera, dotée de privilèges impériaux » (2) ; enfin le droit d'asile et le droit de recevoir des donations étaient concédés à toutes les églises africaines (3). Il n'y avait cependant rien de tel dans l'acte dont le concile avait demandé la confirmation; les termes mêmes employés par les rédacteurs de la requête : firmiter po^tsidere secundum legis tenorem quae iam super hac causa proniulgata est^ montrent bien que la Novelle à laquelle ils faisaient allusion ne concernait que la propriété ecclésiastique et l'examen de la
(1) Cf. Diehl, L'Afrique byzantine, Paris, 1896, p. 10, 11, 19, 20 et les textes qui y sont cités.
(2) Novelle 37, 9 : « Priidlegia insuper sacrosanctae ecclesiae noslrae Cnr- Ihaginis luslinianae omnia condonamus quae melropolitanae ciuilales et earum anlistites habere noscunlur, quae etiam Codici noslro in primo eius libro segregata sacrosanctis ecclesiis suum honorera praeslare noscuntur : ut ciuilfis qnam nostri numinis cognomine decorandam esse perspeximus imperinlibus etiam priuilegiis exornata florescat.
(3) Novelle 37, 10, 11.
RENÉ MASSIGLI
phrase privilégia insuper... omnia condonamiis fortifie ce sentiment : ces mots introduisent une série de stipulations nouvelles (1) : il y avait dans la première d'entre elles les germes d'un conflit.
En dépit des affirmations de Morcelli (2), il n'est pas douteux en eff'et qu'elle accrût les prérogatives accordées par la coutume africaine au primat de Carthagc. Depuis près de deux siècles, les conciles avaient déterminé ses droits : investi d'un pouvoir de surveillance sur toutes les églises, c'est lui qui réunissait et présidait les conciles généraux ; on l'informait de l'élection des primats de Numidie ou de Byzacène et il décidait en cas de double élection; il pouvait enfin, dans certaines circonstances, faire des ordinations dans tous les diocèses (3). Le reconnaître comme métropolitain sans faire mention des primats de Numidie, de Byzacène ou de Tripolitaine, c'était ignorer la constitution séculaire de l'Eglise africaine, ne plus y voir en dehors de Carthagc que des évêques ayant tous les mêmes droits et les mêmes obligations (4). Agissant ainsi, l'empereur paraissait autoriser l'intervention de Carthage dans toutes les provinces au mépris des prérogatives des primats locaux et permettre à l'évêque de la cité impériale de communiquer sans intermédiaire avec les diocèses dont il devenait le chef direct ; en un mot, il y aurait eu en Afrique un métropolitain et non plus des métropolitains — ou primats — reconnaissant une certaine supériorité à
(1) Telle n'est pas cependant l'opinion de M. Diehl, op. cit., p. 39, ni celle de Dom Leclercq, L'Afrique clirélienne, Paris, 2« éd., 1904, II, p. 247-248.
(2) Morcelli, Africa chrisliana, Brixiae, 1816-1817, III, p. 285.
(3) Voir les textes dans Ilinschius, System des Katholischen Kirchenrechts, Berlin, 1869, I, p. 1381-583, et dans l'article de Jacobson-Hauck, Realencyclopcidie de Ilerzog-IIauck, 3" éd., XVI, p. 54.
(4) Cela est très frappant dans la Novelle môme ; car il y est bien question de tout le diocèse d'Afrique, et non pas comme on l'a dit, de la seule province ecclésiastique de Carthage : Sin quid praelerea sacrosanclae ecclesiae saepe dictae nostrae Carthaginis lustinianae uel aliis uenerabilibus ecclesiis Africanae dioeceseos... (37, H)., llaec igitur omnia quae ad honorem saa'osanctarum dedimus ecclesiarum lolius Africanae dioeceseos... (37, 12).
l'évoque de Garthage (1). C'était s'assurer l'appui sans réserve de cette grande autorité religieuse qu'était le successeur d'Aurèlc et de Boniface et Justinien espérait, par ce moyen, mieux adermir sa domination sur l'Eglise transmarine : Reparatus, vivant dans la ville où résidait le préfet, serait un peu, par rapport à celui-ci, ce que le patriarche de Constantinople était par rapport à l'empereur et les progrès de son influence marqueraient autant de conquêtes pour l'autorité de Justinien. Tentative hardie et habile, mais qui allait ouvrir la voie à bien des difficultés.
Aucune opposition n'était à redouter de la part de Rome : l'évêque de Garthage avait toujours servi d'intermédiaire entre l'épiscopat africain et le pape et l'on pouvait s'imaginer — bien à tort — que fortifier ses pouvoirs était fortifier l'influence romaine ; Agapit aurait vu d'un œil favorable tout développement de l'autorité primatiale (2).
Il n'en allait pas de même en Afrique : déjà, une dizaine d'années auparavant et alors que l'on sortait à peine de la persécution, on avait vu se manifester, en o23 d'abord, à Junca et à Sufés (3), puis en 525 au concile de Garthage, un singulier état d'esprit : dans un clergé qui aurait dû être uni contre cet ennemi commun qu'était le Vandale arien, des divisions s'étaient dessinées sur des questions de pré-
(1) Que telle fût bien Tintention de Justinien, c'est ce qui ressort de la Novelle 131,4 : après avoir défini les droits très étendus du métropolitain de lusliniana 'prima sur les évêques de rillyricum, il ajoute : xal xôv o[ioiov xpôitov xô S{xatov xfjî àpjriEpwsûvTjÇ, ÔTisp xw ÈittaxÔTro) 'louaxivtavfiç Kap^^T^Sôvoî xf,; 'Appixfiî Stoix-Z^ustoî 6eôoLixa[jL£v è\ o'ùr.to ô Oeôî xaûxT,v T.fjiîv àiroxaxéaxTiae, (pu>iâxxEffBat xeXe'jo[i.£v. Il est vrai qu'il introduit des restrictions dont on verra plus loin la portée. Mais l'empereur avait bien le sentiment d'avoir donné à l'évêque de Garthage des droits nouveaux, et la comparaison avec lusliniana prima est instructive.
(2) Je n'en veux pour preuve que sa lettre à Reparatus {Coll. AvelL, n° 87, 4, p. 333; Jafl'é, 893) : Uniuersajiraeterea quae inimicorumperuersitas inuaserat, caritali tuae melropolilana iura réparantes, horlamuv ut ea quae tuo uel aliorum nomine rescripsimus , uniuersis debeas itinotescere, metropolitani quippe auctoritate suffultus, ne quis se excusabiliter asserat ignorare, quod sedis aposlolicae principalitas canonum consideralione perscripsit.
(3) Hefele-Leclercq, Histoire des Conciles, II, 2, p. 1059-1060.
BENÉ MASSIGLI
séance. En 525, le conflit entre Boniface, primat de Garthage etLiberatus, primat de Byzacène, avait été particulièrement grave (1). Un abbé de Byzacène s'était plaint de l'arbitraire du primat qui s'attribuait à l'endroit de son monastère une autorité illégale ; Liberatus, invité à venir s'expliquer, s'était abstenu de paraître et satisfaction avait été donnée aux moines. Le bon droit était, semble-t-il, de leur côté ; mais ce qui nous intéresse dans cette affaire, c'est de constater que Boniface s'empressa de saisir l'occasion pour faire affirmer à nouveau les droits et prérogatives de son siège : pour que, selon les paroles de l'évêque Félix de Zattara, les plus jeunes manifestassent à leurs aînés le respect qui leur était dû et pour qu'ils se sentissent retenus à leur place par le frein de la discipline (2), on avait affirmé solennellement la prééminence de la Proconsulaire sur la Numidie et la Byzacène (3) ; et le rappel des assurances prodiguées aux évêques de Byzacène par Boniface, affirmant la pureté de ses intentions et son désir de ne rien innover (4), n'avait pas été sans doute suffisant pour atténuer l'effet produit.
On peut donc croire qu'il régnait dans une partie du clergé africain une certaine défiance à l'égard de Garthage; il eût fallu beaucoup moins que la publication de la Novelle impériale pour l'accroître, et la moindre démarche, quelque innocente qu'elle fût, pouvait sembler suspecte. Un incident était inévitable : sur les événements qui se produisirent, nous sommes d'ailleurs presque entièrement réduits aux conjectures ; aucun écrivain, Victor de Tonnenna moins que tout autre, ne nous renseigne sur ce qui se passa. Quelques textes législatifs, seuls, permettent de discerner
(1) Labbé, op. cit., col. 1628 et suiv. ; Hefele-Leclercq, op. cit., II, 2, p. 1069-1014.
(2) Ut superbientis odiosa temerilas euicta dictis veracibus compescatur, iuniores maioribus deferenda obsequia praestent et inter sui ontinis meta» disciplinae freno se co^noscant esse constrictos... (Labbé, IV. col. 1634).
(3) Labbé, IV, col. 1635.
(4) Labbé, IV. col. 1645.
^ Il
le sens général des faits et de démôler les principales péripéties.
La seconde des Constitutiones dispersae de Justinien, (6 octobre 541), est adressée au métropolitain de Byzacène, Dacianus, et à son concile : Restitiitus et Heraclius ont apporté à l'empereur les vœux des évoques ; ils lui ont dit de quels privilèges ils jouissent déjà et quelles faveurs il serait souhaitable de leur voir accorder; le prince accueille leurs prières et confirme les privilèges du métropolitain et du concile selon l'antique discipline (1).
Un an plus tard, le 25 octobre 542, un nouveau rescrit envoyé à Dacianus précise les intentions impériales (2). Sa Sérénité a toujours eu le souci de maintenir l'antique discipline ; elle ne s'en est jamais séparée que pour l'améliorer, surtout en matière ecclésiastique. Pour cette raison, la volonté de Justinien est que l'on observe les règles relatives aux conciles africains, telles que les siècles passés les ont fixées et qu'elles furent toujours maintenues; « qu'aucun primat ne revendique pour son siège un privilège que les textes ne lui reconnaissent pas, qu'aucun ne s'arroge des droits dont il ne peut prouver avoir joui d'une manière continue, qu'aucun, dans son ambition, ne se prévale de rescrits accordés à la suggestion d'un seul ou de précédents contraires à la coutume. Ce qui doit faire loi, ce sont les décisions des conciles dévotement suivies parla postérité (3) ». « Les droits
(1) Corpus luris Civilis, III, p. 796-797 : ... dicenles et quitus iam beneficiis gaudealis et quae a nostra sunt mansuetudine conferenda. Unde precibus eorum summa cum heniqnilate susceplis ad uniuersa respondimus... Quaecumque igitur ad priuilegia ueslra uestrique concilii pertinent, iuxta ueterem firmamus disciplinam.
(2) Corpus luris Civilis, III, p. 797.
(3) Nullus inter primates illud sibi priuilegium uindicet quod accepisse non legitur, nullus adripiat quod habuisse iugiler non probatur; nec de rescriptis ad unius suggeslionem promerilis aul de exemplis consuetiidinem uiolanlibus cuiuslibet sibi blandialur ambilio. Illud pro lege seruandum est quod conciliis definilum seruauit deuota posterilas.
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dont le métropolilain de Carthage ou les primats de Numidie et de Byzacène ont été investis par les conciles, et que la coutume de l'Eglise a observés et respectés, voilà ce qu'ils sont justifiés à souhaiter recouvrer ou à revendiquer, voilà les prétentions qu'ils peuvent espérer voir confirmées et sanctionnées par nous » (1). Et l'empereur menaçait de sa vindicte ou de celle de l'Eglise ceux dont on apprendrait qu'ils avaient porté atteinte aux antiques usages.
Erifin la Novelle 431, du 18 mars S45, de ecclesiasticis titiilis, après le passage sur le primat de Garlhage que nous avons donné plus haut (2), contient la phrase suivante : « Mais que les évêques des autres cités, à qui en divers endroits ont été attribuées les prérogatives des métropolitains, en jouissent à perpétuité » ; (3) et Justinien confirme les privilèges accordés à toutes les églises « ou autres lieux vénérables ».
Nous avons cru nécessaire de grouper ces textes parce^ qu'ils s'éclairent et se complètent les uns les autres. Faute de l'avoir fait, on a méconnu leur importance, et la variété des explications qu'on en a données montre bien qu'on n'y a vu que des documents sans grand intérêt; on a surtout négligé de mettre en lumière le lien qui les unit. Pour Hefele (4), qui ne dit rien de la iNovelle de 545, Justinien approuva les décisions du concile de Byzacène « à condition que rien dans ces décisions ne serait contre l'ordre de l'Eglise d'Afrique et que l'on maintiendrait les anciennes coutumes et décisions relatives aux droits du primat de
(1) Si quid if/ilur metropolitano Karlhaginis uel primatibns Numidiae iiel Byzacii conciliorum auctoHtas praeslitit et inoffensa consueludo sertiauit, hoc sibi quisque oplet, hoc iiindicel, hoc noslra sperel sanctione firmari.
(2) Page 431, note 1.
(3) Nov. 131, 4 : Kal ai àiXXat Se xôXst; xal oî toûtwv ÈitSuxoTroi, oi; èv Staydpoi; xô-o:ç [XTjTpOTToXtxtxôv Sixaiov -napejj^^ÔTi, toû toioûtou -rrpovofxtou si; 5iT,v£xèî iTToXauiTwaav,
(4) Hefele-Leclercq, op. cit., II, 2, p. 1164.
Cartilage, des primats de Numidie et de Byzacône, et aux conciles » ; ainsi, c'est la Byzacène qui est soupçonnée d'avoir cherché à innover et ce qui fut une faveur — la constitution de 541 en témoigne — devient presque une menace. M. Diehl (1) et, après lui, Dom Leclercq (2) ne marquent pas qu'il y ait contradiction entre les deux constitutiones dispersae d'une part et la Novelle de 535 d'autre part ; dans celle de 545, M. Diehl voit seulement la confirmation solennelle des droits de l'évêque de Carthage. Morcelli cependant avait soupçonné la vérité : il avait saisi le véritable caractère des actes adressés au primat de Byzacène (3) ; son tort avait été de croire qu'il fallait chercher l'origine des réclamations de Dacianus dans la Novelle 131, datée par lui de 541 et dont il changeait ainsi la signification (4). Voici, à notre avis, comment se pourrait reconstituer la suite des événements.
Reparatus, fort de la protection et peut-être de l'appui matériel du préfet Solomon, tenta de mettre à profit la constitution de 535 pour réduire à néant les prétentions de la Byzacène et mater cet esprit d'opposition dont on avait eu une preuve en 525. Sans doute prétendit-il étendre son contrôle à des actes que la coutume africaine considérait comme du ressort exclusif du primat provincial et de son concile, ou intervenir directement dans des querelles locales avant que les évoques comprovinciaux eussent eu à en juger. La grande habileté de Dacianus fut, pour se défendre, de sortir de la légalité et, au lieu d'en appeler au concile général d'Afrique oii il pouvait craindre de voir se reformer contre lui la môme coalition qui avait jadis condamné son
(1) Diehl, L'Afrique byzantine, p. 418-419.
(2) Leclercq, L'Afrique chrétienne, II, p. 250.
(3) Morcelli, Africa chrisliana, 111, p. 294 : « Dacianus potissimum pritnatus sui iura iniminuta questus videtur ».
(4) Morcelli, op. cit., III, p. 292-293.
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prédécesseur, de porter sa plainte directement à Constantinople : démarche plus grave encore que ne l'étaient les appels à Rome, interdits à nouveau par le concile de 53S conformément à l'usage constant de l'Eglise africaine.
C'était aller au devant des désirs impériaux : « organiser, protéger, gouverner l'Eglise », tel fut, on l'a dit très justement, « l'objet permanent de l'ambition de Justinien » ; « il prétendit en toute circonstance lui dicter la discipline, le dogme et la réduire à sa toute puissante volonté » (1). Or l'appel des évéques de Byzacène lui donnait l'occasion d'intervenir en Afrique et d'y affirmer en matière ecclésiastique sa souveraine autorité : la conquête l'avait fait le bienfaiteur et le protecteur du catholicisme africain, il entendait en être le maître. Le siège de Garthage avait été favorisé dans le seul intérêt de la domination byzantine ; en accueillant la requête de Dacianus, on atteignait, beaucoup plus sûrement, le môme but.
A deux reprises, l'empereur intervint : mais la consti- . tution de 541 était trop vague pour donner d'heureux résultats, chacun des deux adversaires prétendant ne rien faire qui allât contre la tradition. Aussi l'année suivante, précisat-il et un passage de son édit paraît viser directement la Novelle de 53S (2) ; on ne saurait s'étonner qu'il ne se soit pas exprimé avec plus de clarté : il n'est jamais agréable de se contredire et il ne pouvait être dans les desseins impériaux, par une déclaration trop nette, de mécontenter Ueparatus pour se concilier Dacianus.
Nous sommes maintenant à même de comprendre la portée véritable de la Novelle \di : Justinien y demeure fidèle aux
(1) Diehl, Justinien et la civilisation byzantine au vi" siècle, Paris, 1901, p. 318.
(2) Resa'iptis ad unius sugqestlonem promeritis : la partie de la Novelle de 535 concernant le siège de Garthage rentre bien dans cette catégorie : le concile n'avait demandé rien de pareil et le diacre Théodore, appartenant ù l'église de Garthage, avait dû se faire l'interprète des désirs secrets de son évéque.
principes énoncés en 542 : maintenir à CarUiage le oUaiov T/i; àp'^isptoTÛvïiç qu'il lui avait accordé et respecter en môme temps les traditionnels privilèges des primats et des conciles provinciaux, c'était ne rien concéder à Reparatus qu'un litre propre à contenter sa vanité, tout en donnant satisfaction à Dacianus. Ce n'est pas d'ailleurs au moment où la domination byzantine courait en Byzacène les plus grands dangers, où la discorde était dans le camp des impériaux, où Iladrumète tombait même quelque temps au pouvoir des Berbères (1), que l'on pouvait songer à s'aliéner par une mesure impolitique le clergé de la province.
Nous entrons ici en pleine hypothèse, car les renseignements qui nous ont été transmis sur la vie de l'Eglise africaine au milieu du vi^ siècle sont trop rares pour nous permettre de suivre avec sûreté le développement de cette querelle : l'affaire des Trois Chapitres en soulevant l'Afrique entière contre les fantaisies théologiques de Constantinople et les complaisances de Vigile, fit cesser probablement pour un temps les dissensions ; l'heure n'était pas aux mesquines disputes et, dans la défense de l'orthodoxie, si les chefs faiblirent ou furent réduits à l'impuissance, les soldats résistèrent avec assez de persévérance pour l'emporter enfin : l'avènement de Justin II en 565 valut la paix religieuse à l'Afrique (2); mais, du même coup, il lui rendit les querelles ecclésiastiques (3).
(1) Cf. Dichl, V Afrique byzantine, p. 343-350.
(2) Sur tous ces événements, cf. le bel article de Mgr; Duchesne, Vif/ile el Pelage [lieu, des Quesl. historiques, 1884, 2, p. 369-440) et Diehl, op. cit., p. 434-449.
(3) Je ne sais à quel moment il conviendrait de placer la concession faite par Justinien aux clercs de Byzacène de relever des seuls tribunaux ecclésiastiques in /lis qiiae ad regularem ordinem pertinent, privilège conflrmé par une Novelle de Justin II dont il va être question (Cf. Diehl, op. cit., p. 419; Leclercq, op. cit., p. 250). Peut-être cette faveur leur a-t-elle été accordée pendant la crise des Trois Chapitres, vers 554, au moment où Primasius d'IIadrumète, suivant l'exemple de Vigile, devenait par la mort de Bocthus et au prix de son adhésion aux doctrines impériales, primat de Byzacène; les évoques de sa province refusèrent de le reconnaître (cf. Victor Tonnen.,
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Le l^*" mai 568, paraissait uneNovelle adressée au primat de Byzacène et dans laquelle, après avoir confirmé les privilèges émanant de son prédécesseur, l'empereur ajoutait : i.^ Super haec petisti ut quando opus fuerit ad nostram pietatem tuos responsales dirigere^ nulliis eos prohibent nauigare : quod et nobis placuit, ut nihil necessariorum lateat nostras mires. Unde licentiam tuae beatitudini danms^ ut quando opus fuerit aut ecclesiae tuae aut communi provinciae ad serenitatem nostram aliquem transmittere docturtim causas necessariOnS, sine aliquo impedimenlo diriger e eum^ ut ueritatem audientes quicquid oportet fieri statuamus. Alios uero episcopos illiiis prouinciae si necessariae causae emerserint ad nos dirigere aut ad nostram venire pietatem, cum uoluntate primatis hoc faciant » (1). On voit généralement dans ce passage la confirmation provoquée par le primat de Byzacène d'une faveur antérieure de Justinien (2) : cette interprétation nous paraît tout à fait inadmissible : du préambule même de laNovelle, il résulte que le primat a demandé que fussent renouvelés les privilèges relatifs à la juridiction ecclésiastique : l'empereur fait droit à sa requête; super haec il a sollicité d'autres faveurs que Justin lui accorde également, mais plus rien, dans ce second paragraphe, n'indique qu'il s'agisse d'une simple confirmation : au lieu de sandre secundum divinarum regidarum tenorem atque dispositionem patris [siii], l'empereur dat licentiam : la diversité dans les mots marque, à coup sûr, une diversité dans les choses.
Ce document nous offre le dernier terme du conflit dont nous avons essayé de retrouver les principales étapes : en reconnaissant au primat de Byzacène la faculté de faire parvenir directement à Gonstantinople ses doléances et ses avis, — et c'est le droit que Dacianus s'était arrogé en 541, — Justin
a. 552). Il est possible que par la concession de ce privilège on ait espéré les séduire en leur faisant escompter la fin des persécutions administratives.
(1) Zachariae, Jus graeco-vomanum, III, Leipzig, 1857, p. 9-10.
(2) Diehl, op. cU., p. 419; Leclercq, op. cit., H, p. 250.
le rendait vraiment indépendant de Garthage ; en le laissant libre d'accorder ou de refuser aux évoques de sa province l'autorisation d'aller à la cour, il le mettait en possession d'une autorité inouïe pour un primat africain (1). Dans cette lutte de plus de quarante ans, Carthage avait été vaincue.
La défaite devait être durable et la correspondance de Grégoire le Grand nous fournit la preuve que la métropole à qui allait en 535 la faveur impériale n'avait pas retrouvé à la fin du vi^ siècle l'influence perdue. Lorsqu'un prêtre de Byzacène a à se plaindre de son évêque, c'est au pape qu'il s'adresse : Grégoire charge Clementius, primat de Byzacène, de faire une enquête : il n'est question ni de Carthage, ni du concile général d'Afrique (2). En octobre 598, le pape s'étonne et s'indigne que les évêques de Byzacène aient osé, sans l'autorisation de leur primat, se rendre à la cour ou tenir des assemblées, preuve incontestable que la législation de Justin II est toujours en vigueur (3) ; le primat de Byzacène étant sous le coup d'une accusation, c'est le pape que l'empereur appelle à se prononcer sur les faits allégués (4); en 602, la cause n'était pas encore tranchée, mais c'est au concile de Byzacène et non au concile général d'Afrique que Grégoire renvoyait l'airaire dont il ne pouvait s'occuper (5). Qu'étaient devenues les prétentions de Reparatus?
On a signalé ajuste raison en Afrique à la fin du vi'' siècle les redoutables symptômes d'une profonde désorganisation administrative (6). JN'y avait-il pas aussi quelque chose d'in-
(1) Le passage est obscur, mais je ne crois pas qu'on puisse soutenir que primas désigne le primat de Carthage : illius provinciae s'applique à la Byzacène; le primat dont l'autorisation est nécessaire ne peut être que celui de la province, car de Carthage il n"a pas été question une seule fois dans la Novelle. Une lettre de Grégoire le Grand dont il va être question confirme d'ailleurs cette interprétation.
(2) Grégoire, Ep. IV, 13 (M. G. H., Epislolae, I, p. 246); JatTé, 1284; lettre datée d'octobre 59:J.
(3j Ep., IX, 24; Jaffé, 1548.
(4) Ep.]X,21; Jaflé, 1551.
(^) Ep. Xll,12;Jané, 1862.
(6) Diehl, op. cit., p. 515-516.
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quiétant dans la situation de cette Église où l'ambition des pouvoirs rivaux tendait à détruire l'organisation lentement façonnée dans le cours des siècles? Un clergé sans cohésion, des querelles de diocèse à diocèse et de province à province, voilà le spectacle qu'offrait alors le christianisme africain : mais les signes précurseurs de crise qui se manifestaient soudainement n'étaient que l'aboutissement logique d'une longue évolution. De l'Église triomphante de Justinien et de Bélisaire à cette Église diminuée et divisée dont la ruine totale était proche, la distance est bien moindre qu'il ne semble au premier abord : nous souhaiterions en avoir apporté une preuve nouvelle.
Rome, mars 1912.
René Massigli.