AU TEXTE DE CICÉRON
Cic. Verr. de suppl. cap. XII, 29. — Cum uero aestas summa esse coopérât, quod tempus omnes Siciliae semper praetores in itineribus consumere consuerunt, propterea quod tum putant obeundam esse maxime prouinciam, cum in areis frumenta sunt, quod et familiae congregantur et magnitudo seruitii perspicitur et labor operis maxime offendit^ frumenti copia commonet, tempus anni non impedit; tum, inquam, cum concursant ceteri praetores, iste nouo quodam génère imperator pulcherrimo Syracusarum loco statiua sibi castra facicbat (Ed. E. Thomas, Paris, 1885).
La portion de phrase qui va de quod et familiae... à ...anni non impedit a généralement paru « obscure » (1). Mais les interprétations n'ont pas manqué. Laissons de côté celles qui s'appuient sur un texte retouché ou des leçons moins autorisées (2). Et examinons seulement celles qui prennent pour point de départ le texte cité, celui des meil-
(1) Voir par exemple les bonnes édd. classiques récemment parues : E. Thomas (Hachette), 1909; G. Lanson (Delagrave), 1899; Pascal Monet (Colin), 1897. Le premier essaie d'expliquer le passage par une asyndète de genre spécial et peu commune, p. 143 sq.; les deux autres éditeurs déclarent le texte « obscur » (Lanson, p. 22; Monet, p. 56).
(2) Ex. : celle de Lambin qui part non de offendit, mais de offenditur et ajoute et devant frumenti; celle de Zumpt (Verrin. libri VII 1831, Berlin,
leurs manuscrits. Elles ont, avec raison, traité qiiod.... non im/pedit comme l'explication de tum piitant obeimdam esse maxime prouinciam cum in areis fnimenta sunt.
I. La plupart, au moins les plus récentes, ont, d'après Madvig (1), rapporté les premiers termes quod et familiae
CONGBEGANTUR Ct MAGNITUDO SERUITU PERSPICITUR et LABOR OPERIS
MAXIME OFFENDiT au danger public que constituent à ce moment de l'année (summa aestas) les familiae d'esclaves.
— Toutefois, d'après Long, le dernier terme (labor oiïen-
dit) devrait être rapporté non pas aux esclaves, surmenés et irrités, mais (sans doute?) au préteur qui devait les surveiller (2). Mais Long n'aboutit pas à une explication claire et satisfaisante de l'ensemble des trois termes, non plus d'ailleurs que du terme examiné. Merguet [Lexic. zu den Reden des Cicero, au mot offendere) paraît se rattacber à une explication analogue, mais plus précise : il classe le groupe : labor... offendit parmi les cas oii offendere est pris absolument, au sens de écbouer, broncher : il semble donc indiquer ici que le préteur se croyait obligé de faire sa tournée au plus fort de l'été, parce qu'à ce moment l'effectif des travailleurs pouvait être contrôlé, leur zèle faiblissant stimulé, etc.
Il ne me paraît pas douteux que les trois termes reliés par el se rapportent aux esclaves (en tant que seditiosi) : il faut entendre avec la plupart des éditeurs modernes — sauf
p. 844 sq., qui reprend ces corrections). Voir les ditlérentes leçons dans G. Long : Bihliotheca classica : M. Tullii Ciceronis, vol. I, 1862, p. 542, la noie au mot offendit.
(1) Cf. Madvig : Epist. cril. ad Orellium de oralionibus Verrinis, Copenhague, 1828, p. 103 (cf. E. Thomas, Ed. sav., Hachette, 1885, p. 54. Cf. les éditions classiques précitées) : Scilicet haec omnia ad seruos referenda sunt, enuuicranturque ea quac seruos ad bellum hoc potissimum anni tempore concitare possunt, etc.
(2) Long, loc. cit. ... There romains : « labor ... ofl'endit » If it is supposed thaï Ihis applies lo Ihe slaves, we may observe that the gctting out of the corn is not so laborious as cutting it; unless we suppose that the slaves threshed it in some way, and I know no évidence that they did.
à reprendre ensuite la traduction de quelques mots — que les préteurs croyaient être particulièrement tenus de faire le tour de la province quand les blés étaient sur les aires, parce qu'à ce moment les familiae différentes étaient réunies, les esclaves pouvaient se compter et la fatigue causée par les travaux de la saison les irritait particulièrement. II serait facile de multiplier les preuves à l'appui de cette interprétation. Contentons-nous de montrer : fque l'idée principale de cette première partie du plaidoyer impose l'interprétation de Madvig; 2" que les termes employés par Cicéron se retrouvent ailleurs, appliqués à des soulèvements d'esclaves; 3" que labor operis ne peut désigner ici que la fatigue, le labeur excessif exigé par la besogne rustique, et explique le mot ofj'endit.
1° Dans cette première partie du de Siippliciis, il est question jusqu'au ch. 42 (Esto : nihil ex fugitiuorum bello aut suspicione belli laudis adeptus est) de la prétendue guerre d'esclaves. Cicéron veut montrer qu'elle n'a point existé, mais que d'autre part Verres n'a rien fait pour la prévenir. En particulier, dans ce pays oi^i avaient éclaté les guerres d'Eunus et d'Athénion, il a libéré les esclaves qui étaient prisonnici's pour tentative de soulèvement (§ 9 sqq.); et il n'a point fait sérieusement ses tournées, mesure indispensable dans une province comme la Sicile (itinerum labor... in Sicilia uel necessarius, § 26 sqq.) Il est donc naturel de voir
dans el familiae congregantur offendit des indications
précises sur la situation des esclaves au moment oii les itinera s'imposent à tous les préteurs.
2° Je n'insisterai pas sur la valeur quasi technique des termes familiae congregantur^ nfiagnitudo seruitii perspicitur lorsqu'il s'agit de soulèvements possibles d'esclaves. On pourrait en effet rapprocher /«mz7z«econ</re«7«?2^z<f de l'Epitome de Ïite-Live, lib. XGV : Quatuor et septuagintu gladiatores Capuae ex ludo Lentuli profugerunt, et, congregata seruorum... multitudine (cf. dans notre passage magniludo serui'
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lii)... Claudium Pulchnim legatum et P. Varenum praelorem proelio uicerunt. N'oublions pas toutefois que les préteurs ne songent peut-être pas à une véritable guerre, mais à quelques motus possibles (1). Je me contente d'appeler l'attention sur la formule magnitiido seruitii perspicitiir : elle nous rappelle un fait que rapporte Sénèque et qui dut se passer au temps de la République : « ... Il est dangereux, « dit-il à Néron, de montrer à la- République combien les « méchants l'emportent par le nombre . Au sénat quelqu'un pro- « posa un jour que les esclaves fussent distingués par leur « vêtement des liommes libres : puis on vit très clairement la « grandeur du péril auquel on serait exposé, si nos esclaves se « mettaient à nous compter (= nous, la minorité par rapport « à leur grand nombre). Le môme danger, sache-le, menace « le tyran, s'il ne fait grâce à personne : on verra bientôt (( clairement combien les mauvais sujets l'emportent par le « nombre (2). » Les mots soulignés éclairent le numerus perspicitur.
3° On ne saurait, pour expliquer offendit par bronche ou faiblit, entendre avec Merguot labor (operis) au sens à^ effort soutenu. Labor veut dire ici labeur excessif ou fatigué : la présence du génitif operis ne laisse point de doute (3). Le
(1) Voir plus loin, H.
(2) Declem., lib. 1, ch. xxiii (fin) et xxiv : Pcriculosum est, niihi crede, oslendere ciuitati, quanlo plures mali sinl. Dicta est aliquando a senalu sententia, ut seruos a liberis cultus distingueret ; deinde adpariiit, quantum pericidiim iminineret, si serui nostri numerare nos coepissent. kiem scito metuendum esse, si nuUi ignoscitur; cito adparebit, pars ciuitatis deterior quanto praegrauet.
(3) Il est aisé d'accumuler les exemples où labor joint à operis ou à quelque mot de sens analogue présente cette acception : Ces., De bell. g., lib. Vil, cap. 20, § H : nec iam uires sufficere cuiusquam, nec ferre operis laborem posse (la fatigue causée par les travaux du siège) ; Cic. Verr., De suppl., X, 26 : ilinerum... laborem... accipite, quam facilem sibi... iste... reddiderit (la fatigue causée par les tournées, par les voyages A travers la province); Ad. fam.,
IV, 2 (fin)... ita ccnseo facias, ut supcrsedeas hoc labore itineris ; Ad. Att.,
XVi, 3 (les fatigues de la traversée) naulgationis labor : Ad. fam.,, VII, 7 : tribunatus commoda, dcmpto... labore militiae ; Cal" II, 22 fin (avec ironie) : quorum... uiffilandi labor in antelucanis coenis expromitur; De Or., III,
contexte justifie amplement ce sens. Nous arrivons au plus fort de l'été (aestas summa esse coeperat) et l'ouvrage de la saison (m areis frumenta sunt) est fort rude. D'une part, le soleil torride, l'extrême sécheresse, peut-être le siroco, la poussière (i) doivent tourmenter les travailleurs. D'autre part, la besogne qu'ils font (ils battent le blé, le portent, le serrent) (2) se rattache étroitement à la moisson (messis) qu'elle suit de près (3) : elle fait partie, par conséquent, de ces ojjera maiora pour lesquels en Italie les propriétaires n'employaient pas généralement leurs esclaves, mais des manœuvres payés, tant ce labeur était dur et même nocif, même dans les endroits salubres : encore fallait-il trouver des manœuvres assez résistants (4). Joignons à ces fatigues
cap. 2, § 7 : Crassi... ambitionis labore uita districta (existence tiraillée en tous sens par les rudes travaux qu'exige la recherche des honneurs); Tiisc, 1 (au début) : defensionum lahoribus... liberatus ; Verr., De suppL, § 36 : earum reriim (= fonctions d'édile) laborem et sollicitudineni; Brut., § 67 : laborem forensem diutius non tulit, quod... corpore erat infirmo (M. Piso) ; Pro Rose, § 23, fin ; laborem quaestus (le mal qu'on se donne pour gagner de l'argent) recepit, quaestum laboris reiecit... Parfois une hendiadys souligne la valeur du motlabof : Ex., Verr., De suppL, XLIX, 128 (fin) : ...Eubulida hoc tantum exacta aetate laboris ilinerisque suscepit, ut, etc. Cf. Sén., Epist., 95, § 18 : corpora opère ac uero labore durabant. Cf. Quint., I, 19. — On rencontre d'autres mots de même sens, mais plus énergiques encore que labor, pour exprimer la fatigue due aux travaux rustiques (opus, opéra) : par ex. : Col., lib. I, cap. VIll, § 32 (les esclaves de la ferme), post defatigationem operis quieti... operam dabunt, lib. I, cap. IX, § 35 : (bubulcus) temperet uires
clementia ut diutius perennent boues, non confecti uexatione simul
operum uerborumque. De même valeur, à peu près, que notre labor operis est l'expression operis exercilatio dans Col., lib. XI, cap. I, § 363 : familia post operis exercitationem fatigata.
(1) Cicéron nous montre parcourant les aires le décimateur lui-même
« squaloris plenus ac pulueris » (H, III, 12, 31). ^ V ^^f -f^ins ■ -^ ^ 'f" ^'•Y^T^
(2) Quand les blés sont sur les aires (frumenta in areisf, nous^ommes litté- vft^»^ 'txi'V*''^ ^ ralement entre la moisson proprement dite et le battage : car si le blé est in
areis il a été coupé ; si d'autre part, il est appelé frumenta (au pluriel), c'est » ^c-av^
que le grain n'est point encore séparé des tiges, de la paille. ^ /^t-*^*- i-» -f ^•*^ jT,
(3) Plin., lib. XVIII, cap. xxx (début du chapitre) : Messis ipsa alibi tribulis > '-^ /(>— »^ in area, alibi cquarum gressibus exteritur, alibi perticis flagellatur^^ ^,^« -^iP^ 7 11-? : ù
(4) Varr., De r. r., lib. I, cap. 17... hoc dico : grauia loca utilius essometu CZ v<s // cenariis colère quam scruis et in salubribus qiioque locis opéra ruslica maiora, ,^ > " ut sunt in condcndis fructibus uindemiae aut messis... De his cuius modi 3^'^'^*^' f^ esse oporteat Cassius scribit haec : Operarios parandos esse, qui laborem ^jjiie (^"iM euhl
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les mauvais Irailements, les coups, les châtiments (1), les chaînes (2). Si nous voulons avoir une idée de celte multitude accablée par la besogne rustique, il faut nous représenter les travailleurs des champs en Grande Grèce au temps de la moisson. « 11 ne se passe pas de journée sans que quelque ouvrier ne tombe pour ne plus se relever sur le champ qu'il moissonne... frappé par l'insolation » (3). Nous comprenons mieux la force des mots : lahor operis. La situation qu'ils résument nous explique, mieux que toute autre considération, pourquoi, en Sicile comme aillevirs, il était dangereux qu'un grand nombre d'hommes aussi maltraités pussent se compter ; pourquoi Sénèque déplore (non seulement pour des raisons d'humanité) l'existence des vastes domaines cultivés par des hommes chargés de chaînes (v. note 2) et la présence des familiae plus nombreuses que des nations prêtes à se battre (4). Domaines et familiae étaient
ferre possint, ne minores annorura XXII..., etc. 11 va de soi que l'esclave des villes n'aurait pu supporter de tels travaux : Cf. Sén., De ira, III, 29... si rusticum opus récusât aut non fortitcr obit, a seruitutc urbana translatus ad durum opus... De quelle sorte était la main d'œuvre dans les areae siciliennes? Il est évident que les « détenteurs de grandes exploitations salarient ou achètent leurs auxiliaires (comme ailleurs) suivant qu'ils s'adressent à la main d'œuvre libi-e ou servile ». J. Carcopino : la Sicile agricole au dernier siècle de la république romaine : Vierteljahrschrift fur Social-und Wirtschaftsgeschichte, IV Band, 1906, p. 182). L'idée développée dans cette partie de la Verrine et le5mot)/'amiZirtef|nous prouvent que l'élément servile devait être très important.
(1) Col. 1,8 : Hue comparata erunt ergastula domestica subterranea. » Cf. Sén., De ira, Ut, 24, 2 : expiare tlagellis et compedibus. — Le supplice de la crux infligé à Gauius, citoyen romain, est celui des esclaves en Sicile comme ailleurs. Cf. Diod. Sic, XXXIV, Exe. Vatican., 599.
(2) Cf. Sén., De benef., VII, 16 : vasta spatia terrarum colenda per uinctos. Cf. De ira, III, 28, etc.
(3) Fr. Lenormant, La Grande Grèce, I, pp. 172-175 (2« éd. chez Lévy). Sur le climat sicilien, à peu près semblable aujourd'hui à ce qu'il était jadis, voir Theobald Fischer, BeilrJçje ziir p/v/sischen Géographie der Mittelmeerliinder, besonders Siziliens, Leipzig, 1877, p. J6o. Toutefois la moisson était alors plus tardive : elle se faisait non pas au début de juin, comme aujourd'hui, mais en plein juillet (summa aestas) : cf. Carcopino, op. cit., p. 133 sq. Cf. ibi<l., p. 138 sq. « il y avait une saison sèche et une saison pluvieuse, mais elles étaient moins nettement séparées ».
(4) De benef., VII, 10 : familia bellicosis nationibus maior.
moins considdrables en Sicile, à l'époque de Verres (1) : mais la condition des travailleurs devait être analogue. Ce dicton circulait dans Tantiquilé : « la société a autant d'ennemis qu'elle compte d'esclaves » (2). Il s'appliquait à la Sicile, comme au reste du monde. Surmenés, malades, au temps (le la moisson, les esclaves y devaient souvent ressembler à «les bêtes de somme fatiguées du joug (3).
Nous voici peut-être en mesure de comprendre les mots labor operis maxime offendit. Nous croyons en elTet qu'ils ne sont pas exactement traduits par Madvig (4) (irrite, exaspère). Offendit ne peut avoir qu'un sens matériel (heurter, achopper...) ou un sens figuré (5) (choquer, mécontenter, blesser, irriter....). Madvig a opté ici pour le sons figuré (animi... irati). Ce sens est-il possible? Nous venons de voir qu'il s'agit d'une fatigue excessive, endurée sous un ciel brûlant. Dirons-nous que les esclaves sont « mécontentés » par cette fatigue : l'expression serait faible étant donné le terrible surmenage dont il s'agit et l'elTet qu'on redoute (une révolte). Dira-t-on qu'elle les « irrite », les « exaspère » ? Dissipons une équivoque. Offendit marque au figuré une irritation, voire même une exaspération produite par des injures morales (6) : il ne s'agit pas ici d'injure morale! Il désigne très souvent une blessure l'aile à l'amour-propre, à la dignité; une offense ressentie par quelque âme délicate ou fière, raffinée ou simplement humaine. Très souvent le terme suppose chez la victime une certaine susceptibilité : il désigne d'ailleurs une injure beau-
(1) Cf. Carcopino : op. cit., p. 163 sqq.
(2) Séii., Episl., XLVIl : « totidem hostes, quot seruos. »
(.'{) Cf. Sén., De Clem., I, § 16 : Nimia sacuitia coguntur (iumenta) iugum cletrectarc.
(4) Madvig {loc. cil.) : labor messis grauissiimis erat ; itaquo animi offensi nique irali, ad armaproni. Cf. E. Thomas, éd. 1885, p. 54 offendit = « exaspère les esclaves ».
(5j Le sens de « échouer » est déjà écarté ici.
(6) Voir Merguet, Carlo Pascal (Dizionario dell' uso ciceroniano) à ce mot.
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coup moins grave que celle qui est marquée par laedit (1). Lorsqu'il est question du rude labeur des esclaves, on ne peut parler de la susceptibilité', ni môme, à cette époque, de la fierté, de Tamour-proprc du travailleur. Avant Sénèque, les Romains, môme Cicéron, y ont peu pensé : et si l'idée en pouvait venir à un homme comme Cicéron, il se fût bien gardé de l'exprimer en public, en tant qu'aedilis designatusLDans un de ses traités de philosophie [Tiisc. IV, 26) il essaie de nous donner, d'après les Stoïciens, une définition technique de Vuffensio (au moral) : c'est une maladie de l'âme, une sorte d'aversion ou de révolte morbide, explicable généralement par un préjugé, une opinion fausse. « Quod nascitur ex offensione ita dcfiniunt : opinionem uehementem de re non fugienda. Haec autem opinatio est, iudicare se scire, quod nesciat ». Suivent des exemples (ibid.) : » ofîen- « sionum autem defmitiones sunt eiusmodi, ut inhospitalitas « sit opinio uehemens, ualdc fugiendum esse hospitem, eaquc « inhaerens et penitus insita. Similiter definitur, et mulie- « rum odium, utHippolyti, et, utTimonis, generis humani ». Sans doute au figuré les mots offcnsio, offendere^ n'ont pas chez Cicéron uniquement ce sens technique de maladies de l'âme, comme la misogynie ou la misanthropie. Mais si l'on parcourt la liste des acceptions données par les lexiques, on voit que ce mot désigne une impression morale [aninmin alicujus otfendere) désagréable, se tournant parfois en hostilité X3t qui suppose chez la victime une certaine susceptibilité naturelle ou anormale, ou des principes ou des préjugés, une dignité, un point d'honneur. Nous voilà bien loin de l'instinct physique qui porte l'esclave accablé par la chaleur, la soif et le labeur, à secouer le joug, comme la bête de somme (2).
(1) Sén., De ira, III, 28, 4 ; Epist., XLVII fin.
(2) Dans un texte de Cicéron {De fin., 1, cap. 1, § 3 fin) les mots labor et offendit se trouvent justement réunis une deuxième fois : ..ut Terentianus Chrêmes non inliumanus, qui nouum uicinum non uult fodere aut arare aut
Au reste si un Latin veut dire que le labeur excessif a pour effet d'indigner, de pousser à la révolte, ce n'est point à'off'endit qu'il se sert, mais (V. ex. précédents) de detrectare, recusare laborem... ou du terme ira (1), ou des mots qui traduisent les actes oij. mène l'indignation (Sén., Epist., G VII, § 5 : serui me reliqueriint : alium compilauerunt . . . . alium occiderunt) (2).
Si offendit ne signifie pas exactement « irrite », sens réclamé par le contexte, que peut-il donc signifier? Rien de moral, mais un effet physique produit sur le travailleur par le labeur excessif. Nous avons vu (Col. IX, 1, 363) une familia (3) d'esclaves rustiques post operis exercitalionem fatigata\ (Col. I, 9, 35) des bœufs uexatione... operum
aliquid ferre denique (non enim illum ab industria sed ab illiberali lahore deterret), sic isti curiosi, quos offendit noster minime nobis iniucundus labor. Cicéron prétend se livrer sans réserve à l'étude de la philosophie. D'aucuns essaient de le détourner de, ce travail immodéré et veulent qu'il y apporte plus de mesure. 11 leur répond qu'ils prennent vraiment trop de peine (curiosi); car son labeur lui plaît. Ces bonnes âmes n'ont point, malgré les apparences, ces sentiments humains, cette noble culture (..humanus..) qui poussaient Chrêmes à retenir r« Heautontimorumenos » : Chrêmes était « choqué » lui (cf. non uult rapproché ici de offendit) de voir son nouveau voisin se livrer à une
besogne d'esclave (labor illiberalis fodere, arare..), indigne d'un homme
libre : ils sont choqués (offendit) eux par un travail qui est pour Cicéron tout simplement un agréable passe-temps. Avec Voffensio particulière de Chrêmes, toute morale, analogue à des principes qu'on heurte de front, avec Voffensio des détracteurs de la philosophie qui par préjugé n'admettent pas qu'on l'approfondisse, nous sommes décidément loin de l'instinct qui porte à la révolte les esclaves surmenés. — Sur les sentiments de Chrêmes {illiberali labore], voir Sen., Epist., XXII : nihil indignum bono uiro faciendum patiendumque erit; sordido se et contumelioso labore non conteret. Cf. Sén., Epist., LXXVII : Lacon ille.... captus ciamabat. Non seruiam.... Ut primum iussus est fungi seruili et contumelioso ministerio.... illisum parieti caput rupit. Les esclaves de Sicile n'avaient point cette dignité.
Un peu après notre passage, au chapitre xiii, la Verrine nous offre un cas où offendere correspond nettement à une impression toute morale : ch. XIII : cum iste cum pallio purpureo talarique tunica uersaretur in conuiuiis muliebribus non offendebantur homines (le public n'était point choqué, scandalisé) .
(1) Cf. Sali., Frgt. Histor. (Ed. Jordan., p. 138, 1. 15) : irae.
(2) Cf. De ira, III, 24, § 2 : contumacior uultus... murmuratio. Cf. Epist. CVII, § 1 : serui occupationes tuas occasionem fugae putauerunt.
(3) Cf. Col. I, cap. VIII, 32, defatigalionem... operis.
confecti\ (Col. I, 8, 32) i o\)ens .defatigationem. Conftcere, fatigare ou defatigatio sont, croyons-nous^ tout procties du sens iïoff'endil ici. Nous rentrons vraiment dans le cas de Tesclave qui s'est fait mal en travaillant (noxam cepit) (1). Il s'agit du surmenage (defatigatio) causé par le labeur excessif, de l'épuisement des forces, d'un labor devenu nocif (v. p. 89), d'un mal et d'une soufl'rance physiques. Il n'est pas difficile de trouver chez les naturalistes et les médecins des cas nombreux où off'endere signifie « faire du mal », « être nocif » (2). Et il est aisé de voir (par exemple dans Pline, liv. XVII, cap. 24) que ce mot est à peu près synonyme de nocere, de laedere. De là à'appliquer ee-siot-à l'efTet nocif du labeur exagéré, il n'y avait qu'un pas, puisque cet effet était luimême souvent considéré (cf. les textes de Columelle cités plus haut : defatigatio (3), fatigatam, confecli. Cf. Cels., Lib. I, cap. II, tout le milieu du chapitre) (4). Cicéron connaît
(1) Col., Lib. XI, cap. I, 361 : ...siue quis (quod accidit plerumqiie) saucialus in. opère noxam cepit : mais dans ce passage l'esclave s'est fait mal en se donnant ou recevant un coup (sauciatus) (cf. Ménandrea : Kœrte, Fswpyô?, p. 157, V. 48 (le vigneron) : avcaiiTwv SisTto'j's t6 axéXoî), tandis que dans le texte de Cicéron il s'agit de se faire mal en travaillant trop, summa aeslate.
(2) Cels., Liv. II, cap. VII : id membrum e.K leui caussa fatigatum aeque frigido calidoque offenditur.
Plin., liv. XVII, cap. 24 (sur les maladies des plantes) : nec adrachme offenditur, si non simul offendalur et corpus. — Le verbe irpoTîtÔTîTciv en grec est analogue à offendo par la série des sens qu'il présente (cf. Dictionnaire de Baillj' elle Thésaurus d'il. Estienne, éd. Didot). Nous partons également du sens matériel de heurter, achopper... et nous arrivons à Voffensio morbide au figuré ; du développement des Tusculanes cité plus haut l'on a déjà rapproché ces mots (Stobaeus, Eclog. Ethic, p. ill) : NdaT.pia S' elvat SdÇav èTTt6tj[j.(3t; èpp'jTiXuïav eï? é'çtv xa". iyaxippwjxevT.v xa6' r^'J uiroXaaêâvouai xi ti')", aîoeti iTtpôûpx a'.pîxà elvai olov tpt'Xoyjvtav, oi'XotvJav, at'XapyjpIav • elvat Se Ttva xai èvavxta toÎ; voaf.jjiaji xxTà •:rpoxo':iT,v YiyvôjAeva, olov atffovuviav etc.. (Je lis ici : Ttpo< j>xo->,v). Ce mot r.poa-AÔTz-zti-j ou des mots de même racine et de sens analogue désignent en grec l'effet nocif de toutes choses, et même de la fatigue, de l'exercice physique immodéré ; cf. le sens du verbe l^^iri^ xor.tû^ cf. cette ordonnance envoyée à Tiron (Cic, Ad fam., XVI, 18, 1 : x£i}tv, àxoTr(av, -Tiepi'ratO'v a'j[i[icTpov, etc.).
(3) Dans le texte familia... opère fatigata, fatigata a un sens très fort : cf. Cels., Lib. I, cap. II : Exereitationis.... finis esse débet sudor, aut certe lassitudo, quae citra fatigationem sit.
(4) Le mot français « offenser » a longtemps eu ce sens, dans la langue de la
également cette acception àHoffendere : il écrit [Ad fam., XVI, 12, 1) : Graues soient ofTensiones esse ex grauioribus morbis, si qua culpa commissa est, etc. (1).
11 nous reste à prouver que ce sens physique du mol o/fendit est conforme à la pensée de Cicéron dans le passage étudié et que nous ne perdons point à écarter la traduction ordinaire (« irriter »). Nous avons admis que offendit désignait le mal, la souHrance physique causée à l'esclave par le travail excessif. Ce sens est confirmé, éclairé par les circonstances (summa aestas en Sicile : grande chaleur, sécheresse, soif, insolation...) oii se poursuit, nous l'avons vu, Vopus maius. Souvent parmi les travailleurs, les uns tombent : quant aux autres, violemment surmenés, tourmentés par la même souffrance physique (labor offendit), ils s'emportent , s'exaspèrent , deviennent mécliants . Ceci n'est point dit, selon nous, explicitement, mais c'est la conséquence obligée et bien connue par les anciens du surmenage excessif, de la souffrance des travailleurs : Pline l'ancien (lib. 22, cap. 24) fait la remarque suivante : « In lassitudine ad iram pioniores sumus, ut et in
médecine, voir les exemples donnés par Littré (Rabelais, M™e de Sévigné,
etc); cf. Nicot, Borel ; Lacurne de Sainte-Palaye ; Thomas, Hatzfcld et
Darmesteter, aux mots : off'endre, offenser, offensif, etc., où nous voyons que
du sens général « faire du mal », on est passé parfois au sens de « attaquer,
s'attaquer à »,Cf. pour le sens de « faire du mal », Nicolas Abraham s' de la ^ Z. '^ho^y"^'^^***'^
Framboisiére, Paris, 1600, in-S», p. 141 : « Ceux qui ont Tbabitude du corps t.^ ^ <^
grêle, rare et aisée à se résoudre, d'autant qu'ils ne peuvent pas beaucoup /^ 1,^,^1- ùn^
cheminer à pied, sans s'offenser, ont besoin d'aller à cheval. » Au reste le mot garde encore dans certaines provinces l'acception qu'il avait au temps de Gelse et de Pline l'ancien : en Picardie on dit encore dans le peuple, d'après le témoignage de M. le D"" Leblond, président de la Société académique de rOise « offenser la jambe, l'estomac, s'offenser, etc. ».
(1) Cf. Tusc, IV, 13 fin : animi ualentes morbo tentari non possunt, corpora possunt : sed corporum offensiones sine ciilpa accidere possunt, animorum non item. — Pro Cluent., § 175... Oppianicus, cum iam conualesceret.... cecidisse ex equo dicitur et homo infirma ualetudine latus of['endisse uehementer, et postea quam ad urbem uenerit, paucis diebus esse mortuum. Cf. Col., lib. V, cap. 9,-^4 : Deinde drando ne coxain^jos aliamue partem corporis offendal. Cf. Varr, De re rusL, IJI, H^: c^^UJu. t^e-Ax--fc< tW*^ [ t^
{t^c^rj- yu^
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sitiy>. Et de même Sénèque, de ira III, 10, en rappelant un vieux dicton : « Vêtus dictum est a lasso rixam quaeri\ aeque autem et ab esuriente et a sitiente et ah omni liomine, quem aligna res urit. » De même Columelie (lib. I, cap. 8, § 34) recommande au uiilicus d'avoir l'œil sur les esclaves qui seditionibus familiam concitant^ et en même temps il rappelle (§ 33) que les travailleurs rustiques, exposés à tant de mauvais traitements (obnoxii perpeliendis iniuriis..), sont particulièrement à redouter (magistimendi sunt) lorsqu'ils ont à souffrir de la rigueur et de l'avarice de ceux qui les dirigent : saeuitia atque auaritia laesi magis timendi sunt. On peut dire de même que les esclaves de Sicile, lorsqu'ils souffraient réellement (offensi = laesi) pendant le labeur de la messis étaient particulièrement redoutables : (praetores) putant obeundam esse maxime prouinciam répond à peu près à magis t.i?nendi sunt.
Pour achever de justifier ce sens de off'endit, j'insisterai sur la construction de ce verbe sans régime. Elle s'entend aisément et il est facile de suppléer le complément après numerus seruitii perspicitur et familiae congregantur. Mais la langue usuelle de la médecine populaire aussi bien que de la médecine technique nous fournira peut-être, ici encore, un utile éclaircissement. Il est à peine besoin de sous-eiitendre seruos ou familias. Ne disons-nous pas, en effet, «l'alcool tue», exactement comme on dit en latin moliéresque : «opium facit dormire », sans complément à facit? Gallicisme, dira-t-on. Nullement (1); Pline, Celse... emploient perpétuellement ce gallicisme : il va de soi que perpétuellement le mot corpus ou le nom de l'être dont ils
(1) A priori on ne saurait parler de gallicisme ici. Cette tournure n'existe pas seulement dans le latin boufl'on de Molière et dans le latin technique de nos médecins, mais elle se retrouve dans le latin technique des médecins allemands : j'ai sous les yeux une dissertation inaugurale (Diss. inaug. physiologico-medica de identitate retinarum oculi qualitatiua, lena, 1844, chez Schreiber) par le D' Reinhold Teuscher : Tout à la iin se lisent, à part, les « thèses » : à savoir : I opium mehercule excitai; Il opium mehercule sedal.
examinent les accidents, . les maladies, le « cas » est sousentendu et facile àsuppléer (1). Cicéron lui-même procède ainsi tout naturellement lorsqu'il compare les maux étudiés par le moraliste, médecin dos âmes, aux maux traités par la médecine. Par exemple on lit l\(sc. III, ch. 34, § 82 : Et tandem iit mcdici tolo corpore curando, minimae eiiam parti si condoluit, medentur, sic philosophia, cum uniuersam aegritudinem sustulil, <lsuslulit>> etiam si quis errpr alicunde oxtitit, si pauperlas momorcUt^ si ignominia jmpugit, etc. Il présentait même directement des observations d'ordre physique dans le style de la médecine usuelle (2). Il aurait pu écrire, comme Gelse (lib. I, cap. III) : Si assidua fatigatio iirget (in uicem modo aqua, modo uinum bibendum est) : il
a écrit : summa aestate (cum in areis frumenta sunt)
labor operis maxime off'endit. Le complément sous-entendu est : eos qui opus faciunt, tout simplement.
(1) Plin. XVI!, cap. 24 (sur les maladies des plantes) : necat et edera uinciens; (telle plante voisine) non necat quidem, sed laedit odore aut succi mistura : ut raphanus et laurus uitem. — Gels. lib. III, cap. VI : Saepe eniui (tussis) ubi nihil est quod exsereelur, continuatur et strangidat; lib. VI, cap. 6 : a temporibus ad oculos dolor peruenit, nocturna uigilia wr^e^ ; lib. V, cap. 26 : Cmn facultates medicamentorum proposuerim, gênera in quibus no.\a corporis est, proponam. Ea quinque sunt : cum quid extrinsecus laesil, ut in uulneribus, etc. — Les moralistes ont adopté cette manière de parler, en raison même de. leurs emprunts perpétuels à l'art des médecins qu'ils comparaient au leur: cf. Sen. de ira II, 27: Quaedam esse diximus, quae nocere non possunt: quaedam quae nolunt. In his erunt boni magistratus, parentesque et praeceptores etiudices, quorum castigatio sic accipienda est, quomodo scalpellum et abstinentiaet alla quae profutura torquenl. — Cf. Epist 6,31; non est acerba medicina quae protinus delectat dum sanat. Cette manière de parler (cf. Cicéron, Titsc, III, 34 : passage cité) nous explique celle des moralistes dans des observations générales comme : lectio certa prodest, uaria delectat (Sén. Episl. 43 début).
(2) Ainsi, De fin. I chap. XXVIII, § 93 :
Dolorem quem maximum (dicis) ?... summus dolor plures dies manere non potest? Vide ne etiam menses! nisi forte eum dicis, qui simul atque arripwi/, inlerficil.
De là il transportera fréquemment cet usage à l'expression des choses
morales : De fin. l cap. XII (§ 41 fin) nec enim habet nostra mens quicquam
ubi consistât tamquam in extremo, omnesque et motus et aegritudines ad dolorem refernntur, nec praelerea est res uUa quae sua natura aut sollicilare posait aut angere.
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II. Si le sens général des trois premiers termes et familiae congregantiir et.... et.... o//'endit ne îah'd'û guère de doute et demandait seulement à être précisé, il n'en va point de même des deux dermevs : frumenti' copia commonet, tempiis anni non impedil. Madvig et après lui les récents éditeurs de la Verrine (1) les rapportent aux esclaves comme les trois premiers. Madvig écrit (loc. cit.) : frumenti copia parata bellantibus., tempus anni rébus gercndis aptum.
Dans cette hypothèse on se représente ainsi la série des considérations de l'orateur (2) :
D'abord le fait : ... quod tempus omnes Siciliae semper praetores in itineribus consumere consuerunt.
Ensuite la cause du fait :
Propterea quod tum putant obeundam esse maxime prouinciam cum in areis frumenta sunt.
Explication de cette cause générale : détail des raisons :
/ et familiae congregantur et
1** Situation des esclaves à \ magnitudo seruitii perspi-
ce moment : qtcod ) citur et labo)' operis maxime
2° Facilité et abondance des vivres, qui permettront aux esclaves de supporter une campagne.
3* Commodité offerte aux esclaves par la saison.
offendit., frumenti copia commonet.,
tempus anni non itnpedit.
Voilà les trois raisons qui peuvent faire craindre à ce moment des soulèvements d'esclaves. L'idée de révoltes n'est pas directement, formellement exprimée : mais elle
(1) V. E. Thomas éd.lJSS loc. cit.
(2) Des notes qu'a bien voulu me communiquer un de mes excellents maîtres, M. René Durand, m'ont permis, je crois, de donner à cette interprétation le maximum de vraisemblance. Je n'ai fait que les transcrire à peu de chose près, qu'il me permette de le remercier ici.
mais &ilo est présente à l'esprit de par tout ce qui précède, depuis IV, 9 :
9 : nulline motus in Sicilia seruorum, nullaene consensiones factae esse dicuntur?