PRÉFACE. XIII
ces collectionneurs têtus et résignés y qui ne veulent voir dans Phistoire qu'une époque, et dans Tart qu'un filon ) et qui donnent pour règle à leur goût défaillant la lisière prudente de la spécialité. Non ! Tâme d'un homme palpite à travers ce charmant chaos, et l'illumine d'une sorte d*éclat domestique et personnel, malgré sa diversité , qui fait voir qu'avant tout il y a là un maître, un libre esprit qui ne relève que de luimême et de sa fantaisie , et qui , sans souci du qu'en dira-t-on, court généreusement au beau pour la seule délectation de ses facultés. Quant à moi , j'en ai assez de ces collections somptueuses , magnifiquement improvisées au poids de l'or et par ministère d'expert : et c'est pourquoi il me plaît de retrouver entre les quatre murs du cabinet d'un philosophe une collection qui n'est qu'oeuvre de temps, de science et de goût , la folie d'un sage, et non point l'enseigne d'un trafiquant ou la savonnette d'un vilain.
Au milieu de ces trésors, conquêtes de chaque jour, les autographes s'accumulaient dans les cartons de l'amateur. Les pièces rares et précieuses venaient à lui : comment leur eût-il fermé sa porte ou son portefeuille? Sa main diligente, aidée d'une mémoire merveilleuse qui, aujourd'hui comme il y a vingt ans, sait rendre dans toute leur verdeur les impressions ^ d'une jeunesse émue par les événements de la Révolution, ajoutait à mesure sur le catalogue quelqu'une de ces annotations substantielles, raisonnées, piquantes, et que voici enfin publiées pour le plaisir et l'instruction de tous. ^
Et puis quoi! les Orientaux ont un bon pro-
XIT PRÉFACE.
verbe : Qtmnd la maison est achevée, le diable y entre. Cette collection que l'on a tant montrée, que l'on a mille et mille fois maniée, feuilletée, coUationnée, annotée, on la connaît ; on est blasé sur les formules d'admiration qu'elle provoque. Chaque pièce à son jour vous a charmé, et Tensemble vous écrase. On sait d'ailleurs si bien que, si l'on peut y ajouter encore, y ajouter toujours... on ne la complétera jamais !
Âttendra-t-on pour s'en défaire des temps peut-être mauvais, où les choses de luxe seront dépréciées? Exposera-t-on ceux qu'on doit laisser après soi à la chance de voir diminuer leur héritage ?
Et puis d'ailleurs on a fait dans ces derniers temps la vie dure aux collecteurs d'autographes. On leur à suggéré tels scrupules dont s'émeut la conscience d'un vieillard, surtout quand ce vieillard a été toute sa vie un magistrat sévère à lui-même, dévoué à l'État et au public.
Des esprits généreux, amoureux de la chose publique, sont venus demander des comptes terribles à des hommes confiants et candides qui se croyaient bien innocents pour avoir dans leur poche une quittance en règle. Comment, parmi tant de pièces achetées, non pas de toutes mains, mais à tant de mains, et dont quelques- «nés ont tant de fois changé de maîtres que la trace s'en perd, comment espérer que l'oeil vigilant des gar-^ diens du bien public ne découvrira pas, en remontant à l'origine, une première possession difficile à justifier à longue distance ?
Car c'en est là; ces mêmes hommes qui, dans ces temps de dilapidation que j'ai rappelés au com-
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mencement de cette notice , ont pu s'imaginer qu'ils avaient bien mérité de leur époque et de l'histoire en enlevant des documents précieux à l'Achéron du vandalisme et au Styx de l'épicier, les voilà trans* formés aujourd'hui en ennemis de la patriel Et si, dans la propriété ascendante de ces pièces qu'ils possèdent, qu'ils ont achetées de bonne foi et payées à des marchands, il se trouve, à n'importe quel degré, un [ullard ou un voleur, les voilà, eux, les plus honnêtes gens du monde, prévenus de complicité, déclarés félons, receleurs et dilapidateurs du bien de l'État. Cela est dur à entendre après soixante ans de vie irréprochable I
Et voilà comment une collection qui faisait la joie, les déhces et l'occupation de son maître, à cet âge où le loisir est un droit et l'étude un honneur, est sortie avant le temps des mains qui l'avaient formée, pour passer dans d'autres.
En la mettant aujourd'hui en vente, on a voulu qu'elle gardât son nom et que ce catalogue, œuvre de patience, d'érudition, de goût, survécût comme livre à la dispersion des documents dont il est l'analyse.
Et c'était justice • Il était temps que le goût des autographes eût, comme la bibliographie, ses classi'queSy ses manuels ex professoy où les amateurs apprissent à se diriger et à s'éclairer dons leurs recherches ; «et pour faire en même temps comprendre à tous qu'une collection d'autographes peut être tout autre chose qu'un amas de paperasses insignifiantes rassemblées sans méthode et sans intérêt. 11 était juste aussi que tant de renseignements, de rapprochements curieux^ tirés de pièces inédites ou inconnues j tant d'an-