II PRÉFACE
écriture? Le vulgaire n'a-t-il pas déjà consacré cette observation, en distinguant des écritures de travailleurs, de philosophes, d'expéditionnaires? On aura beau soumettre pendant vingt générations tout un peuple au régime uniforme de la calligraphie , jamais on ne détruira ce rapport direct, immédiat de la main avec la pensée qui la pousse et avec l'œil qui la guide. La réforme n'aura d'effet que sur lamass^ grossoyante et expédiante des magasins et des bureaux; mais, pour quiconque écrit sous l'impulsion de ses idées, ou sous la dictée de l'enthousiasme, ou sous l'empire d'une volonté ferme, je défie bien qu'on ne retrouve point dans les caractères tracés par sa main ou le tremblement causé par les battements du cœur, le désordre hâtif d'une plume précipitée à la poursuite de l'idée, ou la rectitude d'un poignet intrépide. Ces réflexions me revenaient l'autre jour, à propos d'une étude de M. Sainte-Beuve sur M. Guizot, en voyant réminent portraitiste signaler, entre les particularités remarquables de son modèle, le caractère de récriture: « Pas une hésitation, pas une fatigue, dit M. Sainte- Beuve ; jamais un jambage qui bronche sur l'autre ! 11 a l'écriture aussi ferme et aussi distincte que Lamennais, à qui l'on disait : « Vous écrivez comme vous concevez, nettement (1). »
Et enfin, quoi donc? On payerait bien cher tel ou tel meuble ayant appartenu à un personnage célèbre, la canne ou la tabatière d'un souverain, l'épée d'un capitaine ou la plume d'un écrivain; et Ton serait traité de fou ou d'idiot pour attacher du prix à son
(1) ConstUutionivel du 12 octobre.
PRÉFACE. m
écriture 1 La canne, et Tépée, et la tabatière, et la plume, sont pleines de souvenirs, j'en conviens ; elles sont précieuses, surtout si la rouille ou l'usure nous atteste un long usage et une longue affection. Mais cette main illustre qui les a touchées ne les a point faites ; et dans le caractère des lettres qu'elle a tracées, je retrouvé mieux qu'un souvenir et qu'une date, j'y vois l'état d'une grande âme et le reflet immédiat de sa pensée.
Mais, pour revenir à des applications d'une utilité plus positive, depuis cinquante ans que le goût des autographes s'est généralisé en France, combien de correspondances intéressantes ont été publiées ou complétées, combien de textes corrigés, combien de notes, de renseignements inattendus sont venus éclairer tel fait, rétablir tel rapport, rectifier tel préjugé accrédité 1
Il faut bien le dire, pour ces esprits ignorants et superbes qui, sur la foi de la Bruyère, ne veulent voir dans toute curiosité qu'une manie sinon coupable^ au moins ridicule, le goût des autographes, pas plus que tout autre goût, moins peutétre, ne peut se passer du concours de diverses qualités des plus subtiles et des plus rares : discernement, savoir, finesse et étendue d'esprit. 11 y a en fait d'autographes, comme en fait de livres et de tableaux, il y a plus d'une façon de manifester son goût et ses lumières. Il y a l'amateur qui prend tout et de toutes mains, qui évalue sa collection par cartons et par liasses, qui ne lit pas plus ses dossiers que le bibliophile de la Bruyère ne lit ses livres, et qui serait capable de faire peindre des casiers en trompel'œil^ comme celui-ci fait peindre des rayons, pour né