BAS-RELIEFS ANTIQUES
DU MUSÉE ROYAL DU LOUVRE (l); Par m. le Comte de CLARAC (2).
i,.Lc Sommeil portant des pavots ( n** 58. )
Tavais conservé cette explication que Visconti (Notice Uu Mus. roy. 1817) donne en drux mots de ce bas-relief dont le travail acnnonce qu*il appartient à des temps de la sculpture romaine bien près de sa décadence. M. Raoul - Rochette i(Mon. inéd. etc., v. i, pi. 5 ), croit y découvrir Pelée épiant le tfnoment où il pourra profiter du sommeil de Thétis pour vaincre la résistance que cette déesse opposait à son amour, et il prend le personnage qui s'appuie sur la déesse endormie pour «me de ses compagnes , peut-être la nymphe Psamathé qui veille à son repos; mais, ainsi que Ta déjà fait observer M. Letronne, journal fies savons , mai 1829, p^ 289^ cette figure, de proportion deux fois plus petite que la femme morte ou endormie du iBommeil éternel, est un enfant, La tète étant entièrement moderne, on ne voit plus quelle était l'expression de celle qu'elle a remplacée; ce doit être l'enfant de cette femme, et l'homme qui est à ses pieds est son mari. M. Raoul-Roche tte fait observer qu'il est dans le costume héroïque, et que cette circonstance exclut l'idée que ce puisse être l'époux de cette femme; mais, à l'époque où l'on peut placer ce bas-relief, on n'était pas très-
icrupuleux sur le costume. Sur une urne cinéraire, n^ 537 , du • ♦ (i) Ces obserrations sout tirées de la nouvelle édition, qnî sera . bientôt publiée, de la Description da musée des Antiques, et de Toavrage In même auteur, intitulé : Musée, de sculpture antique et moderne,
(a) Extrait du Bulletin universel des sciences, pablié sons la direction le M. le baron de Fémssac, cahier de février i83o, section TH.
Musée royal, ou voit aussi un homfse mi^ la chlam jde sur Vépaule, coiffé d'une manière singulière, et qui ne rappelle aucun personnage héroïque ; on en trouverait d'autres exemples dans des bas-reliefs funéraires romains des bas temps. Il est probable aussi qu^alors ou représentait souvent sur les tombeaux des sujets allégoriques , ou qui se rapportaient à la personne défunte, plutôt que des traits qui tenaient à la plus ancienne mythologie dont les souvenirs s'effaçaient totfs les jours. Car il est fort à présumer qu'il y avait peu d'artistes qui s'enfonçassent dans les profondeurs de l'histoire de leur pays ou de celle de leurs dieux. Ils ne devaient en avoir, en général, que des notions élémentaires» Peut-être, pour faire preuve de son érudition, leur en suppose-t-on beaucoup plus qu'ils n'en avaient. L'esprit qu'on leur prête est celui que l'on veut montrer, et Ton croit déployer «ne sagacité supérieure en cherchant à remplacer les idées reçues et qui s'offrent sans peine , par d'autres que l'on poursuit et que Ton découvre avec effort dans les plis et les replis de l'antiquité.* Les anciens artistes n'y mettaient certainement pas tant de malice, et peut-être en donnant de leurs ouvrages tes explications les plus simples, comme ordinairement Viscontir court-on moins de risque de s'égarer et est-on le plus près de la vérité. On peut encore faire observer que ce fut sur le mont Pélion que, d'après les conseils du. centaure Chiron, Pelée surprit Thétis endormie. Iciaous voyons une femme couchée sur un matelas et dont la tête repose sur un coussin, et. en outre, la tapisserie qui forme le fond du bas-relief indique assez que la scène se passe dans un appartement. Il me paraît.donc que l'explication de M. Raonl Rochette n'est pas admissible, et que Ton peut, en toute sûreté, voir ici, avec Viscon|i et M, Letronne, un de ces sujets funèbres et allégoriques si communs sur les monumens romains, on mari el un enfant qui dé|)lorent la perte, l'un de sa mène Tautpe de sa femme, et expliquer très-bien que l'amour qui les unissait, et que l'on a personnifié, reparaisse encore dans cetu scène lugubre /et de séparation éternelle. Il en est de même d^ l'amour groupé avec le Mars de la villa Ludovisi, dont M. Raoul Rochette veut absolument faire un Achille ( Y. à ce suje les objections de M. Letronne, four, des say. , sept. ''1B&9 ) quoique certainement, par son ensemble, et j'oserais dire pa
toute sa physionomie, cette statue donne Tidée de tout autre héros plutôt. que celle d*Achin,e., qu ou nous dépeint aux longs cheveux , îiu long nez , aux longues jagibes , ce qu'on ne trouve pas dans la statue Ludovisi, et ce que présente en grande partie TAchille du Musée royal , qu'en opposition avec Visconti, et d'accord avec Winckelmann , qui, du reste, ne tenait pas beaucoup à cette idée, M. Raoul-Rochette raéramorphose en Mars. Si la statue Ludovisi est un Mars , il est presque inutile de se perdre en recherches pour découvrir ce que peut faire près de luiTamour; c'est son fils, le fruit de sa liaison avec Vénus. Ici Cupidon devient un personnage réjd , et il est aussi naturel de Je voir près de Mars son père, que groupé avec sa mère Vénus. Mais si la statue Ludovisi est un Achille, alors Cupidon n'ayant rien de commun avec ce héros, ne, faisant pas partie de son histoire, appartient à Timagiuation du sculpteur, ^evient un être symbolique,, et il n'offre plus qu'une allégorio bien froide, peu conforme au goût de l'antiquité grecque, el dont ne fournirait pas d'exemples la sculpture des temps où ce bel art florissait en Grèce. Mais, pour en revenir à notre bas-relief 9 l'inscription consacrée à Claudia Fabulla , fille dun Titus , par Titus FlavUis Euphranor et par X. Farius Spendo ^ doit indiquer que ce monument lui a été érigé par son mari L, Farius Spendo que nous voyons à ses pieds, et par son fils, car la petite figure paraît bien être un jeune garçon qu'elle a eu d'un premier mari, Titus Flavius, ou qui a pris le nom de son grand-père.
M. Raoul-Rochette applique aux épisodes de l'histoire de Pelée et de Thétis, très-célèbres, il est vrai, dans Tantiquité, et que les artistes reproduisirent souvent sur les monumens , un grand nombre de bas-reli*^fs ou de peintures, où jusqu'à présent les antiquaires les plus habiles, entre autres Winckelmann et Viscouti, avaient trouvé d'autres sujets. Il se peut que quelquefois M. Raoul-Rochette ait raison contre eux, et 6e nouvelles découvertes en archéologie ont dû faire naître de nouvelles interprétations; cependant, quoique M. Raoul-Rochette soutienne ses opinions avec esprit et érudition , et malgré les aperçus nouveaux et intérèssans qu'il développe dans son text« et dans ses nombreuses notes, il est difQciie d'être toujours d'accord avec lui , et de regarder commoétablies d'une raa-
nière satisfais<ante, et même plausible, je ne dirai pars toute» ses explications, mais-méfiie aucune de celles qu'il donne des sujets que présentent ses planches II-III, n**i. — IV, n**i.'— V, n^^i, 2. — X , n»S, a. — X. A, n^^i , a 3. — XI-XXII.
a. £as relief mithriaque du Musée royal ( n** 76. )
Ce~ bas -relief est le plus considérable parmi le grand nombre de monumens mithriaqucs (;ui nous restent de ces superstitions venues de TOrienl, et dont on peut voir rindicaliou dans les ménâoires de Zbëga, publics par M. Welcker, et dans celui que M. Félix Lajard a fait paraître en i8a8. Ce dernier écrivain le regarde même comme le plus ancien et le plus beau bas-relief mithriaque, quoique certainement, à en juger par la composition , par le dessin lourd et incorrect et par le travail, ce ne soit qu'un Irès-roédiocre ouvrage romain du 3* ou du 4* siècle d^ notre ère. Il est loin de remonter, non-seulement an temps des bons sculpteurs grecs, dont cette grotte couronnée d'arbres et ces rochers amoncelés ne retracent pas la composition simple, mais il ne peut pas même dater de Tépoque où le culte de Mithra s'introduisit de Cilicic en Italie, à la suite des victoires de Ponnpée. Le speleum^ ou anti^e de Mithra, s'ouvre dans le milieu de la composition : on y voit ce Génie du soleil en habit persan accomplir le sacrifice mystiques du taureau. Suivant l'opinion de plusieurs savans, et entre autres de Visconti, c'est une allégorie cosmologique : le taureau immolé est le symbole de la lune; sa blessure, d'où le sang découle, signifiejes influences de cette planète, le serpent est rembième de Sabazius , divinité que le paganisme confondait avec Bacchus, et qui était censée présider à ce que l'on appelait l'élénaent humide. Ce serpent semble vouloir lécher la blessure du taureau. Le chien est le symbole de la canicule, le scorpion celui de l'automne. Le deux figures dans le même costume, dont l'une soulève, l'autre renverse un flambeau, sont les génies du Jour et de la Nuit. Au-dessus de l'autre, on voit la terre revêtue de ses productions, et éclairée par le soleil et la lune courant sur leurs chars opposés; la chouette, au haut de la grotte, est consacrée à Minerve, divinité dont l'air le plus pur était le domaine. Mais il faut cependant faire remarquer, ce que n'ont pas aperçu ceux qui ont écrit sur ce bas-rclief.
•( 5 ) qu*il est plus que probable que cette chouette est due à une restauration mal entendue; elle est presque entièrement mo* derne, et il est à croire qu'elle a remplace un corbeau, obeau fatidique consacré à Apollon, et que Ton trouve dans la plu* part des bas-reliefs roitUriaques.
Toutes les têtes d'hommes de notre bas>relief, la plupart de celles des chevaux, celle du taureau qui est belle, ont été complètement restituées d'après d'autres monumens; de même que le clûen en entier et la plus grande partie du serpent. Ainsi, la manière dont ces restaurations ont été exécutées ne signifie rien pour la partie antique du monument.
Ce bas^relief, que des inscriptions antiques, dont une partie, ii*a pu être expliquée, rendent plus remarquable, et qu'on voit gravé dans plusieurs ouvrages, avait été cousacré à Rome dans le chemin souterrain qui ouvrait le passage du champ de Mars au Forum à travers la montagne du Capitole. Il ne fut acquis par la maison Borghèse qu'après 1606; mais il était connu à Rome dans le 14^ siècle; il n'a cependant été publié qu*au 16^ par Smet et Pighi, qui l'ont décrit les premiers, et qui, selon M. Lajard^ n'ont pas vu tout ce qu'il pouvait offrir de curieux dans ses inscriptions. La principale est très-visible, et porte : nima sebesio — deo soli invicto mitehe. On a donné anciennement et récemment plusieurs interprétations, qui sont loin de s'accorder, de nama sebesxo, qui a été expliqué par le persau, et on a trouvé que ces mots signifiaient gloire ou prière à Sebesius f Jupiter, VOrmusd des Perjsans, et cet hommage lui serait adressé par Mithra, divinité qui lui était inférieure; aussi , en offrant à un dieu supérieur ou céleste le sacrifice du taureau ou de la vie (le mot guiéié^ selon M. Lajard, signifie en persan , vie et taureau) , Mithra tient-il tournée vers le ciel la tête de la victime. Si cette figure est Mithra lui-même, alors, d'après l'inscription, il s'offrirait un sacrifice à lui-même: il se pourrait que ce ne fût qu'un génie ou un ministre de ce dieu. Mais ne peut-on pas aussi s'en tenir à l'explication très-simple de Vis» conti, qui traduit cette inscription par (offerte) à Sabasius (Bac* chus considéré commele soleil) au liieu Soleil, V invincible Miihraf Le sang du taureau pouvait passer pour être une libation , et rappelait même les cérémonies du sacrifice taurobolique venu peut-être aussi de l'Orient, et qui ne fut adoplé que tard ches
(6] les Romains. A l'appui de l*opinion du savant archéologue, oo retrouve dans une épigramme de l'anthologie grecque, les mots grecs wama sabasiou pour le breuvage , ou la liqueur de Bacchus Sabasius.
Il n*est pas aussi facile de lire ou même de trouver les autres inscriptions, si tant est que l'on puisse les appeler ainsi. Les principales sont sur la cuisse du taureau ; le^ lettres, de sept à huit lignes de haut, sont formées par des traits fort irréguliers, très-déliés et faits avec une simple pointe; enfin ce sont des noms tels que Ton en voit souvent traces à la hâte sur les nionumens par d'indiscrets voyageurs. Au reste ces inscriptions ont étë en partie mal lues, et n'ont pas été relevées avec, soin, même par M. Lajard, qui a fait de ce bas-relief une étude particulière et le sujet d'un long mémoire. On voit.au premier coupd'œil, du moins quand on s'est exercé à ce genre d'inscriptions cursivcs, que celles-ci ne sont pas antiques, et qu'elles ne ressemblent pas, par leurs formes et parleur style, à celles de la même espèce que l'on trouve en grande quantité sur les murs de Pompéi. M. Lajard a cependant voulu y voir, et il y a vu très- clairement des noms anciens, des initiés aux mystères de Mithra, et il les fait remonter, d'une manière presque positive, à fa fin de la république romaine, ou du moins aux premiers empereurs; mais on peut, avec toute sécurité, ôter un bon nombre de siècles à leur vénérable antiquité. L'une de ces inscriptions porte m. aictowivs alterivs. Lisant quelques lettres autrement qu'elles ne sont,. M. Lajard avait été tenté de lire M. AWTONius AuH libertus. Mais il est inutile d'y chercher ni urt affranchi de la famille Antonio ^ ni un ancien AUerius ; Von ne peut y trouver que Marco Antonio Altîeri, personnage trèsconnu au seizième siècle, ou plus tard, d'une grande famille de Rome, et qui, d'après ce que rapporte Boissard , v. 3, part. 5, pi. i8, voulant faire remonter jusqu'aux Romains l'illustratioii de sa famille, fit effacer les prénoms d'une ancienne inscription qui portait les noms de c. alterivs, pour y substituer, ei les latinisant, les siens m. antonius alterius et ceux de son fils Il est assez naturel que cet Altieri ait inscrit de même son non sur notre monument. Si Visconti, qui certainement connaissai très-bien tout ce que Smet, Pighi et autres avaient dit de cett< prétendue inscription antique, n'en a pas parlé, c'est, sans au*
(7) çon dpute, qoll » pepsé qu'elle n'en valait pas la peine, et qu'il A eu trop bonne opinion des antiquaires qui la décou-> vriraient et s'y arrêteraient, pour leur faire le tortdesOf^os^ qu'ils pussent la regarder comme antique.
Si Snset et Ptghi n'ont pas donné la seconde inscription qui touche hi première, et qui est aussi lisible, ec n*est pas faute d'exactitude* ainsi que le suppose M. Lajard , mais tout simple^ ment, et on doit le leur pardonner, parce qu'elle n'existait pas de leur temps » et qu'elle ne fut probablement tracée que peu de temps avant que Pignoria la copiât en 1606. La voici telle qu'elle avait été lue jusqu'à présent aiiy<;vs seeoitesis. M. Lajard y a vu bien des choses : un nom étranger aux Romains; un Amycus d'un pays voué au culte de Mithra, descendant peut^tredeTAmycus roi des Bebrices et antagoniste de Pollux; il y a vu une ville pu un peuple de Sèronesis, caché dans quelque coin de l'Orient et qui avait échappé aux investigations des Ptolémée, des Strabon, des Pline, et de tous les géographes «pptens et modernes. Il s'agit cependant, lorsqu'on Ut cette inseriptioo avec des yeux tant soit peu exercés et telle qu'elle est», d'une ville assez connue, de f>ro/?e; car, au lieu d'une s et de SERONEt^TS, il y a un V assez bien marqué et vei&onesis pour VEROKEKSis, et I'avtgvs mythologiquc, l'initié aux mystères de Mithra , se change en un M^. Aiiico de Vérone ,~ qui a assez peu . respecté le dieu des Perses pour graver son nom sur le monument qui lui était consacré; et quoiqu'on ignore ce que pouvait^ être ce personnage de la fin du 16® siècle , on sait que ce nom^ est très-connu en Italie. Voyez à la fin de ces observations p. 80.
Mais , outre ces précieuses inscriptions qui faisaient remonter t\QKre bas-relief au commencement de l'ère chrétieunè, j'en ai^ découvert deux que n'a pas aperçues M. Lajard qui annonce avoir exploré le monument dans tous les sens et avec la plus scrupuleuse exactitude. Les lettres de l'une de ces inscriptions n'ont, il est vrai, que deux lignes de hauteur; elie offre une sorte d'intérêt en ce qu'elle porte le nom d'un' personnage connu et dont l'époque est certaine; la voici : tomas pis BoiroNiEs^- THOMAS DE piSATT , Boi^ONAis. Qu Sait que c'était un savant, un astrologue célèbre; qu'il était père de Christine d« Pisan , qui nous a laissé des mémoires sur Charles V et d'au* très ouvrages; et que ce Thomas vînt en i363 à la cour de ce
(8) prince. Od retrouve deux ou trois fois , en tout ou en partie , le mot BONONiKSE sur ce marbre; mais les noms des personnes sont effacés ou illisibles. On voit que Ton a écrit bononéese pour bolognese, de même que veronesis pour veronensis^ ce qui n'est pas rare et ne mérite même pas d*étre remarqué* L'autre inscription, dont les lettres sont un peu plus grandes, offre le root ou les mots corallS , dont les deux dernières letti*es sont altérées t>u mal placées ; mais Tavant-deiiiière paraît , comme dans le grec, être pour ou, ou peut-être pour un u et un g; il y a d'ailleurs une éraillure dans le marbre. On peut lire ces roots COR AL LUG, Coral Lugdunensis. Ce Coral était de Lyon , et . fut le premier qui, en i47îï > importa à Parme rimprimerie. Ces deux inscriptions se trouvent dans des plis assez profonds sur répaule de Mithra.
J'ai cru devoir entrer dans ces détails, cm peu longs, pour montrer où peut entraîner l'esprit de système, qui fait voir un chef-d'œuvre grec ancien dans nn ouvrage très-médiocre des derniers temps de l'antiquité romaine, et lorsqu'on n'examine pas les monumei» antiques avec assez de soin et avec des yeux d'artiste et un esprit de critique.
* 3. Conseil des Grecs , ou Achille et Agamemnon ( n^ 177.) -
En rendant compte de ce curieux bas -relief, répétition de celui qui orne Tune des faces de Fume du CajHtole dite d'Alexandre Sévère, j'ai suivi l'opinion de Visconti, et malgré celle que lui oppose M. Raoul-Rochette [Monum, inéd,; v, x, p. 2a) , je ne crois pas encore devoir m'en écarter. Je commencerai par ^reconnaître que je me suis trompé en décrivant cette composition , placée à une élévation qui ne permet pas d'en saisir facilement tous les détails; la figure qui est derrière et à kl gauche d'Achille, et dont on ne voit que la tète et une partie des doigts de la main droite , n'est pas Minerve , comme je l'ai dit, mais simplement une femme, et je l'avais confondue avec une figure casquée qui est un peu plus loin à gauche et qui est un guerrier. M. Raoul-Rochette, rejetant l'explication de- Visconti et adoptant celle de Heyne et de Millin, reconnaît , dans notre bas-relief, Achille à Scyros , au moment où , par la vuse d'Ulysse, il est découvert sous le déguisement qui le cachait parmi les filles du roi Lycomède. Au premier coup d'œil cette interprétation paraît assez plausible, et rien ne s'oppose-
' ( 9 ) radt à ce que dans les deux rois assis , que je croîs, avec Visconti^ être Agamemnon et Ménélas, on ne vît Lycomède et Nestor, Fu» des héros qde les Grecs envoyèrent au roi de Scyros. Maïs les raisons qu'en 4onne M. Raoul-Rochette ne sont pas péremptoîres; il fait observer qu'Achille, dans sa querelle avec Agamemnon, doit être armé ainsi que devraient Tétre aussi ce roi et Ménélas^ mais il me semble qu'il est assez simple que dans leur camp, n'étant pas en action , et se reposant même de leurs combats ,. les héros ne soient pas armés; cette manière d'être était plu» dans les intérêts de la sculpture, et l'artiste pouvait s'appuyer de l'autorité d'Homère, qui nous représente ses héros ne se couvrant de leurs brillantes armures que lorsqu'ils partent pour le combat. Il me paraît aussi que le mouvement et l'expression d'Achille expriment plutôt le courroux et l'indignation que l'élan généreux d'un jeune héros qui saisit ses premières armes. D'un autre côté , ne trouve-t-on pas à Agamemnon et à Ménélas un calme plein de dignité qui leur convient et qu'ils ppposent à l'impétuosité du bouillant fîls de Thétis ? Je penserais aussi , dans le cas où cette scène serait celle que suppose M. Raoul-Rochette , que le roi Lycomède devrait montrer plus de surprise de voir celle qu'il croyait Pyrrha, et la compagne de ses filles, changée tout-à-coup en un héros animé de l'ardeur des combats. La draperie qui s'échappe de l'épaule d'Achille, a plutôt la forme d'une chlamyde que celle d'une tunique dans laquelle il eût été enve- * loppé, et qu'on retrouve mieux indiquée dans le bas-relief d'Achille à Scyros du Musée Pio-Clémentin , vol. V, pi. 17. Ici on voit à ses pieds une corbeille remplie d'ouvrages de femme, un talaros qu'il rejette ; dans notre bas-relief, rien ne rappelle ,les présens qu'Ulysse , d'après rexplication de M. Raoul-Rochette, venait de déployer à ses yeux. Pourquoi, sur notre monument, Ulysse, au moment où il a découvert le héros qu'attendent la Grèce et le destin fatal de Troie , est-il sur le dernier plan et caché dans la foule des guerriers, tandis qu'il devrait paraître en avant, heureux du succès de sa ruse, ainsi qu'il s'offre dans le bas-relief du Musée Pio-Clémentin. Je ferai aussi remarquer que cette dernière composition présente six filles de Lycomède et seulement trois héros; dans celle que M. Raoul- Rochette prétend être Achille à Scyros, il n'y a que trois filles et neuf héros. L'on conviendra que ceci ressemble assez à une
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scène qui se passe Su camp , et au fond du bas -^relif f s'élève d^ailleurs une espèce de palissade très-élevée qui donne platdt ridée d un camp que celle de rhabitatton du roi Lycomède. Cette quantité de héros et de chevaux était inutile chez les filles de ce prince; le sculpteur eût pu en sacrifier, sans ineonv^nient, quelques-uns et donner leurs places à un plus grand nombre de ces jeunes beautés, tandis que dans la scène entre Achille et Agamemnon, an sujet de Briséis, trois femmes suffisaient. ^'estil pas à présumer aussi que Tarrivée d'un marchand avec de riches présens aurait dû réunir toutes les filles de Lycomède, et exciter alors, comme aujourd'hui, une curiosité générale parmi tout le beau sexe de la famille. Il me semble, en outre, que si cette composition retraçait Achille à Scyros, on n'y eût pas omis l'épisode de la trompette qu'embouche un des compagnons d'Ulysse, dans le bas-relief du Vatican, et dont les sons belliqueux étaient bien propres à réveiller et à exalter l'ardeur d'Achille. Probablement aussi que, si cette belle scène offrait , comme d'autres, Achille à Scyros, on y aurait introduit Pyrrhus, enfant qu'Achille avait eu de Déidamie, et qui, sur d'autres bas-reliefs, dont un est donné par M. Raoul-Rochette (Mon. inéd., pi. XII), se trouve entre cette princesse et le héros. On sait qu'un autre bas-relief du Musée royal , n^ 206, oh Priam, aux genoux d'Achille, lui redemande le corps de son Hector, faisait partie du même sarcophage que celui dont il est ici .question. Ne se pourrait-il pas que, dans ces deux grandes compositions, l'on eût eu l'intention de représenter les contrastes du caractère d'Achille, ou du héros que les Anciens regardaient comme le type ou le modèle de la valeur? Ici il s'enflaunnne contre le roi des rois pour une belle captive dont il a fait sa maîtresse. Là, touché jusqu'aux larmes des malheurs et de l'affliction de Priam qui l'implore au nom de sa mère et de son vieux père Pelée, il va lui rendre le corps d'Hector, de son ennemi mortel, de cet Hector quia tué Patrocle. Ces deux scènes réunies sur ce sarcophage ne retracent-elles pas, pour ainsi dire, le commencement et la fin de l'Iliade, le courroux d'Achille et la mort d'Hector? ne sont-elles pas plus importantes , et je dirais presque plus homériques, par cette sorte de liaison entre elles, que si dans l'une on eût retracé l'heureux succès de l'adresse d'Ulysse pour découvrir un jeune héros qui, sans qu'on eût be-
soin d'avoir recours à la ruse, se s^ait bientôt, à plus d'un signe, fait reconnaître ps^rmi déjeunes filles? Je ferai aussi remarquer que le bas-relief d* Achille à Scyros du Vatican , et celui de la pL XII de M. Raoul-Rochette, donnent au fils adolescent delliétis la ménrie taille qu'aux filles de Lyconiède, tandis que nôtre monu* ment présente un jeune héros dans toute sa force , qui dépasse d*une|téte et demie les femmes qui sont près de lui et qui, nutéte , est plus grand que ses compagnons d'armes coiffés de leur» casques* On avouera qu'une jeune fille de cette stature se serait difficilement cachée sous le nom et sous les vétemens de Pyrrha, parmi les filles de Lycomède. Il n'est pas inutile de faire observer en' passant que Tes deux héros qui, aux deux extrémités de notre bas-relief, tiennent des chevaux par la bride, ont beaucoup de rapport, par leur attitude , avec les belles statues colossales de Monte-Cavallo. J'ai cru devoir m'é tendre -uo peu sur ce bas-relief et sur les précédens pour soutenir l'opinion de Visconti, qui du reste est bien plus facile à défendre qu'à attaquer avec succès.
4. Pandore ou ^XwtàlAnchise fuyant de Troie. Bas-relief(n^ai7). Pour donner une compagne à l'homme pétri par Prométhée, Vulcain , par ordre des dieux , a fabriqué Pandore, la première femme ; tous les dieux la comblent de leurs dons. On voit sur ce bas-relit*f Junon , la déesse des mariages, et Vénus, accompagnée par Pithô , la persuasion , ou par l'une des grâces, s'approcher de l'artiste divin qui travaille à cet important ouvrage.
Telle est la manière dont Winckelmann ( Mon. inéd., n* 8a) et Visconti ont expliqué ce sujet; mais, en adoptant celte interprétation, ce bas-relief offre plusieurs choses dont on ne pourrait pas rendre compte. On ne voit pas ce que signifierait l'œuf que tient à la main la jeune personne que l'on donne pour la déesse ^efa persuasion. Ne serait-il pas aussi assez extraordinaire queVénus, la déesse de la beauté, fût représentée dans des proportions plus élevées que Junon , la reine des dieux? et Vulcain, au lieu d'être un dieu , ne paraît ici que comme un vieillard infirme, avec le bonnet fourré et les bottines qu'Homère et Hésiode donnent à des vieillards tels que Laerte et Anchise. Et d'ailleurs , la petite figure qu'il tient est vêtue, tandis que, chez Hésiode, Pandore, en sortant des mains de l'artiste- dieu, était nue, et elle ne fut vêtue et parce que de la main des dieux. En outre,
ce dont on ne s'était pas a]>erçu , elle est adossée à un pilastre ; ce qui montre que c'est une statue ou une idole, et non une figure destinée à être animée. Je croirais donc que ce bas-relief représente Anchise fuyant de Troie embrasée , avec ses dieux pénates, ou peut-être le palladium; car, selon une tradition adoptée par les Romains, Ulysse et Diomède n'avaient pas enlevé le véritable palladium. Anchise s'était vanté des faveurs que lui avait accordées Vénus; et Jupiter, pour le punir de son indiscrétion, l'avait frappé ou effleuré de sa foudre , ce qui le rendit impotent pour le reste de sa vie; mais Vénus lui avait conservé de l'attachement. Hélène , dont elle avait causé les erreurs et les malheurs, l'invoque dans le danger pressant où elle se trouve;, l'œuf qu'elle lui présente rappelle sa naissance, et que, comme Vénus, elle est fille de Jupiter. Hécube, ou quelque autre princesse troyenne, tourne tristement ses regards vers Troie livrée aux flammes et au pillage, et peut-être attend- elle avec anxiété le retour d'Énée^ d'Ascagne et de ses autres compagnons d'infortune. — Il me semble que cette explication satisfait à tous les détails de ce curieux bas-relief, dont, au reste, l'exécutios est très-médiocre.