XI
Sans quitter encore le XIIIe siècle, nous allons assister à une transformation nouvelle de la crosse pastorale. Un fait qui commençait à s’opérer à la même époque dans la confection des châsses et des monstrances devait se produire un peu partout; c’était la prépondérance de 1 architecture : nous la voyons ici faire invasion dans les domaines jusqu’alors respectés de l’orfévrerie, et garnir de ses murs dentelés, de ses niches à statuettes et de ses pinacles à flèches fleuronnées le pied des volutes. La tendance nouvelle ira désormais en croissant et finira par dominer entièrement au XIVe et au XVe siècle. Plus de serpents à l’extrémité des tiges, sur les nœuds ou contre les douilles, plus de scènes mystérieuses puisées dans les souvenirs de la poésie populaire mêlés aux traditions chrétiennes, et bien peu aussi de ce haut symbolisme scriptural que j’appellerais volontiers la poésie de la théologie. Nous voici, en effet, à l’époque où l’art religieux, qui a si longtemps fleuri presque exclusivement à l’ombre des grandes abbayes, commence à s’émanciper de leur tutèle et moins soumis à l’influence des études théologiques, les maîtres d’œuvre vont concentrer sur la forme une partie de l’attention que revendiquaient les idées.
1 Cliurch of our fatliers. Vol. II, p. 203. From lliese, capital lelter T. Upon the top of ibis wcrc sed the and other descriptions, id would appear that the head of images, the staff was made like saint Anthony’s cross, or the
236 MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
Dans cette nouvelle série, donnons la place d’honneur à la plus belle des deux crosses qui enrichissent la bibliothèque publique de Versailles ( fig . i i4, 11 5, ii 6, ii 7 ) , et dont nous avons déjà étudié les volutes romanes en cristal de rocbe {fig- 6o et 6i). Elle provient de l’abbaye du Lys ( Lilium B.
Marice ou B. Maria regaiis ), fondée par saint Louis en i23o, auprès de Melun.
Cette date correspond tellement au style de l’orfèvrerie, sauf les restaurations faites au XVe siècle à la monture de la volute, que nous serions portés à regarder le monument comme un présent du fondateur. Il se peut que l’artiste ait eu en vue de rappeler cette illustre origine en posant sur les crossettes du chapiteau la couronne royale dont le nœud est entouré. La hampe se compose de huit cylindres en cristal séparés par des nœuds en pierre précieuse à dix côtes arrondies.
Des cordons d’argent granulé sont disposés entre les côtes de manière à assujettir les nœuds entre les montures des tubes, et la hampe se termine en pointe.
C’est grâce à sa volute de cristal et à sa forme générale
Ftg. 117.
Fig 114. (A. AI , d'ap. l'or.)
que nous rapprochons de la crosse du I.ys la seconde, que possède la bibliothèque de Versailles ( fie/ . i 1 8, i i g, 120, 121, 122). Celle-ci 11e doit dater que du XVe siècle et même de ses dernières années, à en juger par les chardons qui décorent en spirale les tubes de la hampe.
Ces tubes ne sont qu’au nombre de quatre, et au lieu de finir par une pointe, selon la vieille loi du symbolisme, ils aboutissent à un morceau de cristal arrondi et enfilé dans un nœud en métal. Il m a semblé que le travail des cristaux accusait une main à peu près contemporaine de celle qui a ciselé ceux de l’ambon d’or d’Aix-la-Chapelle, donné par saint Henri II.
Ce monument a jadis appartenu à l’abbaye de Maubuisson, fondée par la reine Blanche, en 1236, à Aunay, près Pontoise, et il a été trouvé dans le tombeau de l’a b besse Antoinette de Dinteville, morte en 1 5 ^4 -
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Fig. 118. (A. M , d'ap. l’or.)
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Ainsi que les deux crosses de Versailles, celle de la figure 123 appartient à diverses époques. L’édicule formé de six arcades en accolades nous permet de la placer dans la série des crosses architecturales; mais ces arcades ne sont pas du travail primitif. A leur place devait d’abord s’arrondir un nœud
i<' ig. 123. (A.M., d’ap.l'or. 2/3.
orné comme tout le reste de filigranes et de pierreries, et ces filigranes à leur tour n’ont pas été la décoration première, puisqu’on découvre encore lexqueue à écailles, celle du dragon de saint Michel, soit, le revêtement filigrane fait au XIIIe siècle est chesse et d’un goût exquis. On appréciera également du bas-relief qui remplit le cercle complet de la
Les archéologues anglais ont donné une juste célébrité à deux crosses d Oxford rentrant dans la catégorie que nous exposons. A lune, conservée a New-Collége, est attaché le nom de l’évêque W illiam de \\ ikeham, le fondateur de la nef actuelle de Winchester ; et I autre (ficj. 124) au collège de Corpus-Christ, est de l’évêque fox. Je donnerai un léger trait de cette dernière, d’après Hauser {Meubles, du moyeu âge, n" 82). lia hampe à losanges se termine par un nœud d un beau caractère d’où lencorbellcment part avec grâce et porte deux rangs de galeries couronnées de dais, flanquées de contre-forts, hérissées de pinacles et garnies de statuettes. La décoration de la volute est charmante; celle-ci forme, comme la précédente, un cercle parfait où trône un saint Pierre. Pour soutenir son trône, un ange déploie ses ailes, et devant l’ange un pélican rappelle, je pense, les armes du prélat en même temps que 1 holocauste divin. Outre la crosse de Wikeham, qui est du même style, je pourrais rapprocher de celle de Fox celle de Limmerick en Irlande, publiée par le savant évêque catholique, Milnes, dans lrcheologia, t. XVII.
Sans être aussi belle que la crosse de Fox, celle'dcs archevêques
de Cologne (fig. 1 2 5 ) , qui fait partie du trésor de la cathédrale, est conçue dans le même goût,
et exécutée avec une délicatesse presque égale. Au-dessus de la douille et à la place du nœud
pyrainident huit tourelles à jour surmontées de leurs flèches, et du milieu des flèches s’échappe la tige, qui se prolonge comme les précédentes en ligne verticale avant de se courber en volute.
Dans la volute, le prélat se prosterne devant la Sainte-Vierge assise, qui lui présente son divin Fils, levant la main pour le bénir. Le long soubassement qui porte la scène n’est pas sans pesanteur; mais l’artiste y a pourvu en faisant soutenir par un ange l’extrémité de la volute. Malheureusement, l’ange est à une échelle trop différente de celle des autres personnages.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
La disposition déjà deux fois remarquée d’un ange soutenant la volute, me fait placer ici une crosse du cabinet Soltikof ( ficj . 126) qui a plus d’un rapport avec la précédente : la douille, les crochets , la disposition du groupe indiquent une même époque, et presque une même école. Les défauts eux-mêmes se reproduisent, par exemple la disproportion de fange soutenant la volute ; enfin les émaux sont de même nature, c’està-dire translucides et fondus sur des ciselures d’argent dont les profondeurs forment les ombres. Au haut de la hampe
se trouve une inscription fruste dont le commencement se lit sans peine :