VIBIA AU BANQUET ÉTERNEL
à sa protégée; si au banquet céleste la couronne est élevée à la vue de tous par celui des convives qui siège à la droite de Vibia, comme pour exalter la valeur de la récompense; et si d’autres convives paraissent regretter de n’en pas jouir, n’est ce pas que la couronne indique ici un degré spécial d’initiation, celui que l’on appelait l'imposition des couronnes (Àvxâeaiç, 7T£fj.fAXTMv eniïzciç) ; degré suprême des purifications et de l’honneur, où l’initié était censé obtenir la plus parfaite intelligence des choses divines1, et acquérait le droit d’initier à son tour les adeptes. Devenu de la sorte porte-Jlambeau (AacbOyo;), hiérophante, il ne lui restait plus, dans sa gloire, qu à partager la vie des dieux. Dans cette hypothèse, tout présente un sens naturel. L’Ange introducteur entre avec la couronne que Vibia a mérité de porter désormais. Cette couronne est élevée devant les heureux, pour que tous apprécient la récompense. A cette vue, le convive placé à la gauche de Vibia témoigne ses regrets de n’avoir pas su, quand il en était temps, s’assurer un tel honneur, et porte la main sur sa tête, geste antique de douleur2 3. Plus loin, une jeune femme semble assujettir sur son front avec complaisance la guirlande qui lui sert de couronne; tandis que le dernier convive à gauche de Vibia fait un appel aux serviteurs agenouillés au milieu des fleurs. Celui qui tient un genou en terre semble répondre aux demandes du dernier convive. Les cheveux courts et crépus, et la tunique sans ceinture, ainsi que les Africains décrits par Plaute il approche la main de la bouche comme pour presser un baiser sur ses lèvres, ainsi que parle Minuoius4, et il montre les fleurs qu’il va cueillir. On remarquera que les plus avantagés par le juge sont à la droite de Vibia, et l’on se rappellera les paroles d'Hermas (Fis., III, c. i , ec. n) : Utrisque eis el qui ad dexleram el qui ad siuistram sedent, sunl doua et promissiones, tantùm quod ad dexteram sedentes ha lient jloriam quandam, etc. Je ne veux pas omettre que par le collier de fleurs on aurait pu vouloir indiquer des fonctions de prophétesse exercées par Vibia : Eschyle peint ainsi Cassandre É (. Agamemn ., 1274.)
La légende commune à tous les convives les déclare jugés par les bons : BONORVM IVDICiO IVDICATI. Il en faut conclure que, dans les mythes sabaziens, les juges des âmes recevaient l’attribution solennelle de bons. Nous savons que, dans la mythologie romaine, le nom de bonus était donné à Pluton : il s’appelait, dans le vieil idiome latin, Kerus inanus G; Pro-
1 Theon de Smyrne, Mathes, I, p. 18. EvAai^ovia xarà
to Qa-jtpiWs r. ai 0îoT; truvoiarrov.
5 Quand Jérémie veut faire comprendre à Jérusalem l’excès de sa désolation future, il lui dit (c. II, v. 37) : Manus nul erunt super caput tuum.
3 PœnuL, V, 5.
Tutiica diseincla el deniissilia.
* Min ut. Octav. 2 : Maman ori admovens osculum labiis pressa .
1 Aeschyl. Agamemn., 1 2 7 A. MavrîTa -xtft Sim orépî.
6 D’autres, appuyés sur les anciens grammairiens, traduisent Kerus manus par le bon créateur. Mais qui ne connaît le peu d’exactitude des anciens quand ils traitent des origines de leur langue ? Keri pocoeom est , selon moi , la tasse de Pluton , appelée khpo par les Éoliens. Manus est une version de kphstos correspondant au latin manis, et donné, comme ce dernier, aux morts en signe de consécration; par conséquent bien convenable au dieu des enfers Summanus. J’ai lu sur un autre vase: koeiie pocolo, coupe de Proserpine.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
serpine était bona dea ; le Destin, bonum fatum' . Mais ici, où il s’agit de mythes et de rites asiatiques, nous devons surtout consulter l’Orient, où le titre de bon était attribué par excellence à la divinité. Dans les livres saints des Hébreux, le mot 2Vû est pris dans le sens de bénigne, de bénévole 1 2 3 ou pour la bonté même ' ; et nous voyons Notre-Seigneur Jésus-Christ répondre au jeune homme qui venait de l’appeler bon : Quid me interrogas de bono? umts est bonus Deus, pour amener par là un esprit faible encore à reconnaître sa divinité. Ce titre solennel de bon n’étant donné, chez les Romains, qu’aux Dieux infernaux, Pluton. Proserpine et les Destins; au lieu qu’il s’applique ici à l’Ange introducteur, et tout l’ensemble des peintures étant d’ailleurs relatif aux mythes orientaux, je crois l’expression dérivée de ces derniers, et avec d’autant plus de vraisemblance, que l’on ne peut attribuer à une autre source le Bonus Deus bronto, si commun dans les inscriptions romaines4.
Je résume la discussion. Nous avons vu que Vincentius était un prêtre sabazien d’un rang élevé, que notre arcosoliutn est son tombeau, et que les maximes de sa secte étaient : MANDVCA, BIBE, LVDE, BENEFAC; puis une promesse: HOC TECVM PERES. G’està-dire que les joies des banquets étaient à la fois pour l’adepte le premier des devoirs de la vie et la première des récompenses immortelles. Car cette promesse doit s’expliquer par les doctrines sabaziennes de Musée et d’Eumolpe, qui annonçaient aux initiés dans l’avenir un banquet où, couronnés de fleurs, ils couleraient dans des joies inaltérables des jours éternels. Cette Vibia, la fondatrice ou le modèle des Sabaziens de Rome, avait atteint le grade suprême de l’initiation phrygienne, elle avait célébré le y agog-, elle avait montré la fidélité d'Alceste; elle avait mérité les éloges des Bons, c’est-à-dire du Dieu Père Sabazius, de la belle Nymphe Abracura, et des Destins. Mercure l envoyé l’avait conduite au jugement infernal, et le bon Ange la introduite au symposium divin, où elle s’asseoit glorieuse au milieu des autres âmes jugées comme elle, et saintes à sa manière (oVioi) (Plat., 1. c.). Ne dirait-on pas le récit illustré de ces drames mystiques qui se déroulaient en grand secret dans la célébration des mystères sous les yeux des époptes, et qui charmaient leur imagination par le mélange bizarre et séduisant de hautes pensées et de pratiques corruptrices?
1 V. Herculan., T. V, Pitture, p. 263, n. 2. — Ma- 4 Ajoutez au bonus Deus Bronto, le ©eos eiihkoos rini, Fr. arv., p. 235. adressé à Milhraspar Lucius Pison, sur une tablette votive
5 V. Gesenius, Thés. Philol., p. 555. du Musée Kircher.
3 V- Fuerst, Concord. Vet. Test., p. 552, col. 2.