DESCRIPTION
Vis-à-vis de Vinccntius s’ouvre un autre arcosolium où il est impossible de ne pas reconnaître une œuvre païenne et des allusions aux mystérieuses initiations des sectes orientales.
Sur le mui extérieur, au-dessus de l’arcade, se tient debout, à gauche du spectateur, un homme barbu, revêtu d’une courte tunique à manches longues (yjiptâw roz yizm). I n manteau carré (y.a.vvâv,r) est agrafé sur l’épaule droite et orné, à la hauteur de la cuisse, d une large
pièce d’une autre étoffe (clavus, ~),azvar,poç). Un pareil ornement se remarque sur le bras droit. Sous ce bras passe une corde qui entoure le corps et passe par-dessus le bras gauche cache sous le manteau. Ce personnage porte de larges pantalons («varjptbe;, saraballi). Ses souliers de peau montent jusqu’aux talons : lalos ad usque( Sidon. Ap.,ep. IV, 20). De la main gauche enveloppée, il tient une longue hampe dont le couronnement a disparu, et de la droite il semble inviter à le suivre un jeune guerrier placé plus loin. Celui-ci, à lautre extrémité de larcade, n est \êtu
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
que du manteau militaire. 11 a le casque en tête, les caligœ aux pieds, la lance à la main et tient un vase à deux anses d’où sort une longue et large guirlande de (leurs. Au centre et par-dessus la guirlande s’appuie une tablette restée vide.
Enfin, au-dessous de l’arcade, sur le mur du fond, le peintre a représenté une porte surmontée de douze feuilles de laurier inclinées les unes vers les autres, et des deux côtés de la porte, deux génies qui montrent les feuilles aux spectateurs: l’un adroite laisse pencher des branches d’amandier ou de saule, l’autre, paré d’un collier de perles, élève une branche de laurier.
L’intradps de l’arcade est orné de trois- tableaux. A gauche du spectateur est assis le même guerrier que nous venons de voir debout à l’extérieur, et devant lui se retrouve le même personnage barbu que tout à l’heure. Celui-ci est près d’une montagne couverte de plantes, et où l’on peut distinguer cinq zones.
Au-dessus de la montagne, une sorte de chemin se trouve tracé par des feuilles de laurier. Au delà brillent cinq étoiles. C’est du côté de ces diverses figures que le personnage élève un agneau immolé.
Dans le tableau correspondant à droite du spectateur, le guerrier reparaît, et cette fois entièrement équipé pour le combat. Il a rabbatu les mentonnières de son casque , des défenses protègent ses épaules et ses jambes, son manteau lui sert de ceinture, et à l’abri de son bouclier, un genou en terre, il tient son épée dégainée comme pour se défendre. Au lieu de l’homme qui l’accompagnait, une femme est devant lui, et celle-ci, vêtue d’une tunique sans manches agraffée sur les épaules (^govoyirwj, xtTwv), porte une couronne de feuillage. Fi un et 1 autre ont un genou en terre et les pieds nus.
Au centre de l’arcade se montre seule, dans un cercle inséré dans un carré, une Vénus aversa, sans autre vêtement-qu’un voile d’or qu’elle tient suspendu devant elle.
Aux angles du carré sont groupés divers symboles, une tête d’Océan et des dauphins, une corbeille de fruits, un paon, un serpent, un perroquet et un phénix avec son œuf de myrrhe.
VUES GÉNÉRALES
VUES GENERALES
Si j’ose essayer ici une interprétation, ce n’est pas que je puisse me promettre d’apporter
MÉLANGES O’ARCHÉLOGIE.
beaucoup de lumière en un sujet aussi obscur. Nous sommes réduits à trop peu de monuments écrits et figurés pour former l’espoir de soulever tous les voiles des anciens mystères du paganisme; mais plus ces mystères se sont enveloppés d’ombre, plus la curiosité est avide de recueillir les indiscrétions de l’art, les vestiges oubliés par le temps et les renseignements fournis par l’analogie. Ce que je puis d’abord dire avec fondement, c’est que les scènes retracées sous nos yeux appartiennent aux pratiques d'une secte orientale. Outre que la forme des vêlements de 1 hiérophante revient à ce que Strabon nous a laissé du costume des Persans ‘, et à ce cpie nous savons des Phrygiens, des Arméniens et des Parthes, etc. *; le voisinage du tombeau sabazien de Vincentius et du tombeau mithriaque d Aurélius nous indique ici des superstitions analogues ou même identiques sous des images différentes; car dans le syncrétisme du second siècle de notre ère, époque présumée de nos peintures, les mystères de Sabazius et de Mithras ne se distinguaient plus par rien d’essentiel, spécialement en Phrygie, et se confondaient avec les cultes où le rit capital était l’expiation solennelle du taurobolium e t du criobolium, c’est-à-dire avec ceux de Diane d’Ëphèse, de Cyhèle, d’Attis, de Mithras et de la Vénus céleste.
Une figure domine dans les peintures du second tombeau, c’est celle d’un guerrier représenté debout, assis et à genoux, deux fois en présence d’un hiérophante, une troisième fois derrière une prêtresse. Cette image doit être, à mon avis, celle du mort. Si les peintures intérieures ne suffisent pas pour l’établir, puisqu’elles pourraient être indépendantes du personnage enseveli, comme dans 1 arcosolium précédent, on peut le conclure de ce que le guerrier est peint à l’extérieur de l’arcade et à 1 endroit même où l’on a vu l’épitaphe de Vincentius. S il en était autrement, rien ne rappellerait le mort sur son tombeau, ce qui est tout à fait improbable. Mais, posé que ce tombeau est celui d’un guerrier, de quel guerrier s’agit-il? Qu’il ne soit pas ici question d’un soldat de la milice romaine, le mysticisme général des peintures le dit assez, et nous en aurions d ailleurs une preuve palpable dans l’impropriété de l’armure Tout nous invite à recourir aux pratiques des sectes orientales, et ici revient immédiatement à la pensée le texte où saint Jérôme parle des antres de Mithras détruits à Rome par Gracchus : un des grades des initiations était celui de guerrier1 * 3 4: Gracclius nonne specum Millirœ, et omnia porlentosa simulacra, t/uibus corax, nymphus, miles, perses , lielios, leo,
1 XI, 13, 9. Cf. Brisson, De regn. Pers., p. 250, etc., Commelin, 1695.
! Ov. Pont., ep. iv, 3; Appian. , 'Tact., A9.
3 Entre autres observations, notre soldat porte une double ocrea, ce qui n’était en usage ni parmi les Romains, ni parmi les Grecs, à l’époque de notre peinture Nous ne
pourrions concevoir de doutes qu’à l’égard des soldats thraces, parce que les gladiateurs Tlireces, ainsi nommés probablement parce qu’ils portaient l’armure de la Thrace,
sont toujours munis de la double ocrea sur les monuments. Mais ne manquons pas de faire remarquer que ce qu’il faut voir dans les armes des gladiateurs, ce sont les anciens usages et non les contemporains. On en a la preuve dans le Samnis et le Myrmillo. Ici, d’ailleurs, pour représenter le Threx, il faudrait le poignard au lieu de l’épée, la purma au lieu du grand bouclier.
‘ Ep. ad Lan., T. I, 672, Vallarsi.
VUES GENERALES
■il
bromius, pater initianlur , subverlil, f régit, exussit? Tertullien parle également des guerriers de Mi diras comme d’un grade bien connu (De cor. mil., — Id., De prcescr.) : Erubescite romani commilitones ejus tam non ab ipso judicancli, sed ab alicpto Mitlirce milite.
Il est vraisemblable que le grade des guerriers (arpaTamxot), signalé parmi les Gnostiques de lEgypte par saint Épiphane 1 et saint Jean Damascène, n était pas sans rapport avec celui des sectateurs de Mithras, et nous ne devons pas oublier ici les Galles de Cybèle, armés, eux aussi, de même que les Gorybantes, ni perdre de vue Je caractère fanatique des religions de la Tbraee et de la Phrygie2. D’ailleurs, il ne s’agit pas ici d’un costume militaire porté dans des solennités connues, mais de vêtements qui se modifient selon différentes cérémonies mystérieuses, et s unissent à des attitudes relatives, ce semble, à une initiation. Gcs circonstances nous portent à reconnaître ici le miles mythriaque.
Cependant, si nous avons devant les yeux le guerrier de Mithras, pourquoi, au lieu du dieu persan, une Vénus aversa au sommet de l’arcade? Représentation qui ne s'est encore vue dans aucun monument mithriaque. Quelle est cette Vénus, et quels rapports aurait-elle avec le guerrier mystique ? Je ne désespère pas d’en donner une raison satisfaisante en m’appuyant sur l’ensemble des scènes. Rappelons-nous d’abord qu’à l’époque d Hérodote (I, 1 3 1 ), le célèbre Mithras persan était adoré sous des traits de femme, soit que cette forme d’un être androgyne eût prévalu d’elle-même, soit que le mythe de Mithras eût été absorbé quelque part par celui de la Vé nus babylonienne Mylitla. Je n entends certes pas décider cette question restée obscure maigre tous les éléments recueillis par M. Lajard.En tout cas, il y avait en Perse une déesse qu Hérodote pouvait appeler Mithra et comparer à Vénus. Nous avons droit, dès lors, de nous demander si Vén us-Mi thra ne figurait pas, sous la forme suivie dans notre peinture, parmi les sectaires auteurs de nos monuments et dans le grade particulier de miles. Il est vrai que nous sommes ici à une époque postérieure de près de dix siècles à celle de Zoroastre, dont parle Hérodote; mais nous n’avons aucune raison de croire que le culte antique ait disparu depuis lors, tout en subissant d inévitables modifications, et rien ne s’oppose à ce que nous le retrouvions au second siècle de notre ère, puisque ce fut éminemment une époque de syncrétisme pour les vieilles traditions idolâtriques. Quand bien même l’Artémis du Pont, l’Anaïtis d Arménie, la Cybèle cïe Phrygie, la Diane d’Éphèse et la Vénus de Babylone n’eussent pas été primitivement le même mythe sous des noms divers, une œuvre de fusion s’était lentement élaborée entre ces divers cultes, à la suite des rapports sociaux plus multipliés, et à force de s’attacher, dans les contrées envahies par un culte vainqueur, aux analogies offertes par les cultes vaincus. Ainsi facilité, le travail d’assimilation s’opéra sur une large échelle, et, quand vinrent les Romains, il s’achevait.
1 Hteres , XXVI. Cf. Eilastr. , de Hæres. , p. 116. dans Pausanias VI, 25); sur leur poignard dans Lucien
2 On trouvera des renseignements sur la longue lance (Dial. Dcor., XII, 37), et sur leur casque dans Arnobe des Gorybantes, dans les discours de Julien (V, p. 168) et (III, klU). Cf. Lobeck, Aglaoph., 1162.
Aussi les témoignages «les Grecs postérieurs à Auguste sont unanimes à rapporter les cultes dont je parle à la même Vénus-Uranie. Ils nous la montrent connue sous différents nomset par des récits divers, mais toujours la fécondatrice de la nature, la mère des dieux et des hommes.
Conformément à ces idées, M. Lajard reconnaît une Vénus substituée à Mithras dans les monuments oii l’opinion générale supposait jusqu’ici une Victoire sacrifiant un taureau devant un autel. Si cette substitution ne s’est pas encore montrée dans les représentations de l'antre mithriaque (bien que l’on trouve dans les planches de M. Lajard.(LXXXlv, i) une Vénus à côté d’un Mithras), c’est que les sectes particulières avaient leurs symboles convenus. Mais sous des symboles différents respiraient souvent des croyances à peu près les mêmes, et sous ce point de vue je ne m’opposerais pas à ceux qui ont proposé de signaler nos trois tombeaux par un nom commun, et de les appeler mithriaques, en ce sens que la Vénus babylonienne du second tombeau est la même au fond que la Mithra persane, et le Bacchus-Sabazius du premier le même que le Mithras persan.
L’essentiel est de distinguer ici les idées spéciales qui ont inspiré nos monuments. Or, sans remonter aux sources primitives poury trouver dans le Mithraset le Sabazius hermaphrodites la raison de la posture donnée à la déesse, les prêtres de la secte dont il s’agit pouvaient avoir leurs motifs particuliers pour la choisir dans l’initiation au grade de miles. Si, en d’autres occasions, ce serait une vaine curiosité de vouloir approfondir les raisons secrètes de ces honteux sectaires, il est nécessaire de le faire ici pour comprendre le monument et ajouter à la gloire du christianisme. Nous ne marchons en cela qu’à la suite des Pères de 1 Eglise, et nos motifs seront les mêmes. Us voulaient confondre le paganisme en révélant ses infamies, et nous avons, nous, à répondre aux auteurs modernes qui se sont faits les patrons de sa morale.
Que veut donc dire le médaillon central? On peut désormais s’en douter en se rappelant la Cybèle phrygienne et le culte de son fds Sabazius propagé par Orphée. Ignore-t-on «|uels ignominieux souvenirs le nom du propagateur rappelait à Ovide (Met. 1. x, v. 83)? Et certes, il n’y avait pas d’invraisemblance à reprocher les vices sans nom de la civilisation païenne au personnage supposé le chantre des aventures de .limon («ppr/to7roio0o«) avec Jupiter (Lobeck, Goôsef/.), etde Cérès(a9£(7p.M; (j-jyytvoaévri) avec Geleus et Triptolème (Ib., 824); mais je mettrai, si l’on veut, Orphée hors de cause, pour n’accuser que les sectaires sahaziens formés à lecole de leur Baechus et de leur Prosymnus, dont Arnobe a parlé. Quant à la Cybèle phrygienne, il y aurait à dépouiller ici plus d’une page du recueil où Lobeck (p. 1007-1020) a transcrit avec sagacité ce qu’ont écrit les anciens sur le culte de cette immonde divinité. Qu’il suffise de dire «pie Clément d Alexandrie a pu donner au philosophe Anacharsis une épithète infamante1, uniquement parce qu’il s était fait initier aux mystères de Cybèle2. Le culte de la
1 Protrept., 20. AtSâmakov -rïî 0yj).£ia; vôaou. arr>p!oç zr,; 0;à; paXaxo't 7rxpt ci, c’est-à-dire r<raipr,MTîs ,
• I.e scholiaste d’Aristoph. dit {Av. 876) : ’E; toT? pu- àpw o™7™( (Cf, Suet. , Oct., 68).
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Vénus céleste n avait rien de moins odieux, à s’en rapporter aux témoignages de Lucien 1 2 et d’Eusèbe'. Et comment les cultes ne se seraient-ils pas ressemblés, puisque au fond les deux noms désignaient le même être? Outre tout ce que nous avons dit sur cette identité, je ferai remarquer qu elle résulte avec évidence de quelques inscriptions trouvées à Bénévent. Sur une pierre sépulcrale consacrée à Perennia Fortunata, le taurobolium et le criobolium sont offerts à la Vénus céleste de la même manière que sur le tombeau de M. Philonius Pliilomosus ils le sont à Mit b ras (Lajard, pl. lxxxviii). Qui ne connaît, d’ailleurs, le grand nombre des basreliefs où les mêmes sacrifices s accomplissent en l’honneur cl’Attis et de Cybèle3?
On pourrait opposer à ce que je viens de dire une difficulté qui ne doit pas rester sans réponse. Si la Vénus averset de nos peintures n’est pas autre que la Vénus céleste de Babylone, la Mithra persane, la Cybèle phrygienne, comment se fait-il que, parmi tant de représentations de ces Vénus, il ne s’en soit [tas encore trouvé de semblables à la nôtre, bien que j’emprunte à leur culte 1 explication de notre figure? Ma réponse consistera à rappeler la distinction, présentée plus haut, entre le culte public et le culte privé d’une secte particulière, .l’ajoute que quiconque connaît les infamies offertes en hommage dans les villes les plus cultivées de l’Asie et même de l’Europe, à la Cybèle phrygienne, sous le nom de Cotys ou Cotytto, ne peut plus s’étonner de notre peinture. Peut-être avons-nous devant les yeux, pour la première fois, l’image de l’impure Cotytto4.
Une aussi brutale immoralité trouvera peut-être des incrédules; mais le moyen de récuser les témoignages si nombreux des écrivains païens aussi bien que des chrétiens, qu’il serait trop long de citer ici? Nous conviendrons du reste, avec Lobeck, que les plus odieuses turpitudes étaient réservées pour les mystères privés; mais tout porte à croire que ceux de la secte dont nous parlons étaient précisément de cette nature.
Ainsi donc, dans ma conviction, les scènes de notre arcosolium sont relatives au culte de la Cybèle phrygienne, et nous avons devant les yeux l’initiation d’un adepte au grade de miles. S’il en est ainsi, les diverses scènes où le guerrier paraît sont les principales cérémonies de son initiation.
1 Asm., 1, 35: Kè./oti^oçTwVTr.vQEovT'ÀvSvpcav'TT'epîtpspôytcov. Cf. Lobeck, Aglaoph. 1015, et Apulée, Mctarn., VIII, p. 361 et 362. Paris, 1851, Garnier : Cinæduin unum de triviali popularium fece, qui per plateas et oppida cymbalis et crotalis personantes, deamque syriam circumfereutes, mendicare compellunt. Et plus loin : Sed illae pueliae chorus erat cinædorum, etc.
2 Vit., Const., 111,45. TvvvlSeç àvÆps; OrAsia vôo-M ttjv Qs'ov ÎXîoÜvTO.
3 On trouve aussi, et assez souvent, le taurobolium offert
à Minerve Paracinthia, ou Berecinlhia. Cetle Minerve était Cybèle sous un autre nom. Plusieurs inscriptions sont
connues (Mommsen, Insc. R. Neap., 1398, 99, 1400, 1401). Une autre, que j’ai copiée à Bénévent, est encore inédite. On y lit :
ATTINI SACR.
ET MINERVAE PARACVNTIAE MVMMEIA C F ATTICIILA • SACER DOS • OB • TAVROBOLIVIY1
1 Je ne pourrai citer qu’un autre exemple de la même figure, d’après une pâte antique d’un bon style , qui est encore inédite. La déesse s’y trouve représentée absolument de la même manière.
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