‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (volume 2)Chapitre 47 sur 139 · DEL SAGETA1RE ET DEL · texte numérisé non relu

DEL SAGETA1RE ET DEL

SALVAGE IIOME '.

Phisiologe nos dist que en l’une partie des desers d’Ynde sont une gent qui ont une corne ou front 1 2 et sont hontes salvages. Cèle gent guerroient adès contre les sagetaires, et li sagetaires contre eus. Cèle gent se tiènent volentiers sor les arbres en haut, por le sauvagine 3 dont il i a grant plenté 4 * enlor ax : serpens et dragons, et gripons, et ors et lions, et tôt altre manière de vermine 3. Li boni salvages est tos nus, ne quedent 6 si avient ben alcune fois que il se combat al lion et l’ocist, et se vest de la pel al lion.

Phisiologes dit ke li bom crestiens 7 est example del sagetaire, et li anme est example del

1 Cet article manque dans R. Le saivage home se retrouve avec quelques modifications dans la lettre attribuée au prestre Jean (I. cit. , p. 199).

2 Le Physiologus était, fort gratuitement, rendu res-

ponsable de toutes les fables zoologiques ou ethnographi-

ques qu’il s’agissait d’accréditer. Cela prouve seulement

une chose , le crédit sans bornes dont avait joui l’histoire naturelle exposée par le Bestiaire. Mais, dans le fait, le plus grand nombre des pauvretés qui avaient cours sur l’Inde

(la Libye, l’Ethiopie, etc.) reposait primitivement sur les assertions de l'intarissable Solin qui a condensé les contes de Pline en une sorte de manuel classique.

! Les animaux farouches ; ITAL. salvaggiume.

4 Abondance ; ange. plcnly.

5 II faut se rappeler que la classe des venues , comme celle des insectes (et ces deux classes se confondaient par bien des points) embrassait jadis une énorme étendue dans le partage du règne animal (Cf. Pseudo-H ug. a S. Victorc, De Bestiis , lib. III, 5A ; Opp. t. Il, p. AA6). Et il n’y a pas si longtemps que Reaumur était assez disposé à recevoir le crocodile parmi les insectes ; bien que cela dût faire, il en convient , un furieux insecte.

6 Nonobstant. ESP. No quedando.

7 Si l’on ne remplace crestiens par terriens , cette phrase sera en contradiction avec tout ce qui suit ; mais je n’ai pas voulu modifier le texte.

BESTIAIRES (1*1. XXIII)

salvage home; car el guerroie tos jors contre le cors, et li cors contre lui. Tos jors sont en descort 8 entre aus II. Li âme velt estre dame dcl cors, et li cors il velt estrc sires de l’âme parce qu’il est désirans les délis del monde. Ce que li salvages hom se fuit sor l’arbre por la paor des bestes , sénéfie lame (pii adès est paisible et adès se doute de guerre, el crient et aime son créator. Ce que li boni salvages se combat al lion et ocist , et se vest de la pel al lion; sénéfie l’âme qui tant se combat encontre sen cors, qu’èle le vaint ; et que ses cors tue, et ocist tos les vanités et les. délis qu’il soloit amer el siècle. Dont escape li âme des mains d’anemi par grasce que Dex li a prestée; si comme li salvages hom vaint le lion par grasce et par sa valor, et par son hardement que Dex a en lui mis.

Et tu boni qui en péchiés vis, despit le monde, pren confession de prestre, fais penancbe ; et croi que Dex est tant merchiables !l que il rechoit tos chels qui le proicnt merchi de bon cuer et de vraie repentance, et les met en joie pardurable. Si le[s] délivre de lor aversaires qui grever '° les quide, si comme il délivre le salvage home del lion.

8 Désaccord , discorde. 10 Opprimer, écraser; i.at. gravare. C’est ainsi que

9 Miséricordieux; angc. niercv. C’est dans ce sens que griefs et gravamina (dans l’ancien style de chancellerie)

nous disions autrefois : crier merci à Dieu. expriment une même chose.

67 (Fig. BP).

DE QUOI El HOME EST FAIS, ET DE SA NATURE'.

Phisiologes nos dist que li mondes est une cose tôt ensamble , qui est de ciel et de terre, et de 1111 éléments; si nos mostre chi que li boni porsient (porsieut .’) as mi éiémens, et si est fait des 11 11 éiémens.

Li premiers éléments est li fus , dont totes les estoilles luisent. De celui élément vit purement la salcmandre, et de nule autre cose; que èle ne puet vivre se de fu non, et en lu; si comme poisson en aigbe. Cèle bestc si porte un toisson si comme brebis, mais nus ne puet savoir quel cose ce est; que ce n’est ne plume, ne soie, ne lin, ne laine. Si ne [se?] puet laver sans fu non. Si en fait-on dras el pais où [cle est?], ce est en une partie des désers d’Ynde.

Li airs est li secons éiémens dont totes les coses cha aval qui sont vivans ont aspireniens. De celui élément vit 1 oiscl que on apèle gamalien 2, il vit de pur vent; il est plus grant de' corneille, si a les plumes com d’ostoir.

Li aigbe est li tiers éiémens, qui la terre avironne et tresperche et arouse et garnist. De

1 Rien sur ceci dans It. d’un raisonnement. L’air étant l’élément, pour ainsi dire,

2 Caméléon; singulier oiseau, mais qu’y faire? Le privilégié des oiseaux, un animal pour lequel l’air était compilateur aura été mené à cette conclusion en vertu tout, devait être oiseau éminemment.

celui élément vit purement li hérens et de nule autre cose car il ne vit sc de pure aighe non.

lia terre est li quais élémens, qui est enmi le firmament; et peut iluèques, avironées des evves et del air. La forme del monde puet on veoir en un oef : li moiels 4 est la

ferre; li aubruns 5 est li blans qui avironne le moiel , et est corn li airs entor la terre;

l’escaille <[ui est en tor par defors , est li firraamens qui tôt enclôt et air et terre. Mondes sone ait! étant corne nète cose, et est ensi apelés por son bel atornement. La terre est li daerains élémens des lin, si com j ai devant dit. De la terre vit la talpe purement, et

de nule altre cose se de pure terre non. Cèle beste èle ot si cler que nule rien ne le

puet sosprendre pur que 0 sons en isse; et si a les ex desous le quir. Dont Phisiologes nos dit que totes les coses qui vivent, si sentent de v sens : se est veoirs, oirs , flairiers, posters, et toucbiers; et quant ce avient que li uns faut à alcune riens vivant, si restore nature son damage 7 al mieus quele puet por alcun des autres sens. Dont il avient que nus boni ne voit si isnèlement comme sours de nature, ne nus bom n’est si léchières 8 comme li pusnais. Car li ners qui viènent del cbervel as narines et al palais, par ù les vertus del sentir passe, de tant com il ont mains à faire, de tant conoissent il plus parfétement ce dont il s’entremètent. Et alsi est des autres sens. Mais en trestos les autres sens, n’est nus si nobles com li veoirs; car nus des autres ne fait conoistre tant de coses, et on ne les recoevre fors par vois. Si com il est devant dit de la talpe, qui oncques ne voit et si a les ex desous le quir ”, et ot si cler. Dont li restore nature par defaute de vois. Car vois sert à oie, et odors à flair, et savors à goust. Mais al tast 10 servent plusors coses. Car on en sent caut et froit, et moiste et sec, et aspre et soef, et mult d’autres coses. Et se li restore " nature sa defaute par vois. Et si parfaitement que nule riens qui vive not si cler; et si vit del pur élément si com il est devant dit.

Et tu boni quels qui tu es, crestiens, juis ou païens, tu es fais des im élémens; et li

: Hareng. CeS types de la vie puisés exclusivement dans chacun des quatre éléments (Cf. supra, p. 48, 49) sont exposés par Barthélemi de Glanvil dans l’article du caméléon , et il en résume la doctrine par ces quatre vers 'echniques dont il ne se donne pas comme l’inventeur :

« Quatuor ex puris vitam ducunt elementis :

Chameleon , talpa , maris halec et salamandra ;

Terra cibat talpam , flammae pascunt salamandram ,

Unda fit haleci cibus , aer chameleonli. »

Le franciscain anglais ne doit cependant pas répondre de la qualité d’oiseau attribuée au caméléon par notre compilateur picard ; dans le traité De proprietatibus rerum , ce n’est point au livre De Avibus que figure ce reptile , mais au livre de Animalibus, entre la girafe et la chèvre.

4 Moyeu ne s’emploie aujourd’hui que pour indiquer la pièce centrale d’une ioue; mais on comprend sans peine que ce mot ait eu, dans le français du xnie siècle, un sens

plus large , et qu’il désigne ici le milieu (le jaune) de l’œuf.

5 Mot formé sans doute d 'albumen , à la manière A'aubier , aube , etc.

c Pourvu (pour peu) que...; ITAL. purchè.

7 Perle, dommage ; nous disons encore ta peine du dam, et à son dam.

8 La phrase suivante fait bien voir que léchières s’employait pour exprimer la délicatesse du palais; et se rapporte , par conséquent , au sens du goût.

9 Telle était alors , et telle a été longtemps la réputation de la taupe. Voyez, ci-dessus, n° 57 (t. III, p. 274).

10 Au toucher; franç. tâter; iTAt.. tasto; catal. tast.

11 L’auteur, après sa digression, revient à la taupe; et si les redites ne doivent pas être mises sur le compte du copiste , elles ont probablement pour but de ramener l’esprit du lecteur sur un objet qu’il pouvait bien avoir perdu de vue.

BESTIAIRES (PI. XXIII)

mondes des mi élémens, et si a mi parties : orient, miédis , occident et seplemtrion. Et la complexions del home est des mi élémens ,:!, la char d’ome est en liu de terre, li

sans en liu d’aighe, li alaine li vient del air, la cole 13 de lui est en liu de fu, li suens

chiés 11 est ensement reons comme li firmamens. Et si a n ex comme li ciels a n lumières: ce est la lune et le soleil; et tôt altresi comme li ciels a en soi vii planètes, si a li hom en soi vu pertuis. Et tôt ensement coin li airs a en soi vu vens et les tonoires <5, tôt ensement a li hom al pis les grans alaines. Tôt ensement comme la mer rechoit totes les aighes, si rechoit li ventre totes les puties ,0. Altresi comme la terre sostient totes les coscs, si sostient li cuers tôt le cors del home. Li oie ’7 del home li vient del plus haut air, et del plus bas li vient le sofflement; et de l’aighe le goustement, et de la terre le tochement. Li lits est caus et sès, li airs caus et moistes , li aighe froide et moiste, la terre froide et sèche; et dé ces 1 1 1 1 élémens est la complexion del home, si comme il est devant dit '8. D’une partie

de la tère et de la durté des pières a li hom les os; la verdor as arbres, ès ongles ; la

beauté as herbes ès chevels.

Et tu hom qui es el monde, crestiens ou juis ou paiens, qui que tu es, pense à ce que Dex te forma à s’ymage; et pus fus tu perdu par Adan nostre père prèmerain, par le conseil de la feme qui prist la pomme devée. Pense que Dex te rachata et ne volt soffrir que tu luses perdus. Si dona son précious cors por toi salver , el se laisa mètre en crois où il rechut mort et passion por tos hommes oster des mortels paines de enfer qui en lui ont espérance et vraie créance. Quant Juis orent crucéfiés Jhésu Crist, il pendi par piés et par mains en la crois, et là il ensi pendi por toi en crois. 11 fu férus d’une glaive en son saint costé, si que li sans en vint aval le glaive corant. Si arcsta li sans sor la main al cevalier qui lot férus; si fu només Longis, et il fut avvègle de nature. Quant il senti le sanc, il ne sot que ce fu, si tocha sa main à ses ex ; et il vit maintenant Nostre Segnor en crois, et ciel et terre.

12 Cette considération des merveilles de la nature rassemblées comme en miniature dans le petit monde ( le macrocosme dans le microcosme) de l’homme, a occupé bien des philosophes depuis fort longtemps (Cf. Lobeck , Agtaopliam. , p 921, sqq.). Pour n’en citer qu’un, qui en vaut beaucoup d’autres, saint Bonaventure ( lliner . mentis in Dcum , cap 2) l’a jugée digne d’occuper une place dans son plus bel ouvrage.

13 Bile , x°XÀ.

14 Sa tète , son chef.

15 Tonnerres. On me pardonnera, sûrement, de ne pas allonger ces détails par une dissertation sur la rose des vents usitée au moyen âge; dans le fait, elle se divisait plutôt par nombre pair, à raison des quatre points cardinaux.

16 Ordures, puanteurs; lat. putidus.

17 L’ouïe.

18 Ceci pourrait, une fois de plus, donner lieu de conjec-

turer que le livre de Pierre le Picard aurait été allongé pur quelque éditeur maladroit qui l’aura voulu grossir en \ ajoutant des extraits d’un autre ouvrage dont l’hétérogénéité se trahirait ici. Pour moi, je ne vois pas que le bestiaire picard ait rien dit précédemment sur les complexions; à moins que ce ne fût quand il comparait très-brièvement le sang à l’eau , la bile au feu. Or la rapidité n’est pas le caractère de notre écrivain; ni, à vrai dire, de son époque : on y est, d’ordinaire, plutôt traînant que trop bref. Le copiste, cependant, aurait-il peut-être omis quelque chose? Sa négligence serait, après tout, fort pardonnable , vu le mince intérêt des détails qu’il nous aurait fait perdre.

19 La similitude est un peu bizarre. Sans doute qu’au lieu de verdor , il faudrait quelque autre mol signifiant la crue des végétaux plutôt que leur couleur. Cf. Pseudo- Isidor. , t. Vit, 398, sq. [Quoi substantifs consul homo.)

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

Si sot bien <{U il ot méfiait. Il s’en repenti qu'il lot féru, et cria merci, et bâti sa cope 2n. Nostre sire Dex li pardona por ce que il le vit vrai repentant. Puis li donerent.Iui à boivrc fiel et aisil, quant il dist 21 : J'ai soif ; et la soi! qu’il ot, ce fu por ses amis oster d’infer si comme il list quant de Jhésu lame parti. Diable le gaitoient, si le quidoient avoir saisie; et al tiers jor quant il resussita de mort à vie, s’en traist fors tos ses amis qui en lui creirent et qui espérance et fiance orent en lui. Lors furent mis en repos et en joie. Tu boni, pense que tôt ce a Dex fait por toi , et que il covient que tu faces por lui. Et pense en ton cuer que amors est de corte durée qui tôt vient d une part. Cest à entendre que il te covient pur lui faire, ou il ne metra pas s’amor en toi. Garde toi de péchiés,et fui tos les malsvisces del monde. Si poras herbergier en la joie pardurable et permanable sans fin en la compaignie de ses amis.

0 Se frappa la poitrine, fit sa coulpc (son aveu). file, ne rien ajouter au récit de notre texte, que de pré-

L’histoire de saint Longin a été si souvent contée (bien tendre le compléter par une explication trop hâtée ou trop ou mal), qu’on ne peut guère, en revenant sur ce sujet, longue, se borner à quelques mots. Il vaut donc mieux , ce sein- 21 Joann. xix, 28.

68 (Fig. BQ).

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