‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (volume 2)Chapitre 65 sur 139 · AU R. P. MARTIN · texte numérisé non relu

AU R. P. MARTIN

Mon Révëuend Père,

Vous pouvez vous souvenir que , sur la communication (pii m’avait été faite des dessins recueillis par M. Perret, je m’étais occupé des singulières peintures trouvées dans le cimetière de Saint -Prétextât à Rome, et que j’avais même l’intention d’offrir ce travail au recueil de la Société des Antiquaires de France. .Ven avais déjà donné deux fois lecture à cette Société, sans compter une communication précédemment laite à l’Académie des Inscriptions, lorsque ] eus connaissance du premier travail du P. Garrucci au sujet des mêmes peintures. Me trouvant en contradiction avec cet antiquaire éminent, je suspendis toute publication, me réservant d’étudier à loisir les observations qui l’avaient conduit à des conclusions aussi différentes des miennes. Sur ces entrefaites, le R. P. Garrucci vint lui-même à Paris, et j’appris de sa bouche qu’il devait remanier son travail sur les peintures du cimetière deSaint-Prétextat. Le quatrième volume des Mélanges d Archéologie renferme en effet ce second commentaire, et je ne pense pas qu’il reste à fauteur beaucoup à dire pour prouver sa thèse, après les trésors d’érudition qu il a versés dans sa nouvelle dissertation.

Le travail de mon fils sur X Inscription d’Aulun, que vous avez bien voulu accueillir et qui s’imprime en ce moment, renfermait quelques emprunts faits à mon premier travail. Mon fils y avait puisé surtout, à l’appui de ses propres remarques, la comparaison établie par moi entre le texte de l’inscription et la scène du premier tombeau qui représente Vibia admise au banquet, symbole de la béatitude éternelle. Il s’agissait donc en ce moment de savoir si, en restant fidèle à mes idées, mon fils se mettrait en contradiction avec l'opinion si doctement soutenue par le R. P. Garrucci. Pour le guider dans cette circonstance, j’ai dû moi-même faire une dernière comparaison entre les arguments du R. P. Garrucci et les miens, afin de prendre un parti définitif sur le fond de la question.

Avant tout, je m’empresse de reconnaître que le travail du R. P. Garrucci , indépendamment de l’autorité qui appartient à l’auteur, renferme des éléments qui m’étaient d’abord inconnus, et dont il doit résulter une certaine modification dans ma manière de voir. Ainsi, bien qu’incomplète, incertaine et en grande partie inexplicable, l’inscription du troisième tombeau , en cela qu elle paraît indiquer un prêtre de Mithra, jette un jour nouveau sur le

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/irêtre de Sabnzius , enseveli dans le premier et le plus orné de ees tombeaux. On peut faire observer que le sacerdoce de Mitlira, désigné par de simples initiales, offre un fait extrêmement nouveau ; on s’étonne que le R. P. Garrucci, si expert en matière depigraphie latine, n’ait pas été plus surpris lui-même de rencontrer, pour la première fois, un titre de ce genre sur un tombeau romain; mais comme d’ailleurs les monuments mithriaques du second et du troisième siècle de notre ère sont très-mu ltipliés , et comme on ne peut contester la relation entre Mitlira et Sabazius, établie par tant de témoignages de l’antiquité, il y a plus de raison que je ne le croyais d’abord à contester le caractère chrétien des deux premiers tombeaux, même de celui qui ne me laisse, sous ce rapport, que bien peu de doute, c’est-à-dire celui de Vincentius et de Yibia.

Le R. P. Garrucci apporte aussi une lumière nouvelle, par l’étude qu’il a faite lui-même des peintures et des textes originaux. Ses planches et ses copies doivent servir à rectifier et surtout à compléter la publication de M. Perret. Toutefois , je ne puis accorder une adhésion sans réserve à tous les renseignements fournis par le docte religieux. J’ai lieu de considérer comme inexacte et quelque peu arbitraire la manière dont il rapporte la première ligne de l’épitaphe de Vincentius ; je ne puis lui concéder que le personnage placé (pour le spectateur) à la gauche de Vibia dans la peinture du banquet mystique porte une couronne au lieu d’une grappe de raisin ; enfin, je suis loin d’admettre qu'il y ait une figure d’homme barbu dans le groupe des Fala Divina. Non-seulement j’ai , pour m’exprimer avec autant d’assurance, le témoignage d’excellents observateurs qui m’ont attesté la parfaite incertitude qu’offre l’original à cet égard, mais encore je puis opposer au R. P. Garrucci la médaille d’or de Domitien, dont il n’a pas fait usage, et qui nous montre, avec la légende FATIS VICTRICIBVS, la figure décidément féminine des trois Parques, dont la place est naturelle dans le jugement de lame de Vibia. Permettez-inoi d’ajouter, mon révérend Père, que le témoignage de 1 habile dessinateur, M. Savinien Petit, des travaux duquel M. Perret a profité, mérite aussi quelque considération, et que le P. Garrucci, malgré sa grande expérience, aurait pu, en puisant à cette source , rectifier lui-même quelques-unes de ses remarques.

Entre ces divers témoignages, que puis- je faire moi-même à la distance où je suis d’originaux que je n’ai point vus? Rectifier mes opinions pour ce qui me semble certain, et suspendre mon jugement quant aux points qui restent indécis à mes yeux : c’est ce que la justice et la prudence me conseillent également.

Cependant, je puis dire dès à présent tout ce dont l’évidence me frappe. Ainsi , il m’est impossible de reconnaître dans les peintures du second tombeau , quel qu’en soit le sujet, des emblèmes empruntés au culte de Mitlira. Ce culte tranche sur l’ensemble des monuments figurés de l’époque romaine, par un caractère exclusif. Or, les peintures en question ne m’offrent ni le dieu Mitlira, coiffé du bonnet phrygien , ni les génies armés de flambeaux

INSCRIPTION D’AUTUN

et portant la même tiare, ni le taureau immolé par Mithra, ni le chien qui en lèche le sang, ni le serpent, ni le crabe, ni le corbeau. On ne saurait comprendre le miles, qui représentait un des degrés de l'initiation mythriaque (en supposant qu’il en existe des représentations), autrement qu’avec un costume oriental, et les deux guerriers du premier tombeau, plus différents entre eux qu’il n’a semblé au R. P. Garrucci, se distinguent par une armure grecque ou romaine. En l’absence des traits essentiels qui font reconnaître à la première vue un monument mithriaque , je puis applaudir au travail ingénieux du docte antiquaire napolitain ; mais je ne saurais me résoudre à le suivre dans l’interprétation qu’il donne d’une foule de détails auxquels on connaît un sens différent, ou dont il semble téméraire d entreprendre isolément l’explication.

Quant au premier tombeau, le plus important sans contredit et le seul dont je m étais hasardé à faire l'étude complète, il me suffit de lire, dans le commentaire du P. Garrucci, à propos de Y Angélus bonus qui introduit Vibia dans la béatitude éternelle, que ce Bon ange est « un emprunt fait aux croyauces chrétiennes, » pour que la thèse du docte Jésuite me semble fortement ébranlée. N’a-t-on pas des lors le droit de se demander jusqu’à quel point l’auteur de ces peintures a porté les emprunts de ce genre? Évidemment, il ne s’est pas borné à l’adoption de Y Angélus bonus; le P. Garrucci convient lui-même que « des sectes gnostiques, comme celles de Carpocrate et de Marc, eurent l’impudence de vouloir combiner » leurs impures doctrines « avec des vérités et des rites chrétiens, » et il cile pour exemple « les noces de Sabazius appelées parmi eux les noces spirituelles, nvevg.oaixc>ç y apis » (p. 26). Loin donc de considérer les peintures du premier tombeau comme offrant des sujets en opposition formelle avec les vérités chrétiennes, nous sommes conduits irrésistiblement, ce me semble, à rechercher quelle part il faut faire, soit à la vérité divine, soit à 1 erreur idolatrique dans les tableaux que nous avons sous les yeux.

Envisagés sous ce point de vue, les trois sujets qui se rapportent à N ibia offrent entre eux un contraste frappant. Dans les deux premiers, si je ne vois rien de chrétien , je ne vois aussi rien d’oriental. Ce sont des allégories de la mort et du jugement, exprimées par des emblèmes empruntés à la tradition classique, exactement comme dans les tombeaux romains, dont celui des Nasons offre l’exemple le plus complet et le plus célèbre. Le troisième sujet, au contraire, 11e m’offre rien d’oxiental , et aussi rien de classique. Tout ce quon y rencontre s explique sans difficulté par des textes de l’Écriture sainte, et Y Angélus bonus substitué au Mercurius Nuntius montre que nous avons passé des emblèmes du paganisme aux allégories chrétiennes. Bottari, qui s’y connaissait, en voyant employer dans ce tombeau le langage de lart classique, ne s’était nullement étonné ni scandalisé, et ces accessoires ne l’empêchaient pas de conclure au christianisme du tombeau de Vibia. Il est vrai qu’il avait formé son opinion d après des dessins inexacts et incomplets: avec les renseignements que nous possédons aujourdhui,

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aurait -il changé d’avis? C’est ce dont il me sera peut-être encore permis de douter.

Je ne trouve donc, pour expliquer les peintures du tombeau de Yincentius et de Vibia , que deux hypothèses: ou cest 1 œuvre d un secte gnostique qui mêlait les vérités chrétiennes aux dogmes impies des anciennes religions, ou c’est celle, soit de chrétiens imprudents qui abusaient de l’allégorie païenne, soit de chrétiens timides qui voilaient, même dans les catacombes, leurs véritables opinions sous des couleurs étrangères. Sans me prononcer à ce sujet, je prendrai la liberté, mon révérend Père, de vous faire remarquer à quel point l’allégorie, si audacieuse quelle soit dans les trois tableaux, respecte la pureté du dogme, puisqu’elle établit l’immortalité de lame, sa responsabilité , et la béatitude à laquelle l’homme est admis après son jugement , sans parler de la doctrine des Anges Gardiens, dont le P- Garrucci n’a pu s’empêcher d’être frappé lui-même. Si j ajoute qu’avec mon interprétation, le Baptême et 1 Eucharistie viennent se joindre à cet ensemble des vérités delà Rédemption, ne faut-il pas écarter même l’hypothèse d’un tombeau gnostique , surtout quand on se rappelle que 1 immoralité était le trait distinctif de ces sectes, et que le petit nombre de monuments qui semblent devoir leur être attribués , n’offrent pas la moindre trace des doctrines morales du christianisme?

Veuillez donc, mon révérend Père, permettre à mon fils d’introduire dans son commentaire de 1 Inscription d’Autun un extrait de mon Mémoire sur les peintures de Saint- Prétextat, pour ce qui se rapporte aux points communs, du moins à mon avis, entre le monument de la ville gauloise et celui de Rome. Si cette citation ne sulfit pas pour justifier ma résistance à l’imposante autorité du R. P. Garrucci, elle pourra néanmoins préserver d une condamnation trop rigoureuse un ensemble de décoration qui, quoi qu’il arrive, paraît destiné à former une exception extraordinaire entre les tombeaux incontestablement païens et ceux où l’on reconnaît, avec non moins d’évidence, les caractères de la pure doctrine du christianisme.

Agréez, mon révérend Père, 1 hommage de mes sentiments respectueux et bien affectueusement dévoués,

Paris, le 9 décembre 1854.

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