ANCIENS T AV A FEUILLAGE, A TETES UE SERPENTS
I.e plus ancien des tau que j’aie pu découvrir me parait être celui des figures 3 1 , 32, 33 et 3j . Il provient de l’abbaye de Fécamp et appartient au musée de Bouen,où le savant conservateur, M. André Pottier, a bien voulu me le confier. Il est en ivoire et doublement intéressant à cause de la fougue désordonnée de l’ornementation et à cause des mystérieux symboles que celle-ci encadre. Sa forme a cela de commun avec celle du baculus de Brinon que la traverse
ANCIENS TA l .
Fig 34. (A M., d’ap. l'orig Grand nat.)
quelques anciens ivoires, notamment au beau vase octogone d Aix-la-Chapelle. Divers indices m ont fait attribuer ce dernier monument à la fin du 1X° ou X' siècle; c’est aussi I époque que je suppose ici. Travaillées dans le goût barbare des vieux bas-reliefs que I empereur Conrad II faisait encastrer au XP siècle dans les murs delà cathédrale de Spire, les figurés répondent
du tau est transforée de la même manière (fig. 33 et 34), et qu’un ornement quelconque devait protéger aussi le sommet de la hampe, entre deux cabochons dont on voit la place (/ù/. 34 Si cet ornement avait eu une saillie sensible, le tau eût changé de nature et pris le caractère d’une férule. J’ai cru reconnaître dans les côtes frisées des rinceaux un caractère particulier a
Fig 32.
Fig. 33.
Fig. 31.
d’autant mieux à ce que nous savons des temps qui suivirent la décadence carlovingienne. Malgré celte barbarie, le mouvement de la végétation, le sentiment de la vie, l’effet de la ciselure à jour est remarquable, et le sujet des scènes ne 1 est pas moins. J’y vois une variante d’un thème, objet d’une prédilection particulière dans l’art chrétien des Xe et XIe siècles; thème de la plus poétique grandeur, mais rendu habituellement d’une façon presque grotesque par un art au dernier terme de sa décadence ou aux premiers pas de sa régénération. Ce qui explique comment les monuments assez nombreux où lem ême sujet se développe sont restés jusqu’ici sans interprète. Sans songer à développer en ce moment tout un cycle d’idées où les monuments et les textes ont besoin de s’appuyer mutuellement et au moyen de confrontations répétées, j énoncerai du moins ma conviction, pour ne pas laisser sans quelque lumière des scènes au premier abord purement bizarres et incohérentes, mais qui devaient, au contraire, offrir aux contemporains un langage compris de tous.
L’homme nu serait, selon moi, l’enfant de la loi nouvelle, prophétisée par Isaïe aux chapitres XI et LXII1, le représentant du nouvel âge d'or ramené par l'Evangile dans l’ordre moral. Symboles naturels des passions qui corrompent et désolent le monde, les bêtes les plus féroces devaient s humilier sous la main du fils d’Adam régénéré, et obéir à leur maître comme elles l’avaient fait dans l’Eden. En un mot, la terre, relevée comme lhomme de la malédiction primitive, devait offrir de nouveau le spectacle de ce paradis de délices où le bonheur était inséparable de l’innocence. Exposé sans défense et dans la faiblesse de l’âge, au sein des forêts et au milieu des lions, des aigles et des serpents, l’homme nouveau voit à ses pieds ses ennemis mortels domptés par un charme divin. Loin de menacer son jeune maître, l’aigle détourne sa tête penchée. Un lion et trois serpents ont dans la gueule des rinceaux fleuris. C’est la traduction mille fois reproduite dans notre antique statuaire et jusqu’à présent restée incomprise du poétique tableau tracé par Isaïe1. Je ne demande pas au lecteur de souscrire à cette explication sans connaître tous les faits qui la confirment, mais je le prie de suspendre son jugement jusqu’à plus amples renseignements, que je me propose de réunir dans un mémoire à part.
Plus récent que le tau de Rouen, celui qui va nous occuper est aussi d’un art plus avancé ( fi g. 34, 35). Je l’ai dessiné à Ueutz, près de Cologne, où on le conserve comme une précieuse relique de l’archevêque saint Héribert et une œuvre des premières années du XIe siècle. ÎNous entrons ici, si je ne me trompe, dans un nouveau cycle d idées qui a également eu un singulier attrait pour les artistes du Nord aux hautes époques. Mais distinguons d’abord trois choses : le bas-relief central, la gravure au trait de la monture en argent et les deux têtes de serpent
1 Is. XI, 6 9. Habit abit lupus cum agno: etpardus cuni Et delectabilur infans ab ubere super foramine aspidis : hædo accubabit ; vitulus et leo et ovis simul morabunturet et in caverna reguli, qui ablactatus, fuerit, manuin suam puer parvulus minabit eos. mittet.
Vitulus cl ursus pascentur : simul requiescent caluli Non nocebunt et non occident in universo monte sancto eorum et leo sirut bos comedet paleas. meo : quia repleta est scientia Domini.