‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (volume 2)Chapitre 82 sur 139 · IV · texte numérisé non relu

IV

CROSSES A SERPENTS EMPALÉS PAR LA CROIX

Je citerai d’abord celle que possède le musée d’Angers (fig. 5o) et que l'on a trouvée dans la

vieille église de Toussaints. Elle est en cuivre, octogone à sa tige, comme la crosse de saint Erhard et comme la plupart des plus anciennes. A la différence, au contraire, du plus grand nombre parmi celles-ci, elle offre la figure dudragonau lieu decelledu serpent. Selon beaucoup

Fig. 50. (A. M., d’ap. l'orig., 2/3.)

Fig. 51. (A. M., d’ap. l’orig., 2/3.)

de commentateurs , la forme du dragon était celle du serpent avant le premier crime ; elle indiquerait donc dans le démon ce qu’il y a de supérieur en sa nature, tandis que sous les traits du serpent il se montre tel que l’a fait la malédiction primitive : Super peclus tuum gradieris, etc. Sous l’une et l’autre forme, l’arme qui le dompte est la croix.

J’ai rapproché de la crosse de Toussaints celle qui se voit à Saint-Lizier , et que l’on attribue au saint évêque qui porte ce nom (fig. 5i ). Elle est en ivoire, mais au-dessus et

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

au-dessous du pommeau, des plaques d’arpent ornées de filigranes et d’inscriptions recouvrent probablement de petites ouvertures à reliques; on lit au-dessus de l’anneau: NO.. NVS, et au-dessous le texte que les liturgistes supposent généralement gravé sur les volutes : CUM IRATUS FUERIS, MISERICORDIE RECORDABERIS. Conseil touchant donné par l’Église au pasteur pour qu’il sache imiter son cœur de mère. On remarquera les petits ornements circulaires gravés sur la volute et indices d’une haute antiquité.

Fig. 52. (A. M., d'ap. I orig., 2/3.) Fig. 53. (A. M., d'ap.l’orig., 2/3 )

Des ornements tout à fait dans le goût des précédents signalent à l’attention cette autre crosse d ivoire appartenant au Musée archiépiscopal de Lyon {fig. 52). Ainsi que dans celle de Saint-Lizier, le monstre est empalé par la croix , croix ornée de pierreries pour symboliser sa victoire.

Radieuse dans la crosse de Lyon, la même croix est fleurie dans celle qu’il nous a été donné le dessiner dans le cabinet du vénérable évêque d Hildesheim (ftg. 53). Le monument est

CROSSES A SERPENTS EMPALÉS. 193

en ivoire et est attribué a saint Godehard, évêque du XIe siècle, successeur du célèbre artiste saint Bernward. Saint Godehard ou Gothard a laissé lui-même dans Hildesheim des édifices et des vases sacres du plus grand inlérêt pour l’histoire de l’art , ainsi que le constatent les

précieux travaux de M. le docteur Kratz'. Comme tous les hommes supérieurs de ces hautes époques, il comprenait ce que le langage des monuments inspirés par l’esprit de foi a de puissance pour le bien, et il favorisait de toute manière les écoles des différents arts fondées dans les abbayes et si soigneusement cultivées par son prédécesseur. Saint Godehard est mort en io38, date précieuse qui peut nous servir comme de jalon pour nous reconnaître au milieu d'un grand nombre de monuments de date incertaine. On lit près de l’anneau :

t STERNE RESIS7 ENTES . STANTES REGE . TOLLE JACENTES.

Il m’a fallu suppléer la tête du serpent et la croix sur la crosse d’ivoire que l’on garde dans la cathédrale de Metz, où elle a été trouvée (fig. 54 ) ; mais la restauration n était pas incertaine, puisque j’ai pu distinguer nettement l’extrémité de la croix. L’inscription déjà citée porte:

t GENS . SUBJECTA . PAREM t TE SENTIAT EFFERA GRANDEM f SPE TRAHE DILAPSOS + PUNGEQUE TARDIGRADOS.

Au symbole de la défaite du démon par la croix, se joignent ici 'd’autres figures où la pensée se complète. La croix est l’arbre de vie dont les fruits guérissent des poisons distillés par l’arbre du péché, » l’arbre de mort. Ce dernier, dont le serpent fit cueillir les fruits aux premiers humains, déploie ici sa végétation luxuriante ; mais, grâce à la croix, son ombre n’a pas entièrement envahi la terre (fig. 55 ). Le paradis de délices se retrouve pour les justes dans l’Église catholique où coulent les quatre fleuves de vie, où fleurissent au bord des eaux les arbrisseaux dont les feuilles ne tombent jamais (Ps. I). Ces

d'ap. Vorig., 1/2 gr.)

arbrisseaux fertiles sont les saints et les fruits sont leurs œuvres2. Ici

Ftij. 54. (A. M.,

1 Der (loin zu Hildesheim, 18/jO, t. II, p. 88. Bibl. PP. Max., t. VI, p. 87/i. Paradisus Ecclesia est:

Escudo S. Eucher, Commentant in Gen., L , 1, sic enim de ilia legitur in Cantico Cant. : Hortus con- IV. 25

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

les quatre arbrisseaux se confondent avec les Evangélistes, fait assez rare dont je connais pourtant quelques exemples où le sens est également indubitable, et entre autres un ivoire roman

Fig ■ 55. (Gr. nat.)

conservé à Metz par M. le conseiller Simon. Les apôtres y sont réunis pour assister à l’Ascension du Sauveur, et du milieu des apôtres surgissent quatre arbrisseaux.

J’ai dû aussi suppléer la croix , et je l’ai pu faire avec la même certitude, en dessinant la belle crosse d’ivoire du XIIIe siècle qui est gardée auprès de celle de saint Erhard, dans l’ancien monastère de Nieder-Munster , aujourd’hui l’évêché de Ratisbonne (fig- 56 ).

face (T. I, pl. 40i nous rapprochons les de Willemin et retrouvé par M. Carrand, grâce

L’arbre néfaste, dont nous observions tout à l’heure les trop fertiles rinceaux, enroule ici avec non moins de souplesse sa tige au brillant feuillage; mais prenez garde, cette tige si belle à voir a sa racine aux enfers : elle sort de la gueule menaçante de celui qui ne séduit que pour perdre.

Des idées analogues, développées par un art moins habile, mais avec une verve plus féconde , se groupent sur la crosse que nous reproduisons de grandeur naturelle dans la planche XVII. Elle passe pour avoir été à l’usage du bienheureux Ives, élu évêque de Chartres en togi, et elle appartient aujourd’hui à M. Carrand. Willemin en a fait connaître une côtés et nous y ajoutons le nœud inconnu à i plus singulier hasard. Cet antiquaire, digne

clusus soror mea. A principio autem paradisus plantatur, quia Ecclesia catholica a Christo in principio omnium condita esse cognoscitur. Fluvius de paradiso exiens imaginent portât Christ! de paterno fonte fluentis qui irrigat Ecclesiam suam verbo prædicationis et dono baplismi.

Quatuor autem paradisi flumina quatuor sunt Evangelia ad prædicationem cunctis gentibus missa. Ligna fructifera omnes sancti sunt, fructus eorum , opéra eorum. Lignum autem vitæ, Sanctus Sanctorum, Christus videlicet ad quem quisque si porrexeril manum vivet in æternum.

CROSSES A SERPENTS EMPALÉS

par son zèle de ses bonnes fortunes, était déjà possesseur de la volute, lorsque, passant par Beauvais, il voit près de 1a. cathédrale des enfants de chœur jouant à la balle avec une pomme qui semblait d’ivoire ciselé. Il s’approche, reconnaît ému une œuvre d’art remarquable et du même style que sa volute. Il l’achète, l’emporte, et quelle est sa douce surprise en s’apercevant que la pomme et la volute étaient les fragments du même monument 1 !

Comme sur les crosses précédentes, une croix s’enfonce dans la gueule du monstre, qui est ici un dragon, letre hybride et terrible, qui fait dire à l’Église dans son office de la Passion (II Noct., XI): De ore leonis libéra nos, Domine, et de cornibus unicornium humilitatem meam. Cependant sa force, indiquée par sa crinière de lion et sa corne de licorne, n’a pas su le protéger contre son vainqueur céleste, et retirant la patte comme fait l’animal souffrant, il rend sensibles son impuissance et son désespoir. — Avant sa défaite, il était, comme parle l’Écriture (Joli., XII, 3 ! , etc.), le prince de ce monde {Ad Epli., VI, î 2), le gouverneur des ténèbres d’ ici-bas, et son empire était celui de la mort, puisqu’il était celui de l’erreur et des vices. Il me semble voir limage de ce royaume sinistre sur la face de la volute, à droite du lecteur. Autour d’une vigne sortant de la gueule d’un loup, une femme vaine disposait sa chevelure, un ours va lui dévorer la jambe, tandis que lui-même a la queue mordue par un loup, et que plus loin le serpent lui-même est attaqué par un lion. Voilà bien : la terre couverte des ombres de la mort, le lieu où il n’y a point d ordre, et où habite une perpétuelle horreur (Job, X, 22). Mais celui gui se lève d’en haut (Luc, I, 78) est venu visiter ceux gui étaient assis dans les ténèbres et dans les ombres de mort. L’Évangile est prêché, l’Église s’élève et la terre est renouvelée. Vous reconnaissez l’œuvre de la prédication évangélique dans les huit médaillons du nœud , nombre de la perfection, remarque saint Grégoire. Assis sur leurs sièges de docteurs, les Évangélistes portent la tète et les ailes de leurs animaux symboliques. Bien que des quatre autres personnages à philactères , deux soient ailés , il n’est pas impossible qu’ils figurent les grands prophètes dont les Evangélistes n’ont fait que compléter l’œuvre. Sur la base des Évangiles s’élève l’édifice de l’Église, dominé au milieu par une croix, et des deux côtés par des colombes. Au centre, l’évêque, accompagné de son diacre et de son sous-diacre, tourne les yeux vers un abbé qui lui présente sans doute la belle crosse ciselée par un de ses moines, et la bénédiction du prélat descend sur l’artiste agenouillé à ses pieds. Vous reconnaîtrez, à la droite de l'évêque, la personnification de la terre dans la tête de vieille d’où sortent des plantes chargées de fruits. Ici plus de scènes de destruction. Tous les êtres

1 La chronique locale raconte que, pendant la Révolu- Chartres. O11 conçoit que dans les jouis de désordre qui tion, lorsqu’il fut question d’introniser dans la cathédrale suivirent, la volute et le nœud aient été séparés et soient de Beauvais l’évêque constitutionnel de l’Oise, on ne trouva devenus la proie du premier occupant, point de crosse et qu’un amateur prêta celle d’Ives de

196 MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

vivants recueillent les dons de Dieu sans obstacle : celui qui a retiré ses enfants des ombres de mort les dirige dans la voie de la paix.

En étudiant les crosses de cette série, nous avons toujours vu apparaître la même image, image énergique, mais étrange et complètement inexpliquée jusqua ce jour : il est temps que nous en recherchions l’origine. Cette origine, je ne la trouve pas dans les traditions germaniques, donc la formule plastique nous a été donnée par les chandeliers romans ( Mélanges , t. I, p. 92) et tout à l'heure par le dragon de Metz. lia légende appuie trop sur la circonstance de la mâchoire inférieure du dragon percée de bas en haut, pour nous permettre de supposer qu’on ait songé à la traduire en empalant le monstre. Puisons donc à une autre source qui va s’ouvrir pour nous dans un des livres les plus feuilletés à la période hiératique

Dieu, oour confondre 1 orgueil humain, exalte sa propre puissance et défie l’homme de

CROSSES A SERPENTS EMPALÉS

dompter Behemoth et Léviathan. Selon 1 interprétation commune depuis les premiers siècles, sous ces noms de bête féroce et de reptile est figuré le même être, Satan et Satan dans la confusion de sa défaite aussi bien que dans ses ravages. Un jour en effet le Seigneur doit prendre Léviathan à l’hameeon, et est-ce toi, dit-il à Job, qui saurais prendre à l’hameçon Léviathan?

Page 1