GROSSES A TIGE FLEURON® ÉE ET A FLEUR ÉPANOUIE
Dans les crosses antiques qui viennent de passer sous nos yeux, la volute s’est toujours fait remarquer par une tête de serpent à son extrémité. Nous sommes loin d’en avoir fini avec ce curieux motif d’ornementation, devenu, à une certaine époque, une sorte de loi dans l’art. Cependant, pas de loi sans exception. Il se rencontre donc dans lart roman et ogival des meilleurs temps plusieurs crosses conçues d’après des données plus simples, et nous avons à les analyser avant de reprendre dans celles du XIIIe siècle la série des combats où l’ancien serpent succombe.
On se rappellera avoir vu dans les spécimens précédents un certain nombre de liges ornées de feuillages. Telles étaient en particulier celles des crosses de Metz (fig. 54), d’Augsbourg (fig. 56), de Hanovre ( fig . 65), de M. Carrand (fig. 68 et 7 1 )-, de Chartres ( fig . 81). de Pontoise ( fig . 82), de Saint-Trophime (fig. 83). Ce motif accessoire va maintenant dominer. Nous le verrons surtout développé avec complaisance sur les crosses primitives en émail où il fournira au peintre l’occasion de faire briller toutes les richesses de sa palette.
Le plus ancien exemple et le monument le plus capital où se rencontre la volute à simples
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fleurons est un ouvrage du XIL' siècle (fig. 85); celui d’un homme qui est également célèbre dans les annales de l’art et dans celles delà sainteté : je parle de saint Bernward d’Hildeshehn. Cette crosse est sans émail et la matière dont s est servi le saint Eloi de 1 Allemagne est une composition qui répond par sa blancheur inoxydable au moderne aluminium. Et la matière et le style sont absolument les mêmes que sur les deux petits chandeliers de la même ville exécutés sous la même direction et où l’artiste porte en quelque sorte le défi de trouver le secret de sa combinaison métallique. Si les chandeliers ne sont pas l’œuvre immédiate du saint, ils ont du moins été exécutés par ses ordres et sous ses veux. Voici leur inscription qui m a paru contemporaine :
BERNWARDVS • PRESVL • CANDELABRVM • HOC • PVERVM • SVVM • PRIMO • HVIVS • ARTIS • FLORE • NON • AVRO . NON . ARGENTO . ET - TAMEN . VT . CERNIS • CONSTARE . IVBEBAT.
Ainsi que sur la crosse de Metz et sur celle de Chartres, la partie inférieure est consacrée aux symboles évangéliques.
Les quatre sources de vérité épanchent leurs eaux vives pour féconder la terre et au-dessus de l’image du monde rajeuni apparaît comme contraste h vieux monde du péché et du châtiment Toute la volute n’est qu’un grand arbre dont la signification ne prête à aucune équivoque, puisque les deux premiers coupables tiennent à la main ses branches au moment de consommer leur crime. Celui d'Eve est de séduire Adam : elle offre la pomme; celui d’Adam est de céder à Eve: il dévore la pomme empoisonnée. Cette fois l’arbre ne finit pas en tête de serpent vaincu. L’artiste a voulu porter l’attention sur le châtiment de la femme qui écoute confuse l’arrêt qui la condamne à la sujétion et aux douleurs; peut-être le monument était-il destiné à quelque abbesse. C’eût été de la part du saint lui donner par une image le conseil que saint Grégoire de Nazianze adresse aux vierges dans ses poésies : « Garde-toi, ô Vierge [Ed. VeL, p. 3oo), de cueillir le fruit de I arbre frappé de la malédiction, de peur que le serpent ne t’éloigne de l’arbre fécond de la vie. » Si la croix réparatrice n’étouffe pas ici le dragon, elle plane sur l’ensemble et forme d’une manière insolite le nimbe divin.
lin passant des rudes tâtonnements de l’art au XIe siècle à une œuvre du plus beau style
roman-ogival, nous perdons sous le rapport des idées autant que nous gagnons sous celui des formes. Avait-il dans l’esprit autre chose qu’un simple ornement l’artiste qui traçait d’une main si magistrale la crosse suivante (fiy- 86) possédée à Termonde par les Bénédictins d’Affigbem,et que ces Pères conservent comme une relique de saint Bernard? Si la tradition n’avait pas, comme je le crains, antidaté de quelques années cette volute aux lignes si mâles et si pures, on serait porté à faire tomber sur le génie austère du saint réformateur la sobriété de l’artiste.
La sobriété se montre plusgrande encore sur une petite crosse en plomb trouvée à Fécamp (fuj. 87) dans le tombeau de Guillaume II, abbé du XIe siècle. Dépouillée de toutes ses feuilles, la tige se réduit ici au fruit qui la termine. L’idée d’un fruit et du fruit de l’Eden se présente d’elle-mèmc après les monuments où nous avons reconnu indubitablement le symbole de la pomme du péché; mais nous n oserions insister sur notre conjecture quand il s’agit d’un de ces monuments sans valeur, uniquement conseillés par l’économie et faits tout exprès pour n’être jamais vus.
Entre tous les motifs d’ornementation adoptés par l’usage, celui de volutes fcuillagées devait avoir un attrait spécial pour les émailleurs, jaloux de faire resplendir leur art. Bien de plus favorable, en effet, aux rapprochements multipliés des couleurs ou des nuances et à leurs rapports d’harmonie on d’opposition que les surfaces lisses et larges des feuilles à champlever. Aussi, le charme des effets nouveaux fit-il oublier presque tous les autres dans les ateliers où nous pénétrons et qui paraissent avoir joui d’une grande vogue. En changeant d’ateliers et par conséquent d’écoles, il fallait s’attendre à quelques transformations du symbolisme et des formes suivies ailleurs. Ici tout devient fleur, et l’on serait d’abord
Fig 87 .
Fig. t6. (A. M., d'ap. l'or., 1/2.)
Fig. 88
Fig. 89.
A. M. d ap l’or. Gr. nat
CROSSES A TIGE ELEURONNÉE.
frappé du contraste entre la pauvreté croissante des idées et les progrès de l’industrie, ainsi que l’épuration du goût, si l’on ne se rappelait le miracle de la verge sacerdotale d’Aaron, dont Dieu avait dit Num ., XVIII) : u A celui dont j’aurai fait choix, sa verge fleurira ; » et le lendemain au milieu des douze verges des chefs de tribus, celle d’Aaron avait germé seule et s’était couverte d’une végétatiou splendide (v. 8) et turyentibus yernmis eruperant flores, qui foliis dilatatis , in mnyydalas déformait sunt.
Ne dirait-on pas que l’artiste a voulu lutter de pompe avec la description de Moïse
Fig. 91. (A. M., d'ap. l’or. Gr. nat.)
mais qui ne saurait être postérieure de beaucoup au XIe siècle. Fig. 90. autant que nous en pouvons juger par le dessin de Willemin
(T. I, pl, 29), dont nous donnons un trait. Il est difficile de rien voir de plus animé que le
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mouvement de la tige, et de plus radieux que l’épanouissement de la fleur. Seulement, la verve de l’artiste n’est pas encore modérée dans son élan par la juste mesure sans laquelle le goût éclairé ne saurait être satisfait.
Gette mesure, je crois la reconnaître dans la crosse du musée d’Angers ( fig . 89)-, trouvée dans les tombeaux de Toussaint , et digne d’avoir été tracée par l’architecte inconnu de cette charmante église. Au bas de Icmail précédent on apercevait un ange gravé au trait et se dessinant en or sur l’azur de la douille. Des anges avec des livres à la main enrichissent ici les médaillons enlacés du nœud. INous voici en présence d’un symbolisme nouveau, encore incomplet, encore obscur, mais qui s’éclaircira par ses variantes et se complétera en se reproduisant.
Tandis que sur les crosses de Sens et d Angers l’œil n’apercevait que des fleurs et des anges, on ne verra dans une partie de celles qui vont suivie que des fleurs et des monstres. Ce sont des griffons affrontés en becquetant des rinceaux et en entrelaçant leurs queues fleuries, que I on voit sur la crosse émaillée donnée au musée archiépiscopal de Lyon par son éminent fondateur le cardinal de Bonald; ce prélat l’a trouvée au Puy, sor premier diocèse. Elle m’a semblé mériter par son importance d’être reproduite de grandeur naturelle (fig. 90), avec le développement des émaux de sa douille ( fig . 91).
Aussi pauvrement partagée sous le rapport du symbolisme, la crosse suivante, dessinée à l’abbaye Saint-Maurice-en-Valais ( 'fig. 92), a pour ornements de son nœud des sy rênes à la tête décevante de femme, aux ailes d’aigle, aux griffes de lion et à la queue de reptile, emblèmes de toutes les forces de la nature animale, dangereuses pour la double vie de l’homme.
Des syrènes mollement cambrées sur le nœud et des dragons grimpant le long de la douille, font aussi tous les frais du symbolisme incomplet d’un monument délicat possédé par un riche collectionneur anglais, M. Magniac M. P. (fig. q3).Ce monument vient, hélas! de France, comme tant d’autres appréciés par le goût et conquis par F'9' °2' (A' M” daP-lor-'ll2-'> l’or de nos heureux voisins. Je tiens de M. Magniac quelle provient de l’abbaye de Foigny, et qu’elle a été trouvée dans la tombe du célèbre Barthélemi de Vir, le fondateur, d’après Guibert de Nogent, de la cathédrale de Laon, dans les premières années du XIIe siècle. Le style du travail n indiquerait pas une époque aussi reculée et j’entreverrais même, à
côté de beaucoup de grâce et de finesse, tant soit peu de maigreur et de manière, indice de l’approche du XIVe siècle. Le propriétaire actuel de Foigny, M.lc Comte Félix de Mérode, m’a d’ailleurs assuré que, malgré scs recherches suivies, ce fait n’était pas parvenu à sa connaissance. Fnfin, le symbolisme, dont nous n avons vu jusqu a présent que les deux termes, se complète sur une crosse dont j’ai dû emprunter le dessin à Willemin ( fuj . g4).
Nous retrouvons ici affrontés sur la douille ( fig . 95) des monstres de même nature que. ceux des crosses précédentes, et la composition semble presque calquée sur celle dont nous avons donné déjà le dessin, fig. 91 ; mais audessus des dragons entrelacés, des anges tiennent des livres sur le nœud , et un ange couronné garnit, assez maladroitement d’ailleurs, le pied de la volute.
Plus de méprise possible. Vous reconnaissez sous une forme nouvelle l’éternel antagonisme des influences montant de l’abîme et descendant des Cieux. Ce que les anges fidèles sont à l’égard des démons, les pasteurs des âmes devront l’être contre les erreurs et les vices, et la leçon poulie prélat porteur de la crosse sera directe et pénétrante: comment apercevoir tous ces anges sur l’insigne de son autorité sans se rappeler les anges des Églises primitives, auxquels s’adressent, au commencement de l’Apocalypse, les leçons, les éloges, les promesses, etaussi les terribles reprochesde l’Esprit-Saint?
(c. U. ) Scribe : liæc dicit... A l’ange d’Éphèse : 94' Fia' 9;i' (A' M ’ d’av' lv" 2/3j
Scio opéra tua et laborem et patientiam Sed Imbeo adversum le rpiod charitatem luam primam
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
reliquisti. A l'ange de Smirne : Scio tribulalionem tuam et pciupertatem, sed dives es. A l’ange de Pergame : Scio ubi habitas , ubi sedes est Satanœ, sed liabco adversuin te pauca. . pœnitentiam âge. A l’ange de Thyatire: Nom opéra tua et fidem et charitatein tuam , sed liabeo adversum te pauca... A l ange de Sardes : Scio opéra tua (pua nomen liabesquod vivas et mortuus es... non... invenio opéra tua plena. A l’ange de Philadelphie : Scio opéra tua... servasti verbum meum... et ego servabo te... A l’ange de Laodieée : Scio opéra tua... quia neque frigidus es, neque calidus : utinam frigidus esses...
Fig 95.
L’école, dont nous venons d’admirer quelques œuvres, doit compter au premier rang en lait d orfèvrerie polychrome. L ancienne orfèvrerie bysantine avait aimé à creuser au milieu des fonds d'or du métal des rinceaux délicats et pressés où se jouaient et se fondaient parfois les nuances de la palette de l einailleur : celle-ci affectionne les fonds champlevés et les rinceaux d’or dessinés en silhouette sur l’azur; mais réveillés par des fleurs où se combinent des couleurs graduées de nuance : c est tantôt le bleu de turquoise ombré par le rouge et éclairé par le blanc ou bien le vert qui part du rouge et du noir pour se fondre dans le jaune clair, plus rarement le violet relevé par le rougeet le noir. .Poserai exprimer le vœu qu’un procédé aussi facile à exécuter et aussi fécond en ressources que celui des émaux champlevés, reprenne dans l’orfèvrerie religieuse la faveur dont H a joui à si juste titre et si longtemps. J’ai dit si longtemps, nous sommes loin, en effet, d’en avoir fini avec l’orfèvrerie émaillée, qu’il nous faut étudier seulement à de nouvelles écoles.