‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (volume 2)Chapitre 99 sur 139 · CROSSES EN ÉMAIL, A TÊTES DE MONSTRES MENAÇANTS OU APPRIVOISÉS · texte numérisé non relu

CROSSES EN ÉMAIL, A TÊTES DE MONSTRES MENAÇANTS OU APPRIVOISÉS

Parmi les crosses en émail, je n’en connais pas de plus fermement dessinée que celle du XIIe siècle (Jig. 96), conservée au cabinet des médailles delà Bibliothèque impériale, et dont nous devons la connaissance et la communication à notre savant collaborateur M. Lenormant, de

l’Institut. Est-il besoin de faire remarquer combien le galbe a de noblesse dans sa simplicité et de grâce dans sa force? Ce sont de ces œuvres que les grands talents ne font éclore que dans les

grands siècles. Ici tout a sa raison et son charme. Un essaim de ces anges déjà étudiés descend pour servir de modèles, d’associés, d’aides célestes du pasteur. De la volute sort, au contraire, une tête de lion dévorant un animal : dans cette situation , qui est ordinairement celle du serpent, ce lion doit être celui qui circule en cherchant pour les dévorer les proies que parto u t lui fournissent les passions humaines.

La leçon est la même sur la crosse suivante ( fuj . 97), une des plus élégantes, sans contredit, parmi celles que nous offrons au public; et en effet, parla précédente nous nous trouvions en contact avec la fin du XII0 siècle, tandis que celle-ci nous met en rapport avec l’art splendide du XIIIe. Ce sera, je me figure, à quelqu’un de ces fiers génies, alors si nombreux, qui bâtissaient nos cathédrales, que l’on devra cette composition, faite pour le riche abbé de Saint-Wast, d’Arras. Du moins, ne serais-je pas surpris qu’elle fût contemporaine de la vieille église du monastère, dont il resteencore quelques débris: débris où j'ai reconnu le faire de la sculpture du chœur de Cantorbéry, due au grand architecte, le moine Guillaume de Sens. Le lion dévorant ne fait ici que guetter ses victimes, il les couve de ses regards de feu; de sa langue, aiguë comme un glaive, il est près fie les atteindre, et ses dents ont hâte de les broyer. A sa barbe de bouc vous reconnaissez sa corruption, et sa corne de licorne vous avertit de sa puissance. On 11e voit plus aujourd 'hui que la naissance et l’extrémité d une seconde branchedescendant de la volute vei’s le pied. Comme la première, elle finit en tête de lion, et Fig. 96, (A. M„ d’ap. l’or., 2/3)

cela pour établir le contraste déjà si souvent remarqué. En effet, cetautre lion au lieu d’obéir aux instincts sauvages, broute l’herbe comme un animal domestique. IN’est-ce pas de nouveau, dans

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deux rapides images, l’opposition des deux royaumes des ombres de la mort et de la voix de la paix, du monde où ie péché a introduit la mort et de celui où l’innocence renouvelée renouvelle le bonheur? Un petit accessoire qui risquerait fort de passer inaperçu aujourd’hui, découvrait, aux yeux des chrétiens d’autrefois, tout un horizon de grandes pensées.

Ce dernier point de symbolisme et la même silhouette générale rattachent à la crosse d'Arras une autre en argent faisant partie du musée archiépiscopal de Lyon (fnj. 98). Au heu de finir par une tête menaçante, la volute reçoit à son extrémité la chaise curule d’un évêque, et le dragon broutant le feuillage est seulement dessiné par un nielle sur le plat du pied de la volute. Quant au rôle que le dragon remplit dans une telle situation aux pieds d’un saint évêque, peut-il rester l’objet d’un doute? Ce dragon est bien celui qui désolait la contrée où parut

l’homme apostolique dont la crosse redit la gloire : c’est l’ennemi de Dieu et des âmes que la parole divine etle zèle béni du ciel ont vaincu.

Cent fois la sculpture et la peinture vous font représenté aux pieds du fondateur d’une église, écrasé par la crosse ou apprivoisé par 1 ’étole ; ici c’est sous une image plus scripturale et plus poétique que l’orfèvrerie vous peint sa défaite et son impuissance : en le dessinant dans l’humble attitude donnée par Isaïe aux animaux féroces domptés par 1 Évangile.

Si nous avons admiré le style des deux crosses précédentes, nous ne goûterons pas moins la composition de celle-ci, en l’envisageant au point de vue de l’art. L’arbre mystérieux où grimpe le dragon est rendu par des feuilles et des graines alternées, dessinées avec élégance, et dont la provenance me paraît certaine. C’est ainsi (pie savait agencer scs feuillages, soudés à la manière des filigranes, l'habile orfèvre d’Oignies, dont les Mélanges ont publié un travail (vol. I, pl. XXIII;. Ses productions authentiques, que j’ai' nu étudier sérieu-

Fig. 97. (A.M., d'ap.\l'or. 1/2.)

sèment, sont assez nombreuses pour permettre de distinguer sa manière ou du moins celle de

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