ÉTOFFES HISTORIÉES. (P. IX, X, XI
étoffe de soie donnée par elle : Pallium (le examita rufa '. Cette circonstance ne porterait-elle pas à supposer que, l’empereur ayant donné la Châsse, l’impératrice aura voulu donner le linceul. Hâtons-nous pourtant d’ajouter que, si ce don de Béatrix concerne Charlemagne, les expressions de samit roux conviendraient plutôt à la seconde étoffe qu’à celle de nos planches, tissu croisé du rouge le plus éclatant.
Me trouvant au milieu de ces hésitations, j’ai cru voir un trait de lumière en lisant dans l’histoire de Léon diacre le récit de la mort de Nicéphore Phocas. Le jour même que Zimiscès et l’impératrice Théophano avaient fixé pour l’exécution du complot, Nicéphore est averti vers le milieu de la journée du danger qui le menace pour la nuit. 11 recommande au préfet supérieur de sa chambre à coucher de faire une exacte perquisition dans les pièces du palais où pouvaient se cacher les conjurés ; mais, soit par négligence, soit par crainte de Théophano, la visite se fit mal, et le régicide eut lieu. Or, ce chef des chambellans était précisément un Michel. Ne trouvera-t-on pas que le rapprochement, des noms reçoit ici quelque importance du rapprochement des fonctions et des titres? Le Michel, primicier de la chambre (-np^.u-epio-j Tou^ctrwvoç siâr/.ov), et le Michel, préfet supérieur de la chambre (v.oczscpxc'jzcv x^toyjsç), ne seraientils pas le même homme? Ni l’un ni l’autre de ces titres ne se voient littéralement dans Constantin Porphyrogénète ou dans Codin ; mais on sait que les titres ont été souvent modifiés à la cour de Bysance, et s’exprimaient en outre par des variantes. D’après la compilation de Constantin, écrite peu avant Nicéphore Phocas et complétée depuis, il y avait plusieurs préfets de la chambre (àpyov :eg) et un seul primicier, c’est à dire qu’il y avait autant de préfets que d’espèces de chambellans : on distinguait des chambellans de jour (xovSuzvlccpioi) et des chambellans de nuit (zotTwvtrat). Le titre de primicier était une dénomination générale et commune à tous les premiers chefs de corps. Le primicier de la chambre devait donc commander aux préfets des chambellans, et pouvait s’appeler leur chef supérieur (y.xzdpxw). Dans cette explication le mot eiduc'j n’aurait pas toute la portée qu’il reçoit lorsqu’on l’emploie isolé; il se prend alors pour le trésor privé , primitivement gardé dans la chambre à coucher du prince. Les titres d’Ei&zo;, K op:r,ç zou erJucv, Upc y.ovpazwp zo-j eiâixov indiquaient des fonctions de logothètes, de receveurs des finances, plutôt que de chambellans. Pourtant, au témoignage de Luitprand , ces diverses fonctions se trouvaient réunies ou parfois ou à quelques égards dans les mains de l’officier qu’il appelle le parachimmenos, et ailleurs, plus exactement , parakimomenos , titre équivalant à celui de chambellan 1 2.
Il semble que, durant l’ambassade dont il fait un si curieux récit, Luitprand eut un Michel
1 Necrologimn eeclesiuc B. M. V. aquensis. Qnix , Aaken p. 447. « Quilms ad tuendum palalium tutandamque rom
1830, p. 63. privatam, ut istic moris est, eunuthum ollicio paraoltimmenoii
2 llist. c. vu, ap. Murator, lier, Itai script, t. u, (ledit. »
M É LANGES D A RC IIÉOLOG I E,
pour gardien à Constantinople; serait-ce encore le nôtre? Les Michel étaient au reste assez nombreux à en juger par les derniers mots de sa relation incomplète *.
Mais le style du tissu permet-il de le faire remonter aussi haut que le dixième siècle? Pourquoi non? A l’époque de Nicéphore n’y avait-il pas un siècle déjà que la dynastie macédonienne donnait une puissante impulsion à l’art bysantin? Constantin Porphyrogénète ne venait-il pas d’ajouter à cet élan en se montrant artiste aussi distingué qu’on l’avait, vu médiocre empereur? N’est-ce pas à cette même époque qu’appartient le célèbre Ménologe de Basile, où ce qu’il y a peut-être de plus remarquable dans les miniatures ce sont les tissus, et où dominent dans les tissus les encadrements circulaires semblables à ceux de notre étoile. On observera que ce même système ne se retrouve plus (prune fois dans les quatre grandes miniatures du manuscrit de Nicéphore Botoniate à la fin du onzième siècle.
Or, en supposant que notre étoffe fût contemporaine de Nicéphore Phocas, il serait aisé de comprendre qu’elle ait pu servir à envelopper les restes de Charlemagne, puisque c’est une seconde Théophano, fdle vertueuse de la criminelle épouse de Nicéphore, qu’Othon 111 eut pour mère. Une étoffe sortie des manufactures impériales, et probablement du nombre de celles qu’il était interdit de livrer aux étrangers, aura passé naturellement entre les mains de la jeune princesse mariée à Othon 11, et l’aura suivie dans sa nouvelle patrie1 2. Quelles quesoient les circonstances qui eussent fait passer notre tissu entre les mains d’Othon 111, sa couleur de pourpre et sa beauté purent la désigner à son choix lorsque, après avoir dépouillé les restes du grand monarque, il eut à les entourer d’un tissu digne de lui3. Frédéric aurait respecté le
1 Ibid. p. 689. O Michaeles, Michacles, ubi vos lot simul, tulcsque reperi! Custos meus ille Constantinopolitanus Mi- ( haeli suo rivali me commendavit, malus pessimo, pessimus iniquo. Michael vocatus est et diasostes meus, etc.
2 Les rapports avec l’Orient durent une nouvelle activité à la présence de Théophano et des personnes qui l’avaient accompagnée. Son propre frère, le B. Grégoire, vint à cette époque fonder le monastère de Borcette auprès d’Aix-la Chapelle.
3 Dans le récit déjà cité de Luitprand (p. 687), on voit à travers ses boutades contre les Grecs combien on était avide en Occident et avare en Orient des riches soieries bySantines. Au moment de son départ, des officiers de l’empereur le somment de déclarer les étoffes qu’il avait dû acheter pour son prince. Celles qu’il lui serait permis d’emporter devaient être marquées par une bulle de plomb, et celles que I on appelait y.ù-j'jusvz, c’est à dire interdites à tous les peuples excepté aux Romains, devaient être remboursées etreprises.il est inutile de dire que les Romains pour les Grecs c’étaient eux-mêmes; ils ne donnaient que le nom de Latins aux Romains de la vieille Rome. A la suite de celte perquisition cinq étoffes de pourpre de toute beauté furent enlevées à Luitprand au milieu d’une conversation assez piquante. « Vous tous, lui disait-on, Italiens, Saxons, Francs, Bavarois, Suèvcs, etc., vous n'èles pas dignes
de porter de telles étoffes. Le premier de tous les peuples ne doit-il pas avoir les plus beaux de tous les vêtements? » Luitprand leur opposait la parole de l’empereur. Une autorisation formelle lui avait été donnée dans son audience de congé d’acheter pour son église de Crémone les étoffes les plus précieuses. C’est impossible, reprenait-on ; les Grecs, les plus riches et les plus sages des hommes, devaient être les mieux vêtus. — Mais chez nous, ajoutait le caustique Allemand, les vieilles mendiantes, les gardiens de troupeaux porient des étoffes aussi belles. — Et qui vous les procure? — Les marchands de Venise et d’Amalfi. — Eh bien ils ne le feront plus, ou qu’ils s’attendent à être battus de verges et à avoir la tête rasée. — Mais moi-même, lorsque du temps de l’empereur Constantin, d'heureuse mémoire, je suis venu ici pour la première fois, j’étais un simple diacre et non un évêque ; je représentais un simple marquis, le seigneur Boniface,et non un empereur, et pourtant je pus acheter beaucoup plus d'étoffes et de beaucoup plus belles, tandis qu’aujourd’hni, évêque et ambassadeur des magnifiques empereurs Othon père et Othon fils, vous voulez me traiter comme un marchand de Venise ? — C’est que Constantin était un homme doux et casanier, qui fuyait la guerre autant que la peste ; c’était par des présents de ce genre qu’il s’attachait les nations étrangères. Nicéphore
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linceul en introduisant les ossements dans la Châsse, et Béatrix n’aurait fait qu’ajouter l’étoffe de couleur sombre que nous pourrons faire connaître plus tard dans les Mélanges.