ÉTOFFES HISTORIÉES. (PL XI, XII, XIII, XIV
il faut attendre qu’un plus grand nombre d’étoffes publiées fassent connaître plus de provenances et de dates certaines pour que l’archéologie puisse distinguer, au moyen d’analogies Plus décisives, les diverses fabrications à leurs différentes époques. On ne peut pas en effet tirer toujours une lumière suffisante des rapports d’une branche de l’art avec les autres branches, chaque industrie ayant conservé à part ses traditions d’atelier et son faire propre, tout en subissant plus ou moins l’influence du milieu général de la civilisation. Ces réserves posées, je me bornerai à dire que les deux premiers tissus sont probablement bysantins, et peuvent être antérieurs, le premier surtout, à la dynastie macédonienne *. Anastase avait en vue quelque chose de semblable quand il décrivait, dans sa vie de Grégoire IV (A. C, 827), de petits voiles où étaient représentés des canards2. On remarquera sur l’étoffe rouge et verte des cœurs et des carreaux pareils à ceux de nos cartes à jouer : observation que nous aurons à renouveler à l’occasion des PI. XXXII et XXXI II.
Quant au beau tissu rose et vert, orné de paons et de griffons3, ce qui frappe tout d’abord est sa physionomie arabe. Aurions-nous donc ici un spécimen des fabriques de Bagdad ou d’Alexandrie, d’ Alméria ou de Grenade? une de ces riantes soieries destinées aux hôtes du féerique Alhambra? On le croirait sans peine à voir sa beauté4, et pourtant il n’en est rien. Le tissu est certainement un travail d’imitation. 11 est si difficile au véritable artiste de n’être pas lui-même dans ses œuvres que le mensonge des imitations se trahit presque toujours par quelque endroit. Le mensonge se surprend ici dans les espèces de lettres en or inscrites sur le poitrail des griffons, puisqu’elles n’ont des caractères arabes que l’apparence. 11 est peu probable que cette imitation soit le produit des manufactures bysantines, trop accréditées, ce me semble, pour avoir pu éprouver je besoin de copier un art étranger. Si le travail esteuro-
licem magnum deauralum, casulam viridcm.stolam cum manipuloalbam, tliuribuliun argenteum, II ampulfas, auream pixident, fistulam, piscinam et colatorium. »
’ Ou a dernièrement trouvé dans la châsse de S. Colombe, à Sens, une étoffe de soie et lin dont le style a une grande analogie avec celui de la pl. XI, autant tpie j'en puis juger par l’inspection rapide d’un dessin. Les caissons allongés renferment chacun deux lions affrontés au dessous desquels deux petits chiens sont adossés et détournent la tcte pour se regarder. Une plante sépare les lions comme elle fait pour les canards dans la pl. XII. Le fond est blanc, et c'est en gris perlé ou en bleu passé que se détachent les ligures. M. l’abbé Brullé, a qui je dois cette communication, se promet de publier cette étoffe dans la vie de S. Colombe qu'il est sur le point d’imprimer. On y verra qu'une première translation des reliques de S. Colombe eut lieu du temps de S. Eloi, qui eut à exécuter sa châsse. L’archevêque de Sens, Vénilon, procéda à une autre translation en 950 et prit soin, dit une chronique, de placer les reliques d'une manière plus convenable. Je présume que le tissu appartient à cette dernière époqre.
2 (Vit. Pont. Greg. IV.) «Vêla modica... deolovero decem, habens unum quodque eorum anates. »
3 La ligure du paon est une de celles que l’on a aimé à multiplier davantage sur les anciens tissus. On voit dans Cons tantin Porphyrogénète (de Cerim. aul. Bys. c. 23) que les grands officiers de la cour devaiem porter à la fêle de Noël des robes ornées de ligures de paons. Anastase (Vit. Pont.) dit de Paschal I : « F ecit vestem de stauraci habentem pavonos, » et de Léon IV : « Fecit... vélum acupictile habens elligient hominis sedentis super pavonem unum, » etc.
Les griffons étaient aussi représentés fort souvent. Grégoire IV (ibid.) « fecit... vestemde fundato habentem Icônes cum gryphis. Item : fecit vestem... habentem aquilasetgryphos. Item : fecit vestem cum gryphis habentem periclysin de blatthin,» etc.
'• On dirait que Falcand avait notre tissu sous les yeux lorsque, décrivant les ateliers d’étoffes de soie attachés au palais royal de Païenne à la fin du douzième siècle, il dit (llist. Sicul., ap. Murat, lier. lt. script, t. VII, p. 256) : hic diarhodon igneo fulgore visum réverbérât. Hic diapisli color subviridis intuentium oculos grato blanditur adspectu... et sericis aurum intexitur. »
péen, je l’attribuerais de préférence à la Sicile, où plus que nulle part ailleurs se sont rapprochées et quelquefois mêlées les civilisations latine, bvsantine et arabe. Me serais-je trompé en voyant une fleur de lys au sommet de la plante qui porte les griffons, et cette fleur autoriserait-elle à entrevoir la domination française de Charles d’Anjou? Du moins me semble-t-il découvrir dans la composition générale, à côté des formes de l’art arabe primitif, tel qu’on le trouve dans la mihrab de Corcloue, d’autres formes, telles que l’étoile et les feuilles que l’on dirait empruntées à l’école musulmane du treizième siècle.
Je ne sais si l’on ne pourrait pas présenter le tissu en soie brune et en or, trouvé d’après Willemin dans le tombeau du célèbre Pierre Lombard, archevêque de Paris, mort en 1160, comme un des monuments purement arabes qui auraient ici servi de type aux imitateurs C
Les trois étoffes que nous venons de reproduire ont été employées, comme celle de Charlemagne, cà honorer les morts. En ceci les usages du moyen âge remontaient aux premiers siècles du christianisme, et étaient un legs immédiat de la civilisation romaine1 2.
1 Willemin, Mon. fr. T. i. PI. 78. cis indumentis utducendos ad morteui. » On employait quel*
A m mien Marcellin parle de personnages: « Fulgentes seri- quefois des tissus d’or ou brodés en or. S. Jérôme ♦( Vita