ÉTOFFES HISTORIÉES (PI. XVII, XVIII
S. Willibald, né en Angleterre vers 700, était fils du roi ou seigneur S. Richard1, frère de S. Wunebald et de Su Walburge2 3, et parent de S. Bon i face •% l’apôtre de l’Allemagne. Il entreprit le pèlerinage de Jérusalem, qu’il fut sept ans à accomplir, et revint par Rome, oii le pape Grégoire 111 distingua son mérite. Envoyé par le pontife à S. Boniface, celui-ci l’ordonna évêque, et le chargea de fonder l’église d’Eichstædt. Sa mort arriva en 786. Rien dans ces dates ne paraît s’opposer à l’authenticité des orfrois formés d’entrelacs en or et d’ornements en perles. Ces entrelacs, plus réguliers que ceux de notre art indigène à cette époque, se voyaient depuis longtemps dans l’art italien et dans l’art bysantin, où ils se retrouvent fort tard 4 *.
Ce que je dis des orfrois, je n’oserais l’affirmer du vêtement lui-même, du moins de sa coupe probablement modifiée au quinzième siècle dans quelque élan de zèle indiscret. On tient la preuve de ce méfait archéologique dans le peu de soin avec lequel on a mutilé les broderies pour les adapter aux dispositions nouvelles. Bailleurs la forme toute seule trahit son temps. La chasuble antique était assez ample pour couvrir le prêtre en entier, ainsi qu’on en peutjuger par celles de Ratisbonne, dont nous traitions tout à l’heure6. Sans sortir d’Eichstædt, c’est à peine si les dimensions de notre chasuble répondent à celles que supposent les miniatures des quinzième et seizième siècles dans le Pastoral de Gundekar. Pourtant la forme amaigrie reste ici belle encore. Elle est encore assez large pour que les plis, réunis en certain nombre sur l’avant-bras relevé, puissent former en tombant de larges et nobles chutes dans un tissu flexible. On a seulement voulu diminuer le volume et le poids de l’étoffe pressée contre le coude, et faciliter le mouvement des bras sans changer l’effet de l’ensemble : mais c’était entrer dans la voie des innovations liturgiques ; c’était prendre pour guide l’amour des aises au lieu du culte des traditions, et il ne devait pas être aisé de s’arrêter une fois que les modes auraient pris la place des lois. Vous voyez avec combien de mesure le novateur a ici échancré dans sa largeur la partie de la chasuble correspondant à la poitrine. Encore quelques années, on trouvera que c’est trop peu. Puis d’échancrures en échancrures on finira par ne plus laisser entre les bras qu’une langue étroite, aussi disgracieuse à la vue qu’antipathique à la nature du vêtement.
La chasuble de S. Willibald était connue de tous à Eichstædt; une de ses broderies ne faisait même qu'en reproduire une autre de Ratisbonne; mais l’étoffe si belle delà PL X \ III fut
1 Acta SS. I. I, Jul. Mabillon acta SS. Bened. Sccc. lit, p. 11. C’est par erreur que le lithographe a écrit Willibrod sur la pl. XVII.
Acta SS. t. 1, Febr.
3 Ibid. t. 111. Fib. p. 55G.
i Témoin les \ieux pavés en mosaïque des basiliques romaines. ceux des églises ogivales de Sicile et ceux que l’école
romaine exécutait sous Henri 111 dans l’abbaye de Westminster,
témoin tel chapiteau de l’église de Saint-Vital à Ravenne, de l’époque de Justinien, et les deux magnifiques plaques d’ivoire de l'ancien manuscrit des Chartreux de Grenoble appartenant aujourd’hui au British Muséum, ouvrage exécuté a ce qu’il parait pour Mélisende, fille de Baudoin II, roi de Jérusalem, et femme de Foulques d’Anjou, qui succéda à son beau-père en 1131.
5 Ci-dessus, p. 245, sv.
une petite découverte. J’avais pu sur les pas de l’évêque pénétrer dans l’intérieur de l’abbaye de religieuses bénédictines, où le corps de S. Walburge a été transporté dès le neuvième siècle. Dépouillées de leurs biens durant les mauvais jours, ces dames avaient réussi à sauver dans leur naufrage de pieux souvenirs qui ne pouvaient avoir de prix que pour leur foi. Les vieux coffres s’ouvrirent par un privilège insigne, et douce fut ma surprise en trouvant sous le nom, je crois, de S. Willibald un petit morceau de l’étolfe violette que je publie. Sa composition rappelle celle de l’étoffe de Charlemagne ; le tissu est également croisé, le travail aussi délicat, la provenance doit être la même, et la date ne peut pas être très différente. Le symbole de Daniel dans la fosse aux lions était familier à la primitive Église lorsque dans les profondeurs des catacombes,, à deux pas des persécuteurs, elle s’appuyait elle aussi sur le Dieu qui musèle la gueule des lions. Ce symbole d’une protection toujours si urgente pour les chrétiens fut un de ceux que l’art du moyen âge conserva plus fidèlement pendant l’époque romane b Ici, comme dans les peintures de Rome souterraine, comme sur les premiers sarcophages chrétiens, comme sur les verres peints des premiers siècles, Daniel est jeune et tend les bras en croix pour la prière; mais ici comme dans le Ménologe de Basile, peint vers l’an 98/j, comme sur nos chapiteaux du douzième siècle, il est couvert d’une tunique. Non pas qu’il eût cessé d’être envisagé au point de vue symbolique, ainsique le pense Émeric David2, mais parceque les nudités diminuaient dans l’art, à mesure que l’esprit du christianisme modifiait les mœurs publiques. La tunique est remarquable par son raôAtov, ornement goûté à Bysance, et souvent porté en divers endroits de la tunique. Si je ne m’abuse c’est dans le tablion que l’on doit chercher la première idée des morceaux d’étoffes plus riches appliqués autrefois sur les aubes et sur les dalmatiques, et connus dans la vieille liturgie sous le nom de parura et par atura. Ces parements se plaçaient à l’extrémité des manches, aux aiselles, au dessus des pieds surtout, souvent aussi sur la poitrine. On jugera aisément de leur forme d’après l’esquisse soigneusement cotée d’une aube antique de Ratisbonne, ou d’Eichstædt. Le tissu est en lin, les applications en soie jaune (gravée à la p. 251).
Le tissu violet, de la PL XVIII, est tout ce qui reste à l’abbaye de Sainte-Walburge des
' On lit dans la vie de Grégoire IV d’Anastase : « Fccit vestetn de tyrio habentera historiaui Danielis cuni periclysi de stauraci. » Et plus bas la même indication avec ce changement : « cuni periclysi de olovero. »
Nos planches peuvent servir à faire comprendre ces expressions et d'autres semblables qui fatiguent à tout instant l’imagination dans la lecture d’Anaslase. Ce qu’il appelle une peridysis formée de croix ou formée de pourpre, c’est l’encadrement du sujet. 11 y est question de « periclysisde quadrapulo ■> ou « de octapulo. » Je penseque le P. Henschenius ( t. III, mai p. 39) a rencontré juste en supposant que le qua-
drapulum est l’encadrement carré, d’où je conclus que V oc tapit lum est le médaillon octogone. D’après cela, l’étoile de la pl. XI eût été appelée par Anastase : pallium cum periclysi de quadrapulo, et l’étoile de la pl. XII : de olovero cum periclysi de octapulo.
Les encadrements circulaires faisaient donner aux robes le nom de Scutulalce, à cause de leur ressemblance avec les boucliers. Anastase [t. c.) , décrit des vêlements in orbicnlis ou cum orbicnlis. Falcand (/. c.) cette forme en vue quand il peint les «exanthemata circulorum varietatibus insignila. »
2 Discours sur la peint, mod. Paris, 180G, p. 11G.