ÉTOFFES HISTORIÉES (PI. XXXII-XXXV
raconte à l’année 1056 une vision où Dieu se montrait prêt à frapper la terre1. 11 était en 1062 évêque de Bamberg, puisque, d’après la chronique de Bertold, il eut alors une lutte à soutenir comme tel contre l’impératrice Agnès. Ceci est sans doute une allusion à la conjuration des grands de l’empire qui éclata cette même année, et eut pour résultat de ravir le jeune Henri IV aux soins de sa mère pour le livrer aux flatteurs qui en firent le fléau de son siècle.
Serait-ce pour réparer son erreur que Gunther entreprit le pèlerinage des lieux saints? Toujours est-il qu il partit pour Jérusalem dans l’automne de 106A en compagnie des évêques Sigefroi de Mayence, Othon de Ratisbonne, Guillaume de Maestricht et de beaucoup d’autres personnes considérables2. Ce voyage devait être fatal a Gunther. Après avoir satisfait sa piété
se confondaient pas du temps d'Anastase, puisque ce prince portait le »Jig»;T>i<7iov auroclave, lorsque le chef des lanciers lui imposa son propre collier pavtxcov un moment avant que le patriarche lui donnât la chlamyde et la couronne de perles ( de Cerim. aul. bys. p. 24 ). Le collier était, je crois, plus large. Nous en avons la forme précise dans le Ménologe où sont représentés les SS. Sergius et Bacchus, l’un primicier de la cour, l’autre second du primicier. Le texte déclare qu’on leur arracha le collier, insigne de leur dignité. Ce collier est donné dans le même manuscrit à un grand nombre de martyrs, sans doute pour honorer en eux l’héroïsme du soldat chrétien. Sa forme se modifie beaucoup. Dépounu de bandes flottantes sur les épaules de S. Sergius, il porte souvent un appendice tombant sur la poitrine et qui paraît se confondre avec le r a£7iov ; il en soutient quelquefois deux et quelquefois trois, absorbant ainsi, ce me semble, et l’huméral et le SiSr,Tr,aiov. Lorsque les empereurs eurent assumé sur eux tous les pouvoirs publics, on les vit s’attribuer tour à tour les insignes des simples généraux et ceux des consuls, c’est à dire, soit le Mrjwov ou le fiemztov avec la chlamyde, soit le ïvpoç, reste de l’antique trabée, large bande qui passait sur l’épaule gauche et faisait le tour de l’épaule droite pour revenir en travers sur la poitrine. Ce double lorum me paraît exister encore dans la panoplie ecclésiastique, gardienne fidèle des vieux usages. S’il y a lieu en effet de regarder comme un souvenir du lorum consulaire Pop o^optov des Grecs ainsi que le pallium des Latins, ce qui est l’opinion commune , ne peut on pas avec autant de vraisemblance envisager comme un souvenir de l’huméral militaire et du collier honorifique l’ornement pontifical connu dans l’ancienne liturgie sous le nom d'ormiscus, en d’autres termes, le surhuméral ou le rational porté jadis par plusieurs évêques, ceux de Liège, de Toul,
d’Eichstædt, et quelques autres ? On s’en sert aujourd'hui encore à Eichstædt. A s’en tenir à une version d’Anastase, rejetée par Du Cange [de infer. œvi num. Diss. ), ces deux ornements se trouveraient indiqués dans la donation supposée faite par Constantin à S. Sylvestre : Deinde diadema, videlicet corona capilis nostri, simulque phrygium; nec non et super humer aie , videlicet lorum quod impériale circumdare solet collum. Le grec distingue le lorum de l’omophorium : -/ai zo 7wpov, vm zo opoyoptov. Ce serait le pallium et le surhuméral. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce point pour apporter des documents inédits et curieux.
1 Ap. Pertz, Mon. Germ. hist. t. vu, p. 428 et p. 162.
2 Ce voyage peut servir à faire connaître quels dangers menaçaient alors les riches pèlerins dans la Palestine. Ceuxci, ainsi que le raconte Lambert [ibid, p. 168), voyageaient avec un train correspondant à leur grande fortune. Arrivés en Syrie, ils se voient tout à coup assaillis par des nuées d’Arabes qui mettent en fuite leur avant-garde après l’avoir dépouillée, et ne leur laissent que le temps de se jeter dans un caravansérail voisin. La maison à deux étages, consistant chacun en une grande salle, s’élevait au milieu d’une cour défendue par un mauvais mur. Il fallut soutenir là un siège en règle. Gunther et l’évêque de Mayence s’établirent au premier étage avec leurs clercs; les autres se retranchèrent au rez-de-chaussée, et les laïques se répandirent dans l’enceinte découverte pour tenir l’ennemi à distance. Ils y réussirent sans augmenter beaucoup les chances de salut; car les Arabes, au nombre de douze mille, cernaient la maison, résolus de réduire les assiégés par la fatigue et la faim. Privés en eflet de toute nourriture et de tout repos depuis le matin du Vendredi saint jusqu’au jour de Pâques, les pèlerins se résignent à se rendre. Un interprète le fait savoir au chef des Arabes. Celui-ci se présente aussitôt avec dix-sept hommes. Il charge son propre fils d’arrêter à la porte de la cour la foule trop avide départager son butin, et, laissant une partie des siens dans la salle du rez-de-chaussée, il monte au premier, où se trouvait Gunther, que son extérieur imposant faisait regarder comme le chef des chrétiens. Gunther demande la vie sauve pour tous au prix de tout ce qu’ils possèdent.
à Jérusalem au prix de graves périls, il retournait à Bamberg lorsqu’en traversant la Hongrie il fut enlevé par une maladie soudaine.
« Gunther mourut dans la vigueur de l’âge^ continue l’annaliste, au moment le plus propice pour goûter les biens de la vie. 11 joignait à la gloire des bonnes mœurs et aux trésors de l’âme le prix des dons extérieurs. Né d’une des premières familles de la Cour, riche par son patrimoine aussi bien que par son évêché, doué du don de la parole et de celui du conseil, versé dans les lettres divines et humaines, il l’emportait d’ailleurs tellement sur tous les autres par la hauteur de sa stature, la beauté de ses traits et la bonne grâce de sa personne que dans le pèlerinage de Jérusalem on accourait de loin pour le voir, et on s’estimait heureux de l’avoir vu. 11 arrivait que dans les hôtelleries la curiosité devenait si importune que les autres évêques le pressaient de se montrer pour les délivrer de la foule. A tous ces éléments de bonheur se joignaient une vie sans tache et la modération du caractère, double privilège que tous admiraient en lui et qu’il oubliait pour Dieu. On le voyait traiter avec une bienveillance affable les personnes du dernier rang et souffrir sans vengeance les outrages des siens. Son corps fut transporté avec une grande pompe dans sa patrie. Tous ceux qui l’avaient connu le pleurèrent. Il fut enseveli dans l’église de Bamberg, dont les murs l’avaient abrité depuis son enfance. »
La date de la mort de Gunther constate la haute antiquité de notre étoffe, qu’il se procura peut-être peu avant sa mort à son passage par Constantinople. En comparant, en effet, les harnais du cheval de l’empereur avec ceux de l’éléphant dans l’étoffe de Charlemagne (pl. IX), ou bien en rapprochant les figures de la robe de notre empereur de la robe de Nicéphore Botoniate , on serait porté à fixer la date du tissu de Bamberg vers le milieu du onzième siècle.
Nous traversons évidemment une longue période en passant de l’étoffe de Gunther à son tombeau. Ce n’est pas, certes, au onzième siècle que l’on eût avec tant de grâce modelé les bas-reliefs et creusé les intailles reproduits sur la pl. XXXV. Ce travail, que je crois italien, ne peut appartenir qu’au treizième siècle. On lit autour du bas-relief:
PRÆSIJL. GUNTIIERLS. ÜT. EUM. DONIS. PRECE. CLERUS.
ADJUVET. IlORTATUR. CM. MUI.TA. DEDISSE. PROBATÜR.
Mais le chef arabe était exaspéré; il lui répond en jurant sa mort, et déjà, ayant dénoué son turban pour lier le prisonnier dont il se croyait sûr, il portait la main sur l’évêque de Bamberg lorsque celui-ci le frappe au visage d’un coup si violent qu’il le fait tomber à la renverse. Le désespoir inspire à tous les chrétiens la même énergie. En un clin d'œil les nouveaux venus sont terrassés; on leur lie les mains derrière le dos, et, pour arrêter la multitude des Arabes accourant à leurs cris, on se fait un rempart de leurs corps. Derrière chacun d’eux se montre aux fenêtres un homme
prêt à le percer de son épée si l’on avance. Le fils du chef se jette au devant de la foule pour sauver son père : les prisonniers la supplient de leur côté, lorsque tout à coup un bruit nouveau se fait entendre de loin et jette la terreur parmi les Arabes. C’était le gouverneur d’une ville voisine accourant avec des troupes pour délivrer les chrétiens. Les Arabes s’enfuirent aussitôt de toutes parts, et leurs chefs livrés au gouverneur furent envoyés par celui-ci, ajoute l’annaliste, au roi de Babylone pour qu’il en fit justice.