DÉSIGNATION DES CINQ BAS-RELIEFS
3. Quelle que soit aujourd’hui la distance qui sépare les cinq ivoires dont nous avons à nous occuper en ce moment, puisque l’un d’eux est dans la sacristie de l’église de Tongres en Belgique, un autre à la Bibliothèque nationale de Paris, d’autres dans diverses collections de Munich, etc. ; un certain air de famille les rapproche toutefois, sinon du côté de l’art, au moins par les principales idées qui ont présidé à la composition ou à l’ordonnance des scènes. Partout c’est le Calvaire avec la visite des saintes femmes au tombeau de Jésus-Christ, ou la résurrection des morts qui sortirent de leurs sépulcres lorsque le Fils de Dieu expira sur la croix ; dans plusieurs c’est l’une et l’autre circonstance, et en outre, au pied de la croix, deux ou trois personnifications dont les attributs rappellent la mythologie gréco-latine. Quant aux personnages qui entourent la croix, ils sont plus ou moins nombreux, plus ou moins symboliques, selon la verve ou la facilité d’invention et d’exécution qui soutenait les auteurs de ces diverses sculptures.
L’ornementation donne lieu à une remarque assez curieuse ; c’est que le bas-relief le plus avancé pour le dessin et la pose des figures, celui de Tongres (PI. VI), est précisément aussi celui où l’on paraît avoir le moins songé aux détails d’encadrement et de décoration. Il semblerait que l’artiste, se sentant fort capable de faire son œuvre belle, ne s’est pas soucié delà faire riche. Cette austérité un peu fière, mais de bon goût, n’autoriserait-elle pas à soupçonner quelque parenté (quoique un peu éloignée) entre l’ivoire de Tongres et la croix d’or dite de
1 Les cinq gravures sont de la grandeur des originaux, indication qui pourra faire estimer à peu près la dimension des volumes que recouvrent les ivoires iv, v et vi, si l’on tient compte de la bordure en orfèvrerie qui les encadre, mais qui est parfois assez large, ainsi qu’on peut en juger par le psautier de Charles-le-Chauve (ci-dessus, t. i, p. 27) , dont la hauteur totale est d’environ 26 centimètres, quoique les plaques d’ivoire ne soient guère hautes que de 16. Mais comme je n’ai point de notes bien précises sur les manuscrits auxquels sont associés maintenant plusieurs de ces bas-reliefs, je me bornerai à des indications un peu vagues. L’ivoire de la pl. IV occupe le plat supérieur de la couverture d’un magnifique évangéliaire (Bibliothèque publique de Munich, n° 37) donné à l’église de Bamberg par l'empereur S. Henri. Les miniatures, aussi bien que l’inscription gravée par l’orfèvre, attestent cette origine d’une manière incontestable, et témoignent d'un art tout à fait distingué. L’ivoire numéroté v recouvre en partie un manuscrit des quatre évangiles ( Plena rium) tracé tout entier en lettres d’or sur velin pourpre et
dont tous les caractères intérieurs et extérieurs, sauf d’insignifiantes remises à neuf très récentes, annoncent l’âge des premiers Carlovingiens. Ce riche volume, conservé à Metz jusqu’à notre Révolution du siècle dernier, est maintenant à la bibliothèque nationale (suppl. lat. 650). Le bas-relief de la pl. VI orne également la couverture d’un texte des quatre évangiles dont l’écriture paraît n’être pas postérieure au dixième siècle. Ce beau livre fait partie du trésor de l’église Notre- Dame à Tongres (diocèse de Liège), et, jusque vers la fin du siècle dernier, c’était celui que l’on présentait à baiser aux chanoines de Tongres après l’Evangile de la messe capitulaire, avec ces paroles : Ecce lex sacra. Pour distinguer ces divers ivoires, je leur donnerai les noms de Bamberg, de Metz (ou de Paris) et de Tongres.
La planche VII a été dessinée d’après un moulage en plâtre qui appartient à l’habile antiquaire M. Carrand, et la planche VIII d’après une plaque isolée d’ivoire qui lest conservée dans le cabinet du roi de Bavière : je désignerai ces deux dernières pièces par les noms de leurs possesseurs.
Lothaire, que nous avons examinée dans le tome précédent (PI. XXXII) ? Une raison de plus, et j’avoue qu’il n’est pas inutile d’en trouver une autre, semblerait appuyer ce rapprochement: c’est le singulier système adopté dans l’ivoire de Tongres pour la représentation des nuées sous les pieds des anges, comme autour du soleil et de la lune. Cette forme conventionnelle, dont la reproduction ne paraît pouvoir s’expliquer que par un procédé d 'école, a quelque analogie avec les espèces de flammes qui forment sur la croix de Lothaire le nuage d’où sort la main divine; bien qu’ici la main divine se dégage d’une sorte de nuage non moins bizarre, mais assez différent, sauf que dans l’un et l’autre monument ce nuage est sensiblement circonscrit par un demi-cercle dont les extrémités s’appuient sur le sommet de la croix. Ajoutons que de part et d’autre la tête du Christ est sans nimbe. Et ne pourrait-on pas dire aussi que ces espèces de tresses qui descendent de chaque côté du front de Jésus-Christ dans l’ivoire de Tongres sont un reste du système adopté dans le crucifix de Lothaire, où tout ce que l’on voit de cheveux est partagé en trois grandes masses échelonnées avec une lourde symétrie ?
Quelque légères que puissent paraître ces analogies à certains lecteurs, j’en signalerai cependant une autre avec un troisième monument ; car nous possédons si peu de données sur la sculpture en ivoire des hautes époques que l’on est excusable de saisir avidement le fil le plus menu pour chercher à relier quelques points précis dans l’histoire d’un art si curieux et si peu connu l. Le petit ornement composé de quatre-feuilles juxtaposés qui forment une bande continue autour de la croix de Tongres se retrouve sur un ivoire de Metz, que nous ne publions point ici, mais qui est un bijou de sculpture, et dont la signature ( Adalbcro ) indique le dixième siècle. Là ces petits quatre-feuilles garnissent le devant de l’escabeau ( suppcdaneum ), et forment une sorte de couronne autour du nimbe. Or s’il est permis, comme je le pense, d’établir une conjecture de parenté entre deux monuments sur la similitude des motifs d’ornementation, nous aurions peut-être dans l’ivoire d’Adalberon (conservé aujourd’hui à la Bibliothèque de Metz) un nouveau produit d’une même école qui aurait exécuté, du neuvième siècle au dixième, et dans l’ordre que voici: le crucifix de Lothaire, l’ivoire de Tongres et l’ivoire d’Adalberon (sans parler du Psautier de Charles-le-Chauve); je ne l’affirme pas, mais je crois pouvoir le donner comme assez probable. Nous montrerons du reste plus tard, d’après des pièces irrécusables, que l’art carlovingien était supérieur de beaucoup à l’idée qu’on s’en forme communément lorsqu’on ne l’a pas étudié sur les œuvres authentiques.
1 Afin de n’entraîner personne à ma suite dans une assertion qui pourrait être erronée, je suis bien aise de citer sur les ivoires de Charles-le-Chauve (t. i, pl. X et XI), que j’avais cru pouvoir attribuer à la Basse-Italie, l’avis d’un connaisseur distingué qui les tient pour exécutés à Metz. C’est M. Stengel, qui ne me permet point de rien dire à sa louange ; mais je dois bien déclarer pourtant qu’en pareille matière [son: jugement a
certainement beaucoup plus de poids que le mien. Par le fait les ivoires du psautier de Charles-le-Chauve, comme celui d’Adalberon (dont je vais parler), approchent l’un et l’autre du haut-relief dans plusieurs de leurs détails : et cette hardiesse n’était pas commune en Occident, surtout à l’époque carlovingienne. Quant à la ville de Metz, il y a tout lieu de croire qu’elle possédait alors une école d’artistes très avancée.
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MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
L’art allemand, au moins à la cour des empereurs, conserva durant près de trois siècles une trace profonde de la grande impulsion donnée par Charlemagne, et la raviva même par des communications assez fréquentes avec Constantinople. Nous espérons pouvoir le prouver par quelques échantillons des beaux monuments qui sont parvenus jusqu’à notre âge. Il ne faut donc pas s’étonner que l’époque de S. Henri ait pu produire le beau bas-relief que nous publions dans la planche IV. Le règne de ce grand prince et la fin du neuvième siècle à peu près, qui nous paraît être la date de l’ivoire de Tongres, semblent être les deux points extrêmes entre lesquels auront été exécutés les ivoires que nous publions cette fois; et si la touche de l’artiste change beaucoup de l’un à l’autre, le fond des idées et des motifs généraux qui les dominent tous ne semblent pas permettre de les séparer davantage.
L’ivoire de Metz (PI. Y), quant au mérite de l’exécution, peut sans contredit prendre le pas sur celui de Bamberg (PI. IV) ; et je pense que pour l’ordre du temps il vient assez immédiatement après celui de Tongres. Dans le fait, si la simplicité de la composition peut être prise comme un caractère d’antériorité, on nous accordera probablement que les bas-reliefs où n’a point été tracée la visite des saintes femmes au tombeau de notre Seigneur sont plus anciens que ceux où cette adjonction a trouvé place.
Entre l’ivoire de M. Carrand (PL YII) et celui du roi de Bavière (PL VIII), je ne saurais sur quoi me fonder pour décider la priorité. Ce dernier, quoique conçu avec plus de grandeur et de simplicité dans l’ensemble, accuse par plusieurs détails une main si malhabile qu’on le prendrait pour le tâtonnement d’un apprenti obéissant de son mieux à un maître capable, ou copiant lourdement un modèle digne d’être mieux rendu.
Mais en somme tout cela, depuis le plus beau de ces bas-reliefs jusqu’à celui qui annonce le moins d’expérience, est bien décidément l’œuvre de mains latines, quoi qu’il en soit des modèles où les sculpteurs francs ou germains s’étaient inspirés. Nous tâcherons de montrer plus tard quels caractères annoncent le ciseau byzantin et ses diverses époques.
REPRÉSENTATION DU CRUCIFIX ET DES DÉTAILS QUI L’ACCOMPAGNENT ORDINAIREMENT.
à. Avant d’analyser les diverses parties qui entrent dans ces tableaux si complexes, il importe de familiariser le spectateur avec le singulier artifice par lequel les artistes y ont suppléé aux divers plans que pourrait donner la peinture, ou à l’étendue horizontale qu’eût pu offrir le développement d’un bas-relief déployé pour ainsi dire sur une longue bande, à la manière des sarcophages. Soit qu’ils n’imaginassent pas une autre manière de multiplier les scènes tout en conservant leur subordination au sujet principal, soit parcequ’ils ne pouvaient tirer
CINQ IVOIRES SCULPTÉS (PI. IV-VIIîj. Zj5
de l’ivoire une plaque suffisamment étendue en largeur et en hauteur, ils ont eu recours à l’échelonnement vertical des groupes qui représentent un fait spécial ; en sorte que chacun de nos tableaux est divisé par deux, trois ou même quatre sols étagés à distance, mais sans que l’on puisse jamais se méprendre sur l’importance de la scène qui domine le tout, et d’où rayonne la lumière sur le reste.
Cette scène centrale, on voit bien que c’est le crucifix ; et sur ce point particulier je ne me propose pas de répéter ni d’étendre les explications données par le Mémoire publié dans le premier volume de ces Mélanges L On aura remarqué dès le premier coup d’œil le développement considérable qu’a reçu le serpent sur trois de ces bas-reliefs (PI. IV, VII, VIII) et dans une peinture du sacramentaire de Metz qui accompagnera les pages suivantes1 2. Pour l’un des deux ivoires qui ne l’ont pas (celui de Metz, ou, si l’on veut, de Paris), l’ orfèvre y a suppléé par ces deux vers gravés sur l’encadrement en métal :
IN CRUCE RESTITÜIT CURISTES, PIA VICTTMA FACTUS,