QUOD MALA FRAUS TULERAT SERPENTIS PRÆDA FEROCIS
Cela peut faire juger de l’importance qu’on attachait à ce souvenir de hauteur du péché vaincu par la croix, comme l’Église le rappelle dans l’office de la Passion 3. Le charmant ivoire d’Adalberon remplace aussi à sa manière le serpent par les figures d'Adam et d’Eve accroupis au pied de la croix : variation du même thème évidemment.
Observons encore que dans deux ivoires (PI. V et VII), comme dans le crucifix de Lothaire
1 T. i, page 211, svv.
2 Ci-dessous, n° 9.
3 Prccfat. de cruce : « . . . Saluteni humani generis in ligno crucis constituisti ; ut unde mors oriebatur, inde vita rcsurgeret; et qui in ligno vincebat, in ligno quoque vinceretur. » — Chant de Y Exulte t : « . . . Jesum Christum... qui pro nobis æterno patri Adæ debitum solvit, et veteris piaculi cautionem pio cruore detersit. » J’ai déjà fait observer ailleurs que l’Église grecque reproduit celte pensée jusqu’à épuiser en quelque sorte toutes les formes d’expression dont elle est susceptible. On le retrouvera aussi dans la liturgie syriaque (ap. St. Borgia, De cruce vatic., append. p. v-vij, ix, xvij); mais je ne puis me refuser le plaisir d’emprunter quelques lignes à deux préfaces d’un ancien missel gallican dont les fragments viennent d’être publiés par M. Fr. Jos. Mone (Francf. 1850, p. 17, sq) : « O unicæ redemptionis mysterium singulare ! in quo ilia vulnera, nova Domini medecina sanavit; et primi hominis præjudicia, salutaris ( Salvatoris ?) nostri privilégia resciderunt. Ille concupiscentiæ exagitalus stimulis, Hic obedienliæ confixus est clavis ; ille ad arborem manus incontinente!’ extendit, Iste ad crucem patienter aptavit; ille voluptate illicitus gustus explevit, Iste cruciatu indebiti doloris alilietus est. Ideo merito pœna innocentiæ facta est absolutio débitons ; jure etenim olmoxiis dimiltuntur débita, quæ pro eis Ille qui niliil
debebat absolvit, etc. » — Ibid,, p. 33 (messe métrique) : Quis lumine sicco,
Aut gemitu cessante, queat memorare Pilati Quod deflent elementa nefas! quo judice Christus Subdere pro mundi voluit sua membra perielis ;
Ut carnale malum caro solveret, et férus hostis Cujus ad ingenium fluxerunt tela veneni,
Perderet antiqui lacrymosa piacula belli Materia superante pari ; nec criminis ultra Per sobolem prodiret onus. Damnatio justi Libertas est facta reis, etc. »
J'avoue que si cela n’est pas de la haute littérature en même temps que de la solide et utile théologie, je ne m’y connais pas.
Cf. Carm. sibillin. libr. vin, v. 260, sqq. (Galland. t. i, p. 394).— Notker sequent. (ap. D. Pez, Tliesaur. t. i,P. i, p. 17, sq.). — Audrad. De fonte vitce , v. 206-212 (Galland, xin, p. 567).— Cosm. Hierosolymit. hymn. 12 (Ibid., 252 E, 253 C). — ilapaxlvyrixrç (Venet. 1837), p. 208, 256, 260; 313, sv. ; etc., etc. — Venant. Fortunat., Opp. P. I, libr. ii, 1-4 : libr. v, 6 (ed. Luchi, p. 35-42, 174). — Etc.
On dirait, à voir certains vers de Fortunat qu’ils ont été calqués dans l’inscription de l’évangéliaire de Metz (ou de Paris) ; mais c’est simplement que cette'jdée était dans tous les esprits, avec une certaine forme que la liturgie donnait presque entièrement arrêtée et comme officielle.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
(T. I, PI. XXXII), la partie inférieure de la croix est en quelque façon aiguisée, sans doute pour exprimer qu’elle était destinée à pénétrer dans la terre. Peut-être n’a-t-on laissé cette portion du gibet à découvert qu’afin de rappeler l’allusion aux quatre dimensions de la croix dont parle S. Paul, et que nous avons exposées précédemment 1 à diverses reprises. Il n’est donc nul besoin d’y revenir aujourd’hui, d’autant que nous y serons ramenés encore quelque jour par une miniature de Ratisbonne.
La croix tout entière paraît dans le bas-relief de Bamberg (PI. IV) sous la forme d’un arbre simplement ébranché, mais non pas équarri et à peine dépouillé de son écorce. Sans être commune, cette forme n’est pas précisément rare non plus au moyen âge 2 ; et il est assez vraisemblable qu’on s’y proposait de rendre plus présent à l’esprit ce langage solennel de l’Église et des Pères 3 qui affectionne le parallèle entre l’arbre au fruit défendu, d’où le premier Adam avait cueilli la mort pour toute sa postérité, et l’arbre du Calvaire, d’où la vie nous est offerte par le second Adam régénérateur du monde. Ce dernier porte des fruits jusque dans la vie à venir, après avoir étendu son ombre jusque sur le premier âge du monde. Aussi non seulement l’arbre du Calvaire a été souvent peint ou sculpté conservant son écorce et encore quasi dans sa sève ( si bien qu’on lui donne volontiers la couleur verte ) , mais on lui a même fait jeter des rameaux garnis de leurs feuilles. Il s’en rencontre quelques exemples fort anciens où paraît un symbolisme grand et large; mais à dater de la fin du treizième siècle ce n’est souvent qu’une fantaisie pieuse qui ne sent plus l’empreinte du mysticisme des hautes époques, ou qui reproduit sans inspiration et comme scientifiquement des idées peu comprises désormais du spectateur, quoique puisées à de bonnes sources. Après tout, mon sujet ne demande pas plus de détails sur cette matière.
5. L’escabeau ( suppedaneum ) semble supprimé dans l’ivoire de Tongres (PI. VI); mais il existe réellement sur l’original. C’est une petite console (pour ainsi parler) dont le plan supérieur, incliné en avant, l’efface sensiblement aux yeux sous les pieds qui le recouvrent. Dans les autres bas-reliefs qui accompagnent ce Mémoire, cet appendice affecte une forme assez constante : celle d’une sorte de pyramide trièdre renversée, ou de planchette triangulaire qui présente un de ses angles en avant de la croix.
L’inscription ( titulus ), qui manque aux croix IV et VI, termine ou surmonte celles des planches Y et VII, de même que dans les crucifix de Charles-le-Chauve4, de Lothaire5 et de Drogon 6 : forme qu’on rencontre peu dans l’Occident entre le onzième siècle et la Renaissance. Cependant, même alors, on l’aperçoit encore çà et là, surtout en Allemagne.
1 T. I, p. 225, note 5. A2, 202; 20A, sv. ; 218).
: Cf. Annal, archéolog., t. III, 357 (de la belle collection, * Dans le tome I de ces Mélanges, p. 211. aujourd’hui dispersée, de M. Labarte). Vitraux de Bourges, 5 1t. t. I, pl. XXXII; et p. 22A.
PI. VI. g ci-dessous, n° 9. Cf. Annales archéologiques, t. III,
Cf. Vitraux de Bourges, n°' 27, 115, 116, 126 ( p. AO- p. 360; ou Iconographie... de Dieu, p. 252.— Etc.
Un indice plus marqué d’antiquité assez haute, c’est le Christ imberbe (PI. VI et VIII) que nous ne retrouverons presque plus dans les crucifix latins du moyen âge *. Laissons ce sujet pour un travail spécial sur les principaux types qui ont dirigé les grandes écoles dans la représentation du Verbe divin, soit avant, soit après son incarnation.
Le Christ de Tongres (PL VI), comme celui de Lothaire (T. I, PL XXXII), n’a pas la tête nimbée ; mais les quatre autres ont le nimbe divin [croisé ou crucifère ), ou du moins l’avaient: car on reconnaît un reste des traits qui le coupaient primitivement sur l’ivoire de M. Carrand (PL Vil), trop fruste pour les avoir conservés en entier.1 2
En comparant les divers agencements de la ceinture [perizonium, lumbare, n epiçoipa), on peut absolument former à peu près trois groupes parmi les crucifix de ces ivoires réunis à ceux de Lothaire, de Charles-le-Chauve 3 et de Drogon. Mais cela touche à un genre d’appréciation dont je ne possède pas les finesses : j’ai bien entendu dire à un connaisseur très expérimenté que l’étude de ce point-là tout seul pouvait donner des indications chronologiques très précises ; pour moi, je ne suis pas en mesure, jusqu’à présent, de lui dérober son secret.
Sur l’ivoire de Tongres la main divine et la couronne paraissent à la fois, mais séparées ; il en a été dit un mot précédemment 4. A Bamberg c’était la main sans la couronne, et dans le Sacramentaire de Metz (ou de Drogon, ci-dessous, n° 9), c’est la couronne sans la main. Le reste des monuments qui accompagnent ce Mémoire n’ont ni l’une ni l’autre; mais la colombe 5 ne paraît sur aucun de ceux que nous réunissons ici.