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LE SOLEIL ET LA LUNE

6. Dans l’obligation jadis à peu près inévitable pour les artistes de représenter le soleil et la lune près de la croix, la fantaisie individuelle et la mode des diverses époques a fait passer ces astres par de nombreuses variations. La forme la plus constante est celle d’un homme et d’une femme portant une torche : assez tard, plusieurs ont mis chacun de ces astres dans la main d’un ange; mais ici nous coudoyons encore les souvenirs classiques, et le sculpteur de Bamberg tenait aux souvenirs de la mythologie grecque (ou plutôt romaine des derniers temps). C'était du reste le goût de l’âge carlovingien et du siècle suivant, où quiconque avait quelque prétention était classique du mieux qu’il pouvait.

La chariot, car je n’ose pas dire le char6, du soleil ou d’Apollon est passablement conforme

1 Cf. Gori, Symbol. Dec. Dorent., t. III, 193.

5 Si le] crucifix de Drogon (Sacramentaire de Metz) n’oflre qu'un nimbe simple (au moins dons la gravure Jsur bois), ce doit être un effet des petites dimensions de la miniature, puisque dans le même manuscrit notre Seigneur est ordinairement couronné du nimbe divin.

3 Cf. Tome i, pl. XXXII, et p. 211.

4 Tome I, p. 215. A Tongres, la droite divine ne se pré-

sente pas par la paume, mais par le dos ; ce qui n’est point la manière commune. Dans l’ivoire de Bamberg elle ne fait point le geste oratoire, ou de bénédiction, qu’on lui donne presque toujours en pareil cas. Ces formes de l’antiquité chrétienne commençaient à s’effacer.

5 Cf. t. I, pl. XXXII; et p. 215, sv.

6 A vrai dire, les chars que nous font connaître les monuments de la haute antiquité ne sont pas tous très élégants, mais

AS

MELANGES D’ARCHEOLOGIE.

aux descriptions d’Ovide que les gens d’alors connaissaient fort bien, mais qu’ils entendaient à leur manière (au moins aussi bien, dans leur genre, que les costumiers et décorateurs du siècle de Louis XV, par exemple) ; car dans presque tous les temps l’archéologie a été un peu brouillée par les réminiscences que la vie quotidienne glissait de la meilleure foi du monde dans l’imagination des artistes. C’est une naïveté qui n’avait pas attendu le moyen âge pour naître, et qui lui a survécu.

Diane-SeXyjvy? [Lucis diva secundœ, comme l’appelle Martianus Capella) monte un chariot tout semblable à celui de son frère, mais traîné par des bœufs. Cet attelage n’est point de l’invention des artistes chrétiens ; mais l’amour de la symétrie peut l’avoir fait compléter de façon qu’il servît comme de pendant exact au quadrige du soleil ; car l’antiquité ne lui donne communément que deux bœufs *, et c’est ce que l’on retrouve très exactement dans plusieurs manuscrits carlovingiens, comme la Bible de Charles-le-Chauve à la Bibliothèque nationale2. Que signifiaient ces animaux? Les avait-on choisis à cause de leurs cornes, qui rappelaient le croissant. ( lutta bicornis), ou parceque leur pas lourd et tranquille exprimait les résultats du cours de la lune, qui lui donne l’air d’être en retard sur le mouvement diurne? C’est ce que je ne suis pas obligé de résoudre, puisque l’archéologie gréco-latine peut le réclamer comme son bien. 3

7. 11 en est de môme du nimbe, qui entoure ici la tête d’ Apollon-H hcc, et que le siècle dernier ne faisait guère remonter au-delà des monuments romains de l’empire. Aujourd’hui on a constaté son existence dans des œuvres d’art d’une époque bien antérieure, de sorte qu’il n’est plus possible d’en faire une invention de l’àge chrétien. Le christianisme se l’est approprié, non sans quelques siècles d'hésitation, voilà tout; ce n’est assurément pas lui qui l’a introduit dans le monde.

L’antiquité avait également donné à nos artistes le modèle de ce croissant qui surmonte ou coiffe pour ainsi dire la tête de la lune personnifiée ; et le disque sur lequel sont représentés

au moins ils sont légers : qualité qui semble avoir préoccupé assez peu le moyen âge, où les carrossiers ne paraissent avoir imaginé pour les voyageurs les plus délicats autre chose que des modifications (et peu variées) de la charrette. Aussi le peuple ne connaît-il encore que le chariot de David, parmi les constellations. Ces véhicules si peu confortables n’empêchaient pas toutefois les princes, et même les princesses, de faire des voyages fort sérieux sous nos premières dynasties ; et l’on ne voit pas qu’ils s’en plaignissent. . O temporal o mores !

1 Prudent, contr. Symmach I, 361.

« Nunc bigas frœnare boves...»

Bien que les poètes antérieurs à l’ère chrétienne parlent des chevaux de Dian c-lucifera, plusieurs monuments ont dès lors un autre langage qui paraît avoir pris le dessus dans la suite ; mais bœufs ou chevaux, on ne lui en donne communé-

ment qu une paire. Cf. YVinckelmann, Monum. ined. ; n° 21.

2 Le peintre de ce manuscrit a fait tout le contraire de ce que nous remarquons dans l’ivoire de Bamberg. Toujours sans doute pour la symétrie, il n’accorde que deux chevaux au soleil. Dans un diptyque de Sens ( publié par le Moyen âge et la Renaissance ), on a eu recours au même moyen de pondération.

3 Ce sera donc encore, si l’on veut, pour la raison que donnent Virgile (Æn. vu, 778) et Prudence ( contra Symmach.., ii, 53) : « Templo Triviæ lucisque sacratis cornipedes arcentur equi; » ou par souvenir de la vache Io, des bœufs du soleil, de la vêprée qui fait dételer, etc. Je ne m’oppose à rien de tout cela, tant j’ai envie de ne pas m’en mêler, si je n’y suis forcé absolument ! car, sur la foi d’Héliodore (/Ethiopie, x, 6; ed. Bipont.,p. 34A), je pourrais absolument proposer au moins un autre aperçu, bien que je n’v croie guère.

CINQ IVOIRES SCULPTÉS (Pl. IV-VIII). 49

souvent les bustes des deux astres peut être un reste des imagines clypeatœ si connues des Romains, et dont l’application convenait particulièrement pour peindre l’aspect des corps célestes les plus rapprochés de notre globe. On pourrait faire remonter aussi l’origine de la couronne dentelée du soleil jusqu’aux médailles qui lui donnent un diadème de rayons que l’on aura cru copier ou compléter dans la forme adoptée par plusieurs de nos ivoires. Dans les basreliefs VI et VIII, ce diadème a été rendu différemment : les rayons, rabattus sur le plan du tableau, y deviennent un nimbe dentelé qui encadre la tète.

Aucun de ceux qui sont familiarisés avec le moyen âge ne méconnaîtra une torche dans l’espèce de corne d’abondance que tiennent le soleil et la lune 1 , en quoi nous nous écartons de plus en plus des traditions classiques. Un reste d’antiquité se montre encore dans le geste que l’ivoire de Ton grès prête aux figures des deux astres. 11 était adopté par les sculpteurs grecs et romains pour exprimer l’inquiétude ou la douleur, et dans le crucifix de Lothaire on se proposait sans doute le même but en peignant les deux personnages qui semblent vouloir couvrir ou étancher leurs larmes avec la draperie qu’ils portent à leurs yeux2. Néanmoins, dans ce dernier cas, ce pourrait bien être une manière naïve de représenter l’éclipse 3 ; car on voit ailleurs ces deux bustes, ou l’un des deux ( comme dans la miniature de Bruxelles4 que nous publions ici),

1 Quoi qu’il en soit des monuments antiques qui accordent plus volontiers la torche à Diane lucifera ( Pliœbe ) qu’à Phœbus, le moyen âge ne les distinguait pas en cela l’un de l’autre.

2 De même (pour le soleil) dans la grande peinture du Calvaire que renferme YHortus üeliciarum. Cf. Vitraux de Bourges, Étude IV, lig. D.

s Cf. Tome I, p. 220.

4 Cette belle peinture est dans le manuscrit 9428 de la Bibliothèque royale de Belgique [Bibl. de Bourgogne) , évan-

géliaire du neuvième ou du dixième siècle, qui semble avoir appartenu à la cathédrale de Brème.

La tablette de l’inscription ( litulus ) y est remplacée par les mots Jésus Nazarenus, rex Judœorum, tracés en six lignes sur le bois même de la croix, depuis le sommet jusqu’au nimbe qui environne la tête de notre Seigneur.

Tout le monde sera sans doute frappé du style élevé qui s’y voit dans la représentation de Jésus-Christ, et que rehausse singulièrement la gaucherie des accessoires.

50 MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

se voilant la face. Peut-être la même intention avait-elle dirigé certaines peintures où les deux astres se tournent le dos. 1

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