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L'ÉGLISE ET LA SYNAGOGUE

8. Il n’est si mince connaisseur en fait de moyen âge qui, considérant l’ivoire de Bamberg, n’ait reconnu la personnification de l’Église dans cette femme empressée à tendre un calice sous le côté du Sauveur ouvert par la lance. Sur le bas-relief de M. Carrand (PI. Vil) on la retrouve encore presque aussi reconnaissable au soin qu’elle prend de recueillir le sang divin, bien qu’elle n’ait plus la bannière flottante qui annonçait son autorité, et que le vase placé entre ses mains s’éloigne un peu de la forme sous laquelle nous avons été accoutumés à reconnaître un calice. C’en est bien un cependant, tel qu’on l’employa durant les siècles où l’Eucharistie était donnée aux simples chrétiens sous les deux espèces sacramentelles du vin aussi bien que du pain2 : usage qui exigeait des vases d’une capacité considérable, des espèces de petites amphores 3. Aussi ces calices étaient-ils généralement garnis de deux anses qui en rendaient le maniement plus facile; et l’ivoire d’Adalberon donne précisément à l’Église, sur le Calvaire, un calice pourvu d’anses, mais du reste tout semblable à celui-ci.

Le calice ne se retrouve plus sur les quatre autres bas-reliefs que nous réunissons, et pourtant l’ivoire du roi de Bavière (PL VIII) est le seul où l’Église ne soit pas au moins rappelée par quelque signe bien caractéristique ; c’est donc entre les quatre premières planches seulement (avec une miniature carlovingienne) que nous aurons à renfermer nos études sur ce point.

En pareille matière et dans l’état où sont arrivées les études sur le moyen âge, nous ne saurions faire abstraction de ce qui a été dit avant la publication de nos Mélanges; et il faudra bien qu’on nous permette de nous citer nous-mêmes, puisque nous avons eu cette bonne fortune d’être amenés ailleurs à rassembler sur l’Église et la Synagogue le plus grand nombre de variétés de ce type4 qu’on ait groupées jusqu’à ce jour. Les quatre bas-reliefs qui viennent s’v joindre aujourd’hui n’épuiseront pas l’exposé des variations importantes que les siècles

1 L.e plus souvent les deux tètes sont affrontées, comme dans quatre de nos ivoires ; mais à Bamberg le soleil et la lune paraissaient se poursuivre, ainsi qu'on le voit souvent au ciel, lorsque le soleil prend possession de la carrière où la lune semble attardée après l’extinction des étoiles dans la lumière du jour.

2 C’est ainsi que j'expliquerais la prétendue amphore qu’on voit sous les pieds d’un crucifix publié par Lambeck

(' Comment ... bibl. Vindobon., lib. n, p. A32 ; ed. 1).

Cf. Bulletin monumental, t. vin, 393, svv. Les formes de ces calices si amples se conservèrent en certaines églises jus-

qu’au seizième siècle, parceque l’on avait maintenu dans plusieurs lieux l’usage de présenter du vin aux fidèles après la communion en manière (T ablution , quoique l’ancienne coutume de communier les laïques sous les deux espèces eût été supprimée depuis longtemps.

4 Vitraux de Bourges, pl. I; Éludes i, ii, iv, vi, vin, xii, etc. ; et Texte, n°‘ 7, 28-A1, 57, 59-65, 67-69 { p. 7-9. 02-72, 108-110, 113-121, 123-127, etc.). On doit voir qu’il nous serait difficile de traiter désormais ces matières avec une certaine étendue sans quelques redites. Aussi nous restreindrons-nous au pur nécessaire.

chrétiens ont fait jaillir d’un thème si fécond ; mais elles en avanceront l’analyse en nous reportant plus haut que les vitraux du treizième siècle ne nous avaient permis de le faire , et quelques pas encore plus avant nous conduiront une autre fois jusqu’à la source et à la forme primitive de ce cycle d’idées. Cette fois nous assistons probablement au dégagement de la dernière des phases principales qu’il a subies à travers une dizaine de siècles : des formes antiques y jouent encore un certain rôle, et déjà se fait jour ce que le moyen âge y a maintenu de fondamental. Plus tard on enjolive, on charge même les personnifications de l’ancienne loi et de la nouvelle : ce sont deux reines dont l’une commence son triomphe et devient l’épouse du Fils de Dieu, tandis que l’autre, répudiée, perd ou laisse échapper tous les attributs qui avaient accompagné sa gloire. Vers le treizième siècle surtout une verve amère s’attache volontiers à la peinture de l’infortunée Synagogue : non content de la montrer dévoilée par le Fils de Dieu, qui transporte ses faveurs à l’Église1, ou s’évanouissant dans les bras d’Aaron tandis que S. Pierre couronne sa rivale2 3, on lui bande les yeux 5 6 ou même on la fait aveugler par Satan4; on brise dans sa main la bannière de l’autorité, ou bien on traîne cet étendard dans la poussière en signe de dégradation5 ; etc., etc. Quant à l’Église, habituellement couronnée, elle porte tantôt le calice0, tantôt une croix7, tantôt un petit modèle d’église8, et presque toujours le nimbe de la sainteté environne sa tête ; on lui a même composé en Allemagne un palefroi glorieusement monstrueux où se mêlent avec le corps d’un cheval les têtes et les pieds des animaux évangéliques9. Ici nulle exagération, nul sarcasme; quelque chose de la sérénité classique domine encore la pensée des artistes, et leur fait rejeter toute recherche. Si la main est maladroite, l’esprit est lucide et tempéré par un vrai goût dans l’invention des moindres détails. Suivons-les attentivement pour en bien juger.

9. Nous avons vu l’Eglise recueillant dans un calice le sang de Jésus-Christ, gage du pouvoir qu’elle a reçu de renouveler en tout lieu jusqu’à la fin du monde le sacrifice du Calvaire. Aussi est-ce l’attribut qui lui a été maintenu le plus constamment par nos ancêtres, dès que l’on a commencé à développer ce type de personnification. Telle nous la retrouvons encore dans une miniature du manuscrit carlovingien 10 connu sous le nom de Sacramen-

1 Ibid., Étude xi, fig. D (Vitrail de Suger à Saint-Denis).

2 Ibid., Êt. vi, fig. H (Vitrail du Mans). Cf. étude iv, fig. E.

3 Ibid. Planche I; Études i, fig. A, B, E, F; n ; xn, fig. F, G, H.

4 Ibid. Élude i, fig. A, B (Vitrail de Chartres).

5 Ibid. Étude iv, fig. D , et passim. — Gori, Thesaur. diptycli., t. m, tab. 16.

6 Ibid. Planche I, étude i, et passim. Le calice, la couronne et l’étendard sont les attributs les plus ordinaires de l’Église. On la voit même mitrée, ce semble, ap. Gori, Tlies. diptych., 1. cit.

1 Ibid., Études i, fig. A, B, E, F ; et iv, fig. F.

8 Ibid., Étude i, fig. A, B, E.

9 Ibid., Études iv, fig. D ; et xii, fig. A.

10 Sur ce beau manuscrit, aujourd’hui conservé à la Biblio- • thèque nationale, et que je ne prétends point décrire à propos

d’un si léger emprunt, on peut consulter le Trésor... de glyptique, 1. cit., pages 13 et \k du texte. — It. Waagen, op. cit., t. ni, p. 255, sv. Disons seulement qu’il paraît avoir été exécuté pour Drogon (fils de Charlemagne), qui seul parmi les évêques de Metz y a son nom inscrit en lettres d’or, et dont la vie atteignit à peine la seconde moitié du neuvième siècle.

La miniature que nous publions ici est une lettre ornée (fol. hZ du ms.) qui sert d’initiale à la collecte du dimanche des Rameaux.

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taire de Metz , et que nous reproduisons ici parcequ’elle nous servira pour d’autres points de

comparaison. Il n’est pas évident que dans l’ivoire de

Paris on ait prétendu faire entrer la personnification de l’Eglise, du moins n’y est-elle assurément [pas à sa place accoutumée; mais je me trompe fort si ce n’est point pour la suppléer en quelque façon qu’a été placé sous l’escabeau de la croix ce petit baril dont la forme ( il faut bien en convenir pour aider l’esprit du lecteur ) est un peu plus reconnaissable sur l’original que dans notre gravure1. En quoi ce détail si singulier peut-il satisfaire à la fonction que je lui prête? On va le voir sans qu’il faille pour cela recourir à des conjectures fort tourmentées.

Il est bon de se rappeler d’abord que fréquemment l’art chrétien a placé un calice sous les pieds de Jésus-Christ crucifié (comme dans la miniature de Bruxelles, ci-dessus n° 7) pour remettre en mémoire au peuple fidèle que, sauf les seules douleurs et la mort réelle du Fils de Dieu, la messe de chaque jour reproduit sur nos autels l’auguste sacrifice du Golgotha'2. Et pour saisir mieux la relation qui unit ce signe abrégé à la représentation complète de l’Eglise, il sera utile de savoir que dans plusieurs monuments (comme sur un ivoire de Cividale del Friuli, publié par Gori, l. cit .) c’est l’Eglise elle-même qui tend ce calice sous l’escabeau de la croix3 *. Isolé ou non, c’est donc ordinairement le calice eucharistique où le sang

1 L’original le montre à la fois moins long et plus renllé, en sorte que la forme de baril y est beaucoup plus sensible. On peut s'en assurer sans peine en visitant la Bibliothèque nationale, puisque le livre recouvert par cet ivoire demeure exposé sous les vitres d’une armoire accessible à tous les visiteurs dans la première pièce du département des manuscrits.

2 Cf. Vitraux de Bourges, Études xm, lig. D ; xvm, fig. C; iv, fig. C; et Texte, n°5 30, 65, 121 p. (A6-A9, 120, 213, etc.). — Annales archéolog., t. ni, p. 360. — Boîte d’évangéliaire publiée dans le Moyen Age et la Renaissance. — Etc.

3 Thesaur. diptych., I. cil. La place ordinaire, et en effet la plus convenable, de l’Église quand on la représente sur le

Calvaire, c’est près du côté percé de l'Homme-Dieu, parceque là est le moment de sa naissance, ou plutôt la célébration de son union immortelle avec l’Époux divin qui l’a produite de son flanc comme Eve avait été prise du côté du premier homme. Cependant, pour faire place à la très sainte Vierge, des artistes l’ont repoussée à quelque distance, comme dans

1 abside de Lyon (Vitr. de Bourges, Étude vin, verrière centrale), ou sous la croix, comme dans le bas-relief frioulain. Mais tout cela montre que sur la croix (ou près d’elle) le calice, même isolé, est réellement le symbole du ministère ecclésiastique et de l’eucharistie. Il ne faut donc pas y chercher une allusion a la coupe amère de la Passion (Matth., xx,

22, sq.; xxvi, 39, A2.— Luc., xxii, A2.— Joann., xvm, 11); c’estbien le calice del’autel (Matth., xxvi, 27.— Marc., xiv, 23. —Luc., xxii, 17, 20. — ICor., x, 16, 21; xi, 25-28). Si d’ailleurs on fait attention à l’ancien usage d’appeler le jeudi saint TSatalis calicis, en comprendra sans peine qu’avant l’institution de la fête du Saint-Sacrement les mystères de la semaine sainte rapprochassent l’eucharistie et la croix dans la pensée des fidèles plus étroitement qu’aujourd’hui.

Montrons par quelques paroles des saints Pères combien toutes ces considérations devaient être familières aux siècles de foi. Tcrtull.. De anima, c. A3 (ed. Leprieur, p. 296 ) : «... Somnus Adæ mors erat Christi dormituri in mortem, ut de injuria perinde lateris cjus vera mater viventium figuraretur Ecclesia. » — Pseudo-Cyprian., De mont. Sina ( ed. Baluze, Append. p. xxx) ; « Percussus... de lancea, sanguis et aqua mixtus profluebat, unde sibi Ecclesiam sanctam fabricavit in qua legem Passionis suæconsecrabat ; dicente ipso (Joann., vu, 37) : Qui sitit veniat et bibat. » — Tertull., De baptismo, c. 16 ( p. 230) : « Duos baptismos de vulnere perfossi lateris emisit : quatenus qui sanguinem ejus crederent, aqua lavarentur; qui aqua lavissent, etiam sanguinem potarent. » — Ambros. in Ps. xxxvm, 7 (t. i, 852, sq. ) : «Primum umbra præcessit, secuta est imago... Umbra in Lege, imago vet o in Evangelio... Ergoquæ nunc celebrantur in Ecclesia, eorum umbra

de la grande victime doit couler jusqu’à la fin du monde1. Si ce fait est bien établi, et il paraît l’être, le baril s’expliquerait sans peine au moyen d’un texte où S. Ambroise semble parler (comme d’une coutume connue de tout le monde) d’un vase en forme de tonneau employé pour conserver l’eucharistie. 2

Bien peu d’hommes instruits ignorent que jusqu’à une époque très voisine de la nôtre plusieurs églises conservaient l’hostie consacrée dans une petite custode en forme de tour ou de colombe. Mais lorsqu’avant le douzième siècle on réservait le saint sacrement même sous l’espèce du vin (ce qui n’a plus lieu dans l’Église latine depuis longtemps), un barillet d’or ou d’argent était franchement le vase le mieux approprié à une destination aussi délicate : sa forme (et sa matière), outre qu’elle indiquait assez clairement le contenu, prêtait à une fermeture exacte qui pût prévenir tout accident d’effusion dans le transport. Nous en conservons encore le souvenir dans les cérémonies de plusieurs messes solennelles où l’on présente à l’offertoire des barils de vin dorés et argentés. Dès lors il y a lieu de s’étonner que cette signification du baril ait échappé aux doctes épigraphistes qui ont étudié les catacombes romaines3, d’autant plus que le sang du côté de Jésus-Christ a été considéré mainte et mainte

erat in sermonibus prophetarnm : timbra in petra quæ

aquam lluxit, et populum sequebatur. Nonne illud in urnbra erat sacrosaneli hujus mysterii sacramentiun ? Nonne in unibra erat aqua de petra, quasi sanguis ex Christo, quæ fugientes se populos sequebatur ut biberent et nonsitirent.rcdimerentur et non périrent ? Sed jam discessit umbra noctis et caliginis Judæorum, dies appropinquavit Ecclesiæ... Vidimus principem sacerdotum ad nos venientem, vidimus et audivimus ofl'erentem pro nobis sanguinem suum ; sequimur ut possumus sacerdotes, ... etsi inflnni merito, tamen bonorabiles sacrificio : quia etsi nunc Christus non videlur offerre, irno ipse offerre manifestatur in nobis, cujus sermo sanctiücat sacrificium quod offertur. » — Avit., De nat. calicis (ap. Sirmondi opp., t. n, 121, sq. ). — Innocent, ni , De Sacrifie, miss., libr. ix, c. AA (al. 17) : « Nonsolum lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo quando sanguinem suum fudit pro nobis in crucis patibulo, verum etiam quotidie nos lavat a peccatis nostris in sanguine suo quando ejus sanguinem nos accipimus in calicis poculo. » — Hermann. Contract., ap. Edél. Du Méril, Poésies popul. lat. antér. au douzième siècle, p. 398, sv.

« Vera Deo patri Deus hostia, Filius illi

Arbore restituit arbore quod periit

Ille semel fusus redimendi sanguis ad usus, Funditur in sancta sæpius Ecclesia :

Quod duce perfidia tune natio fecit iniqua, Per pietatis opus transiit in melius ;

Dividit iste calix illius doua liquoris Quo profusa fuit lancea quæ pupugit.

Quid miraris, liomo ? Deus est in corpore vero ; Unde prius redimit, inde modo reficit.

Etc. »

1 Malach., i. 11, — Ps. cix, A. — Hebr., v, 6, 10 ; vi, 20 ; vii, 1-2A.

2 Ambros. epistol. iv, ad Felic. (t. n, 763, sq. ) : «Natalem tuum prosequemur nostris orationibus, ... te noster spiritus comitabitur. Tu quoque quum ingredieris secundum tabernaculum quod dicitur sancta sanctorum, facito nostro more ut

nos quoque tecum inducas Ibi area Testamenti undique

auro tecta, id est doctrina Christi.... Ibi dolium aureum, habens manna, receptaculum scilicet spiritalis alimoniæ, etc. » S. Ambroise écrivait à l’évêque de Côme, et l’exhorte à une vie sanctifiée par la prière; il ne serait donc pas surprenant qu’il l’engageât à chercher l’esprit de science et de piété en présence de Jésus-Christ caché sous les voiles du sacrement. Cependant, pour ne rien exagérer, j’avoue que cette intention ne me semble pas certaine ; et j’y vois bien moins encore que l’on doive en conclure , comme chose incontestable , l’existence d’un vase eucharistique qui fût un vrai dolium. Ce dernier fait, en conséquence, est simplement probable pour moi, malgré la confiance calme des éditeurs quand ils expliquent les paroles que je viens de transcrire. Elles ne s’élèveraient à une valeur historique un peu sérieuse que si on les appuyait de quelques faits analogues. J’essaierai de le faire en passant ; et, avant tout, il importe de ne pas oublier que quand subsistait l’usage de donner la communion aux laïques sous les deux espèces on réservait souvent l’une et l’autre dans les principales églises afin de pouvoir donner le viatique aux mourants.

3 Cf. Boldetti, Osservaz. sopra i cimiterj., i, 33; n, A (p. 163, sg. ; 368, 370). — Lupi, Epit. Severœ, p. 37.— Aringhio, Roma subterran., iv, 37 (Colon. 1658, t. ii, ( p. 118, 1A5). — Etc.

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fois par les saints Pères comme un symbole du martyre aussi bien que de P Eucharistie*. Remarquons en outre que bon nombre de vases appelés caraflina ou boccale par Boldetti 2, et qu’on trouve soit déposés dans les tombeaux des catacombes, soit peints ou sculptés parmi les inscriptions, sont précisément ou à très peu de chose près ce calice que tient l’Eglise sur les ivoires de M. Carrand et dWdalberon. D’ailleurs sur diverses inscriptions des catacombes il n’est presque pas douteux, d’après l’ensemble des symboles, que ces boccali fassent la fonction de calice. Etait-ce comme gage d’une sainte mort dans la communion de l’Eglise, ou comme espoir de l’éternel bonheur garanti à nos corps aussi bien qu’à nos âmes dans la participation à l’Eucharistie, etc. ? J’ai autre chose à éclaircir pour le moment. Que si l’on a employé par prédilection de tels vases afin de conserver le sang des martyrs, ce pouvait être comme une sorte de consolation et d’honneur aux généreux combattants dont le sang avait coulé pour celui qui nous offre chaque jour le sien en breuvage. Cela, sauf mieux; mais en archéologie ecclésiastique ou profane on a certainement donné des explications pires.

10. Que dirai-je du petit bouquet de fleurs (ou des trois feuilies) qui se voit en la main droite de l’Eglise sur l’ivoire de Tongres? Cela ressemble beaucoup à un attribut que certaines personnifications de provinces portent à la main ou môme sur la tête dans quelques monuments romains de la décadence 5, mais dont le sens n’a jamais été bien éclairci, que je sache, quoique ses inventeurs y aient vu peut-être un symbole de la fécondité4. Ici ce pourrait

1 Rufin, in syrnboL, 23 ( ed. Vallarsi, p. 86, sq.) : • Scribitur Jésus in latere percussus aquam simul et sanguinem profudisse. IIoc quippe invsticuni est.... Potest etiam intelligi illud quod duplicem gratiain baptismi figuraverit : unam quæ datur per aquæ baptismum, aliam quæ per martyrium profusione sanguinis quæritur ; utrumque enim baptismum nominatur. » — Hieronym. epist. 82, ad Oceanum ( t. iv, P. ii, p. 651) : « Latus Christi percutitur lancea, et baptismi atque martyrii pariter sacramenta funduntur. » — Prudent, dittoch. 42 (ed. Arevalo, p. 684, sq.) :

« Trajectus per utrumque latus, laticem atque cruorem

Christus agit ; sanguis Victoria, lympha lavacrum est. »

Cf. not. in h. /.--Augustin. Serm. v, 3 (t. v. 30) : «Dominum jam defunctum ( invenerunt ), et tamen unus ipsorum lancea percussit latus ejus, et profluxit sanguis et aqua. Ecce pretium tuum. Quid enim prolluxit de latere, nisi sacramentum quod accipiunt fidcles? spiritus, sanguis et aqua (I Joann. v, 8) : spiritus quem emisit, et sanguis et aqua quæ de lalere profluxerunt. De ipso sanguine et aqua significatur nata Ecclesia. Et quando cxivit sanguis et aqua de latere? Quum jam dormiret Christus in cruce; quia Adam in paradiso somnum accepit, et sic illi de latere Eva producta est. Ecce ergo pretium tuum. » — Alcim. Avit. , De Pass. Domini (Galland, x, 755) : « ... Nos ergo excipiamus aquam de latere Domini, martyres sanguinem. lllos pretiosa sanguinis purpura vestiat, nos nivea baptismatis unda respergat. » — Etc., etc.

Ce langage a surtout été en faveur durant les siècles où, d’une part, le sang des fidèles était fréquemment versé par les persécuteurs ; et de l'autre, on ne désignait ordinairement l’eucharistie qu’à mois couverts, à cause des catéchumènes: c’est ce qu’on a appelé Disciplina arcani. Mais dès lors même les textes suffisamment clairs ne manquent pas sur la doctrine du sacrement de l'autel.

J'ai déjà cité plusieurs textes qui font allusion à l’eucharistie; les suivants doivent donc suffire après ceux que l’on a vus. Cyprian. De Zelo ( p. 261 ) : De sacramento crueis et cibum sumis et potum.» — Augustin, contr. Faust., xii, 20 (t. vin, 237) : « ... (Juo in tempore consociatur Ecclesia, quandiu bibitur quod de Christi latere manavit. » — Chysest., Homil. xxiv in 1 ad Cor. (t. x, 212. sq.;) : Tovto tô èv tw rorcpiu ov, è/.èrjû to y.rô t /,? 7t).s 'Jpüç piocav, y.àt i'/.éiv ou p.irkyou.vj .

— Cf. Chrysost., De pœnitentia, homil. ix (t. ii, 349 ); in Joann. homil. lxxxv (t. vm, 507). — Etc., etc.

2 Boldetti, Cimiterj., libr. i, 46 (p. 248, sv.) ; et passim. Cf. Anastas. Bibliolh. ed. Bianchini, t. ni, p. xxvi, sq. D’ailleurs coupes à boire et tonneaux ou barils répondaient fort bien au langage des Pères, qui insistent volontiers, en parlant de l’Eucharistie, sur les rapports du vin avec le sang. Cf. Cyprian. epist. 63 (p. 105). — Etc.

3 Par exemple dans les miniatures de la Nolitia dignitaluw et sur un diptyque publié par Gori [Thesaur. diptijcli., t, ii, tab. xi ).

u Cf. Buonarruoti, Vetri, p. 6.

bien être un symbole de la foi en la Trinité. On sait assez que cette doctrine fondamentale, rappelée sans cesse par l’Eglise dans tous ses actes, et professée plusieurs fois le jour par tout chrétien qui ne relègue pas sa foi dans les profondeurs d’une conscience un peu assoupie, est le premier enseignement de l’Evangile, surtout en face du judaïsme, de l’infidélité et des grandes hérésies des premiers siècles. La lutte des docteurs primitifs contre l’opiniâtreté féconde des sectes gnostiques ou ariennes et l’arianisme de plusieurs des peuples barbares qui s’étaient précipités à la curée de l’empire romain rendaient ce dogme tout particulièrement présent aux esprits catholiques de l’époque mérovingienne et du siècle qui la suivit. Vers ce temps, puis plus tard contre le mahométisme, on voit les auteurs ecclésiastiques rassembler volontiers les textes et chercher les comparaisons (parfois un peu forcées) qui leur semblaient pouvoir amener les esprits à se courber devant ce mystère 1 ; mais le singulier argument que la. légende irlandaise prête à S. Patrice pour convaincre un païen au moyen d’une feuille de trèfle pourrait bien n’être qu’une légère altération de quelque souvenir qui n’en serait pas moins respectable pour avoir une origine moins bizarre. J’imaginerais donc que ce symbole national, si cher à l’Irlande2 * *, aura été d’abord une sorte de cocarde chrétienne destinée à distinguer les premiers fidèles de file, soit par bravade celtique contre les. païens, soit par manière de profession de foi ou de fraternité sérieuse qui devait dominer toutes les rivalités et les divisions malheureusement endémiques chez la race celte. Le trèfle hibernois, comme indice de la foi en la Trinité, est-il une devise inventée par S. Patrice ou par ses disciples ; et le séjour ou l’influence de plusieurs Irlandais illustres dans l’Austrasie 5 aurait-il suggéré aux artistes des bords du Rhin ou de la Moselle l’idée de caractériser l’Eglise par un attribut analogue? C’est sur quoi je suis réduit à des conjectures très vagues dont je ne prétends pas exagérer la portée ; car il se pourrait bien aussi que ce bouquet fût une imitation du rameau de laurier que portent à la main les personnages des marches triomphales dans les sculptures romaines de l’empire.

11. Est-ce l’Eglise qui, dans le bas-relief de la Bibliothèque nationale (PI. V), parait à gauche du crucifix et semble lui tourner le dos? On pourrait le croire, bien que je n’ose pas m’en porter garant ; mais avant de prendre un parti sur ce point il est bon de chercher quel est le personnage avec lequel cette figure paraît s’entretenir.

1 Cf. Euseb. (?) De symbolo. — Antonin. ad Arcad. — Agnell. ad Armen. — Man. Calée., Deprincip. fid. cathol., c. U (Bibl. PP. vi, 629; vii 1, 666, 667; xxvi, 360, sq.). — Etc. Ces auteurs peuvent compter pour un assez bon nombre, puisque plusieurs prennent à tâche de rassembler des textes d’écrivains plus ou moins graves.

2 Le lecteur n’ignore sûrement pas que, le jour de Saint-

Patrice, il n'est pas jusqu’aux vice-rois anglais d’Irlande qui

n’arborent la feuille de trèlle comme souvenir de l'apôtre si

cher à la nation personnifiée en masse par le langage sous le nom de Paddy (abréviation de Patrick).

3 S. Columban, S. Gall, S. Dié (Diehuil ), S Livin, S. Fridolin, S. Rouin (Roding), S. Arbogastc, S. Florent, S. Kilian, S. Fintan, etc., etc. Je ne parle pas des hommes célèbres de la France orientale qui avaient été formés aux écoles irlandaises ; mais il peut être utile de rappeler que Dagobert IL roi d’Auslrasie (670-679), avait passé son enfance en Irlande.

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Observons d’abord que sur l’ivoire de Tongres (PI. VI) la femme qui, à gauche de Jésus- Christ, s’éloigne tout en détournant la tête vers la croix, est évidemment là pour faire contraste à l’Eglise, qui est fort reconnaissable du côté opposé. Le regard qu’elle élève vers notre Seigneur mourant peut très bien s’interpréter par l’insulte ou la colère, puisqu’on reconnaît sans peine qu’elle se retire tandis que tous les autres témoins concentrent leur attention sur la mort du Fils de Dieu. Elle élève de la main droite une palme ; c’est l’attribut de la Syrie ou de la Palestine 1 dans l’antiquité. Ainsi dans les formes que prendra cette personnification nous pouvons nous attendre à voir les souvenirs classiques dominer encore, et les symboles ethniques prendre le pas sur les symboles religieux, qui survivront presque seuls plus tard; en un mot, nous trouverons la Judéè de l’âge romain plutôt que la Synagogue du douzième siècle et de la période qu’il ouvre. C’est ce que confirme la planche IV (ivoire de Bamberg), où une sorte de reine couronnée de tours2 * et assise devant un palais (si ce n’est le Temple) soutient de la main gauche un bouclier qui couvre sa poitrine. Ce dernier attribut est souvent donné à des figures casquées ; mais soit dans les médailles, soit dans les diptyques, soit dans les peintures de la décadence, on rencontre le bouclier sans le casque et le casque sans le bouclier. Du reste la miniature du Sacramentaire de Metz (ci-dessus, n° 9) en offre un nouvel exemple, avec cette singularité de plus que la Palestine y est représentée par un personnage à barbe blanche. 5 Pour en revenir au bas-relief de la Bibliothèque nationale, là ce n’est plus une couronne murale, mais un nimbe tourelé qui ceint la tête de la Palestine (ou de Jérusalem), de même que nous avons vu précédemment ( n° 7 ) la couronne radiée du soleil devenir un nimbe dentelé en se déployant sur le plan du tableau. Sa main gauche tient un instrument qui m’avait longtemps paru échapper à toute tentative d’explication plausible lorsque M. Hase, en qui la bienveillance et la sagacité sont égales, m’y a fait reconnaître un de ces instruments tranchants que le moyen âge (grec surtout) peint dans le mobilier des calligraphes ; comme , par exemple , quand on représente les évangélistes écrivant. Mais parmi les ustensiles des copistes il semble que ce ne fut qu’une sorte de grattoir, tant la dimension en est petite dans les miniatures; au lieu que les proportions adoptées ici par le sculpteur rappellent à la fois et le couteau dont se sert un bourreau dans le ménologe de l’empereur Basile ( Menolog . grœc ., t. n, 102) pour couper le sein de sainte Agathe, et celui que l’on emploie aujourd’hui encore dans la sellerie sous

1 Plusieurs médailles de Titus, de Vespasien et d’Adrien emploient la palme ou le palmier comme caractéristique de la .ludée personnifiée.

2 II n’est sûrement pas besoin de dire fort au long que cette

couronne murale (tourelée) fut souvent donnée aux person-

nifications des contrées, pour la même raison qui l’avait fait d'abord donner à Cybèle ou à la Terre :

u Muralique caput summum cinxere corona,

Eximiismunita locis quod sustinet urbeis. » (Lucret., ii,606.)

3 A qui demanderait l’explication de celte singularité, je ne

le nom de couteau-à-pied (en Allemagne, Schnciclmesser ; comme si c’étail le trancliet par excellence1). En donnant à la Judée (si c’est elle) un pareil instrument bien plus propre à trancher vivement qu’à égorger, l’artiste prétendait sans doute rappeler la circoncision plutôt que les sanglants sacrifices de ia loi mosaïque; et il conviendrait peut-être d’attribuer le même sens au couteau moins singulier que le douzième siècle et le treizième ont souvent donné à la Synagogue. Quoi qu’il en soit, pour le présent l’explication à laquelle me conduit la rare perspicacité de M. Hase ne saurait être considérée simplement comme une heureuse conjecture, si l’on songe à ces paroles de la liturgie ambroisienne dans l’ofllce du samedi

saint: « Les vieux rites ont fait leur temps, et tout est nouveau désormais; car le

couteau de la circoncision mosaïque a perdu son tranchant C’est au front que se marque

le peuple de Jésus-Christ ( par le baptême et la confirmation ), et non plus comme l’ancien peuple, etc. 2 » Ce dernier trait n’autoriserait-il pas à interpréter aussi le geste du personnage qui, s’approchant de la Judée (ou de Jérusalem), dirige le doigt vers son front? Ce serait peut-être prétendre à trop de bonheur ; cependant, encore une fois, il y a dans l’archéologie soit profane, soit ecclésiastique, des explications pires que les miennes, et qui n’ont pas fait jeter la pierre à leurs auteurs. Du reste quiconque a un peu parcouru les écrivains ec-

suurais rien répondre qui me satisfit bien moi-mème. Pour en partager du moins la tâche avec d’autres qui paraissent la porter assez légèrement, disons que, dans la TSotilia dignitatum de la Bibliothèque nationale, la Palestine seule, entre toutes les provinces, est représentée aussi par un personnage barbu. Était-ce le signe d’une opiniâtreté invincible de la race juive à maintenir l’usage de ne point se raser, malgré les coutumes qui variaient autour de ce peuple tenace ? Quant à la blancheur de la barbe et de la chevelure que donne le manuscrit de Drogon à la signification de la Judée, cela n’est peut-être pas sans quelque affinité avec le langage de Fortunat (Opp. P. i, libr. v, 5, ed. Luchi, p. 16ô, sq.), qui parle plusieurs fois du peuple juif comme on parlerait d’un vieillard :

« Quid facis, o Judæa cohors, nec docta vetustas ?

Ut vilain rénovés, credere disce senex.

Lactea canities sapiat majora juventæ,

Corpore deficiens crescat honore senex.

Crede meis aut crede tuis convicta senectus,

Etc. »

1 Plusieurs monuments de la lin du moyen âge le représentent emmanché à la manière d’une hache, mais toujours entre les mains d’ouvriers en cuir , qui s’en servent comme d’un tranchet pour couper verticalement.

2 C’est le chant ambroisien pour la bénédiction du cierge pascal (E xultel), reproduit dans la collection de M. Adalb. Daniel [Thesaur. tnjmnologic., t. ir, 305-307). On verra si

tous les mots n’y portent pas. « omnipotens æterne

Deus, qui populorum pascha cunctorum non pecudum cruore nec adipe, sed Lnigeniti lui Domini uostri Jesu Christi san-

guine corporeque dedicasti : ut supploso ritu gentis ingratæ, Legi gratia succederet; et una viclima per semetipsam tuæ majestati semel oblata, nninditolius expiaret oll'ensam. Hic est agnus. ... ; nam quæ patribus in figura eontingebant, nobis in

veritate proveniunt Quia pasclia nostrum immolatus

est Chris lus (1 Cor. v, 7), non solum corpore epulemur Agni, sed etiam inebriemur et sanguine ; hujus enim tanlummodo

cruor non créât piaculum bibentibus, sed salutem Ecce

■cetera transierunt et facta sunt omnia nova (II Cor. v, 17) ; nam circumcisionis mosaicæ mucro jam scabruit, et JesuNave acuta lapidum obsolevit asperilas (Jos. v, 2-9). Christi vet o populus insignitur fronte, non inguine ; lavacro, non vulnere; chrismate, non cruore. Etc. » Cf. Augustin. Serm. clxi, 5, C> (Opp , t. v, 773). — Joann. Damascen. De fuie orthodox., iv, 11, 25 (ed. Lequien, t. i, 2G&, 299).

Certes, les saints Pères, après S. Paul (Rom. ii, 25-27; iii, 30; iv, 9-12. — Cal. v, 1-6; vi, 15. — Col. ni, 11. — Etc.j, n’ont pas manqué d’insister sur l’abolition de la circoncision, et des rites judaïques supprimés avec ce signe de l’ancienne Alliance; mais le rapprochement d’un texte si approprié à notre monument, et du passage de S. Ambroise qui nous a servi à expliquer le baril placé sous l’escabeau ( suppedaneum ) dans ce même bas-relief, pourrait faire soupçonner qu’une influence milanaise aura dirigé la main du sculpteur. A défaut d’autre renseignement sur l’origine de notre ivoire, cet indice n’est pas à mépriser, ce semble. Par le fait, S. Ambroise est un des docteurs chrétiens qui se sont le plus étendus sur la circoncision, ses raisons mystiques, et son abrogation après le sacrifice de la grande victime dont le sang avait donné à l’ancienne loi tout ce qu’elle avait d’efficacité. Cf. Ambros. epist. 72, 1U (t. i, 1071, sq. ; 1080, sqq.).

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

clésiastiques sait qu’on y trouve cent fois ce souvenir du signe de la croix marqué sur le front du chrétien 1 comme un sceau d’admission dans l’Église. 11 est donc pour le moins très probable que le sculpteur aura été inspiré par cet enseignement si fréquemment rappelé aux fidèles.

Je ne prétends point toutefois insister plus que de raison sur l’influence particulière d’un texte pris entre mille, ni rendre parfaitement compte du moindre détail. Si l’on cherche surtout ce qui a été déposé au fond de ces représentations aujourd’hui devenues pour nous presque énigmatiques, on le rencontrera tout vivant dans les liturgies et les monuments littéraires de l’Église2 *; car ce n’est vraiment qu’une manière d’exprimer pour les yeux ces paroles de Jésus-Christ lui-même : C’est le sang de la nouvelle alliance. ~

De même, pour ne pas risquer des explications contestables sur des faits de peu de valeur, ne recherchons pas trop curieusement ce que l’artiste de Bamberg a prétendu faire dire aux deux personnages qui s’entretiennent à gauche de la croix. Ce qui paraît à peu près hors de doute, c’est que l’on ne doit point chercher là l’Église (la nouvelle loi), qui est très clairement figurée près du côté percé de Jésus-Christ, et qui sûrement n’aura pas été reproduite une seconde fois dans le même tableau. 11 y a donc lieu de croire que l’on prétendait peindre la Synagogue (l’ancienne loi) dans cette femme debout qui parle à la Judée (ou Jérusalem) ; et je ne sais si son capuchon pointu est dû au souvenir de quelque chose comme le bourrions, qui dès lors aura semblé caractériser non seulement les Arabes, mais avec eux tous les descendants d’ Abraham, ou si c’est dès le temps de nos ivoires une trace ancienne de ce que nous retrouvons plus tard dans les monuments du treizième siècle, où les Juifs sont toujours coiffés d’un chapeau qui se termine en pointe à son sommet. 4

1 J’en ai réuni ailleurs ( Vitraux de Bourges , n“ 25 ; p. 37, notes 2 et 3) un assez grand nombre pour pouvoir me dispenser d’y revenir au long, quoiqu’il soit aisé d’en indiquer bien d’autres. Cf. Cyprian., Testimon. adv. Jud., ii, 22 (ed. Baluze, p. 294). — Notker, sequent. xi, 4, 5 (ap. Daniel, Thés, hymnol., n, 14. — Exultet romain, str. 10 (ibid. 304).

2 Pour l’Église latine, il peut assurément suffire de renvoyer à ce qui a été rassemblé dans l’exposition des Vitraux de Bourges, où l’on n’a pas trouvé que je péchasse par défaut de pièces à l’appui des assertions. L'Église syriaque a dans son office de l’adoration de la croix (ap. Steph. Borgia, De cruce valicana, appendix) des pages qui seraient citées quasi tous les jours et seraient connues de presque tout le monde si elles appartenaient à la littérature profane. La seule crainte de trop étendre ce mémoire me fait renoncer à en traduire au moins quelques parties; mais les plaintes de la très sainte Vierge (un peu amères toutefois), la prosopopée de l’Église

(pardon de mêler la rhétorique à ces grandes choses!), les imprécations contre la Synagogue, et l'appel aux prophètes et aux patriarches, sont des traits dont la vigueur et l’élévation frapperont quiconque n’aurait pas pris son parti de méconnaître le beau quand il est l’œuvre de la piété chrétienne. Cf., I. cit., p. xvi, sqq. ; xxij, sq. ; xxvi, sqq. ; xxxiv, sqq.

Quant à la liturgie quotidienne, pour ainsi dire, du même

rite, plusieurs passages y rappellent la substitution des Gentils au peuple juif, la personnification de l’Église et le calice qui la caractérise dans les monuments. Cf. Adalb. Daniel, Tkesaur. Iiymnolog., ni, 183; 224, sq. ; 227, sq. ; 231, 233,

Je n’ai pas remarqué que l’Église grecque insistfit beaucoup sur ces motifs. Si je ne me trompe, elle n’y fait communément allusion que par des traits rapides qui supposent, il est vrai, ces aperçus, mais qui ne les développent guère. Telles sont, par exemple, certaines expressions dans les menées pour la fête de la Circoncision (Venise, 1843, p. 9, 10) et de la Purification (p. 15), ou dans l’office de la semaine sainte (nuou/X ibid., 1837 ; p. 362, 411, 412, 416). Mais tout cela n’est guère plus explicite que ces autres paroles empruntées à l’Écriture (Gai. ni, 13J et que l’Église grecque redit plusieurs fois, en particulier à la messe ; VÇyiyopaax; rqxxç ix txç za zxpz; TOU Wo'pouf 7 w t qaiw crou àçu:m. Ce n’était donc pas sans raison que je cherchais ailleurs l’explication de nos ivoires.

3 Cf Cosm. Hierosolymit. Ilymn. xii (ap. Galland. Biblioth. Vett., PP. xiii, 252 d). Mais ici encore ce n’est qu’un mot, et comme une simple étincelle qui expirerait tout d’un coup faute d’aliment.

4 Plus tard, surtout en Allemagne, la pointe de ce singulier chapeau est surmontée d’un petit globe.

CINQ IVOIRES SCULPTÉS (PI. IV-VIïï). 59

Mais si l’Église ne figurait point à Bamberg dans ce dialogue, il serait assez naturel d’en conclure qu’elle n’a pas dû trouver place dans la scène toute semblable que présente l’ivoire de Paris. Là cependant, outre que Ja Nouvelle Loi ne paraît point à la droite du crucifix, les deux étendards permettraient de penser qu’on a voulu aboucher les deux rivales au moment qui va décider de la lutte L On pourrait toutefois objecter que l’attitude de ce personnage qui tourne le dos au Fils de Dieu ne paraît pas bien choisie pour l’Eglise, et que sa place semble remplie par ce baril qui représente le calice au bas de la croix. J’avoue que ces difficultés ne seraient point de pures chicanes ; et néanmoins, sans pouvoir les résoudre d’une manière péremptoire, je penche tout à fait vers l’idée d’un dialogue entre les deux Lois, dont l’une va faire place à l’autre. Ce qui, dans cette supposition, s’écarterait du système adopté par le sculpteur de Bamberg ne serait qu’une nouvelle preuve de la liberté qui fécondait un même type par mille variétés pleines de vie dans l’art du moyen âge.

AUTRES PERSONNAGES ALLÉGORIQUES MOINS EMPLOYÉS QUE LES PRÉCÉDENTS PAR L’ART CHRÉTIEN.

12. Pour l’époque qui nous occupe Phœbus et Phœbé n’étaient plus que les personnifications poétiques des deux grands flambeaux du jour et de la nuit, bien qu’elles eussent leur source immédiate dans les croyances aussi bien que dans l’art et la littérature du paganisme. Mais dans l’Europe latine du moyen âge ces formes empruntées à une civilisation toute différente perdirent promptement ce qu’elles avaient eu de faveur dans l’antiquité païenne ; et bientôt on ne les employa plus guère que près de la croix, ou leur caractère d’archaïsme s’accordait assez bien avec la solennité d’un si grand spectacle.

Nous avons vu le type de la Synagogue, modelé d’abord sur les symboles ethniques de l’art païen, se modifier ensuite jusqu’à devenir une invention toute chrétienne, et puiser dans cette transformation une sève qui la rendit aussi féconde que vivace. D’autres personnifications paraissent ici (sauf l’ivoire de M. Carrand) qui ne s’établirent pas solidement sur le sol chrétien des contrées latines, et s’effacent toujours de plus en plus chez nous après l’âge carlovingien.

Au pied de la croix, à droite et à gauche (et même au bas de toute la composition dans

1 Entre bien des textes qu’on pourrait alléguer, et après occubuit Clnistus; sed corpus suum Ecclesiæ transmisit ad tous ceux que j’ai réunis soit ici, soit dans l’explication des raensam, ut esscl cœleslis caro manducaturis Genlibus ad sa- Vitraux de Bourg s, indiquons-en un de S. Pierre Chryso- lutem. Etc., etc. »

logue (serni. xcv) appliquant à l’Église ce que l’Évangile (Luc. Cf. oflic. syriac., ap. Sleph. Borgia, op. cil., p. xxxv. — vu) raconte de la conversion de Madeleine : « Et ingressus Sedul. carm. paschal. libr. v, 351, sqq. (ed. Arevalo,

domum phariseci Quam donium? Nempe Synagogam in- p. 3A9, sqq.). — Etc.

gressus, accubuit. In Synagoga, fratres, tune accubuit quando

MÉLANG ES D’ARCHÉOLOGIE.

l’ivoire de Bamberg), sont assis vis-à-vis l’un de l’autre deux personnages que leurs attributs désignent tout d’abord comme des êtres mythologiques. A droite (excepté dans le bas-relief de Tongres), c’est un homme barbu, à la chevelure négligée, tantôt assis sur un monstre marin, tantôt épanchant une urne qui suffirait à le caractériser comme un dieu des eaux. Il tient soit une rame (ou un gouvernail), soit un poisson, soit une corne d’abondance, soit (dans une grande miniature d’un manuscrit de Charles-le-Chauve, à Munich) un trident : symboles qui désignent assez clairement l’Océan (ou Neptune, comme on l’entendait alors *) père des fleuves0-, voire même de toutes choses Si les antiquaires trouvent que cela n’est pas suffisamment classique, ils auront bien à se courroucer davantage lorsqu’une autre fois nous leur montrerons ce que devinrent plus tard les types qui leur paraîtraient déjà dégradés ici; et cependant ces dégradations successives appartiennent à l’histoire de l’art, j’ose même croire qu’on y trouverait quelques lumières pour l’explication de certaines transformations antiques où l’on cherche parfois plus de métaphysique que la nature humaine n’en comporte en ces matières peut-être. Une dose honnête d’inintelligence ou de laisser-aller demande sa part dans les affaires populaires; et si les hommes d’esprit interviennent, qui osera dire que ce ne soit pas pis encore? Là est, si je ne me trompe, la clef de plus d’une énigme mythologique où l’on dépense trop souvent des Ilots d’érudition qu’un modeste filet de bon sens eut remplacé avec avantage.

13. De tout cela je ne demande en ce moment qu’à conclure une chose. On me passera bien sans doute que le poisson de Tongres (pl. VI) n’est pas une dérogation trop bizarre à l’usage antique de représenter l’Océan ou Neptune avec un dauphin 1 * 3 4 ; aurai-je plus de peine à me faire accorder que les cornes en manière de serpents (Pl. IV et VIS) sont ici tout simplement une métamorphose des pinces de crabes mal comprises? 11 est reconnu que cet appendice étrange caractérisait les divinités marines, et spécialement celles qui présidaient aux ports6. Un artiste du Nord, pour qui les traditions païennes étaient rompues, et qui pouvait bien ne connaître ni crabe ni homard, n’aura-t-il pas cru voir dans les chelœ des Tritons, ou d’Amphitrite, ou de l’Océan, une tête de serpent avec sa bouche et au besoin avec ses yeux? Il faut

1 Isidor., Etymolog., libr. vin, cap. ii (ed. Arevalo, t. m, 382) : « Neptnnum aquas nuindi prædicant ( Gentiles ). »

7 Hom. lliad., xxi, 195, sqq. (et commentt. in h. I.) :

... pJya cÛc'voç û/savoto

Eç O'J TTcp TÏX'JTiÇ TVOTXUOl. . ,

K cù Trxffxi '/.privai. , .

3 Virgil., Georg., iv, 382 :

« Oceanumque patrem rerum. »

Cf. Serv. in li. I. — lliad., xiv, 201. Martianus Capella (De nupt. philolog., § 5/i, libr. i) l’appelle : « Neptune, lar omnium cunctalis. »

4 Cf. E. Q. Visconti, Mus. P. Clement., t. iv, n° 32. Une

statuette en bronze de l’Océan, au cabinet des antiques de la

Bibliothèque nationale, paraît bien avoir porté primitivement un dauphin sur sa main droite à la manière du Neptune expliqué par Visconti.

5 Dans l’ivoire de Bamberg un de ces serpents a été brisé, mais la trace en est fort reconnaissable dans l’espèce de stigmate marqué sur le côté droit du front. Ce n’est pas, du reste, la seule partie de ce bas-relief que le frottement ou quelque choc ail dégradée.

6 Cf. Winckelntann, Monum ined., n° 21, A3 et 110. — E. Q- Visconti, Mus. P. Clcm., t. jv, n° 33; et t. vi, n° 5. — Etc. C’était une sorte de rébus (entre tant d’autres qu’adoptait l’art ancien, comme le savent tous les antiquaires) fondé sans doute sur le double sens de qui signifiait à la fois pince de crabe al jetée gui protège un port.

se rappeler que ce qui n’est pas clair pour l’esprit l’est rarement pour l’œil, et que l’on dessine souvent avec inexactitude ce dont l’intelligence ne se rend pas compte. Les gravures archéologiques des siècles passés démontrent à chaque instant ce phénomène, qui a été fatal à bien des antiquaires. Or la pince de crabe, eût-elle été bien distincte, devait paraître une coiffure absurde au dessinateur chrétien qui aurait eu à la copier. Le serpent au contraire pouvait lui sembler justifier à merveille un texte de Servius1, ce grand maître des choses classiques au moyen âge. Ainsi déçus quant au fond, nos artistes ont au moins respecté la forme en quelque chose; car cette courbure des deux serpents dans l’ivoire de Tongres peint passablement l’espèce d’embrassement des chelœ opposées l’une à l’autre ; et l’angle qu’on leur faisait décrire à Bamberg, sans être bien facile à exécuter pour un crabe, était du moins impossible à un serpent.

L’ivoire du roi de Bavière (PL VIII) remplace cela par les ailerons que l’antiquité donnait à Mercure et au Sommeil, mais non pas, que je sache, à l’Océan. Du reste, comme, si je ne me trompe, ces ailes au front désignaient l’inconstance, la fougue, la fantaisie, l’agitation, les déterminations subites et impétueuses dictées moins par la raison que par une volonté inquiète qui ne se plie à nulle loi2; on conviendra que l’Océan les méritait entre tous les dieux du monde païen. C’est aussi à ce titre, sans doute, que les personnifications des vents ont reçu ce même attribut dans un manuscrit de S. Isidore ( De rerum naturo ) conservé à la bibliothèque publique de Laon (n° A22) ; et qui semble appartenir au dixième siècle. Que si l’on avait prétendu tout simplement inscrire ainsi le nom de l’Océan sur sou front (D./.eavôc, wxùç) en manière de rébus , le moyen âge latin n’avait pasbesoin des Byzantins pour cette curiosité philologique, dont les éléments (même latins) lui étaient donnés dans les étymologies de S. Isidore. 3

l/j. En face de l’Océan, et constamment à gauche de notre Seigneur (sauf dans la planche VI 4), une femme à demi nue embrasse ou même allaite des enfants ou des serpents. Près d’elle ou dans une de ses mains on peut reconnaître une corne d’abondance5 remplacée par

1 Serv. ad Æn. v, 95 : « Nullus locus sine Genio est, qui per anguem plerumque ostenditur. »

Jene me crois pas obligé (et d’ailleursje ne me soucie pas) de chercher des raisons profondes à ce qui peut bien n’êtrc qu’une bévue. Sinon j’aurais beau jeu à voir dans ce symbole une indication de la propriété divinatrice dont jouissait le vieux Protée, ou de l’oracle de Delphes, dont Neptune avait été le titulaire primitif, ou de quelque autre chose que je garde en réserve. Ne se pourrait il pas aussi que les serpents servant de cornes à ces figures de l’Océan fussent des anguilles : /rXr, devenu hy/jl-jç ? Je propose très modestement cette conjecture, qui ne laisse pas d’être un peu tolérable, et d’excuser passablement mes artistes.

2 Au fond, si l’on veut être franc, a-t-on bien rendu raison

de tous les cas où cet attribut se présente? Cf. Mus, P. Clcm.,

5 Isidor., Elymol., libr. xm, 15 (t. tv, 1 2û) : « Oceanum

et Græci et Lalini ideo nominant. .. a celeritate, eo quod ocius currat. » Cf. Cornut., l)e nat. Deor., cap. 8.

4 Entre huit ou neuf monuments chrétiens bien présents à mon esprit, qui placent près d’une figure principale les personnifications dont nous faisons l’examen en ce moment, je ne vois que le bas-relief de Tongres qui donne la gauche à la Mer. El encore y a-t-on représenté à droite (près de la Terre) un petit personnage qui paraît sortir de la mer, comme si le reste n’eût été qu’une distraction sans conséquence, ou que l'on était bien aise de racheter par un correctif.

5 Sur l’ivoire du roi de Bavière (pl. vnr), la situation de cet attribut et la manière dont est traitée la végétation qui en sort pourraient faire penser à un carquois. Il n’est pas même bien sûr que l’artiste ait prétendu représenter autre chose dans sa manière d’entendre le modèle quelconque qu’il avait sous les yeux ; car je ne puis m’empêcher d’attribuer ce bas-relief à un ouvrier maladroit travaillant d’après un beau modèle.

un arbre sur l’ivoire de Tongres. Tout cela doit faire comprendre qu’il s’agissait de caractériser la Terre. Les mamelles gonflées, les enfants, la corne d’abondance et les rejetons qui s’en élancent peignent sa fécondité sous des formes qui n’ont rien de nouveau ni d’étrange. Le serpent qui entoure son bras rappelle Isis et la Santé ou Hygie; c’est d’ailleurs un symbole assez constant des divinités salutiferœ. Mais que cet animal suce le lait de la déesse (car c’est au moins le souvenir d’une déesse qui présidait à cette représentation), cela peut sembler un peu fort. Ce symbole s’éclaircit en s’exagérant dans une miniature du onzième siècle publiée par d’Agincourt, où la Terre allaite à la fois un serpent et une vache1 : comme pour montrer (en réunissant toutes ces figures) qu’elle est la nourrice des reptiles, des quadrupèdes et des humains ; ainsi que nous avons vu la Mer caractérisée par les poissons et les crustacés qui vivent dans son sein. Ceci, sans préjudice pour tout autre motif à découvrir ou à inventer.

D’ailleurs le serpent avait une signification chthonienne (comme on dit) tellement prononcée qu’elle n’avait pas besoin d’être complétée pour devenir intelligible. On connaît les serpents du char de Cérès et de Triptolème, et les géants anguipcdes fils de la Terre. Chez les anciens ce reptible était particulièrement caractéristique de la terre - : sans doute parceque sa structure même, réduite au simple tronc, l’oblige à toucher habituellement le sol par beaucoup plus de points qu’aucun autre animal. Quelque chose de semblable a fait placer parfois un sanglier près de la Terre personnifiée.

15. J’évite cette fois toute excursion vers des siècles plus rapprochés de nous, afin de ne pas anticiper sur les développements que d’autres sculptures moins anciennes inspireront à mon collaborateur. 11 en est une, à peu près contemporaine de nos bas-reliefs, qui réclame une mention ici; parceque, publiée à une époque où l’étude du moyen âge était bien peu avancée encore, elle peut recevoir aujourd’hui une interprétation plus satisfaisante. C’est une des plaques d’ivoire qui recouvrent le manuscrit de la Bibliothèque nationale connu sous le nom t X èvangèliaire de Char les- le-Chauve*. Jésus-Christ, assis dans une gloire , remet à S. Pierre les clefs, et à S. Paul un livre. Entre les deux apôtres un personnage demi-nu, à la barbe touffue et négligée, est assis sur le sol, et élève le regard vers la scène principale ; sa

1 D’Agincourt, Peinture, Irc partie, pl. 56, n“ h ; et p. 68, sv. Je ne dirai rien d’Isis allaitant le bœuf Apis, quoique d’autres à ma place n'y eussent sûrement pas manqué ; mais je puis bien rappeler les représentations antiques de la Terre s’appuyant sur un bœuf. Cf. Winckelmann, Monum. ined ,, n° 28. — Visconti, Mus. P. Clem., f. v, n° 5. -^-Etc. Ce sera d'ailleurs, si l’on veut, un symbole de l’agriculture qui rend la terre féconde, car les Grecs n’imaginaient pas plus l’emploi du cheval pour la charrue que celui du bœuf pour la chasse; c’étaient pour eux deux choses également plaisantes. Cf. Clem. Alexandr., Coliort. ad Gentes (ed. Venet. , p. 80). Ici encore, et peut-être plus à propos, pourrait revenir le texte d’Hélio-

dore indiqué plus haut (n° 6) à l’occasion des bœufs de la Lune.

2 Arnob. adv. nation., vii, û6 (ed. Hildebrand, p. 589) : c . . . si repsit ( Æsculapius ) ut coluber, non pedibus se ferens. . . sed ventre nixus ac pectore; .... quid aliud possumus quant generis eum dicere fuisse lerreni. . . ? » Hérodote (libr. ij raconte une consultation d’aruspices grecs fondée sur celte espèce d’axiome ; que le serpent est enfanté par la terre.

3 Elle a été décrite et publiée par M. Ch. Lenormant dans le Trésor de... glyptique, bas-reliefs, pl. xx, et p. 16. Cf. Waagen, op. cit., t. m, 701.

CINQ IVOIRES SCULPTÉS (Pl. IV-VIII).

tête (un peu fruste) est cornue, et peut bien avoir été armée des c/te/œ antiques; sous son bras gauche est une rame, et la main droite paraît tenir un poisson ; mais tandis que de l’autre main il épanche une urne, un serpent s’enroule autour de son bras droit. Le sujet de tout le bas-relief est assez évidemment la mission des apôtres et comme un abrégé de ce que peignent d’anciennes miniatures sous le titre festum divisionis aposlolorum ; cela étant, quel sens aurat-on prétendu donner à la figure mythologique qui s’y mêle? Si ce n’était le serpent qui ne convient point à un fleuve, on pourrait songer que c’est le Jourdain 1 personnifiant en quelque façon la Palestine; et que son rôle ici est de rappeler le texte d’Isaïe2 quand il prophétisait la prédication de l’évangile par toute la terre : La loi sortira de Sion , etc. Mais les divers attributs qu’a reçus cette figure portent à croire qu’elle est placée là comme afin d’agrandir immensément l’horizon du tableau en désignant la portée du ministère que reçoivent les apôtres 3 4 envoyés pour prêcher à toute créature. Il semble que ce soit une manière de rendre palpables ces paroles du roi prophète que tant de docteurs et l’Église elle-même appliquent à la mission apostolique 4 : L’éclat de leur voix s’est étendu à la terre entière , et leur parole a atteint les limites du globe 5 *.

16. Cependant quel sera , dans nos quatre ivoires , le sens de ces personnifications de la terre et de la mer ainsi placées près de Jésus-Christ expirant? Je pourrais, m’aidant du beau fragment de ce missel gallican cité plus haut0, y chercher la douleur de la nature entière, qui pleure son maître7; mais, on ne saurait trop le dire, parcequ’on ne peut le dire assez, ce n’é-

1 Cf. Winckelmann, Monumined., n° 21. — Buonarruoti, op. cil., p. 7.

2Is., ii, 3 : « De Sion exibit lex, et verbum Domini de Jérusalem. »

5 Matth., xxviii, 19 : « Eunles ergo docele omnes genles. » Cf. Marc., xvi, 15.

4 Ps. xvin, 5.

5 On pourrait opposer, comme tin de non-recevoir, le sexe de Punique figure en laquelle auraient été réunies ces deux personnifications de la Terre et de l’Océan, et dire qu’une femme eût été préférable à une figure virile pour cette réunion {y ai* et 0â).xT<7x. Cf. Mus. P. Clément, t. îv, n° 18), puisque les personnifications prennent ordinairement dans l’art grec le sexe indiqué par le genre grammatical du nom qu’elles symbolisent. Mais supposé même qu’une telle objection dût être toujours prise fort au sérieux pour des monuments de l’époque classique, il faut se souvenir que nous n’avons pas à apprécier une production de l’antiquité, quoique ce soit peutêtre un travail grec. 0<ie si c'était l’œuvre d’un artiste latin, la sévérité y serait bien plus intempestive. Car les nations d’origine germanique durent perdre bientôt non seulement le souvenir, mais surtout l’intelligence des symboles grecs, parfois un peu délicats; et quand la signification échappe à l’esprit la forme est bien près de s’altérer. Or voici com-

ment Theodulf lui-même, sous les premiers carlovingiens,

rendait raison (ap. Sirmondi opp., Venet., 1728, t. ii, 817

sqq.) des attributs de la Terre mêlés à ceux de Cybèle et autres dans une représentation exécutée sous ses ordres :

« Quo terræ in speciem perstabat pulcra virago Quæ pucruin lactat, fruge replet calalhum ;

Turritumque caput magni et sinuaminis anguem,

Inque manu clavem, cymbala et arma veliens.

Hæc puerum lactat, quonium nascentia pascit,

Agricolæ ingenium signât in angue vafrum

Cymbala sunt sonitus fiunt qui agrestibus armis,

Factitat aut opifex quilibet arte sua.

Et quia pro patria cuncti confligere debent.

Effigies, Tellus, bine veliit arma tua.

Etc. »

G Ap. Mone (ci-dessus, n° A) :

« Quod deflent elementa nefas. »

Cf. ofïïc. Syriac., ap. St. Borgia, op. cit., p. xxxix, xxvij. — Etc. Néanmoins la plupart du temps quand les Pères semblent se rapprocher de cette idée, c’est moins d’allliction qu’ils parlent que d’un effroi respectueux.

7 Malgré la doctrine des quatre éléments, les écrivains ecclésiastiques, et surtout les hymnographes, semblent réduire volontiers le système du monde à trois termes (trina mundi machina) en manière d’empreinle de la Trinité : Ciel, Terre et Mer. On l’a pu remarquer dans la principale inscription de

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

Où

tait point d’émouvoir le sentiment qu’il s’agissait dans le spectacle du Calvaire comme nos pères l’entendaient. La piété (telle que certaines gens la comprennent aujourd’hui) leur semblait peser bien peu si elle ne prenait sa source dans de grandes pensées et des convictions mâles. Ils comptaient que les cœurs auraient toujours assez de tendresse si l’esprit était possédé par les leçons d’une foi solide et profonde, et visaient beaucoup moins à faire trouver des larmes aux hommes qu’à inspirer une religion haute et virile aux femmes même1. D’ailleurs, quoi qu’il en soit de toute considération à priori 3 nous avons une explication jadis populaire dans l’ollice ecclésiastique que le temps de la Passion ramène chaque année, et où le chefd’œuvre de Fortunat ( P ange , lingua, gloriosi prœlium certaminis ) nous montre l’univers entier participant à la rédemption de l’homme2 par une sorte de restauration qui s’étend jusqu’aux êtres insensibles. Entre les auteurs qui se rapprochent de ce langage, les uns voient dans la mort de Jésus-Christ F affranchissement des éléments qui ne servaient qu’à regret à l’idolâtrie dont ils étaient devenus l’objet chez presque tous les peuples3 ; d’autres nous parlent de cette sanctification que reçoivent les éléments pour être élevés à des honneurs qu’ils n’avaient point connus jusqu’alors : l’eau recevant du Saint-Esprit par la croix un pouvoir régénéra-

la grande châsse d’Aix-la-Chapelle (ci-dessus, 1. i, p. 16) qui lait dire à notre Seigneur :

« Pontus, terra, polus mihi subditur ; hæc rego solus. »

Cela remonte bien haut, puisque les poèmes sibyllins (libr. vi. v. 16, sq.) disaient déjà en parlant de l’incarnation :

« . . Domus ellundet stirpem davidica cujus In manibus totus mundus : tellus, mare, cœlum (CL, libr. vin, v. 20, sq.; et Lactant., i, 6) ; et l’observation de cet antique usage n'a pas échappé au coup d œil exercé de M. Moue (/. cit., p. 26 et oh, sv.). Nous en retrouverons incessamment plus d’un exemple.

1 C’est apparemment ce que l’Église veut exprimer quand elle nous fait répéter dans l’ollice des saintes femmes (et non pas seulement des martyres ou des \ierges) :

« Fortem virili pectore Laudemus omnes fœminam.

« Rex Christe, virtus forlium, Qui magna solus eflicis,

Cf. Venant. Fortunat. Prolog. ad vit S. Uadegundis (Opp., I\ ii, p. 78).

2 o Mite corpus perforatur :

Sanguis, unda produit ;

TF.RRA, PONTUS, ASTRA, mundus Quo lavantur flumine. »

Ce point de vue était en faveur au moyen âge, où on le trouve rappelé en diverses occasions, comme dans ce chant pour le couronnement de Conrad-le-Salique (ap. Du Méril, Poésies populaires latines antér. au douzième siècle, p. 287, sv.) :

« Gratuletur onmiscaro

Christo nato Domino Qui pro culpa protoplasti Carnern nostiam induit,

Ut salvaret cpiod plasmavit Bei Sapientia

» Melos cuncti concinentes,

Gratiarum actiones,

.... illi solvimus Aciern qui nostræ mentis Roboravit ad cernendum Summi Patris coæternum

Verbum per quod cuncta

Restaurantur et reguntur Elementa.

Etc. »

La bibliothèque de Laon possède un manuscrit (n" 60, p. 21 et 22 du catalogue imprimé,) dont l’objet est précisément cette réconciliation des créatures même inanimées avec le Créateur, par suite de l'incarnation qui lève l’anathème prononcé dans le paradis terrestre après la première désobéissance. Comme j’ignore l’époque de ce fragment, qui paraît avoir été transcrit au treizième siècle, je m’en tiens à la désignation vague que fournit le catalogue; d’autant que les preuves ne manquent pas pour montrer la popularité de cette manière d’interpréter S. Paul quand il parlait (Eph. i, 10. — Col. i, 20. — Etc.) d’une sorte de création nouvelle qui date du Calvaire, où tout rentre dans la concorde au Ciel et ici-bas. Cf. Leon. M. serin, lvii (de Pass. vi), ù; lix, 7 ; lxi, 5 (ed. Ballerin , t. i, 216, sq. ; 228, 236).— Theodoret. in Eph. i, 10, et in Col. 1,20 (ed. Nœsselt, p. hhh, Ù79, sq.).

3 Cf. Pseudo-Ambros. In Epli. i, 10. (Opp. t. n. Appendis, p. 233. ) — Hraban. In h. I. (Opp. t. v. A25.) — Pseudo Augustin. (Chrysost.) De passione (Opp. t. v. Append. 273). — Etc.

teur, enfantera les hommes pour l'éternel héritage; la terre, qui a bu le sang du Fils de Dieu, ne recevra plus nos corps que comme une semence confiée à son sein pour la moisson du Père de famille; l’air où la croix de Jésus-Christ s’élève est purifié du séjour des esprits mauvais dont il avait été l’empire, etc., etc. 1 Aussi les homélies pascales, comme les hymnes, montrent-elles fréquemment dans la nouvelle parure que le printemps donne au monde un indice de la création renouvelée par le triomphe qui couronne les souffrances de notre Seigneur2 ; et maint auteur ecclésiastique a cherché une histoire de la réintégration de l’univers dans la comparaison de sa formation première et de la déchéance par le péché, avec la réhabilitation par la croix 3 , au môme mois, au même jour et quasi à la môme heure précise.

Si quelqu’un voulait que, se plaçant à un autre point de vue, on considérât ces trois prinpales parties de l’univers (le ciel, la terre et la mer) comme rendant ici tout simplement témoignage à la divinité de celui qui meurt sur ce gibet, il pourrait invoquer l’autorité de S. Grégoire à l’appui de sa conjecture 4. Toutefois, malgré l’opportunité apparente d’une citation qui

1 Id. Pseudo-Augustin. (Chrysost.), /. cit. — Etc.

Ce peut être pour ce motif que l’Océan est assez constamment placé à droite de Jésus-Christ, c’est à dire du côté où l’eau coula mêlée avec le sang pour figurer le baptême.

Durant le temps qui s’écoulait entre l’impression de la feuille précédente et la correction de celle-ci, M. l’abbé Catillon, professeur au séminaire de Laon, a bien voulu me transcrire le fragment du manuscrit dont je parlais tout à l’heure (page précédente, note 2). Ces lignes n’ont pas été appréciées bien exactement par l’auteur du catalogue imprimé, mais elles ne laissent pas de présenter quelque chose comme ce que je leur prêtais. Ce devait être un développement des paroles de S. Jean (Apoc., xxi, 1. Cf. Isai, lxv, 17; lxxvi, 22) ; « Vidi cœlum novum et terrant novam, « où plusieurs ont cru voir l’annonce d’une rénovation de toute la nature après la résurrection générale. Sans rechercher, pour le moment, si cela est imprimé quelque part, je le reproduis presque en entier : « Cœlum, sol, luna, quæ nunc festinant cursunt..., quasi cupientes in meliorem statum immutari ; tune fixa stabiliter rnanebunt, quieta et mirabili glorificatione immutata. Sol, teste

Isaia (xxx, 26), habebit lumen seplem dierum Aqua,

quæ corpus Christi tangere meruit et sanctos baptismate lavit, omnem decorem crystalli transcendet. Terra, quæ in gremio suo corpus Domini fovit, tota erit ut paradisus ; et quia sanctorum sanguine est irrigata, odoriferis floribus, liliis, rosis, immarcessibiliter erit perpetuo decorata. Etc. »

2 Notker (ap. Daniel, Thesaur hymn., u, 13.) seq. Pasclial. :

u Fa vent igitur, résurgente Christo, cuncta gaudiis:

Flores, segetes redivivo fructu vernant ;

Et volucres, gelu tristi terso, dulce jubilant.

« Lucent clarius sol et luna,

Morte Christi turbida ;

Tellus herbida resurgenti plaudit Christo,

Quæ tremula ejus morte se casuram ruinitat.

« Ergo die ista exultemus Qua nobis viam vitæ resurgens patefecit Jésus;

Astra, soluin, mare, jucundentur;

Et cuncti gratulentur In cœlis spiritales ebori Trinitati. »

Cf. Ven. Fortunat. Libr. m,cap. 9 (p. 89,sqq.). — Pseudo Augustin., in Pasch. (t. v, append., p. 289, sq.) — Maxim. Taurin. Serm. xxx (ed. Bruni, p. A77). — Joann. Damasc. Cantic. in Pascha (t. i, p. 685). — Ephræm., De divers. Serm. n (Opp. P. Syriac. t. ni, 603.). Etc.

3 Honor. Augustodun. Specul. eccles., in Annuntiatione (fol. 89, v°) :

a Legitur quod ea die eademque bora qua primus homo traditus ( creatus ?) est in paradiso,

Ea etiam Filius Dei, novus homo, conceptus sit in Virginis utero.

Traditur etiam quod ea hora qua Adam de vetita arbore comederit, Ea Christus, in arbore pendens, acetum cum felle biberit ;

Atque ea qua Dominus hominem de paradiso expulerit,

Ea Christus latronem in eum introduxerit. »

Id. Ibid., in cœna Domini (fol. 113, r°) :

« Feria sexta Deus hominem fecit,

Sexta feria eum redemit;

Tertia hora traditur homo esse formatus,

Tertia hora ad reformandum eum Christus neci est adjudicatus. Sexta hora homo mandatum Dei, comedendo, transgreditur;

Sexta hora Christus pro prævaricatione ejus crucifigitur.

Hora nona homo de gaudiis paradisi ejicitur;

Hora nona Christus, pro reconciliatione ejus, morti subjicitur. »

Cf. Joann. de Garland. , de Myster. Eccles., v. 177, sqq. (ap. Fr. Guil. Otto, Comment... incodd. biblioth... gissens., p. 135). — Ofiic. syriac., ap. Steph, Borgia, l. cit. p. xxm . — Ephræm. serm. de Passione (1. cit., 60ù). — Theophylact. in Matth., cap. 27 (ed. de Rubeis, t. i, 159). — Etc. Que le printemps eût été le début du monde (comme son nom français semble l’exprimer), cela ne faisait pas l’objet d’un doute au moyen âge. Cf. Dante, Inferno, i, 37, svv. On pouvait même s’autoriser de Virgile ( Géorgie . ii, 335, sqq.).

4 Gregor. M. in Evangel. libr. i, homil. 10 (ed. cit. t. v,

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rassemble en un même spectacle, comme dans nos ivoires, la Judée, les éléments et les morts sortant du tombeau, il est permis de ne pas y trouver une solution irrécusable ; j’avoue que, pour moi, je suis de ceux qui ne s’en contenteront pas. Mais au lieu de guerroyer sur ce point, il vaut mieux sans doute avancer dans l’explication générale.

17. Aux personnages allégoriques qui viennent de passer sous nos yeux, deux ivoires (ceux de Paris et de Bamberg) en joignent un autre assis directement sous les pieds du crucifix entre la Mer et la Terre. Son siège, élevé et garni d’un coussin, donne lieu tout d’abord de reconnaître cette femme pour quelque chose de supérieur aux personnifications des éléments qui sont représentées sans trône et humblement couchées ou accroupies sur le sol nu ; mais le bas-relief de Paris lui met en main un étendard et même un globe, insigne de puissance souveraine. Cela donne lieu de soupçonner que cette mamelle droite, à peu près découverte sur l’ivoire de Bamberg, est un souvenir décoloré de la Rome- Amazone souvent représentée dans les monuments des empereurs et particulièrement sur les arcs de triomphe b Cela étant, l’artiste de Bamberg n’aurait pas été aussi oublieux de caractériser sa figure qu’on eût pu le penser au premier coup d’œil; car, de part et d’autre, il semble que cette personnification doive être prise pour Borne, ou, si l’on veut, l’Occident (ôii aig) résumé en quelque façon dans sa capitale religieuse et politique On a pu voir précédemment 5 que , selon une tradition fort répandue, Jésus-Christ mourant avait la face tournée vers l’ouest; par conséquent vers la Méditerranée, centre de l’empire romain et de la science païenne ( iilïweq ). Rome, justement nommée la capitale du paganisme4 dès l’origine de l’Église, puisque c’était presque partout en son nom que se versait le sang des martyrs, devint bientôt la capitale des nations converties ( les gentils) lorsque le siège de Pierre y grandit de plus en plus, tandis que les Césars la désertèrent; et cet Occident, qui dans le langage ecclésiastique est le symbole des peuples appelés de l’erreur à la foi par l’Évangile,5 se trouva plus que jamais avoir Rome pour

178) : In omnibus signis quæ vel nascente Domino vel moriente eo monstratæ sunt, consklerandum nobis est quanta fuerit in quorumdam Judæorum corde duritia qui hune nec per prophetiæ donum nec per miracula agnoverunt. Omnia quippe elementa auclorem suum venisse testata sunt. Ut enim de eis quiddam usu humano loquar : Deum hune cœli esse cognoverunt quia protinus stellam miserunt ; mare cognovit , quia sub plantis ejus se calcabile præbuit (Matth. xiv, 25, sqq) ; terra cognovit, quia eo moriente contremuit; sol cognovit, quia lucis suæ radios abscondit ; saxa et parietes cognoverunt, quia tempore mords ejus scissa sunt; infernus agnovit, quia lios quos tenebat mortuos reddidit. Et tamen Imnc quem Dominum omnia insensibilia elementa senserunt, adhuc iniidelium judæorum corda Deum esse minime cognoscunt; etduriora saxis, scindi ad pœnitendum nolunt. »

Cf. Tpiw<?tov (ed. Querini) p. 180, etc. Je n’ai, du triodium complet, qu'un exemplaire sans pagination.

1 Notre sculpteur en altérant singulièrement ce type hé

roïque, est bien au moins aussi excusable que Corippus, qui ne le comprenait déjà plus guère quand il disait [De landib. Justin., i, 288) :

«... Antiquam tendentem brachia Romani,

Exerto et nudam gestantem pectore mammam Altricem imperii, libertatisque parentem. »

2 II importerait assez peu que ces bas-reliefs, comme celui que nous rappellerons tout à l’heure, n’eussent pas été exécutés pour la cour impériale. Tout le moyen âge a laissé répé ter, sans que nul s’en formalisât, le

« Roma caput mundi régit orbis frœna rotundi. »

Quant aux Allemands et aux Italiens, le saint empire romain était pour eux tous un idéal que chacun arrangeait à sa convenance , mais dont la réalité n’était contestée par personne.

3 Tome I de ces Mélanges, p. 220, sv.

4 Roma caput gentium, Dii romani, etc. Cf. Augustin. Opp., t. v, 132, Ô39, 1482; etc.

5 Ci-dessus, t. i, p. 80, sv.; 222.

représentant naturel quand l’empire lui-même se partagea entre la ville de Constantin ( Partes or ientis, àvarc/yj ) et celle de Romulus ( Partes occidentis, dixjtç).

Un diptyque italien du neuvième siècle, exécuté pour l’abbaye de Rambona *, place sous la croix la louve qui allaite Romulus et Remus; et le docte Buonarruoti, expliquant ce singulier accessoire de la scène du Calvaire, propose avec quelque hésitation le même sens à peu près que j’indique pour cette femme de nos deux bas-reliefs. L’accord de ces trois monuments semble rendre désormais tout à fait décisive l’interprétation de l’habile antiquaire florentin2; mais elle acquerra plus de force encore, s’il est possible , quand on la rapprochera des paroles d’un évêque espagnol du treizième siècle, qui nous montre le Sauveur mourant les yeux fixés sur Rome 5 pour ainsi dire. Ce sera donc ici, comme à Rambona , sous des formes différentes, le fond de ce que disait si noblement S. Léon le jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul: « Voilà, Rome, ceux qui ont fait luire sur toi l’Évangile de Jésus-Christ ; et, de maîtresse de l’erreur, t’ont rendue disciple de la vérité4, etc., etc.

1 Buonarruoti, Frammenti... di vetro, p. 267, sv. Cf. Thés, diptych. t. ni, p. 171; tab. xxii.

2 II peut être bon de citer encore Jean de Garlande (De myst. Ecclesiœ , v. 415, sq.; ap. Otto, codic. gissens, p. 142), qui exprime assez exactement la même pensée, comme si elle eût été dans l’esprit de tout le monde ; et elle devait y être à celte époque, où les monnaies proclaifiaient le CHRISTUS REGNAT, VINCIT, 1MPERAT :

« Sic sacrifex sacrumque pium fuit (Ch ris tu s) in crucis ara,

« Cujus terra, polus, respublica servit honori. »

3 Luc. Tud., adv. Albigens. libr. n, 12 (Bibl. PP. xxv, 226, sq.), Ad quant mundi partent Christus in cruceconversus erat.

En lisant cés paroles de Luc de Tuy, on aura besoin de se rappeler parfois que le symbolisme chrétien partage volontiers le monde en deux grandes divisions : celle des ténèbres, qui comprendrait à la fois l’ouest et le nord ; celle de la lumière, où l’orient et le midi se confondent. Cf. t. i, p. 81, sv.

« Perquirentibus qua parte dextram vel sinistram in cruce

tenuerit ( Christus ) Illud egregii versificatoris Sedulii,

(juod metrice de passione Doniini legitur, duxi proponere : Splendidus auctoris de vertice fulget Eous,

Occiduo sacræ labuntur sidéré planta; ;

Etc. (Cf. t. I, 221.)

« Ut hæc testantur carmina, quando Christus passione sua consignavit mundum, caput tenuit oriens, pedes occidens, sinistram meridies, et septentrio dextram. Colligitur ex lus dignitas occiduæ regionis, quia Christus faciern versus occidentalem plagam tenuit, contra quant caput etiam inclinavit quando spiritum emisit. Hic summus sacerdos et vere pontifex oblatione sui corporis et spiritus, et respcrsione cruoris sacri, consecravit mundum; et præ cæteris partibus occiduam regioiiem, qui ligandi et solvendi romano antistiti, in occiduo hemisphærio consistent , præ cunctis mundi prælatis contulit

excellentiam in plenitudine potestatis In sancta urbeRoma,

quæ sita est in lateribus aquilonis (Isai., xiv, 13), ante adven-

tum Christi sacrilegis cullibus et nequitiæ legibus super orbem universum exercuit ( diabolus ) principatum. Dominus autem nosler Jésus Christus qui, præliaturus contra malignum principem, crucem ascenderat, et sanctam sibi in lateribus aquilonis et in occiduo climate præelegerat urbem ut servum de potestate dæmonum erueret fugitivum qui suggestione diaboli a justitiæ recesserat sole, et plus gelidus mente quant corpore, captus tenebris ignorantiæ in aquilone, ut occasu culturæ dæmonuin se a facie sui absconderat Creatoris ; insecutus est Dominus inimicum immissione sui spiritus, et eo a throno sanctæ urbis expulso atque dejecto, universa arma in quibus confidebat (Luc., xi, 22) abstulit, et sacerdotii sui atque imperii jq ea solium confirmavit.

« Apertum est præterea versus illud clima, sanctissimum latus ejus de quo exivit sanguis et aqua; emisit Dominus spiritum ut servum mortuum a peccatorum occiduo suscitaret, produxit sanguinem ut congelatum torpore aquilonis culefa-

ceret Dextram contra aquilonem tenuit quia virtute sua

infidelitatis, odii, avariliæ, acediæ, invidiæ, luxuriæ etsuperhiæ principem debellavit. In lateribus aquilonis, in occidua regione, situ tamen calenli sita est Roma mater cunctarum urbium et regina ; ut in se flagret per charitatis Hammam, frigidos calefaciat sanctitatis exemplo, et bona forma rudes et ignorantes illuminet per divinam scientiam. Etc., etc

« Inde est quod prærogaliva specialis privilegii gaudet occiduum clima, eo quod in se cunctarum urbium et dignitatum continet matrem per quam exuberat abundantius bonis cœlestiurn inandatorum. Etc. »

4 Leon. M. in TSatal. Apost. Pétri et Pauli serm. i (t. i, p. 321, sq.) :

«...Isti enim sont viri per quos tibievangelium Christi, Roma, resplenduit ; et quæ eras magislra erroris, facta es discipula

veritatis Isti sunt qui te ad hanc gloriam provexerunt ut

gens sancta, populus eleclus, civitas sacerdotalis etregia, per sacram beati Pétri sedem caput orbis effecta, latius præsideres religione divina quam dominatione terrena. Quamvis enim

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La présence de ce personnage sur l’ivoire de Bamberg, où l’Église se montre très clairement à droite du crucifix, prouve bien que dans l’autre il ne remplace pas l’Eglise, qui n’y paraît point à sa place accoutumée et n’y est pas caractérisée par ses attributs les plus ordinaires. Mais à qui demanderait ce que veut dire l’espèce de voile qui semble flotter sur la tête de l’Occident (ou de Rome) dans le bas-relief de Paris, je ne saurais vraiment quoi répondre, •le m’en console en pensant que, même dans les productions de l’art classique, cet attribut n’a pas toujours été interprété d’une manière bien satisfaisante. Peut-être d’ailleurs n’est-ce pas un accessoire destiné à compléter la figure assise ; auquel cas ce ne serait pas ici que son appréciation devrait trouver place. C’est, du reste, assez de détails sans doute sur ces représentations allégoriques.

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