‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littératureChapitre 29 sur 149 · LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU DE JÉSUS-CHRIST

21. Les artistes auxquels nous devons l’ivoire de Metz et celui de Tongres (PL V et VI) n’ont pas voulu dépasser l’instant presque précis de la mort du Sauveur, et ici, comme d’ordinaire, la simplicité a été le parti adopté par les plus habiles ; mais dans les trois autres basreliefs on a cru embellir la composition par une surcharge, et l’on a étendu la scène jusqu’au jour de Pâques. Nous verrons qu’une certaine unité fort réelle, bien qu’un peu haute, reliait entre eux ces faits en apparence fort distincts ; aussi l’artiste de Bamberg n’a-t-il pas hésité à braver sans détour l’incompatibilité apparente des faits qu’il rapprochait, en plaçant le saint sépulcre avec l’ange et les femmes à peu près au milieu de tout son tableau, hardiesse qui n’a pas été risquée par les autres. Cherchons cependant d’abord ce qu’il y a de commun entre les trois bas-reliefs ; c’est à dire ce que l’opinion du temps imposait sans doute comme un programme infranchissable, et ce qu’elle abandonnait à la fantaisie.

Les trois femmes 1 tenant des espèces de bocaux ou des fioles assez singulières, qui indiquent les parfums qu’elles apportaient 2, arrivent devant l’ange assis, qui les salue le premier et leur montre le sépulcre ouvert. Le monumentum ( p^p-îcv, zayog, , tombeau) de la Vulgate est devenu ici un véritable monument , un édifice. L’ivoire de M. Carrand lui donne une forme d’église, où l’on reconnaît bien des traits de la haute architecture romane dont le développement a laissé de si belles traces sur les bords du Rhin mais les autres bas-reliefs, et surtout celui de Bamberg, adoptent un motif architectural auquel on s’est conformé passablement pour le tombeau de Jésus-Christ depuis le neuvième siècle jusqu’au treizième 4 comme à un type officiel. Serait-ce le résultat de quelque renseignement généralement répandu sur l’aspect réel de l’église qui renfermait à Jérusalem le saint sépulcre3? ou bien n’v

1 L’ivoire de Bamberg semble y mêler un homme, mais le voile qui manque à ce personnage équivoque est suppléé jusqu'à un certain point par la longueur de la robe presque traînante, forme assez exactement attribuée aux femmes durant tout le moyen âge. Peut-être ici aura-t-on voulu distinguer Marie-Madeleine (la pécheresse convertie) par ce costume d’une pudeur moins délicate.

2 Ailleurs elles portent parfois des encensoirs, surtout dans

les scènes dues aux artistes des régions rhénanes. Tout cela n’est qu’une façon de rendre l’expression u-jpooôpoi

fréquemment employée dans le langage de l’Église grecque.

3 Pour cet ivoire et pour celui de Bamberg, je ne sais si les tuiles courbées pourraient être prises comme indice utile ;

car elles ne sont pas les seules qu’on y ait figurées : les tuiles plates y ont été admises aussi. Du reste aujourd’hui encore les tuiles courbées sont généralement en usage à Metz, et elles disparaissent à quelque distance de là.

4 Nous pourrons en offrir plus tard de nombreux exemples qui n’étaient pas assez importants pour être groupés ici sans autre motif, et qui se réuniront peu à peu par la publication de divers monuments où ce fait se retrouve entre autres. Indiquons cette fois les deux cas que présentent les verrières de Lyon. Cf. Vitr. de Bourges, Etudes vin, verrière centrale ; et xii, rose septentrionale (Fig. C).

5 Dans le bas-relief du roi de Bavière, le sculpteur était si préoccupé de la pensée d’une église qu’il a bravement ar-

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faut-il voir que l’imitation de quelque édifice attribué à Constantin, et qui aura passé pour un spécimen des constructions élevées par cet empereur ? Cela regarde les historiens de la Palestine moderne ou des basiliques chrétiennes primitives, et il doit être permis de le leur déférer. 1

L’ivoire du roi de Bavière et celui de Bamberg sont aussi les seuls où les soldats aient été représentés près du sépulcre ; et ils y sont endormis comme le moyen âge les peint presque toujours 2, par manière de sarcasme contre le récit que firent courir les Juifs afin de cacher leur honte après la résurrection de notre Seigneur 3. Ces deux bas-reliefs suffiraient pour faire voir que le nombre des gardes n’était point fixé par une pragmatique bien impérative. Le sculpteur de Bamberg devait tenir beaucoup à ce qu’ils fussent quatre, puisqu’il a quasi crevé le toit de son édifice pour en loger deux de plus ; quoique dans une belle miniature du sacramentaire de Drogon le peintre se soit très bien contenté de deux soldats en tout 4.

Les planches IV et. VIII laissent apercevoir derrière l’ange, ou dans le tombeau, une draperie isolée qui semble soulevée par le milieu sans que la cause de ce mouvement soit facile à saisir. C’est une façon de plier les linceuls qui se régularise plus tard, surtout en Allemagne, où le suaire du saint sépulcre se voit souvent tordu et plié en deux à la manière d’une serviette nouée qui figurerait pour le premier coup d’œil quelque chose d’assez semblable à une tenaille. On n’y tenait pas seulement par respect pour le récit des évangélistes 5, mais à cause de la preuve qu’en tirent plusieurs écrivains ecclésiastiques 0 contre la fable payée aux soldats par les pontifes pour tâcher d’étouffer l’éclat de la résurrection de Jésus-Christ.

boré la croix sur la coupole. Etait- ce pourtant parcequ’il avait donné à l’ange un sceptre au lieu de la croix que plusieurs monuments lui donnent dans cette circonstance, et qu’il croyait devoir exprimer le triomphe du crucifié en n’omettant pas l’instrument de notre salut?

1 Cf. Arevalo ad Prudent., p. 685 (t. n). — Sirmond, triplex nummus, etc. (Opp. iv, p. 293, sq., 311, sq. )

2 Quand il ne s’agit pas de l’instant où notre Seigneur ressuscita sans être aperçu, mais de celui où l’ange vint renverser la pierre du tombeau avec fracas, on pourrait croire que les gardes sont terrassés par l'effroi plutôt qu’abattus par le sommeil (Matth., xxvm, 2-4. — Etc. Cf. Juvenc. Evatigel. Idst., libr. iv, v. 751, sq.; ed. Arevalo, p. 384); toutefois leur aspect ordinaire, dans les monuments du moyen âge, est celui d’hommes surpris par l’assoupissement.

3 Cf. Vitraux de Bourges, n° 46 (p. 82 sw.). Cela avait passé de bonne heure dans le langage, puisque l’hymne alphabétique de sainte Madeleine, publiée par M. Édél. Du Méril,

(Poésies antér. au douzième siècle, p. 15üi) fait dire

à l’ange du saint sépulcre :

« Surrexit, inquam, Dominus,

Soporatis custodibus. »

Néanmoins cette manière de peindre les soldats du tombeau n’est pas sans exception; et dans un autre chant (ap. Du Méril, l. cit., p. 298) sur la Terre sainte, nous trouvons :

« Et in sepulcro positus,

Custoditur militibus ;

Tamen surrexit Dominus Illis aspicientibus. »

4 De même ap. Vetlori, TSumm. aur. velt. Christ, p. 47. — Gori. op. cit., tab. 34. Mais ce qui fait bien voir qu’on n’avait pas de parti pris au sujet de ce nombre, c’est que sur une autre planche d’ivoire sculpté ( ibid . , tab. 33) qui paraît avoir complété cette dernière, quatre soldats sont assis près du tombeau.

5 Luc. , xxiv, 12. — Joann., xx, 6, sq.

6 Sedul. carm. paschale , v. 333, sqq. (ed. Arev., p. 348, sq.) :

« . . . . Fare, improbe custos ;

Responde, scelerata cohors ; si Christus, ut audes Dicere, concluso furtim productus ab antro Sopitos latuit, cujus jacet intus amictus?

Cujus ad exuvias sedet angélus ? Anne beati Corporis ablator velocius esse putavit Solvere contectum, quam devectare ligatum ?

Quum mora sit furtis contraria, cautius ergo Cum Domino potuere magis sua lintea tolli.

Mentita est vox vana sibi. »

Cf. n«paxÀ/:T., office du dimanche à matines (p. 217) ; et Uvjzy.v.oç. , offices du mercredi et du jeudi de Pâques : T iç s'tés, t iç rjxoi)7£ vsr.pàv xLc7rfvT« ttotÉ; z. t. î.

22. Mais voyons en quoi l’introduction de cette nouvelle scène dans un tableau du Calvaire peut s’accorder avec l’unité que toute composition réclame, et dont nos sculpteurs avaient assurément quelque notion. Bien que l’on ait droit d’être exigeant pour un sujet qui doit être présenté aux yeux, et par conséquent embrassé tout entier d’un seul regard, l’équité veut aussi que l’on admette, surtout pour le moyen âge, des circonstances atténuantes en faveur d’un accessoire qui se rattache assez étroitement au spectacle principal; et nous pouvons réclamer ici cette décharge. Ce tombeau vide où un ange vient terrasser les gardes et rassurer les femmes fidèles, c’est la mort vaincue par celui qui avait vaincu l’auteur du péché sur le Calvaire, c’est le triomphe après la victoire remportée sur la croix 1 ; c’est le dernier sceau mis à l’acte de notre réconciliation; et comme la femme avait été l’origine de notre disgrâce, c’est à elle qu’est annoncée la première parole de paix entre la terre et le Ciel 2. C’est donc le complément du grand œuvre de notre rédemption 3, et la résolution des ignominies de la croix ; puisqu’ici commence cette gloire du Crucifié qui doit désormais faire courber tout genou dans lescieux, sur la terre et aux enfers : les anges descendent pour attester et divulguer sa sortie du tombeau, et la terre s’ébranle 4 comme pour applaudir à son libérateur, qui ramène de l’enfer les âmes des patriarches délivrées enfin après une longue attente.

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