A BARCELONE
en m k.
L’an passé, dans la livraison de ces mélanges qui paraissait quelques jours avant Noël* nous avons publié un mystère latin du onzième ou du dixième siècle, destiné aux solennités que ramenait chaque année le souvenir de Béthléem f. Aujourd’hui, dans des feuilles qui doivent être livrées au public vers la Fête-Dieu, on lira peut-être avec intérêt un spécimen de la manière dont se célébraient jadis les processions de ce grand jour.
« Nous avons changé tout cela, »
mais je ne vois pas qu’on ait eu lieu de s’en applaudir ; car le pauvre peuple a fini par s’apercevoir que dans le monde actuel il n’y avait plus de jouissances vives et nobles sinon pour qui avait de l’argent. Depuis qu’on lui a dépouillé l’Église et que l’on a pris soin de détruire en son cœur toute envie d’y aller respirer un reste quelconque d’adoucissement à ses durs labeurs, il n’entend plus guère parler de spectacles, de beaux-arts, de joie pure et élevée, que comme d’une denrée de luxe interdite aux petites gens. Ceux qui lui avaient fait ce sort n’ont pas cru sans doute être assez téméraires si dans ces âmes qu’un pareil régime devait ulcérer bien cruellement à la longue ils ne jetaient encore par surcroît mille ferments de jalousie, de haine, de convoitise et de déconsidération ; et l’on s’étonne après cela de voir monter chaque jour le flot mugissant comme une menace implacable! Le moyen âge, avec toute sa rudesse un peu hautaine et la part si large qu’il faisait au respect pour l’autorité, n’avait pas imaginé qu’on pût traiter le pauvre avec ce froid oubli. Les tapis, les pierres précieuses et les riches étoffes de l’Asie, les splendeurs de l’art, toute la pompe dont on savait s’aviser, ne s’y enfermaient point dans des salons ou des boudoirs ; c’était dans les fêtes civiles et religieuses, dans les églises surtout qu’elles s’étalaient, et souvent à demeure, sous les yeux et au profit du plus mince manant qui pouvait s’en rassasier et s’en agrandir le cœur en même temps que
1 T.I, p. 358, svv. Je mettrai à profit la similitude de ces deux passages que la vétusté avait empêché de bien déchiffrer à la publications pour terminer celle-ci par des rectifications au première lecture. Toutes les paroles y sont notées en musique, texte imprimé du Mystère latin. Ayant eu (mais un peu trop car c’était un véritable oratorio ; mais je n’étais pas de force tard) communication du manuscrit de Bilsen, qui appartient à traduire ces vieux signes en notation moderne, et de plus maintenant aux Bollandistes, je crois devoir rétablir certains habiles que moi ont jugé qu’il ne fallait passehâter de le faire.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
l’esprit. Or les siècles qui prodiguaient ces merveilles au service de Dieu, et partant à la jouissance de tous, construisaient aux seigneurs et aux princes des châteaux et des appartements qu’un épicier retiré n’acheterait pas aujourd’hui sans bien se promettre d’y introduire avant tout un peu de comfort et d’aises, pour les mettre en état de recevoir un homme qui se respecte.
Tl y aurait là-dessus d’amères choses à dire si ce n’était qu’envenimés comme le sont les cœurs au point où nous en sommes venus on ne voit pas de quelle façon elles' se pourraient traiter sans paraître souffler de part et d’autre des colères qui font déjà bien assez leur chemin toutes seules. Quant aux fêtes du moyen âge, je n’en veux aujourd’hui citer qu’une, et d’un seul lieu, comme échantillon des joies que les âges de foi semaient sur les pas du chrétien pour lui faire attendre plus patiemment la fête éternelle réservée à tous les vrais enfants de Dieu. L’Espagne, où l’on remarque encore aujourd’hui beaucoup plus de véritable égalité, de fraternité et d’estime réciproque entre les différentes conditions qu’en aucun autre pays du monde, est aussi la contrée qui a le plus conservé de fêtes communes à tous, mais surtout de fêtes chrétiennes. Et pourtant là aussi on se prend à remarquer que la vie du dix-neuvième siècle est bien décolorée auprès de celle que l’esprit chrétien avait arrangée à nos aïeux C’est dans un journal de Catalogne 1 2 que nous avons trouvé cette aspiration vers des temps, où tout en parlant un peu moins du peuple, on lui laissait beaucoup plus de place au soleil et de part à tout ce qui embellit vraiment l’existence. 11 ne faut pas dissimuler qu’au quinzième siècle, Barcelone étant la résidence ordinaire des rois d’Aragon, la présence de la cour pouvait contribuer à développer ce goût de magnificence et de fêtes dont notre programme est un indice. Mais il sera aisé de voir que tout ici a une physionomie entièrement populaire, et que rien n’y accuse cette intervention des beaux esprits qui se trahit dès lors çà et là en plusieurs contrées par des allégories plus ou moins recherchées où l’intelligence des gens comme il faut pouvait seule avoir prise. La Renaissance surtout, qui donna faveur aux souvenirs païens, s’inquiéta fort peu si les petites gens entendaient quelque chose à ces pompes florentines que les Médicis mirent en vogue ; et le peuple qui regardait avec ébahissement ces fêtes aux mille allusions gréco-romaines, sans y entendre grand’ chose ni pour le fond ni pour la forme, s’accoutuma peu à peu à voir les riches se réserver des jouissances qu’il ne comprenait plus. Dans les solennités chrétiennes même, on vit percer alors l’esprit académique par ces triomphes souvent
1 Pour nous tenir du plus près possible à notre sujet, rap- tailssur la Fête du Saint-Sacrement à Valence dans les lettres pelons seulement les anciennes représentations usitées en Es- de J. Villanueva, Viage literario a lasiglesias de Espana, pagne durant l’octave de la Fête-Dieu, dont parle Cervantès. t. ii, p. 11-14 et 169-172 ; et pour Séville, dans le Neue (D. Quixote, P. II, capit. 11.) M. J. R. Masson a complété Welt-Bolt, mit alLerhand Naclirichten der Mission. Soc. celte indication du grand écrivain par une de ses notes eu- Jesn, t. i, p. 95, svv. (Augspurg, 1726, etc). Mais ces deux rieuses qui donnent un nouveau prix à la bonne édition de derniers renseignements sont bien modernes.
Bossangc (t. v, p. 170-173). On trouvera aussi quelques dé- 2 Diario de Barcelona, 1846, n° 162.