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UNE FÊTE-DIEU AU QUINZIÈME SIÈCLE

fort ingénieux, mais entremêlés de cent finesses bien peu accessibles aux simples. Et puis vinrent les docteurs empesés qui, sous prétexte de haute convenance, fulminèrent des anathèmes contre la maigre part que la bonhomie populaire avait pu garder dans les hommages rendus à Dieu ; enfin l’on fit tant et si bien que souvent ce devint à peu près un acte de pénitence que de prendre part aux fêtes delà religion. Je veux croire que l’intention était bonne, mais l’effet en fut triste de bien des façons. Les théologiens espagnols, y compris les inquisiteurs, n’étaient point si gourmés; et l’on ne voit pas que l’Église s’en soit trouvée plus mal chez le peuple qu’ils guidaient l. Nous allons exposer comment on l’entendait à Barcelone au commencement du quinzième siècle; mais il faut prévenir d’abord le lecteur que pour plusieurs détails je ne suis pas bien sûr du mérite de ma version : j’exprimerai alors mes doutes en donnant les mots espagnols ou catalans dont le sens me laisserait de l’incertitude, ou qui auraient un goût de terroir dont je craindrais de n’avoir pas bien fait apprécier la saveur. A plus forte raison me contenterai-je de transcrire les indications de cantiques populaires.

La veille de la fête du Corpus 2J, les illustres conseillers de la ville se rendaient au porche ( llotja ) de l’église de Saint-Jacques pour y attendre le roi et les ambassadeurs ou envoyés des divers royaumes d’Espagne et d’autres puissances amies ; et toute cette compagnie une fois rassemblée se rendait à l’église à la suite des musiciens ( jug lares ) ou des trompettes, pour assister à l’office de vêpres. Le porche, dont l’architecture faisait l’orgueil de Barcelone et l’admiration des étrangers3, était orné ce jour-là de branchages et de guirlandes de fleurs.

La procession, qui jusqu’en 15à3 se faisait à Barcelone le matin (usage que les derniers rois de la maison d’Autriche s’efforcèrent d’établir par toute l’Espagne), était entremêlée de représentations des principaux faits de l’Écriture sainte et de l’histoire ecclésiastique; et les conseillers de la ville distribuaient entre les églises chargées de ces intermèdes les costumes et les attributs qui devaient caractériser les acteurs ou les figurants de ces diverses scènes; si bien que l’on conserve encore dans les archives municipales la note détaillée des objets qui chaque année étaient livrés aux metteurs en œuvre.

L’ordre et le plan général suivait plus ou moins le patron que l’on va lire; mais les détails précis que nous transcrivons sont ceux du 12 juin là2i, jour où l’un des bâtons (ou lances) du dais était porté par le roi Alphonse-le-Sage.4

1 Veux-je dire qu’il faudrait remettre tout cela en vigueur

ab integro ? Si je voulais le dire, je le dirais; mais cela n’aurait pas le sens commun, tout comme si je prétendais que l’on restaurât tel quel dans l’art le symbolisme d’Honorius d’Autun ou même des catacombes, par exemple. Ce qui ne m’empêche pas de regretter beaucoup l’esprit où, comme dans une sève active,

ces jets vigoureux avaient puisé leur élan pour s’emparer de l’espace ; et cet espace était les âmes, mais les âmes de ce temps-là. Aujourd’hui en exhumant ces formes par simple ar-

chéologisme, l’art ne s’emparerait que des murailles ;

« Scribendi ( item pingendi, et tous autres gérondifs en i ) recte, SAPERE est et principium et fons. »

2 Au siècle de Louis XI V nous disions encore la Fête du corps de Dieu ( festum corporis Christi, comme parle l’Église), et Fête-Dieu n’est sûrement qu’un abrégé de ce nom que les Catalans avaient raccourci d’une autre manière.

3 Cela a été détruit, et est devenu une place déjà Constitution. O progrès !

4 Cette dernière circonstance n’est pas tellement propre au moyen âge que l’étiquette des cours chrétiennes ne l’ait main-

MÉLANGES D’ARCIIÉOLOGIE.

« En tête, tous les trompettes; puis la bannière ( bandera ) de sainte Eulalie.

« Les gonfalons ( ganfalones ) de la cathédrale. — Ceux de l’église de Sainte-Marie-cle-la- Mer. — Ceux de l’église de Notre-Dame ( Maclona ) Sainte-Marie-du-Pin. — Ceux de Saint- .1 ust. — Ceux de Saint-Pierre. — Ceux de Saint-Michel. — Ceux de Saint-Jacques. — Ceux de Saint-Cucufate. — Ceux de Sainte-Anne.

Les brandons ( brandones , torches de cire?) de la cathédrale à droite. — Ceux de la ville, au nombre de quarante, à gauche. — Ceux des aveugles et estropiés ( ciels orbs, contrets y espunyats). — Ceux des portefaix. — Ceux des meuniers. — Ceux des pannetiers ( panaderos , boulangers en pain commun). — Ceux des boulangers ( flaquers , boulangers en pain blanc). — Ceux des pêcheurs. — Ceux des tisseurs de lin. — Ceux de la confrérie de Saint-Julien (logeurs?). — Ceux des tanneurs (ou corroyeurs, blanqueros). — Ceux des charpentiers. — Ceux des pelletiers.

« Croix de la cathédrale, de Sainte-Marie-du-Pin, de Saint-J ust, de Saint-Pierre, de Saint- Michel, de Saint-Jacques, de Saint-Cucufate, de Sainte-Anne et de la Merci. — Celles des Carmes et des Augustins, réunies. — It. celles des Frères-Prêcheurs et des Frères-Mineurs.

u Les clercs (ou enfants de chœur, monacillos ) de toutes les églises paroissiales. — Les Frères de la Merci, deux à deux. — Les Frères du Carmel à droite, et les Augustins à gauche. — Les Frères-Prêcheurs à droite, et les Frères-Mineurs à gauche.

« Les chanoines et tout le clergé de la cathédrale.

« Représentations: La création du monde, avec douze anges qui chantent: Senor ver Deu. — L’enfer, avec Lucifer accompagné de quatre démons. — Le dragon de S. Michel. — Le mayoral (chef d’escouade de démons, ou d’anges?) avec sa masse, et vingt-quatre diables qui soutiennent la bataille à pied contre les anges. — S. Michel avec vingfanges armées d’épées, qui soutiennent la bataille contre les diables. — Le Paradis (terrestre, ce semble) avec tout son attirail {ab tôt son arreu). — L’ange du Paradis (au glaive de feu, sans doute). — Adam et Eve. — Caïn et Abel. — L’arche de Noé avec tout son attirail ( ab tôt son arreu). — Melchisédech avec ses pages ( con loa jovenes). — Les deux fdles de Lot. — Lot et sa femme. — Jacob

tenue en quelques endroits presque jusqu’à nos jours. Un vieillard me racontait avoir vu à Turin vers la fin du siècle dernier le roi de Sardaigne Victor-Amédée 111 soutenant avec ses trois fils le dais sur le Saint-Sacrement à la procession du Jeudi-Saint. C’était un beau reste des mœurs chrétiennes, mais un reste seulement ; une certaine piété chez les princes, et le joséphisme (ce gibelinisme des âges sans franchise) chez les conseillers de la couronne; l’un portant l’autre, de façon à endormir suffisamment ceux qui voulaient bien ne pas ouvrir les yeux. Aussi dès lors un homme de Dieu disait à celuilà même de qui je le liens : « Vous voyez cette belle famille de princes? Tout cela régnera, mais vous les verrez mourir sans laisser de postérité ; et tel est le sort des dynasties qui

se heurtent à l’Église. » Je ne pense pas y avoir changé un mot, sauf que la conversation était en italien. Or cela s’est accompli si curieusement que, quelques années après l’époque où j’avais entendu ce récit, celui qui me le faisait alors se trouva conduit par un très singulier concours de circonstances à ensevelir de ses propres mains le corps du dernier de ces princes qui transmettait le trône à la maison de Carignan. On en fera ce que l’on voudra ; quant aux faits, je les donne comme de première main, sans qu’ils aient pu être transformés pat des intermédiaires. J’espère que si je venais à passer par Turin, on ne me saisirait pas pour cela ; car je ne parle que de la branche aînée, et l’on y a maintenant bien d’autres choses à faire que de venger les morts.

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