‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littératureChapitre 58 sur 149 · IV. Une beste qui ad non serre · texte numérisé non relu

IV. Une beste qui ad non serre

Si n’abite mie 1 en terre,

Mes en cèle grant mer habite.

Ceste beste nest pas petite,

Ainz est durement corporue ;

Granz èles 2 ad la beste mue.

Quant èle voit en cèle mer

Les nefs 3 et les dormons 4 sigler 5,

En ses èles 6 reçoit 7 le vent,

Vers la nef 8 sigle dorement 9.

Le vent la porte suz les undes Qui sunt salées et parfoinles;

Issi vait 10 longement siglant Qu’èle n’i 11 poet sigler avant.

Dunt chet 12 aval et se recreit I3,

E 14 la mer la sorbist et beit.

Et la traist 15 aval al parfond.

Li notunère 16 qui par vond (sic)

Ne la quèrent 17 jà. encontrer,

Car c’est un grant péril de mer;

Si 18 fait souvent la nef périr A qui el poet ben avenir l9.

Iceste beste, sans dotance.

Porte mult grant signefiance :

La mer, qui est grande et parfonde, Signefie cest présent monde 20 Qui mult est malveis et amer.

Et périlos 21 si cum la mer.

Cil qui par la 22 mer siglant vont,

1 X. nient.

2 Y. Aies. '

3 X et Y. nés.

4 X. dromonz ; Y. dromons. Grandes barques, lat. dromo.

6 Cingler; allem. segeln ; angl. sail.

6 Y. Aies.

7 X. requeul ; Y. reçoit.

8 Y. né.

9 X et Y. durement : fortement.

10 X. Vet longuement ; Y. va siglant longuement.

11 X. ne puet ; Y. ne puit.

42 X et Y. Chiet.

13 Y. Recroit , et boit.

44 X et Y. et.

45 X. tret ; Y treit. De là l’expression traire une vache.

46 X. les notonniers ;X. li maronier ; XetY qui par mer vont.

47 Ne désirent pas...; esp. no quieren.

48 V. et.

49 Y. cant e le i puit bien. Avenir, pour atteindre, rappelle noire mot parisien aveindre.

20 X. munde,et parfunde.

24 Y. périllos ; X. périlos comme.

22 Y. par tôt mer ; V. par mer, vers faux.

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

Signefient les bons que i sunt 23,

Qui vont par cest monde najant 24,

Et lur 25 nef à dreit conduiant Por les uncles, par les tonnons 28,

Contre les périls 27 et les vens;

Ceo est à dire et entendre 28 :

Ceo sunt li bon que entreprendre Nés puet cil, ne faire neyer 29,

Qui nés fine des guerréier 30.

Parmi cest monde vont siglant Li prodome 3I, et lur nef menant Si dreit que li tel 32 adverser 33 Ne les poet fère périller.

La beste dunt je vus ai dit.

Qui par la 34 mer sigle petit 35

23 X et Y. qui.

24 x. noant ; ital. nuotare.

25 X. Lez nés ; Y. Lor nef a droit

26 Tourmentes, esp. tormenta, tonnentoso.

27 X. péri z ; Y. péris.

28 X. C'est à dire et à entendre. De toute façon il fallait que Ve muet linal persistât ou s’élidât à volonté dans la rencontre d’une voyelle qui commençait le mot suivant.

28 Ce vers, qui manque dans V, est restitué d’après Z. Nés et di s, dans ce vers et dans le suivant, doivent être une contraction pour ne les et de les. X et Y s’en passent : qui ne fine de, etc.

30 Y. gueroier, et noier.

31 X. Prudom ; X. Li boen. prodome, et najant.

32 Ancien primitif de félon; ital. fello, angl. fell.

Puis retrait 36 et chet al parfond,

Signefie plusors que i sont 37,

Qui commencent à ben ovrer,

A Deu servir et amer ;

Et quant ils vènent as périls 38 Des grants aises et des délis,

Des coveitises qui grant sunt,

Que 39 les traient el val parfont.

Dunt retraient 40 de dreit nager;

A dunt les estut 41 périller Et chair 42 en adversitez,

Es péchez, ès 43 iniquitez Qui les traient ès fons aval Dedenz la 44 mésou infernal.

33 X. Arersier, et périllier; Y. avresier. lat. adversarius.

34 V. omis.

35 X. un petit, un peu.

36 Recreit ?

37 Qu’i sont ? X. qui sunt ; Y. qui i sunt.

38 X et Y. és péril. La rime correspondante ne changeant pis, sans doute que périls et péril se prononçaient l’un et l’ailtre de la même manière.

39 Y. qui testreient ; X. qui les plusors renéier font.

40 X, don recréient ; Y’, dun recroient.

4,1 X. Estuet ; Y. covient.

42 X. chaer; esp. caer. Y. chéir.

43 V. et és iniquitei.

44 V. En la meson ; Y. en la maisson. Vers faux de part et d’autre.

OBSERVATIONS

Avant de rechercher ce qui a pu donner lieu aux inventions dont se trouve embellie l’histoire de la Serra, il importerait d’accorder les narrateurs entre eux. L’animal a-t-il des ailes ou des nageoires? Sa course rapide, ou son vol, a-t-il pour but de nuire au vaisseau qu’il poursuit; ou n’est-ce qu’une simple émulation? Poursuit-il même le navire, ou bien se dresset-il pour lui intercepter le vent par l’interposition d’ailes immenses qu’il déploierait derrière les navigateurs? Dans l’incertitude où nous laissent les variations des divers textes, nous aurons une excuse à notre hésitation. L’ancienne réputation de Xéchènèis ou rémora, qui passait pour arrêter invinciblement les vaisseaux dans leur course, aura pu avoir quelque influence sur le rédacteur de cet article; mais si ce n’était l’immensité des ailes ou nageoires dont la bête a été gratifiée, on serait fondé à penser que le spectacle des poissons volants ou des nautiles à la suite d’un vaisseau aura fait naître cette histoire. A la vue de cette espèce de vol ou de cette navigation, brusquement rompus dans leur cours par une submersion subite, on a pu croire à une jalousie que l’impuissance tournait tout d’un coup en dépit et en découragement.

Que si l’on voulait y voir un énorme poisson, et un grant péril de mer, comme paraît l’indiquer le Physiologus syrus (Cf. Tychsen. I. cit., p. 17v2-i77. — Bochart, Hierozoic. P. 11. 1. VL

BESTIAIRES (PL XIX et XXVII).

cap. XV, 9,10; ed. Lugd. t. II, p. 804), le requin, qui suit volontiers les navires, satisferait assez bien à cette hypothèse. Néanmoins le nom de serra, qui semble indiquer le xiphias ou la scie, nous ramènerait peut-être aux poissons volants sans trop de détour. Car le museau pointu du pégase dragon , par exemple, et de ses congénères, ou les piquants du dactyloptère, remarqués déjà par Élien (ii, 50), ont bien pu suggérer l’idée de les comparer à l’espadon ou à quelque squale, pour peu que les voyageurs ne fussent point doués d’une certaine finesse d’observation, ou que les premières relations se soient altérées avec le temps.

Une autre histoire d’un dragon qui, pour se rafraîchir, va humer l’air dont les voiles sont enflées (ap. Berger de Xivrey, l. cit.. p. 444), paraît être née de celle-ci; vu surtout la réputation qu’avait jadis le dragon d’être sans cesse en proie à une soif ardente. Or, qu’un poisson volant s’abattant sur le pont d’un vaisseau ait pu être pris pour un dragon, je n’en veux d’autre preuve que le nom seul (tout moderne qu’il est) du pégase-dragon, poisson qui précisément vit dans l’Océan indien ; et je tiens l’auteur primitif du bestiaire pour un asiatique.

4 (Fig. E).

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