‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littératureChapitre 68 sur 149 · TIGRE · texte numérisé non relu

TIGRE

Une beste est qui est apelée tigre, c’est une manière de serpent1 2. Gèle beste est de tel nature qu’èle est si fière et si cruels que nushom vivans ne l’ose abiter3. Et quant il avient que ceste beste a faons, et li veneor ont espié où il sont, si li emblent4 * en tel manière com vos orés chi dire. Li veneor prennent mireoirs et les portent avoec els quant il vont enbler le faons de le tigre. Lors le gaitent tant qu’il le voient aler déduire, et que il n’es[t] pas sor sa fosse à ses faons; et dont li emblent hors de sa fosse. Et li vénéor prennent lor mireors, et les metent en la voie si comme il s’en vont. Et la tigre si est de tel nature que ne sera ja tant corecié se ele voit I mireor que il ne li covient ses ex aerdre8. Lors quide que ce soient si faon qu’èle i voit eus ; et conjoit s’ymage par grant déduit, et quide chertai[n]ment avoir son faon trové. Et se délite tant à regarder la beauté de sa bone taille, que èle en oblit à cachier6 cels

1 Cet article manque dans R et S.

î L’écrivain et le miniateur ne sont point d’accord en ceci.

» J’ignore s’il faut substituer quelque autre mot à celui-là.

4 Enlèvent, dérobent ; lat. involare (voler), que l’on a

écrit parfois imbolare.

5 Si je comprends bien cette phrase, le mot aerdre s y écarterait un peu du sens que lui donnent aujourd’hui les Picards; et signifierait : fixer, arrêter fortement. Cf. p. 120, note 105. Cette déviation, du reste, n’a rien de très étrange.

6 Chercher, poursuivre; ital. caccia, procacciare.

BESTIAIRES (PI. XIX )

qui ses faons li ont emblé. Et s’areste iluec tote coie alsi corne s’ele fut prise ; et en itel manière enportent li veneor les faons.

De ce dist Phisiologe : Prendons nos garde que nos ne somes tels com la tigre. Et Amon 7 li prophès dit que cist siècles est example de la forest où les tigres conversent, et rueve8 à cascun de nos qu’il soit ententieus 9 de garder son faon : c’est s’ âme. Car li veneor nos gaitent et espient, et ont adès10 lor mireors prest se il peusent notre faon enbler. Les mireors sont les grands viandes, les grans déduis del monde que nos désirons, de robes, de cevals, de bêles lemes, de tos altres péciés ; si comme li venère a portrait en son mireor que il gete l’ome en devant. Par ce se doit cascun bon tenir el service de son créator ; quar dont11 n’a anemis pooir [fors?] sor l’àme del home, c’est li faons qu’il covoite à embler.

7 Amos, in, 4. rencontre dans quelques auteurs, donnerait lieu de songer

8 Prie, conjure; esp. ruego. au latin in clies [ad dies), qui ne serait qu’une autre forme

9 Attentif, soigneux. i.at. intentus. de notre expression toujours. Cf. p. 118, note 13.

10 Constamment, toujours. L’orthographe adiès, qui se 11 Alors; lat. tune,

OBSERVATIONS

Bien que les additions faites au Bestiaire primitif aient assez peu de portée, il pourra n etre pas inutile de chercher à quoi peuvent se rattacher certaines bizarreries qu’elles renferment. Si le copiste n’a point trahi l’auteur en classant le tigre parmi les serpents, ce serait le seul serpent non pas à ailes, mais à quatre pieds, dont nos miniatures offriraient l’exemple. Cette addition des ailes doit donc avoir une autre cause; et s’expliquerait mieux par l’expression dont se sert le livre de lîesliis attribué à Hugues de Saint-Victor (p. 433) en exposant pourquoi cet animal, comme le grand fleuve de la Perse, a reçu un nom qui rappelle le vol d’une flèche : Tigris vocala est, propter volucrem fugam : éclaircissement philologique qui aura entraîné un quiproquo zoologique. Du reste cela n’est pas de pire invention que l’hippopotame qualifié de serpent par un des auteurs qu’a publiés M. Berger ( Trad . tèratoL, p. 456, 459), ou la vipère transformée en bipède par nos miniateurs.

Les miroirs jetés au devant de la tigresse sont des globes de verre, d’après le même auteur [De bestiis) comme d’après Albert-le-Grand (ap. Berger de Xivrey, L cit., p. 525) ; et S. Ambroise [in Heæaein., VI, 21, ed. BB. t. 1, 120, sq.), peut-être même Claudien (De rapt. Proserp., III, 268) étaient sans doute leurs autorités. Les lions que l’on voit représentés posant la griffe sur une sphère se sont apparemment enrichis de cet emblème aux dépens du tigre ; car les curiosités d’histoire naturelle ont fréquemment été transportées d’un animal à l’autre. Une fois dévolu au lion, ce globe peut avoir passé ensuite pour un de ses insignes royaux, de même que dans le manuscrit E le miniateur a décoré son lion de la couronne ; mais bien des

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attributs, dans la zoologie populaire, et particulièrement dans les enseignes, ne sont probablement que des vestiges du crédit dont jouissait le Bestiaire chez nos ancêtres. J’en donnerai plus tard d’autres exemples, qui ne s’expliquent guère si l’on ne remonte à cette source.

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9 (Fig. K).

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