DE LA GRUE
Uns oiseaus est qui est apelés grue, si a moult de porvéance 1 2 en soi. Phisiologes nos dit que là où auques3 en a ensamble, il i a tos dis une qui les autres gaite, et veille tôt adès quant les autres dorment; et si font la gaite cascune à son tor. Et cèle qui gaite, por ce que èle ne vieut pas dormir, si prent petites pierètes en ses piés ; porce que èle ne se poet fermement ester, ne que se poet fermement endormir.
De ce nos dist Phisiologes que la grue qui les autres gaite est porvéance, que on (qui?) doit garder tous les autres vertus de l’âme ; et li pié sont les volentés. Car alsi com on va par les piés, alsi va l’âme par la volenté, d’une pensée en autre ; et li hom d’un bienfait en autre. Dont met la grue la pière en ses piés porce qu’èle ne puist fermement ester et porce que èle ne s’endorme, quand la porvéance tient si corte la volenté que li autres sens ne fient4 * mie tant qu’il soient décheu. Qui ensi se voldrait gaitier contre les engiens del deable, comme la grue se porvoit et gaite c’on ne le prent e. Ja crestiens n’eust garde des engiens al deable, et tu hom qui as entendement que Dex t’a doné de bien et de mal, tu te dois miels6 par droit porveir que la grue. Car Dex a totes les coses faites qui en terre sont, por toi servir ; et puisque totes les a fais por toi servir, dont est ben droit que tu le serves. Et garde de dormir, c’est à dire que tu ne l’oblies par péchié que tu fais; et que tu soies adès veillant en bien fais. Adont aras-tu les pieres si com la grue en ses piés, qui ne le laise dormir ; car bienfais veille adès sans fin.
1 Article omis dans R et S. phrase. Mais il est clair que tout ce symbolisme alambiqué re-
5 Prudence, prévision ; lat. providere. monte à peine au XIIe siècle.
5 Plusieurs, quelques-unes; esp. algo; lat. aliqui. 6 Qu’on ne le prenne.
b Je ne me rends pas bien compte du sens précis de cette 6 Mieux.
OBSERVATIONS
La timidité des grues, qui ne se laissent presque point approcher par le chasseur, leur avait valu une réputation de vigilance à laquelle force embellissements sont venus faire cortège
BESTIAIRES (PL XIX
dès le temps d’Aristote (Hist. anim., IX, 10) ; et à mesure que les compilateurs ont pris la place des naturalistes, on a plutôt augmenté que réduit le nombre de ces belles choses. Les pierres, soit avalées, soit portées entre leurs doigts, leur servaient, disait-on, de lest ou comme de sonde pour diriger et soutenir leur vol (Cf. Plin., X, 30, al. 23 et 33. — Leemans, in Horap., p. 379) ; et môme ces pierres étaient devenues des pierres de touche. Le soin avec lequel cet oiseau est aux aguets pour se rendre inaccessible est à peu près tout ce qu’il en reste depuis que l’observation a voulu voir par ses yeux ; et d’ailleurs tous les écrivains de l’antiquité qui ont parlé d’histoire naturelle ne doivent pas être rendus responsables de ces contes. Antigone de Caryste (AO, al. A6 ; ap. Westermann, Paradoæogr., p. 72), par exemple, est beaucoup plus modéré. La singulière attitude des échassiers, qui se reposent sur une seule jambe, aura bien pu faire penser que l’autre patte se repliait uniquement pour soutenir quelque chose à distance de terre ; et l’on a imaginé que c’était une espèce de moniteur tenu en réserve pour prévenir les surprises du sommeil. Cf. Bochart, Hierozoic ., P. II, libr. I, cap. II (t. II, p. G8-80).
««xwotr-»'
10 (Fig. L).
D’UNE BÈSTE QUE ON APÈLE WOUTRE L
Une beste est que on apèle woutre. Ele est de tel nature que quant èle voit I home nu, si en a mult très grant paor ; et èle le fuit quan qu’ele puet san se soi aseurer de nient. Et se èle le voit vestu, si li cort sus; ne ne le prise noient * ; ains fait tote sa volonté de lui.
Cis examples conferme ben con doit comparer l’ome nu à celui qui n’aime mie les terriens biens del monde ; et le vestu à celui qui les aime. Li hom qui est vestu de covoitise et de luxure, et d’envie et des autres mal vices del siècle, la woutre l’asaut, ce est deables; et ne le prise rien, si l’estrangle et ocist en ses péciés dont il est vestu. Et i’ome qu’èle voit sans covoitise et nus d’envie, et nus de mal visces, la woutre a grant paor de lui et le fuiL quan qu’èle puet ; car Dex ne velt pas qu’èle ait pooir en lui. En tos lieus de livre3 Dex ses sert des deables et de lor pooirs.
’ La troisième nature prêtée au serpent par l’auteur quelconque du troisième livre De Bestiis attribué à Hugues de Saint-Victor (cap. 53; Opp. t. ii, p. 445, sq.) et parle manuscrit A, pourrait faire croire que woutre est ici pour wivre. Si telle est l’origine, il semble que le miniateur n’en a rien soupçonné ; car rien ne ressemble moins à un serpent que l’animal tracé en tête de cct article dans le Bestiaire de
l’Arsenal. Raban Maur ( Deuniverso , libr. vin, cap. 2 ; Opp. t. i, p. 135) parle à peu près comme le livre De Bestiis. Les bestiaires rimés, assez fidèles au texte latin, n’ont rien de cela. Rien ne rappelle cet article dans R ni dans S.
2 Rien, néant; de même que ci-dessus nient, ital. niente. s II faut sans doute lire : .... delivre Dex ses sers (serviteurs), etc, '
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
BESTIAIRE LATIN