‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littératureChapitre 73 sur 149 · D’UNE BESTE QUI EST APELÉE ASPIS · texte numérisé non relu

D’UNE BESTE QUI EST APELÉE ASPIS

Phisiologes nos dit d’une beste qui est apelée aspis, et ce est I serpens, qui garde le baume1 2; si n’ose nus aprochier l’arbre dont li baume dégoûte, tant com il veille.

Et Amon 3 li prophètes dist de la mostoille4 que la loi commande5 que on n’en mangue mie

1 l\. De lamostoile, sans autre titre; mais sous le seul nom de l’aspic ou de la belette, divers bestiaires réunissent ces deux animaux. La miniature de la page 148 associe la mustoile au basilic. Cf. ci-dessous, article 34.

2 Nulle mention de l’arbre à baume dans les mss. R et S, où d’ailleurs le texte de cet article est sensiblement réduit et modifié. Le baumier si bien défendu reparaît à une époque fort postérieure, dans la bizarre lettre duprestre Jehan qu’a réimprimée M. F. Denis ( Le Monde enchanté , p. 200). Cf. Moyen âge et renaissance, superstitions, fol. VII ; chapitre que je ne prétends point du tout louer, d’ailleurs.

Selon Albert le-Grand (De anirnalib., xxv ; Opp. t. vi., 665), qui du reste n’y engage pas sa responsabilité, l’importance

que l’on mettait à la capture de l’aspic aurait eu une autre

cause : il s’agissait d’une pierre précieuse cachée dans la tête

de cet animal. Mais cette propriété confondait l’aspic avec la vouivre, l’hyène, et le crapaud même, dont on a raconté la même chose. C’est une branche de l’histoire des bézoards, aujourd’hui un peu déchus de leur ancienne réputation.

Nous retrouverons plus bas (article 59e) cette prétendue garde faite par un dragon auprès de l’arbre à baume.

3 Amos. P mettrait volontiers sur le compte de ce prophète force assertions du bestiaire. Mais, pour cet endroit en particulier, il n’est pas aisé de lui trouver même un prétexte. Aussi les mss. R et S disent tout simplement : De La mostoile comande la lois c’on n’en menjuce. La forme de ce dernier mot est encore à peu près celle du subjonctif en picard : que je rn’envoiche (que je m’en aille).

4 Belette; la.t. mustela; en Lorraine moslodje.

5 Levit. xi, 29.

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

de sa char, car moult est orde beste. Si nos fait chi à entendre sa nature que èle a en soi, et dit que èle rechoit semence de malle 6 par la bouce 7 et quant ce vient que èle doit faonner, si s’en delivre 8 par l’oreille. Et se ce fust cose que9 on trovast sa fosse, èle remuerois (sic) son lieu 10 et enporterroit ses faons aillors. Et se on li presist ses faons, et tuast, èle est tant sage” de sa nature que èle le sussiteroit se èle eust son faon.

Autre tel 12 si sont li feel13 en Dieu, qui volentiers rechoivent la semenche de la parole Deu. Mais s’il deviènent puis inobédient, et il entrelaisent 14 ce qu’il ont oï de Deu, cil ne samblent mie la mostoile, mais le serpent dit qui est apelé aspis.

Cis serpens garde l’arbre dont li baumes dégoûte; ne ja nus hom u’iert 13 tant hardis qui en ose prendre tant qu’il veille. Et quant on vielt 10 aler à l’arbre por du baume avoir, si covient il que on l’endorme anchois 17 que on i ose adeser 18. Et li veneor portent estrumens ,9 avoec els, de mainte manière, et les font soner 20 por lui endormir; et tantôt qu’il ot le son, se il ne li plait ben, il a tant de sens de sa nature meismeque il estoupe21 l’une de ses oreilles del bout de sa keue, et l’autre frote tant à la tere que il l’a emplie tote de boe22. Et quant il est ensi asordis, si n’a garde que on l’endorme; car il ne puetoir la vois de l’encanteor qui le velt endormir.

D’itel nature sont li rice home qui l’oreille mètent as désirs, et l’autre estopent de lor péchiés. Li serpent qui est apelés aspis, il estoupe seulement ses oreilles ; mais li riche omme cloent lor ex 25 par les terrienes covoitises et par les rapines : si qu’il n’ont oreille dont il voelent oïr les commandemens de Dieu, ne oeil dont il les puisent regarder vers le ciel et penser è celui qui tos nos done bonté et justice. Mais cil qui ore ne le voelent oïr, l’oront 24 au grant jor dejuise23 quant il dira : Vous, malcoit 2üJ, desevrés vous 27 de moi ; et aies el pardura-

b/e fu 28 ki est apareillés 29 as déablcs et as angles zo.

6 S. maale.

7 R. bouche.

8 R et S. èle le rent.

9 S’il arrivait que... Un analogue de cette locution entor lillée existe encore dans la bizarre conjonction italienne conciossia (ou fusse) cosarliè.

10 Elle changerait de place ; lat. movere locum.

Cette nature de la belette n’est point mentionnée dans les mss. R et S.

11 Habile, savante ; esp. sabio, sabiduria.

12 L’italien allretanto est un idiotisme du même genre.

13 Fidel, féal. Cf. p. 139, note 38. S. Ainsi sont li féal de Dieu.

14 Négligent, perdent de vue ; ital. tralasciano.

15 N’est, ou ne sera; esp. eres, etc.

16 Veut.

17 Ainçois, etc., avant; ital. anzi che; esp. antes.

18 Approcher, atteindre; lat. adhærere, ou adesse?

19 Instruments, ital. stromenti. L’ancienne forme du treizième siècle s’est conservée, si je ne me trompe, dans les dialectes wallons.

20 Tei est encore aujourd’hui, à peu près le sens de l’italien suonare. De même pour tantost (sitôt); ital. tanto tosto.

21 Boucher, obstruer; lat. stuppa; en Lorraine : stopè.

22 R. il met son chief à terre, el joint l'une oreille à la terre, et l’autre estoupe de sa coe ; qu'il n oie la vois de l’enchanteor. Itel et de tèle nature, etc.

23 R. ieux.

2* R. l’orront, entendront.

28 Jugement; esp. juicio ( judicium ), ]\xe'i'(judex).

26 Maudits; ital. maledetto. Matth., \>:v, 41.

27 Séparez-vous, éloignez-vous; d’où sevrer. Cf. p. 125, note 8.

28 R. feu. Cf. p. 110, note 42.

29 Préparé; ital. aparecchiato.

30 R. as lor angles ; S. au îlyable el à ses angle z (sic).

BESTIAIRES (PI. XIX, XXV)

BESTIAIRE LATIN

Page 1