D’UN OISEL QUI EST APELÉ ESPESCH
Uns oiseaus qui est apelé espesch ; Physiologes clist qu’il est de tel nature que quant il trueve I arbre cruesé et à petite entrée, il fait son ni par dedens le crues 2. Et alcunes gens sont qui sa nature voelent esprover ; si estopent le pertuis de une cheville que il i fièrent3 ens à grant force. Et quant il avient al arbre, et il troeve l’entrée en tel manière estopée si fort que sa force n’i poroit soffire, si vaint la force par engien et par I sens qu’il set de sa nature. Car il conoist de sa nature I herbe qui a pooir de desfermer 4 totes les coses qui sont fermées de fer et de fust 5, et de liiens que on puise liier. Il s’en va et le quiert tant que il l’a trovée ; lors s’en revient, et la porte en son bec, et le touche à la cheville. Et tantost com èle i est touchié, la ceville saut fors et troeve l’entrée tote délivre6 ; et puet tôt aaisiément aler à son ni.
C’est example de nos meismes. Li hom qui est en bones oevres, il fait son ni por manoir en la parfaite joie de nostre Segnor. Cil qui sa vertu voelent esprover, et estoper l’entrée de son ni, ce sont diables qui sesbenfaits li quide tolir par ses mal engiens et par son art. Et quant diables l’a mis hors de bone oevre, dont est l’entrée estoupée du ni où li ame doit reposer. Et quant li oui se regart des ex de l’arme, et voit que l’entrée estopée li est; lors li ensegnent les ex de l’arme l’erbe par coi l’entrée de son ni trovera tote délivre. Et ceste erbe si est à entendre parole de prestre en confession : que si tost que li hom muet la langhe por ses péchiés dire à prestre en confession, la cheville saut fors qui fut ferue por estoper le ni de famé; et li fait delivre voie por l’âme aler à son ni. C’est à entendre que vraie confession et bone repentance conduist l’âme del home en la parfaite joie nostre Segnor Jhésu Crist, qui est perdurable et permanable sans fin.
1 Pic varié, épeiche ; ai.lem. specht; ange, speckt. Rien 5 Bois; lat. fustis.’ Nous n’avons plus guère que les déri-
sur cet oiseau dans R ni dans S. vés futaie, futaille.
2 Le creux. 6 Libre, ouverte ; l’ancien sens ne s’est conservé que dans
3 Enfoncent, frappent ; lat. ferire ; commme plus bas, férue, délivrer, délivrance. Je n’ai pas cru devoir accentuer la
4 Ouvrir ; comme le latin recludere, ital. schiudere. dernière lettre, comme si c’eût été délivrée.
OBSERVATIONS
Selon Élien (1, â5), ce n’est pas seulement d’une cheville que l’épeiche (ou le pic-vert, qui n'est pas précisément l’épeiche) sait venir à bout au moyen de son herbe; il peut même, toujours par ce moyen, faire éclater une pierre qui fermerait l’entrée de son nid. Pierre le Picard est donc bien loin d’avoir enchéri sur les autorités classiques; il faut môme, si l’on veut être juste, lui savoir gré d’une réserve qui l’approche d’autant plus de la vérité qu’elle l’é-
BESTIAIRES (PI. XX)
loigne davantage des maîtres anciens (Cf. Plin. X, 20; al. 18). Élien raconte môme de la huppe (III, 26 : exc<p) un fait assez semblable.
Vincent de Beauvais ( specul . natur. XVI, 132 ; p. 1229) répète presque la môme histoire, mais avec des expressions un peu vagues, d’après le Liber de naturis (ou dénatura ) rerum. « Picus martius est avis parva, aduncos ungues habens, et arbores rostro penetrans. Quumque supinus corticem arboris percutit, subesse pabulum intelligit. Pullos in arboribus cavis educat; in quas quum sagittam vel aliud taie quis misent, picus admotaquadam lierba statim ejicit, quantalibet vi ingestum sit. »
19 (Fig. U).