LA NATURE DEL PAON
Uns oiseax est qui est apelés paon. Phisiologes nos dist qu’il est de tel nature que quant il dort par nuit, et il s’esveille soudainement , qu’il crie ; por ce qu’il quide avoir sa beauté perdue.
Si senefîe l’àme qui en la nuit de cest monde doit tos tans 1 crémir 2 qu’èle ne perde les biens et la grasse que Dex li a donée. Si doit crier à grant destroit 3 en lermes 4 * et en orisons, quant èle sent alcune oscurté de pechié en soi; et doit soi meisme conoistre, et en chercher a bone foi totes ses défautes 6.
Et Amon li prophète nos dit del paon que c’est uns oiseaus qui grant porvéance a en lui ; et Phisiologes dit que li hom qui n’a porvéance en soi est moult povre cose, et valt autre tant6 mains, corne li paons enlaidist de sa keue perdre. Car keue de paon senefie porvéance, por ce que keue, de tant7 qu’ele est par derière, senefie ce qui est à avenir. Et por che senefie la keue de paon porvéance ; ne autre cose n’apèle on porvéance que de prendre garde ce qui est à avenir.
Et si est confermé par une des natures del lion qui, quant on le cace 8 por prendre, et il doit fuir, il cuevre les traces de ses piés del train de sa keue; por ce que on nel sache où suir9 Alsi fait sages hom qui a porvéance, quant il li covient alcune cose [ mucer ? ] dont on le blasmeroit s’on le savoit. Il se porvoit si al faire que on nel saura ja; si que sa porvéance cuevre
1 En tout temps. Rien sur le paon dans R et S. 6 Fautes, défauts.
2 Craindre. Cf. supra, p. 110, note 43. 6 D’autant moins, ital. altrelanto.
3 Effort, peine, empressement. Les Italiens donnent un sens 7 D’autant.
presque semblable à leur mot strette. 8 Chasse, ital. caccia; esp. cazar.
4 Larmes. 9 Suivre. Cf. supra, p. 108.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
les traces de ses pies : c’est à entendre que on se gart del cop 10 avant que on le voit venir et que on sace que il venra, que on le puist guenchir 11 par porvéance. Car I home depovre sens poroit bien eskiever 12 le cop que il verroit devant lui.
Amon li prophètes nos dist que tôt dis15 quant li hom pèche, anemi li plaie 14 s’anme et le fiert et blèce malement. Tu hom, qui es fors et délivres 1S, or te porvoi qu’ele ait mire à ses plaies garir ains qu’èle soit morte ; c’est à entendre confession et pénance en ta vie, et vraie repentance devant que li cop de la mort vient à toi. Car se tu es ataint à la fin en péchié, dont ne t’as tu pas porveu, dont t’a li cop de la mort ochis. Ce sont diables, et ont t’arme traie 10 et morte à tos jors vivre en mort sans fin. Por che doit li hom penser et soi porveir, que s’anme n’ait garde del cop de la mort; et soi tenir en la cremor 17 de nostre Segnor. Qui crient son maistre, il l’aime.
,0 Coup, ITAL. COlpO.
11 Eviter, détourner?
12 Esquiver, ital. schivare.
,3 Toujours.
Blesse, lat. plagare.
OBSERVATIONS
15 Libre, déluré? en santé, dispos. Cf. p. 160, note 6.
16 j’ignore s’il faut lire traie (trahie), ou traie (entraînée, blessée, frappée) ; franc, trait, traire.
17 Crainte. Nous avions plus haut crémir, et à une ligne d’ici nous trouverons crient.
Tout en cherchant à nous montrer le paon comme un modèle utile, le compilateur n’a pas réussi à lui faire jouer un rôle fort honorable. Il le peint en vérité si niais (j’ai presque dit : si niaisement), que les manuscrits de la Bibliothèque du Roi (R et S) ont fort bien fait de l’omettre, et qu’il me tarde à moi-même d’atteindre un autre article, quelque affection qu’un éditeur puisse nourrir pour l’ouvrage qu’il exhume.
20 (Fig. V).
LI ALERIONS *.
Lns oiseaus est, si est apelés alerions. Phisiologes dist que li alerions a moult grant segnorie sor tous les oiseaus del monde, et sa colors est semblant a fu. Et ses èles sont alsi tranchants comme un rasoirs; et il est petis I pou, et il est plus grant d’un aigle2 ; ne en tôt le
’ Point d’Aleriondans les manuscrits R et S.
- Grammaticalement, cette façon de construire une proposition comparative serait aujourd’hui un italicisme. Zoologiquement, si le copiste n’a pas fait quelque erreur, comment
accorder son langage avec le nom d 'aiglette que l’on donnait à l’alérion, et avec la miniature qui a évidemment voulu peindre un oiseau plus petit que l’aigle? Mais, encore une fois, j’accorde peu d’importance à ces rallonges du Bestiaire primitif.
BESTIAIRES (Pl. XX).
monde h’en a que une seule paire. Et quant li paire a vescu LX ans; lors font II oes; et lors les keuvent par LX nuis et par LX jors. Et quant li LX jor sont passée s’escloent et sont 11 pocins. Et quant li père et la mère les voient, erraument s’entornent fuiant plus tost qu’il onques poent voler. Et li autre oisel de la contrée s’acompaignent avoec els, et les convoient 3 trosqu’à4 la mer. Et li alerion volent en la mer, et se plongent dedens, et si se noient iluec. Et tuit li autre oisel s’en retornent erraument à l’aire et as pochins. Si les gardent et norissent tresc’a dont qu’il sont dru et qu’il poent ben voler. Lor s’en départent li autre oisel, et ensi se norissent li alerion.
C’est example del rice terrien home qui tôt son parage 5 a sormonté de richoise6, et est li chies ( chief ?) de tôt son parage en cest siècle ; et les passe tous, qu’il n’a nul per par ses grans richoises que il a conquis en toi te 7 et en roberie et en autre desraison8; ne li chaut comment, mais qu’il ait 9. Quant ce vient vers sa fin, si pont II oes ; c’est la mort qui prent le cors, et la mort (li dèablesT) qui prent l’àme. Quant la mort vient, s’escloent si ja II pochins ; c’est li caitive 10 àme que diable enportent, et la caroigne de cors que li ver manguent. Lors viènent si ami et si parent estraigne lf, si le convoient. Là il se plonge en merre, et noie : c’est à entendre el fons d’infer, ains qu’il soit covert de terre.
Cist n’ot son pareil el sicle 12 en son parage, nient plus que li alerions.
Les trencans èles del alerion, ce sont li fait de mal hom. Cornent que li avoirs soit porcachiés, chi l’estuet13 laisier 14 ; et autres l’aura, et autres l’ot devant celui. Par male covoitise est mainte âme confondue et damnée. En tos lins sont li trop plus blâmé que loé; ne nule cose ne valt tant corne mesure et raison, et ce maine l’ome à bone fin.
* Accompagnent, escortent ; franc, convoi.
4 Jusqu’à. Nous avons déjà rencontré les autres formes dusc’a, ou dusqu’à, et tresqu’ ù.
6 Tous ses égaux, angl, peerage.
6 Richesse.
7 Mallôle appartenait probablement à cette famille de mots aujourd’hui ell'acée de notre langue, lat. tollere (auferre), ital. tolto. Il s’agit sans doute de rapine, vol de vive force.
8 Tort; cette expression rappelle la razon de la sinraz-on, etc., du grand satirique espagnol.
9 Peu lui importe comment, pourvu qu’il s'enrichisse.
10 Misérable, méchante. L’italien cattivo, notre chétif, et le poitevin cketi, montrent que l’idée de prison ( captivas ) a conduit à celles de misère el de culpabilité; de même que le reus des latins a été pris tantôt dans le sens de prévenu, tantôt dans celui de condamné ou convaincu (coupable).
11 Etrangers, lat. extranei, ital. straneo.
12 Dans le siècle, le monde; esp. siglo.
53 II convient, il faut.
14 Laisser, abandonner; ital. lasciar.
OBSERVATIONS
Voici un conte dont je ne sache pas que les naturalistes de l’antiquité puissent être sérieusement rendus responsables. Il semble que quelque moderne leur ait envié l’invention de leur phénix, et qu’il se soit proposé d’en faire une contre-épreuve à sa façon. L’alérion des héraldistes est-il antérieur à cette belle histoire? ou bien, une fois cet oiseau introduit dans le bla-
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son, a-t-on prétendu lui composer une généalogie et des mœurs qui ne le cédassent à nul autre? Je pencherais vers la seconde hypothèse, quoique je n’aie nul droit de décider entre l’une et l’autre ; n’ayant guère retrouvé les alérions avec quelque détail que dans la prétendue lettre du prestre Jehan reproduite récemment par M. Ferdinand Denis (Le monde enchanté , p. 188), où notre oiseau est nommé yllsrion. Là se rencontre encore Y oiseau appelé tigre, dont nous avons hasardé l’explication précédemment. Mais cette lettre du prêtre Jehan ayant sans contredit puisé aux mêmes sources que nos compilations des douzième et treizième siècle, il faut convenir qu’un tel document avance très peu la question. Que des hommes de plus de science et de plus de loisir^que nous en fassent, s’ils le veulent, l’objet d’un travail spécial ; nous leur en cédons l’honneur, sans précisément le mépriser. Car l’histoire de ces bizarreries est inséparable de la véritable histoire littéraire. Cependant, s’il était permis de hasarder un simple aperçu, je dirais que les aiglettes ont pu tirer à elles un démembrement de l’histoire fabuleuse des aigles. Et comme les traits classiques, pour ainsi dire, de ce dernier ne pouvaient être transférés à un autre oiseau sans faire crier au larcin, on se sera rejeté sur les traditions rabbiniques qui n’avaient point été exploitées. Ainsi la mort de l’aigle dans la mer (D. Kimchi, etc., ap. Bochart, /. cit. P. II, libr. II, cap. i ; p. 167) et les aiglons recueillis par l’orfraie; lorsque leur père les chasse du nid (Aristot. Hist. animal. IX, 34; VI, 6), sont des débris dont se sera formé le partage de l’alérion. Toutefois, comme il faut savoir tenir compte d’un élément qui ne laisse pas d’expliquer bien des choses humaines, la niaiserie ou l’étourderie, indiquons en outre une description du phénix par Claudien (De laudibus Stilichonis, lib. II. v. h là, sqq.) qui, mal copiée ou mal comprise, a pu devenir l’une des sources de l’historiette sur les alérions.
21 (Fig. X).