Leltre 11 .M. CaaUn, du H iulllet
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du Couseil supérieur, mais il ne put prendre Jusqu'au bout an part habituelle aux examens de l'École des Chartes. Sentant ses forces décroître, il se décida enfin à chercher le repos dont il avait tant besoin. Hélasl il était trop tard. Le mal qui le menaçait depuis plusieurs mois, prit tout d'un coup un caractère inattendu, et avant qu'aucun de ceux qui l'approchaient eût pu prévoir un dénouement fatal, la mort le frappait à l'âge de soixante-huit ans, le 8 avril 1882.
Le religieux empressement qui réunit à ses funérailles tant d'hommes d'opinions diverses, prouve assez le douloureux retentissement que sa mort eut dans le monde de l'érudition.
Ces regrets si unaDimes et si sincères ne s'adressaient pas seulement au savant. L'homme valait plus encore.
Quicherat était de ces natures d'élite qui font de grandes choses, sans y chercher d'autre profit que la satisfaction du devoir accompli. Sa réputation dans le monde ne fut jamais proportionnée à la \'a)eur de ses travaux. Mais il faisait facilement son deuil des suffrages du plus grand nombre, et ne daigna jamais recourir aux petits moyens par lesquels on attire les yeux de ta foule.
n ne brigua jamais aucune place, aucun honneur. Tout au contraire, il sut refuser une position enviable à une époque où bien des gens saisissaient sans scrupule les occasions que leur présentait la fortune. C'était en 1852. Michelet venait d'être privé par le coup d'État de sa chaire du Collège de France. Il fallait pour le remplacer un homme qui joignit quelque talent de parole à une réputation consacrée par de solides écrits. Quicherat parut au Ministre de l'Instruction publique réunir toutes les conditions désirables. Mais il accueillit les ouvertures qui lui furent faites de telle façon, que le Ministre jugea superflu d'insister. Sa délicatesse et son désintéressement en cette circonstance sont d'autant plus honorables qu'il n'en tira jamais vanité ; c'est plusieurs mois après sa mort qu'un ancien attaché au cabinet de M. Fortoul m'a ri'Vélé 1e fait. Lui, l'avait laissé ignorer k ses amis les plus intimes.
Son désintéressement et sa moilestie étaient d'ailleurs si grands, qu'il ne voulut même pas prétendre à ces titres académiques, qui auraient paru à tout autre le couronnement légitime d'une carrière aussi laborieuse. Un jour, à force d'insistance, ses amis obtinrent de lui faire poser sa candidature à l'Institut. Un fâcheux concours de circonstances l'ayant fait échouer, il excipa de cet échec pour ne plus jamais renouveler une démarche qu'il s'était presque fait arraclier. .V plus forte raison ne brigua-t-il jamais aucune de ces dislinclions
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auxquelles ses ouvrages lui donnaient tanl de litres. Chevalier de la Légion d'honneur en 1847, il ne reçut qu'en 1880 la rosette d'officier. Mais que lui importait! A ceux qui le félicitaient de cette tardive justice rendue à son mérite, il ripotidaît : « Vous savez que je suis peu friand des marques extérieures, et que je réprouve par principe tout ce qui peut entretenir chez les hommes la niante de paraître différents de ce qu'ils sont. Celte rosette risque fort de dormir plus d'une fois dans, mon tiroir comme a fait le ruban son précurseur'. »
Cet homme, qui pour lui-même ne sut jamais rien demander, ne craignait pas de multiplier les démarches qui pouvaient être utiles à autrui. C'était la bonté et l'obligeance mêmes. Il rendait service sans s'inquiéter de la reconnaissance qu'on lui devait. Il faisait le bien pour le bien lui-même, et suivait le droit chemin sans s'émouvoir des jugements des hommes. Toutes ses actions semblaient inspirées par cette belle maxime que j'ai relevée dans une de ses lettres ;
« Le jour de la justice ne vint-il jamais pour vous, ayez la foive de vous contenter de l'idée qu'elle vous est due. Si un avare vit d»i son de ses écus, ce serait bien le diable qu'un honnête homme ne vécût pas de celui de sa conscience*. »
Il avait l'âme d'un philosophe, mais sa philosophie, pour être austère, ne faisait point tort à la gaieté de son naturel. Il possédait au plus haut point cette verve gauloise, cet esprit mordant et vigoureux, cette franchise d'expression, qui cai-actérisent nos grands écrivains du XVI" siècle. Il tenait un peu de Rabelais sous ce rapport. Il en avait d'ailleurs quelque chose dans l'expression du visage, dans ce vif regard, dans ce tfouiire naïquois, qui venait f^ouvent animer sa physio-
II conserva jusqu'à la tin son esprit et sa verve ; pourtant avec les années bien des tristesses étaient venues l'assombrir. Patriote ardent, il avait ressenti ci-uellement les événements de 1870. Oppo:^ de tout temps à l'Empire, il s'était réjoui de sa chute, il avait applaudi à l'avênemenl de la République. Aussi .son désappointement fut-il grand lorsqu'il s'aperçut que le régime qu'il avait appelé de ses vœux ne réalisait point tous les rêves qu'avait formés son patriotisme.
L'isolement dans lequel il vivait était pour lui une autre cause de tristesse. Il n'avait jamais voulu associer une compagne à sa trop modique fortune. Il redoutait pour elle la pauvreté, s'il ne la craignait
1. Lettre a M. Cugluu, du te février 18S0. •2. Lettre à M. Castau, du 30 ouTeiubro I8G0.
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SA VIB Eï SES TRAVAUX 33
paii pour lui-niêine. Pendant longtemps il avait facilement pris son parti de vivi'e seul; plus tard il sentit cruellement le vide de son foj-ei-.
« Le renouvellement de l'année m'attriste, écrivait-il en 1873. Il nie fait compter dans mon cœur le nombra de ceux que j'ai aimés et qui ne sont plus. Mon souvenir se reporte avec une persistance dont je ne suis pas le maitre à tous les chagrins du passé. C'est le lot <le l'homme qui vieillit dans la solitude '. *
Mais il serait trop long de peindre tous les traits de ce noble esprit.
Une vois plus autorisée que la mienne les résumait éloquemmont, il y a quelques mois, en présence d'une foule de savants venus des quatre coins de la France, et les applaudissements unanimes de ce public d'élite accueillaient les paroles du Ministre qui retra^rait « la noble et fière image de ce grami savant, de ce grand patriote, de ce vrai philosophe*. » Ces applaudissements, je n'en doute pas, seront ratiliês par la postérité, le souvenir de Quicherat ne disparaîtra pas avec ceux qui l'ont connu, il vivra aussi longtemps qu'il y aui"a des hommes pour admirer un grand caractêi'e et pour s'intéressera l'histoire de notre patrie.
R. UE Lastevrie.