DES DÉFENSEURS D'ALISE
SUR LE TERRAIN D'ALESIA {Correspondance UtUraiTe, 1881. — Bibliogr., n°338.)
Cet opneeule eut origiDurement pour titre : Sur un point topogritpMque du texte de César dans la question d'Âlesia. Quicherat en donna lecture k l'AcBdémie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 19 juillet 1661 ; il trouva un contradicteur dana M. Alfred Maury. La Correspondance littéraire du 35 juillet publia le morceau avec ce titre : Nouvelle objection au sujet des découvertes faites à Alise-Sainle-Reine. M . Alfred Maury répliqua une seconde fois d&Qs la séance tenue par l'Académie le 26 juillet. Alors Quicherat St tirer à part son opuscule dont il modlBa encore le titre et auquel il ajouta un avant-pr<^os quelque peu vif. II avait sur le cœur certain passage du Rapport fait à l'Acadéoiie, ed 1860, au nom de la Comcaission des antiquités de la France : dans ce document l' identification d'Alesia à Alaise était traité de H simple paradoxe ; non y parlait de a textes torturés pour les besoins de la cause, ■ par les défenseurs d'Alaise, ainsi que de la « terreur » que ceu:(-ci « ét^cnt presque parvenus à organiser pour empêcher le retour de l'ancien régime, » c'est-à-dire « la restauration d'Alise-Sainte-Reine. » Ces inculpations avaient fourni à' Alphonse Delacroix le thème d'une brochure humoristique, intitulée: Alaise à la barre de rinslUut. A. C.
S'il fallait en^croire une nouvelle qui a été accueillie par tous les jcumauz et par tous les recueils périodiques, des fossés de retranchement, découverts depuis peu au pied du mont A.uxois, auraient décidément tranché la question toujours controversée de l'emplacement d'Alesia. Il ne sentit plus permis de chercher cette ville gauloise ailleurs que sur la colline où s'élève aujourd'hui Al ise- Sainte- Reine .
Un de mes amis, militaire très instruit et qui possède la connaissance de l'antiquité, M, Paul Bial, professeur à l'École d'artillerie de Besançon, vient de faire paraître une brochure' où il examine ces
1. La Vérité sur AtiseSainte'Beine, par Paul Bial. Paris, Ganiler, IBGl.
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fossés qui ont si Tiv«inettt impressionné le public. Il était aBé les voir afin de vérifier les mesures, car les auteurs de la nouvelle avueat omis ce détail important. Au lieu des trois fossés de César, dont l'un était à fond de cuve et les deux autres talutés, il n'en a trouvé que deux en talus ; au lieu que les fossés en talus de César avaient chacun 15 pieds de lai^ sur autant de profondeur (soit 4",%, le pied romain étant de 0",29), ceux qu'on a découverts sont d'iné^le largeur et d'inégale profondeur, car, aux points où les tranchées les ont atteints sous les atteTiissemenls qui ont haussé le niveau de la plaine, les largeurs sont 2"',90 el 2",50, les profondeurs 0",8ft et i",^, ce qui représente en pieds romains 10 et 8 2/3 d'une part, moins de 3 et 4 1/2 d'autre paii. H. Bial a conclu de là que les fossés n'étaient pas ceux, qui sont décrits dans les Commentaires.
C'était une manière de démontrerque la question n'est pas décidée ainsi que l'ont cru les journaux. Le procédé me semble critiquée! boa. Il y en a un autre cependant par lequel on peut arriver au même résultat^ et celui-là est peut-être préférable, parce qu'il dispense d'invoquer des objets qui ne sont pas placés sous les yeux du lecteur.
Pour me servir du moyen que j'ai en vue, je me placerai dans l'hypothèse que le site d'Alise nous représente réellement l'Alesiade César.
Devant celte ville d'Alesia régnait une plaine d'environ trois mille pas de long. C'est ainsi que s'expriment les Commentaires (I. Vil, ch. 69 et 70]. Devant le mont Auxois, entre l'extrémité de ce mont et les hauteurs qui lui font face à l'occident, il y a une plaine nommée la plaine des Laumes, au sujet de laquelle j'admettrai qu'elle peut répondre à celle de César, car dans le sens que je viens de dire elle s 4 kilomètres qui font à peu près trois milles romains.
Voyons ce qui s'est passé dans cette plaine.
Les Romains y arrivent chassant l'ennemi devant eux. Leur général a reconnu la nécessité d'investir la ville. Us se mettent inuoédiatement à l'oeuvre, et immédiatement aussi les Gaulois, qui croient avoir bon marché d'eux à la foveur du travail qui les tient dispersés, font sortir contre eux leur cavalerie. Mais la cavalerie romaine se présente. Un combat s'engage. C'est dans la plaine de trois mille pas, dans la plaine des Laumes, qu'il a lieu.
L'issue de cette action tourne contre l'espoir des Gaulois. La cavalerie ennemie ayant montré sa supériorité, ils n'attendent plus rien de la leur. Ils la renvoient tandis qu'il en est encore temps ; ils donnent aux guerriers qui la composent la mission d'aller chercher, chacun
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KOCTELU DÉPAire OES'DiFENSEDitS d' ALISE 5K3
dans son pap, et d'amener le plus Ut possible à la délivrance d'Âlesia toutes les forces armées dont peut disposer la Gaule, Pour eux, ils se résignent à subir le blocus et à laisser se dresser autour d'eux les retranchements qui bient6t les envelopperont. En effet, les Romains travaillent jour et nuit k leurs lignes. Ils les conduisent nécessairement dans la plaine des Laumes, et te double fossé qu'on vient de retrouver dans cette plaine nous apprend à quelle distance du pied, de la montagne passait leur contrevallation.
La contrevallation est la ligne de travaux qui emprisonnait les assiégés dans la place. Derrière celle ligne, César en (It dresser une autre pour se mettre à couvert des Gaulois auxiliaires dont il était menacé : c'était la circonvallation. Oa dit qu'on a fait de nouvelles fouilles pour chercher les vestiges de la circonvallation, et que ces vestiges se sont rencontrés à 181 mètres en arrière des fossés accouplés'; otais la recherche n'a pas été bien dirigée ; on a sondé beaucoup trop près de la ville, car nous savons par le chapitre lxxix du livre VII des Commentaires que la circonvallation n'était pas à plus d'un mille (soit 1 kilomètre 1/2) des quartiers que les Gaulois auxiliaires établirent plus tard sur les hauteurs, vis-à-vis d'Alesia. C'est sur cette base qu'il faut raisonner.
La pente peur arriver aux hauteurs est d'un kilomètre au bout delà plaine des Laumes; la dislance de un kilomètre et demi entre la circoDvallalion et les quartiers gaulois, nous représente donc un demi-kilomëire de plaine et un kîh>mèlre de montée. Ainsi, quand les travaux des Romains furent achevés, de la^ plaine de quatre kilomètres qui régnait auparavant devant la ville, il ne restait plus qu'un demi-kilomètre où pussent circuler et manœuvrer les ennemis du dehors.
Je continue le récit des opérations.
Les Gaulois auxiliaires arrivent lorsque les travaux des Romains sont achevés. Il leur importe d'attaquer promptement. Le lendemain même du jour où ils ont pris leurs positions, ils meltent leur infanterie en bataille sur les hauteurs qu'ils occupent, et font descendre leur cavalerie dans la plaine.
Les termes dont César se sert pour indiquer cette dernière manœuvre sont ceux-ci : ( Les chefs gaulois ayant fait sortir leur cavalerie des quartiers, remplissent la totalité de cette plaine que nous avons signalée ci-dessus comme ayant une étendue de 3 milles en longueur. » Equitaht ex casiri» educto, omnem eam planitiem,
1. Journal gémirai de fitutructio» pubUqvt, numéro du 17 jttUlet lUl.
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quam in longitudinem 211 millia poiiuwn patere demotutrmirwa, comptent (cap. 79).
L'auteur veut que nous comprenions bien qn'il ne s'agit pas d'une nouvelle plaine, puisqu'il rappelle qu'il a déjà parlé de cet endroit; il veut que nous sachions que le combat qu'il s'apprête à raconter a eu lieu, non pas dans un coin de ta plaine, non pas dans une partie plus ou moins réduite qui en restait au delà de ses retrancbements, puisqu'il nous la représente avec la même mesure de trois milles, et qu'il ajoute qu'elle a été remplie dans sa totalité, omnem... comptent. C'est donc la plaine tout entière, sur sa longueur de trois milles ou quatre kilomètres, qui a été le théâtre de la première bafâille engagée par les Gaulois auxiliaires.
Mais quoi I l'application du siège au site d'Alise vient de nous montrer qu'après la construction des lignes romaines, toute la plaine des Laumes, moins un demi-kilomètre, aurait été fermée par les travaux. Comment une bataille peut-elle avoir eu lieu dans la totalité de la plaine des Laumes, quand la plaine des Laumes était réduite à un boyau de cinq cents mètres sur sa bordure occidentale?
Comme il faut que quelqu'un se trompe, et que ce n'est certainement pas César, que ceux dont j'ai épousé un moment l'opinion consentent à reconndtre leur erreur.
La plaine de trois milles de long qui régnait devant la ville d'Alesîa n'a pas été entamée dans sa longueur par les travaux de César. L'avant-veille de la capitulation de la place, elle avait encore sa dimension de trois milles, absolument comme le jour de l'arrivée des Romains.
La plaine des Laumes est placée de telle sorte relativement à Alise qu'elle a été nécessairement traversée de retranchements toutes les fois qu'on a investi la ville, et la preuve, c'est que tous les savants militaires qui ont essayé de dessiner le siège d'Alesia sur le site d'Alise ont &it passer les lignes romaines à travers la plaine des Laumes ; la preuve encore, c'est qu'on vient de trouver des fossés de retranchement dans cette plaine.
Je ne m'étonne pas qu'on ait trouvé des fossés de retranchement devant une ville sur l'emplacement de laquelle existe par endroits une triple couche de ruines, c'est-à-dire le témoignage qu'elle a été trois fois assiégée; mais je m'étonne qu'on ait signalé comme toonuments du siège de César des vestiges découverts en un lieu o{i César ne devrait point avoir fait de travaux dans l'hypothèse qu'Alesia est Alise; je m'étonne qu'après six ans de discussion, le texte sur lequel on raisonne soit encore si mal connu, que tout le monde
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NOUVELLE DEFAITE DES D^FENSECRS d'aUSE 5S5
if^ore que les Romains avaient laissé entièrement libre dans sa longueur la plaine qui est le pivot du débat.
Je ne m'exprime pas bien quand je dis qu'on ignore : on sait, on ne peut pas ne pas savoir ; mais les traits les plus forts, tes circonstances les plus décisives passent inaperçus parce qu'on est sous l'empire de l'illusion ; et cette illusion, je vais dire d'où elle procède.
Elle a pour cause une habitude d'esprit contractée par la lecture des auteurs modernes. Qu'un historien de notre temps s'apprête à raconter une action, il commence par décrire le lieu qui en a été le théâtre. Il sait que ses lecteurs veulent qu'on les préserve de l'incertitude et qu'on leur épai^nela fatigue. Il s'applique à leur. mettre d'abord sous les yeux un tableau assez clair pour qu'ils n'éprouvent aucun embarras, assez fidèle pour qu'ils aient dans leur esprit une image de la scène dépeinte avec tous ses recoins. Il n'en était pas ainsi dans l'antiquité. Lorsque les auteurs anciens ont eu à raconter des batailles ou des sièges, ils n'ont pas introduit le genre descriptif dans l'histoire. Ils esquissent les choses très succinctement; le plus sauvent par traits séparés, surtout si l'action est compliquée. Pour chacune des circonstances, ils font venir la notion du lieu qui la concerne. Ils ne cherchent pas à tracer un tableau ; mais dans toute la suite du récit, ils marquent un assez grand nombre de points pour que celui qui aura lu d'un esprit appliqué se forme, en réunissant toutes leurs indications, non pas une image pittoresque des choses, mais un sentiment suffisant de ce que l'action a présenté comme difficulté, comme grandeur ou comme infortune. C'est ainsi que les anciens comprenaient l'art.
Si quelqu'un s'est montré fidèle k ces principes, c'est César. Nulle part il n'en donne une preuve plus marquée que dans son récit du si^e d'AJesia. Il a à^taire valoir la plus haute conception de son génie, une entreprise qui sera qualifiée de divine par ses admirateurs ; va-t-il énumérer avec complaisance tout ce que la nature semblait opposer d'impossibilités à cette entreprise? En aucune façon. 11 écrit pour les patriciens de Rome, pour des hommes habitués à la méditation et ayant tous fait la guerre comme on la faisait de sou temps. Il compte que ses opérations seront suffisamment appréciées, s'il accompagne le récit de chacune du trait indispensable pour qu'elle devienne intelligible. Il arrive devant la ville; il veut faire part du dessein qu'il a conçu de la bloquer : il dit qu'elle était sur une colline, en un lieu très élevé, que deux rivières baignaient de deux calés le pied de la colline, qu'il régnait sur le devant une plaine de 3 milles de long, que de tous les autres c6tés d'autres collines, séparées [>ar des vallons étroits
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de celle où était la ville, s'élevaient & même hauteur de crête (chapitre 69).
Voilà les traits qui apparaissent au commencement du récit. Si l'on pouvait prendre cela pour un tableau, sans doute Âlesia pourrait être identifiée jusqu'à un certain point avec le mont Auxois. Mais dans les chapitres suivants se présentent d'autres traits qu'il n'est pas permis de négliger. Il faut les combiner avec ceux qui précèdent, et bientét on reconnaît que ce que l'auteur a donné en premier lieu ne forme pas encore un dessin, car il n'y a ni contour ni ensemble. Ce sont seulement des points qui en attendent d'autres, et lorsque ceuxci sont mis à leur place, ils se trouvent dans une relation telle i l'ég^ard des premiers, qu'on voit s'évanouir l'im^^ de la montagne, des deux rivières, de la plaine et des collines environnantes, telles qu'elles existent à Alise.
Je me tiens strictement renfermé dans le coin de la discussion où je me suis placé d'abord, et je dis ceci :
Si l'existence d'une plaine de 3 milles de long devant la ville d'Alesia a pu donner l'idée qu'Alesîa était Alise, parce que devant Alise la plaine des Laumes règne sur une longueur de 4 kilomètres, le fait énoncé plus tard par l'historien latin que la plaine de 3 milles resta libre de tout retranchement jusqu'à la lin du siège, exclut l'idée de la plaine des Laumes, attendu que la plaine des Laumes, dans l'hypothëse du siège, aurait été traversée de retranchements et obstruée de telle sorte, que de sa longueur il ne serait resté que 500 mètres. Donc Alise n'est pas l'antique Alesia.
J'ajoute encore : On a rendu le problème beaucoup trop facile quand on s'est figuré qu'il s'agissait de chercher une ville posée sur une colline très élevée entre deux cours d'eau, avec une plaine d'une lieue par devant. Cet énoncé ne contient pas le tiers des données qui ressortent du texte. La formule à laquelle doit répondre le sile de l'antique Alesia est celle-ci : Une ville sur une colline très-élevée entre deux cours d'eau, avec une plaine d'une lieue de long par devante! dans une position telle que la ville pouvait être investie sans qu'il y eût de retranchements à travers la plaine, lorsque cependant les Romains avaient des lignes à l'opposite de cette plaine, et que là leur drconvallation n'était éloignée que de 1,500 mètres du camp des Gaulois auxiliaires.
Voilà l'un des côtés de l'antique Alesia dans son expression géométrique. J'aTûrme qu'un pareil Heu n'existe ni dans l'Auxois ni dans aucun autre quartier de la Bourgogne.
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